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le blog d'un lecteur toulousain assidu

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Le Roman moderne, vu d'un point de vue chrétien et chafouin (René Girard)

 

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" Ils sont vraiment retors et chafouins ces intellos chrétiens"...

 

... Telle fut ma première pensée en refermant ce qui fut le premier essai de l'anthropologue et philosophe René Girard : "Mensonge romantique et vérité romanesque".

 

(Oui, je sais René Girard est aussi entraîneur de l'équipe de foot de Montpellier. Mais je ne crois pas que ce soit le même.)

 

350 pages, aujourd'hui éditées en poche (l'essai date de 1961) où sous prétexte de critiquer la théorie romantique, qui fait de la passion individuelle la source de toute authenticité, l'auteur essaie de nous mettre dans la tête que décidément, ne pas croire en Dieu, c'est vraiment la galère...

 

La théorie littéraire sert donc à tout, y compris à nous resservir les vieux sermons sous de nouveaux attraits .

 

René Girard part de la question : qu'est ce qu'un grand roman moderne ? Qu'est ce qui lui confère sa portée si lointaine ? Qu'est ce qui fonde l'unité de ces oeuvres au dessus du lot ? Qu'est ce que "le romanesque", à différencier du "romantique" vulgaire ?

 

En analysant, croisant, comparant, les oeuvres de Cervantès, Stendhal,  Proust, Dostoïevski,  et à moindre mesure de Flaubert, de Balzac ; l'auteur insiste sur une qualité commune : ils ont compris la nature triangulaire du Désir... Ce que le romantisme loupe carrément.

 

Le Désir humain, dans le monde moderne, et donc dans le roman qui naît avec lui, est toujours triangulaire. Il met en relation un Sujet, un Objet, et un Médiateur. Il n'est jamais direct.

 

Chez Don Quichotte, le Médiateur du Désir c'est son modèle, Amadis, personnage des romans de chevalerie. Emma Bovary, quant à elle, désire à travers les héroïnes romantiques. Julien Sorel, dans le Rouge et le Noir, imite Napoléon. Désir et Mimétique sont inséparables.

 

Les sentiments modernes, pour René Girard (et disons tout de suite que cela me paraît fort réducteur), sont l'envie, la jalousie, la haine impuissante. Le roman moderne est ainsi un roman où éclate "la vanité" du héros qui poursuit son désir de l'Autre, à qui il veut ressembler. "Toute analyse psychologique est analyse de la vanité". Le phénomène du snobisme, particulièrement présent chez Proust, souligne ce caractère imitatif et vaniteux.

 

Mais pourquoi le Désir a t-il ce contenu ? Et là, le chrétien sort habilement de son ermitage...

 

Dieu est Mort, Girard en convient.  C'est donc à l'Homme de prendre sa place. Mais c'est chose bien difficile, impossible même. Et cette mort qui devait libérer l'Homme le menace : "tous les individus découvrent dans la solitude de leur conscience que la promesse est un mensonge". Les hommes sont exposés à l'angoisse, car il n' y a plus de Dieu (ni son lieutenant sur Terre en la personne du Roi), pour les relier à l'universel. C'est donc pour échapper au sentiment effrayant du particulier que l'Homme désire selon l'Autre. Il crée une nouvelle Divinité, chez autrui. Le Désir doit donc être compris comme une métaphysique. L'Autre est un véhicule vers le Sacré.

 

L'Autre est donc dans le roman moderne, comme dans la vraie vie, un Dieu de rechange. On ne peut pas renoncer à l'Infini, mon gars... Et oui... On vous l'avait bien dit le Dimanche matin.

Et ce n'est pas un hasard si les objets de l'être désiré sont traités, dans la prose d'un Proust ou d'un Stendhal, comme des reliques sacrées.

 

Le Désir entre deux êtres n'est donc qu'une illusion : "Tout est faux, en effet, dans le Désir, tout est théâtral et artificiel excepté la faim immense du sacré". Illusion, car lorsqu'on possède l'objet désiré, tout s'effondre. L'objet est désacralisé. Swann est déçu de ce Salon des Verdurin qu'il ambitionnait de fréquenter, Julien Sorel se dit "ce n'est que cela !" lorsqu'il possède Mathilde de La Mole. Emma Bovary vogue d'amant en amant. Le héros moderne court vers sa destruction, car l'objet de son Désir n'est qu'un mirage. Il recherche désespérément, l'obstacle qui va lui résister et le détruire, tel le Napoléon de Tolstoï jamais apaisé par ses triomphes.

 

Partant de ces romans, Girard n'hésite pas à transposer sa théorie à la politique. Ainsi, Girard se reconnaît dans la critique que Tocqueville adresse à la modernité démocratique : "ils ont détruit les privilèges de quelques uns de leurs semblables, ils rencontreront la concurrence de tous". Dans un univers moderne, où s'effacent les différences entre les hommes devenus égaux en droits, l'envie s'aiguise car l'Autre se rapproche, et l'insatisfaction produit la haine, la guerre, le fanatisme et le totalitarisme... La mort de Dieu conduit tout droit à Hitler. CQFD.

 

Certes, les héros du roman contemporain, comme Meursault (l'étranger de Camus), Roquentin (la nausée de Sartre), ou encore les clochards de Beckett ne désirent rien... Mais René Girard n'y va pas par quatre chemins : ces héros sont "faux". Ils sont de nouveaux mensonges romantiques destinés à "prolonger les rêves prométhéens auquel le monde moderne s'accroche désespérément" alors qu'il serait plus simple de s'en remettre à Dieu...

 

Mais les grands romanciers sont géniaux... Et leurs oeuvres culminent toujours dans la "renonciation au désir" et dans la réconciliation du héros avec lui-même. Julien Sorel accepte son sort et cesse de se mentir. Don Quichotte répudie ses mirages, et le titre du dernier volume de Proust - "le temps retrouvé"- signifie l'harmonie retrouvée. Le héros renonce à l'orgueil et aux fausses divinités, et se délivre ainsi de l'esclavage du désir.

 

Et Kafka alors dans tout ça ?... C'est un romancier négligeable sans doute ? Et bien non, Girard ne l'a pas oublié : Kafka c'est la littérature de l'interminable, l'impossibilité de conclure, et donc de se délivrer. Tout entre dans les cases grâce à René Girard.

 

En réalité, même quand ils ne sont pas croyants, les grands romanciers concèdent que Dieu est nécessaire : la renonciation à envier l'Autre, à la jalousie et à l'orgueil, appellent "irrésistiblement les symboles de la transcendance verticale, que le romancier soit chrétien ou non"...

 

Dans cette dernière citation, on saisit bien la tendance irrémédiable de la religion au totalitarisme (quand une saine laïcité ne la contraint pas à se cantonner à la sphère privée). En effet, pour un tel penseur chrétien, même quand on n'est pas croyant, on cherche Dieu sans le savoir, et on prône la Foi "à l'insu de son plein gré" ! La religion a cette facheuse tendance à vous forcer à regarder du côté de sa conception du bonheur...

 

Il me semble que la théorie du Désir triangulaire et mimétique, sur laquelle repose toute la construction de l'Essai, est déjà contestable en soi. Quels sont les moteurs du Désir ? Sans doute l'imitation joue t-elle un rôle, même un Pierre Bourdieu le dirait ("la distinction"). Mais d'autres puissants facteurs sont sans doute à l'oeuvre : ceux que la psychanalyse dévoile par exemple. De plus, l'Autre n'est pas une toile blanche, mais un acteur économique et social. Et les sociologues ont beaucoup à nous dire sur les logiques sociales des affinités. Comme les psychologues ont beaucoup à dire sur l'ajustement des désirs au sein des couples.

 

Que le Désir soit toujours insatisfait, c'est une conclusion bien hâtive ce me semble...

 

Et que l'incroyance condamne à l'angoisse , à l'envie, à la haine et au malheur reste à démontrer. La Religion, ce me semble, ne garantit ni l'apaisement du désir, ni la sérénité intérieure. Si Girard trouve chez Dostoïevski les nihilistes et leur appétit de destruction apocalyptique, il pourrait aussi tourner ses yeux vers le fanatisme religieux. On peut aussi considérer, avec Freud, la religion comme une névrose qui nuit à l'épanouissement de l'Homme et à l'édification d'une société meilleure. Sans parler de sa fonction d'Opium.

 

Mais l'habile construction de René Girard, qui prend à témoin les grands noms de la littérature européenne pour déplorer la Mort de Dieu, me semble surtout fragile pour la raison suivante, qui est souvent le talon d'achille des chrétiens dans toute discussion :

 

Si on le suit, c'est parce que vivre sans sacré serait douloureux qu'il faudrait en revenir à Dieu.

 

Dieu est donc nécessaire car il guérit. Il apaise. On en vient à une vision utilitariste de Dieu. Thérapeutique même.

 

Mais qu'est ce donc que cet argument ? La seule question qui compte, c'est la Vérité. On se contrefout de savoir si Dieu fait du bien ou pas. S'il existe, alors c'est un évènement considérable. S'il n'existe pas, tirons en les conclusions.

 

On voit donc comment un croyant se fourvoie quand il essaie de convaincre de la nécessité de la Foi par la démonstration rationnelle. Il fait de Dieu un moyen d'être heureux. Et il le rabaisse au niveau du yoga ou du jogging du matin.

 

N'est pas Blaise Pascal qui veut.

 

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E
<br /> Cela me rappelle mes cours de fac en lettres modernes... A l'époque, j'ai lu aussi "Mensonge romantique et vérité romanesque" dans l'optique de l'étude du roman moderne, et je dois reconnaître<br /> qu'il m'a fait la même impression.<br /> <br /> <br />
Répondre
J
<br /> <br /> C'est effectivement un livre et une pensée un peu néo obscurantistes.<br /> <br /> <br /> <br />