Comme Tolstoï, l'auteur s'empare de l'Histoire réelle, d'évènements véridiques (incroyables faut-il
préciser), pour la recréer en roman.
Dans un coin perdu du Nordeste, le Sertao, terre aride, brutale, implacable, un prêcheur vaque de village
en village pendant des années. Il nettoie les tombes, les chapelles, les reconstruit, et tient un discours à la fois apocalyptique (issu du Sebastianisme, un courant mystique qui
prétendait qu'un roi mystérieux disparu allait revenir de chez les morts au moment du jugement dernier), mais aussi prétendant en revenir radicalement à la pureté
chrétienne (sans attaquer l'Eglise officielle d'ailleurs). On l'appelle bientôt Antonio "Le Conseiller".
Il focalise aussi sa vindicte contre la République, bien qu'elle ne soit pas vraiment arrivée jusqu'à cette
contrée où un Baron reste le chef de tout. Cette lointaine République est coupable d'instaurer le mariage civil, le système métrique, et le recensement... Une pensée assez confuse mais
convaincante pour tant de pauvres de cette région. Le "Conseiller" agrège autour de lui des dizaines, puis des centaines, des milliers, des dizaines de milliers de personnes, comme un
Jésus qui aurait réussi. Ils finissent par s'installer à Canudos, terra réquisitionnée sur celles du Baron. Ils y créent spontanément une société communiste, auto organisée,
sans institutions, regroupée autour d'un mystique vivant dans le dénuement le plus absolu, prêchant le renoncement à tout et annonçant la fin du monde. Le Conseiller rallie non
seulement les pauvres hères, les exclus des exclus, les esclaves marrons mais aussi nombre de leurs bourreaux : les pires bandits qui martyrisaient le pays et qui subjugués par le
discours et l'exemple du Conseiller, se rachètent sincèrement en le suivant et en organisant ensuite la défense de Canudos avec une efficacité incroyable.
Ce qui s'ensuit est le fruit d'une somme de malentendus aux conséquences immenses, mais qui s'expliquent
finalement, en arrière-plan, par une logique profonde de modernisation du pays.
Canudos devient un enjeu politique de première importance. Les jacobins accusent les autonomistes du Baron
local de fomnter cette révolte, en lien avec les Anglais, contre la République. Ce qui est pure invention. Le Baron local est mis en difficulté aussi bien par Canudos que par les
républicains. Les gens de Canudos, à cause du recensement, assimilent la République naissante au vieil esclavage, qui a été supprimé à la toute fin de l'Empire, et idéalisent complètement
l'ancien ordre qui pourtant les opprima. L'Eglise, officiellement, est avec la République et ne peut suivre les excès des disciples du Conseiller, mais certains curés locaux se rallient. Ce qui
se passe là est aussi un prémisse de la théologie de la libération, ce processus tout à fait original qui fera d'une partie de l'Eglise un combattant de la liberté et un ennemi du pouvoir
d'Etat en Amérique du Sud.
Dans ce roman, ce que Vargas Llosa réussit admirablement, c'est faire vivre une foule de personnages (réels et
inventés) dans chaque camp, de les suivre au long cours dans les tumultes et les combats effarants (les 30 000 habitants se battront jusqu'au bout et seront liquidés pratiquement
jusqu'au dernier, les pertes de l'armée seront énormes), mais surtout il y manifeste ce qui est à mon sens une fonction irremplaçable de la littérature : décaler le point de
vue, ce qu'un Essai historique ne peut pas réaliser. Le personnage du Baron de Canabrava, par exemple, est merveilleux car l'auteur ne le traite pas du point de vue unique de son
rôle social et politique, caricatural, mais aussi comme quelqu'un de sceptique, de désabusé, de lassé par la politique, de sujet à des préoccupations étranges, de charnel, avec même un côté
midinette. C'est ainsi que la littérature nous rend plus humains, moins sectaires, plus ouverts à l'expérience de la vie : il nous permet ce regard qui ne réïfie rien ni personne.
Cependant le roman montre une logique implacable : le Brésil lutte pour son unification, et la bourgeoisie républicaine soutenue par l'armée doit, assez vite, passer un accord
historique avec les anciens dirigeants du pays autour du respect du droit de la propriété, sous peine d'être balayé. Cet accord se réalisera, sur les braises de Canudos. Les barons accepteront
les acquis de la Révolution et celle-ci ne sera nullement "permanente".
Il faudra quatre expéditions militaires pour venir à bout de Canudos, malgré des moyens militaires
croissants et devenus énormes. Le 7eme régiment, force d'élite de l'armée brésilienne dirigé par un colonel mythique, sera écrasé par les habitants prêts à tout pour défendre leur lieu
sacré, et qui se battent avec des sarbacanes et des pétoires volées. Les soldats brésiliens pensent qu'ils se battent contre les soldats de la réaction (alors que Canudos pille les vieux
barons) et des traîtres à la patrie, les gens de Canudos croient qu'ils se battent contre le "Chien", c'est à dire les forces diaboliques. Tout le monde est fanatisé, mais imprécis, à
côté de la plaque. Se battant pour des idées dépassées ou une cause qui n'est pas la sienne. Une belle introduction au vingtième siècle en somme. Et ce roman c'est avant tout cela. Une
annonce sanglante de la politique du siècle qui va s'ensuivre.
Dans le même temps, un Ecossais anarchiste, fuyant la répression de la Commune, voit dans Canudos un foyer
où la révolte renaît et où l'idée révolutionnaire reprend vie, malgré quelques "scories" religieuses et autres superstitions à son avis secondaire. Il essaie à tout prix de se rendre là-bas,
se voit fatalement saisi dans les conflits entre républicains et autonomistes, mais n'arrivera jamais à bon port. Comme une parabole de l'Utopie condamnée à
l'échec. L'heure de l'utopie est passée, comme celle des vieilles pratiques paternalistes des barons, et s'ouvre celle des réalistes, de ceux qui se jouent habilement des
idées pour les manipuler. Commence l'ère du cynisme, de la propagande, de la violence absolue et du divorce clair et net entre la morale et la politique.
Le roman est un océan de réflexion sur le fanatisme, dans chaque camp, sur ses ressorts (tordre
le réel pour qu'il corresponde aux idées préconçues, quel qu'en soit le prix). Mais le terme fanatique, pour les gens de Canudos, me
paraît inadapté, il faudrait parler, si le mot n'avait un autre sens, d'"Absolutiste" plutôt. Ce n'est pas une idéologie ou un dogme très construits, c'est le moins que l'on puisse dire, qui
les transcende. C'est l'Idée du Bien. Du souverain Bien. Dans un contraste violent avec le mal sans limites qu'ils ont subi sur cette terre.
Le terrain de jeu du romancier est une terre brésilienne incroyable, aux dimensions disproportionnées, aux
conditions extrêmes, ce qui se prête à toutes les histoires, toutes les possibilités. Le roman est comme la ville de Canudos retranchée : un immense réseau de trajectoires individuelles,
souvent vers la mort. C'est aussi, et je finirai sur cette note plus positive, un hommage vibrant à l'esprit de sacrifice des hommes, à leur solidarité dans les pires
conditions, à leur capacité à résister à toutes les peurs et les souffrances pour sauvegarder ce qu'ils ont créé ensemble ou tout simplement pour ne pas abandonner leurs semblables. Et tout
cela est beau.