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le blog d'un lecteur toulousain assidu

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Nouvelle petite pause poétique, avec Baudelaire et sa Douleur

chatnoir.jpg Nous avons pris le pli de nous permettre, une fois de temps en temps dans ce Blog, une petite pause poétique (Petit entracte poétique avec Char et Rimbaud) . Il faut bien que je finisse mes livres pour en parler, et certains sont plus denses et développés que d'autres...

 

"Recueillement" de Baudelaire me semble insuffisamment souligné, parmi les nombreuses pièces de génie que recèlent les "Fleurs du mal", . C'est un poème très connu mais qui n'a pas toujours sa place dans le panthéon des vers les plus illustres que votre fiston devra disséquer le jour de son bac français. Bref, ce n'est ni l'Albatros, ni Correspondances, ni L'invitation au voyage.

 

Pourtant, c'est un des très rares poèmes que je suis capable de réciter, qui surgit de temps en temps et ne cesse de m'éblouir de son génie. Il est comme un fruit amer dont on épèlerait les couches successives, étonnamment nombreuses en ces quelques lignes. Cependant, je sais que je ne suis pas isolé pour lui ériger un statut particulier. Par exemple il a fréquemment été mis en musique.

 

Recueillement

 

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

 

Rassurez-vous, je ne vais pas me lancer dans un commentaire de texte charpenté et complet... Ce n'est pas le but de ce Blog que de revivre le temps des chaises en bois huit heures par jour, et puis mes connaissances égarées en chemin ne me le permettraient pas. Je vais être plus direct, personnel et arbitraire.

 

Juste une remarque scolaire pour noter que l'utilisation des voyelles et consonnes, des procédés poétiques comme l'alitération ou encore la diérèse (L'O-ri-ent, traînant à volonté...) atteint un sommet dans ce poème en alexandrins, de facture classique. Et pas de meilleur génie que celui qui est capable de s'épanouir dans une forme imposée.

 

Ainsi, comment ne pas être frappé de la symbiose magnifique entre le fond et la forme, dans un vers comme "Surgir du fonds des eaux le Regret souriant", où les sons participent du tourment imposé au poète (et au lecteur) ?

 

Ce qui est magnifique dans ce poème -où Baudelaire, le soir, est rattrapé par un sentiment profond et ambivalent : l'angoisse, la mélancolie, qui surgissent au moment même où l'apaisement n'est plus loin, la nuit venant - c'est ce mouvement ternaire : d'abord le face à face avec la Douleur, comme une maîtresse que l'on a fréquentée toute la journée, mais avec qui on se retrouve ensuite dans l'intimité. Puis une accélération au milieu du poème, une intensité, comme si la sarabande de la "fête servile" passait sous la fenêtre de Baudelaire. Enfin le bruit s'estompe, et le pic de douleur est passé. La nuit l'engloutit.

 

Et ce dernier vers, qui semble à répéter à l'infini, comme un mantra, comme une technique de méditation à utiliser pour repousser la douleur morale et trouver le sommeil.

 

A relire ce poème, on ne peut être que troublé par sa profonde ambiguité, ses paradoxes constants, et malgré tout il nous parle si clairement, il est universel.

 

La douleur morale est là, elle accompagne toujours l'auteur. Et l'arrivée du Soir est paradoxale, elle satisfait la douleur, elle la célèbre, et elle l'apaise en même temps. La personnification du spleen (cohérente avec la misanthropie de l'auteur) est ici efficace : Baudelaire en fait une compagne, un être constamment à ses côtés mais qui lui est extérieur (ce sentiment de ne plus être à soi que ressentent les individus en souffrance psychique).  

 

Toute l'ambiguité de ce moment, c'est à dire l'idée que même quand on est tranquille, le tourment vous rattrape justement, est au centre de gravité du poème, avec ce vers fracturé : "Aux uns portant la paix, aux autres le souci". Baudelaire est l'un et l'autre.

C'est l'impossible apaisement de l'âme qui s'impose tout de même dans le poème. Ainsi la fuite dans le plaisir, contrairement à ce que croit "la multitude vile", (ce n'est pas le mépris social qui s'exprime, mais la misanthropie radicale), n'est nullement une issue. C'est un piège qui débouche sur de la douleur à nouveau, sous la forme des remords et regrets. Le souvenir, la conscience du temps écoulé, voila le poids que l'homme doit porter.

 

Et alors culmine le poème avec l'entrée dans ce bal macabre des "défuntes années", personnifiées comme la Douleur. Figures féminines en robes surannées... Je connais les relations du poète avec sa mère mais je ne me lancerai pas dans une psychanalyse sommaire.

 

Il y a aussi de la complaisance consciente chez le mélancolique  : "Ma douleur donne moi la main, viens par ici". Car elle inspire le poète, elle est sa muse.

 

Le poème rend magnifiquement compte de ce sentiment d'envahissement produit par l'angoisse, enveloppante comme l'obscurité. Qui s'annonce sur les "balcons du ciel" et depuis le "fond des eaux". Pas d'issue, vraiment.

 

C'est un poème extrêmement sombre, qui revèle la hâte d'en finir avec le monde. Car cette nuit qui s'avance, c'est aussi bien sûr la Mort, qui prend forme dans "le Soleil moribond s'endormant sous une arche" (quel vers incroyable, languissant et cruel en même temps, comme cette nuit qui rend hommage à la douleur avant de la calmer). Elle est ici une solution. Elle ouvre sur le calme infini.

 

"Et comme un linceul, traînant à l'O-ri-ent"... on croirait croiser un chat noir miaulant pour se moquer de nous... La torture morale dure, mais elle se coule dans la nuit où elle finira par se perdre, un peu.

 

Qui a dit que la dépression était le mal de notre siècle ? Sans doute est-il propice à en attiser l'épidémie. Mais la Douleur de Baudelaire poursuit l'humanité pensante depuis toujours. Le Mal de vivre fournit aussi, car il faut bien le sublimer, le combustible de la beauté. Fleur du mal.

 

(P.S : me vient une interrogation : comment notre modèle d'Education au français et aux Lettres classiques se débrouille t-il pour que des adolescents ne s'amourachent pas d'un tel trésor ? Sachant qui est un adolescent. Amis professeurs, concédez qu'il y a là matière à réflexion sur la pédagogie et la manière d'aborder la littérature en classe. Baudelaire pourrait tout à fait supplanter Lady Gaga sur leurs tee shirts.)

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E
C'est juste. Grâce à lui, la poésie continue d'être appréciée. Par l'attrait que Baudelaire suscite, certains adolescent s'intéressent à d'autres poètes, pour retrouver dans leurs texte le plaisir<br /> qu'ils ont eu à le lire... Ainsi, ils prennent goût à notre patrimoine littéraire. Tout n'est pas perdu !
Répondre
E
Bel article. S'il ne s'agit pas en effet d'un commentaire complet, il n'en met pas moins en lumière l'essentiel des pistes de lecture de "Recueillement".<br /> Pour répondre au post-scriptum, en tant qu'enseignante de lettres, je peux affirmer que les élèves ne sont pas tous insensibles à Baudelaire : certains l'apprécient d'emblée, dès le premier poème ;<br /> d'autres seront ralliés à la beauté de ses "Fleurs du Mal" si l'on aborde le recueil de la bonne façon ; et ce même si d'autres encore, malheureusement, y restent insensibles, soit qu'il leur<br /> semble difficile de comprendre ses poèmes, soit qu'ils n'aiment pas, tout simplement, soit qu'ils aient décidé que "c'est vieux, pas actuel, donc c'est nul" (ce qui n'est pas le cas, évidemment ;<br /> je trouve qu'il est très facile de s'identifier aux textes de Baudelaire).<br /> <br /> Bref, c'est une très belle pause poétique que tu offres là à tes lecteurs. Baudelaire est vraiment un écrivain de génie.<br /> <br /> Bon week-end.
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J
<br /> <br /> Oui, c'est bien le malheur de notre société consumériste. L'ancien est dévalorisé voire inutile. Nous perdons le sens de l'Histoire, en nous vautrant dans un éternel présent. Mais Baudelaire, par<br /> son pouvoir d'attraction universel, spécialement sur l'adolescent, nous aide à marcher contre les vagues.<br /> <br /> <br /> <br />