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le blog d'un lecteur toulousain assidu

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Portrait du négociateur en homme de pouvoir subtil (« Saint Germain ou la négociation » de Francis Walder)

 

2rcdHOePto7WisnQ9I0v5sJiyy6.jpgDans "Saint-Germain ou la négociation", petit roman fignolé, élégant et mélancolique, Francis Walder, diplomate de son état, se transporte à l’époque des guerres de religion qui ravagèrent la France de l’âge moderne, afin de nous parler de son métier. Et c’est une réussite que cette tentative sans immense prétention (enfin quand même en insérant la photo je vois qu'il a été prix goncourt, ce que j'ignorais jusque là). 

A travers les souvenirs inventés d’un homme qui exista, Henri de Mallasise, mandataire du camp des catholiques et donc du Roi (même si le vrai pouvoir était chez sa mère Catherine de Médicis), l’auteur dresse un portrait convaincant et grave du négociateur. Sorte de Prométhée renonçant à la force pour transformer le monde par l’art de la parole appuyé sur un don de la psychologie, un sang-froid inexpugnable et une capacité à voir large tout en réagissant aux évènements.

Quatre diplomates se retrouvèrent face à face pendant des mois à Saint Germain, en 1570, pour tenter de négocier une paix dans ce conflit incessant entre catholiques et Huguenots.  Le romancier a imaginé, depuis le point de vue de l’un d’entre eux, leurs conversations. Ils parvinrent au bout du compte à conclure un accord, insatisfaisant par nature. Ce ne sont pas les traités qui assurent la paix mais le développement des évènements et de la situation du pays. La paix de St Germain sera une simple pause dans l’horreur. Et deux ans après…. Ce sera la Saint-Barthélemy , cette tâche rouge dans l’Histoire de France.

Les quatre émissaires, du Roi et de l’amiral de Coligny, vont longuement discuter des termes d’une paix. Le travail consiste à négocier les villes qui seront cédées ou pas à l’un ou l’autre camp. Tout se joue autour de quelques places fortes, comme Sancerre et surtout Angoulême. Toutes les options seront évoquées. De nouveaux paramètres seront introduits au fur et à mesure de la longue conversation. On croira toucher au but et on se trompera, on avancera et on reculera. On finira par traiter après avoir rebattu les cartes.   

 

Le négociateur est un bien singulier personnage. Il est toujours dans l’ambiguïté, par nature. Et il lui est bien difficile de conserver sa propre continuité intérieure. La vérité, pour le diplomate, n’est pas le contraire du mensonge nous dit le narrateur. Pour réussir sa mission, le diplomate est tenu d’aller là où on ne l’a pas autorisé à s’engager, sinon il échouera car il doit ouvrir un chemin qui n’est pas tracé sur les cartes. Il devra aussi, c’est inévitable, jouer un double jeu, ou plutôt inventer une sorte d’espace intermédiaire entre les deux camps qui lui permette de comprendre l’adversaire et complice, tout en obtenant des résultats pour son maître. La posture du négociateur tient de la schizoïdie.

 Ce personnage tout en ambivalence doit mesurer au fond de lui la gravité de ce qui se joue (la guerre est la sanction de l’échec) et en même temps s’efforcer de rendre les enjeux froids et abstraits ; pour ne pas subir le coup de l’émotion dans ses décisions. Congeler le réel sans l’oublier tout à fait.

C’est un protagoniste d’une extrême importance, tenant dans ses phrases le sort de villes, de masses d’individus qui dépendent d’un mot, d’un coup de fatigue ou d’une inflexion mentale au cours d’une journée de discussion un peu chargée où l’on cherchera à hâter la conclusion. Mais le négociateur doit être humble ou il indisposera la partie adverse, et surtout il doit laisser croire à son maître qu’il n’y est pour rien dans la bonne idée ou la réussite… car il n’a fait qu’interpréter la volonté du Chef.

C’est un joueur, un créatif (car il en faut de l’imagination pour sortir de situations inextricables au départ) et un être profondément tempéré et apte à la modération. Un preneur de paris, qui n’hésite pas à tout remettre en cause pour tester les nerfs de son partenaire, ou ouvrir une brèche. C’est avant tout une nature de patience, de sang-froid, et d’autorité quand on doit en user. Il ne peut pas jouer seulement des méthodes de négociation de base, car ses interlocuteurs les connaissent parfaitement aussi. Chaque négociation a ainsi ses rites, ses dynamiques connues, mais elle n’est jamais jouée d’avance et comporte une grande part d’indécision.

Il doit nécessairement entrer en empathie profonde avec son interlocuteur, qu’il observe inlassablement dans les moindres détails, cherchant des indices dans les manifestations physiques les plus banales. Il doit devenir son complice, pour le comprendre et permettre le climat qui débouchera sur la solution introuvable. Et ne jamais oublier qu’il a face à lui un adversaire irréductible.  Le lieu de la négociation doit se transformer en domaine flottant au-dessus des deux camps, où une alchimie unique s’opère. Mais le diplomate n’est pas un utilitariste vulgaire : les liens qu’il établit sont réels. L’empathie, voire l’amitié qui le rattachent à son interlocuteur peuvent être tout à fait sincères. C’est même dans cette configuration que la négociation a véritablement des chances d’aboutir. Il en fut sans doute ainsi entre Roosevelt et Churchill. Ou entre Monnet et Schuman.

On a pu attribuer par exemple l’échec des pourparlers de paix entre OLP et Israël, après la mort d’Itzhak Rabbin, au fait que les successeurs immédiats n’ont pas réussi à renouer un rapport direct et personnel avec Yasser Arafat.

 

Le négociateur est l’être de toutes les contradictions et de toutes leurs résolutions, et en cela il est fascinant et génial. C’est pourquoi chaque camp a envoyé à Saint-Germain un duo complémentaire, afin que toutes les qualités soient en présence et s’équilibrent. L’analyse sans fin des personnalités de l’autre camp,  la recherche des éventuelles opportunités offertes par la dualité de la délégation, sont les obsessions du négociateur.

 Il est au final un homme de paix, car il travaille aux liens, à les renouer ou à les consolider. Il est fondamentalement un humaniste positif, il aime apprécier les qualités d’autrui, tisser des relations et s’appuyer sur les vertus de son interlocuteur. Il est de bonne grâce. Il nous rappelle que le pouvoir n’est pas forcément où l’on croit, là où il brille et attire le regard des badauds. Réalité que l’orgueil sait cacher facilement à ceux qui recherchent le pouvoir et en traquent seulement les mirages. Le diplomate n’est pas homme d’orgueil. Il est homme amoureux des idées et de la réalité, dans un même mouvement. Il est un Prométhée armé de langage et de raison.

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