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5 octobre 2011 3 05 /10 /octobre /2011 08:11


billieH.jpg

Southern trees bear a strange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Black body swinging in the Southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees

        Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
        Du sang sur les feuilles et du sang aux racines,
        Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud,
        Étrange fruit suspendu aux peupliers.

Pastoral scene of the gallant South,
The bulging eyes and the twisted mouth,
Scent of magnolia sweet and fresh,
Then the sudden smell of burning flesh!

        Scène pastorale du valeureux Sud,
        Les yeux exorbités et la bouche tordue,
        Parfum de magnolia doux et frais,
        Puis l'odeur soudaine de chair brûlée !

Here is fruit for the crows to pluck,
For the rain to gather, for the wind to suck,
For the sun to rot, for the trees to drop,
Here is a strange and bitter crop.

        C'est un fruit que les corbeaux cueillent,
        rassemblé par la pluie, aspiré par le vent,
        Pourri par le soleil, laché par les arbres,
        C'est là une étrange et amère récolte.

 

 

" Strange fruit" a une place à part dans l'oeuvre de Billie Holiday,  l'histoire du jazz et dans la longue liaison entre l'art et la protestation sociale.

 

David Margolick y consacre un essai, sobrement intitulé "Strange fruit". Je ne sais pas si une autre chanson a eu droit à un ouvrage rien que pour elle.

 

C'est un joli petit essai d'admirateur qui s'assume.

 

Le mouvement ouvrier avait déjà essaimé ses chants révolutionnaires. Mais pour la première fois, en 1939, une chanson politique radicale est chantée par une artiste de premier plan historique, qui l'intègre dans son répertoire. Et surtout le texte est magnifique, audacieux de par sa noirceur ; et l'intérprétation est de l'avis de tous les témoins (on peut s'en faire une idée sur daily motion même s'il s'agit d'épisodes tardifs dans la vie de Lady Day) troublante et poignante au plus haut point.

 

Beaucoup exprimeront le rôle important que Strange fruit occupera dans leur prise de conscience de la ségrégation et leur motivation à lutter. Pour beaucoup, la chanson agissait comme un choc éléctrique, réveillait des traumatismes réfoulés de témoin de scènes de lynchage.

 

Il est remarquable c'est que ce titre si important dans la culture du mouvement pour l'émancipation des noirs américains, soit écrit par Abel Meeropol : un intellectuel juif progressiste (communiste qui passa au travers du Mac Carthysme). Il est chanté pour la première fois au Café Society à New York, lieu un peu marginal, rare lieu de mixité ethnique, où se donne rendez-vous l'aile gauche du New Deal. Eleanor Roosevelt viendra y faire un tour.

 

Strange fruit trouvera son chemin partout, malgré l'hostilité raciste avant, pendant et après les concerts, et l'autocensure radiophonique. Jusqu'à devenir un monument  de l'histoire musicale et pas seulement du mouvement des droits.

 

Dans l'essai de David Margolick on touche surtout au sujet du mystère de l'interprétation. Billie Holiday, manifestement, ne savait pas vraiment ce qu'elle chantait, en tout cas au début. Un brulôt politique brut, violent, sarcastique (la phrase "scène pastorale du valeureux sud") comme un jet d'eau brûlante au visage de l'amérique WASP, mais qui gênait aussi une partie des Noirs par son impudeur. Un splendide poème, qui rappelle un peu le Dormeur du Val (à mon sens) dans sa capacité à user du langage poétique tout en choquant et en rendant compte du scandale indépassable de la violence entre êtres humains.

 

Donc on ne sait pas ce que Billie Holiday pensait vraiment de cette chanson. Elle était, de par tous ses attributs, comme une étrangeté dans un répertoire très mélodique, souvent tourné vers des histoires d'amour.  Bille Holiday lui réservait une place particulière dans ses concerts, souvent à la fin, dans une ambiance absolument dépouillée. Sortant de scène sous le silence.

 

Elle connut maints déboires en chantant cette chanson, mais ne renonça jamais. Bille Holiday qui fréquentait certes un milieu progressiste attiré par le jazz, n'était pas une militante ni une intellectuelle, ni une artiste engagée. Mais son intérprétation, de l'avis général, était inhabituellement profonde, intense, comme si cette chanson condensait tout le malheur du monde, des siens, et le sens de cette vie déchirée qu'elle menait.

 

On dit cependant qu'elle sut donner l'impression à l'auditeur de se trouver au pied de l'arbre du pendu, dès ses premières prestations scéniques. Alors que cette âme parfois frivole, qui ne lisait que des bandes dessinées, n'avait peut-être pas pris la mesure de ce qu'elle entreprenait. L'essai nous fait ainsi basculer dans une réflexion, tout juste suggérée, sur l'interprétation, sur sa part de technique pure et de mensonge, sur la différence entre ce que veut l'auteur, ce que projette en lui même le chanteur ou le comédien, et ce que reconstruit l'auditeur. Donc sur la nature de l'oeuvre d'art.

 

On croise avec émotion (du moins pour moi... mais j'avoue qu'il faut être un peu tordu) cette génération américaine la plus volontaire du New Deal. Période dont on mésestime sans doute la portée en Europe parce que Roosevelt n'a pas utilisé le champ lexical codé de la gauche européenne. Le New Deal, en tant que programme économique et social, a aussi entraîné les artistes et reconnu la culture comme un élément clé d'une civilisation qui se "relance".

A ces pionniers nous devons beaucoup, car ils ont posé les jalons de ce qui s'est passé après la guerre, et que les libéraux et les "marchés" s'acharnent à détruire depuis que la mondialisation a rebattu les cartes. Si l'on regarde le programme de ce qu'on appelle "l'autre gauche" aujourd'hui (celle qui ne clame pas sa soumission au capitalisme, meilleur des mondes possibles), dans ses familles recomposées/decomposées et transverses, on constate des ressemblances étonnantes avec celui de Roosevelt. Les militants ne le clameront pas, se référant à d'autres mythologies, mais c'est à mon avis indiscutable.

 

Cette période fut une parenthèse absolument intéressante et riche d'enseignements sur un autre visage de l'Amérique. Que Barack Obama n'ose pas trop réveiller, croyant s'en sortir au bout du compte par quelque ruse de l'histoire. Il ne suffit pas de faire chanter Aretha Franklin à son investiture pour en ranimer les braises.

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Art
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commentaires

Loïc CARTAU 05/10/2011 22:28


Superbe article et magnifique livre! Quelques mots pour dire que bien sûr l'article a une vérité politique mais il faut aussi saisir qui était Billie et ce que tout cela pouvait signifier le
Strange Fruit.
Il faut connaitre les chemins qui ont conduit la petite Eleanora à devenir Billie. Fille naturelle d'un guitariste de jazz et d'une fille de joie, elle grandit dans un bordel. Parfois les plus
fleurs ne sont pas protégées. Après avoir connu la lumière avec Lester Young elle sera brisée par le salopard Monroe.
La carrière de Billie est particulièrement intéressante. Comment une femme d'une telle beauté va sombrer dans la drogue et l'alcool et se brisait en mille morceaux à 44 ans.
Il y a la période Commodore, puis la période Decca intéressante parce que l'on y entend un soleil brillé de mille feux. Mais il ne faut surtout pas passé à côté de la période Verve. C'est le soleil
noir, la magie de superbes prises de son, sans doute parmi les plus belles de l'histoire du Jazz. N'oubliez pas, la stéréophonie est toute jeune, mais les prises des ingénieurs du Son de Verve sont
magistrales !!
Body and Soul et Sollitude sont deux cathédrales d'une voix qui éblouissent encore un corps qui part en morceau. C'est l'âme d'un être blessé qui jaillit pour demander au Monde pourquoi elle a tant
souffert alors qu'elle aurait du vivre dans la lumière.


jérôme Bonnemaison 05/10/2011 23:48



et ben dis donc tu es lyrique ce soir !


Solitude c'est vrai que ça touche au génie pur



Eryndel Lùvalan 05/10/2011 14:30


Ce texte est remarquable. Sa façon de jouer sur le contraste entre la beauté de la nature et la laideur de ce cadavre renforce le message de Billie Holiday, choque et dénonce habilement ces
pratiques violentes et arbitraires.


jérôme Bonnemaison 05/10/2011 19:10



Oui, j'ai surtout parlé du livre de Margolick. Mais j'aurais aussi pu considérer ce texte comme un poème, en tant que tel, et l'aborder.


C'est effectivement la violence des contrastes qui fait sa valeur. Et qui lui donne une tonalité caustique tout à fait moderne et sans doute rare à cette époque là (?)  Je suis d'accord avec
toi. Margolick explique que le texte est si gênant en son temps que beaucoup se débrouillent pour ne pas le compendre...


Ce qui est permanent aussi dans la culture américaine, c'est un certain enracinement de la contestation. Une force du New Deal d'ailleurs. On retrouve ça chez Michael Moore par exemple. On
critique, mais on parle du coeur du pays, et on ne se met pas à l'extérieur. Ce texte dénonce violemment une certaine Amérique, mais en même temps laisse filtrer un amour du pays, tout à fait
direct et charnel. C'est assez différent de la protestation française (un contre exemple serait Hexagone de Renaud).



Chloé 05/10/2011 11:31


Sinon, c'est Montebourg qui se réclame de Roosevelt ces temps-ci...


jérôme Bonnemaison 05/10/2011 19:03



"Vous n'avez pas le monopole de Roosevelt, Monsieur Montebourg, vous ne l'avez pas"



Chloé 05/10/2011 11:29


Rien que de me remémorer cette interprêtation là, j'en ai des frissons... Billie Holliday est, à mon avis, LA chanteuse de jazz. Sa vie (de merde) n'est sans doute pas pour rien dans son
interprêtation à fleur de peau. je ne sais pas si tu as eu l'occasion d'écouter ses derniers enregistrements, ça colle un cafard délicieux.


jérôme Bonnemaison 05/10/2011 19:02



Oui, je suis surtout jazz vocal. Et mon premier contact probant a été avec Billie H. Il y a quelque chose qui saisit immédiatement. Le genre de choses qui ont pu m'agripper à 16 ans. Je m'étais
acheté la K7 "les grands du jazz" dans un bureau de tabac...


Sinon, moi, j'écoute un peu le tout venant de sa production... Je suis pas un fin mélomane comme tu t'en es aperçu dans notre vie de réseau... Disons que pour comparer au jaja, je serais plus La
Villageoise en quantité que des dégustations de grand cru bordelais. Faut s'accepter.



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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