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26 janvier 2017 4 26 /01 /janvier /2017 21:08
Les acrobaties d'un croyant philosophe surdoué - « Les confessions » , St Augustin

Je préfère le dire tout de suite pour éviter des déceptions: je propose ici une lecture de St Augustin, par un athée. Pas un athée agressif, fermé, ni même « prosélyte » dans son athéisme, j'espère, car sinon je ne lirais pas les textes comme celui dont on va parler. Un athée simplement, qui sans doute préférerait être croyant – il y a des avantages indéniables-, mais qui ne peut pas y parvenir, voyant trop nettement la création d'une entité divine comme un anthropomorphisme qui tombe à pic.

 

La curiosité, ici, implique un certain respect, ou en tout cas une prise au sérieux de ce phénomène qu'on appelle « le sacré ». La religion est certes un opium du peuple ( et parfois elle ne l'est pas, comme le montre la théologie de la libération), mais c'est d'abord la forme privilégiée de réponse aux tourments métaphysiques de l'humanité. Sachant cela, on ne peut pas aborder les phénomènes religieux avec mépris, ce qui serait d'une certaine manière insulter l'angoisse humaine.

 

Au terme du parcours de ces « Confessions », je n'ai pas été gagné au Salut par la Foi par la prose poétique ample et fluide d'Augustin, certes parfois répétitive comme une longue prière. Mais quelle lecture passionnante, qui en dit long sur le catholicisme. St Augustin, qui vécut juste après les pères de l'Eglise, à la jonction entre quatrième et cinquième siècle, alors que l'Empire est devenu officiellement chrétien – St Augustin, vénéré de son vivant, est consulté par les empereurs lui-même-, a eu une influence déterminante sur la théologie catholique. C'est sans conteste un des esprits les plus brillants qu'ait accueillis l'Eglise, peut-être le plus doué après Paul de Tarse. C'est peut-être le seul membre éminent du clergé qui soit admis sans réticences dans la communauté des philosophes de premier plan. Hannah Arendt a par exemple réalisé sa thèse de philosophie à son sujet. Il a notamment contribué à la doctrine politique de l'Eglise, en théorisant la distinction entre cité de Dieu et cité des hommes (ce n'est pas abordé dans « les confessions », qui ne donnent pas grande place non plus à la charité).

 

Talonné par la raison

 

Par ces confessions, Augustin parle à Dieu, et non à Jésus Christ, dont il parle peu d'ailleurs (ce qui m'étonne un peu, car on est en pleine querelle de l'arianisme, et Augustin est du côté de ceux qui défendent le caractère divin de Jésus). Il ne cache rien de ses « pêchés », de sa sensualité, de ses tentations passées et présentes. Evidemment c'est aussi à ses frères et sœurs de Foi qu'il parle, et aux autres qu'il veut convertir.

 

Ce qui m'a particulièrement intéressé c'est de lire un esprit aussi élevé, qui prône une autre voie que celle de la raison, tout en ne pouvant s'empêcher d'en user sans cesse, de sa propre capacité rationnelle. Il doit sans cesse trouver un équilibre entre le logos et le mystique. A mon sens il ne le trouve pas. Il doit se débattre dans les mêmes difficultés que le Pascal des « Pensées », plus tard, dans un autre contexte. Mais la filiation des deux œuvres est tout à fait frappante.

 

On dit souvent que la Renaissance est la redécouverte de la pensée antique, qui aurait été enterrée par le catholicisme médiéval. Sans doute faut-il nuancer ce constat. Si l'on s'est mis à relire les anciens païens (et à les illustrer dans l'art), via les intellectuels arabes, on n'avait pas non plus brûlé les manuscrits. Augustin en est le témoin. Car il explique que son catholicisme s'inscrit, non pas dans une rupture franche, mais dans une continuité surmontée avec le platonisme. Ce qui est d'ailleurs la conviction de Nietzsche, qui confond Platon et le christianisme dans la même pensée nihiliste. Pour Augustin, il manque aux Académiciens la considération de l'incarnation du Christ. Par contre, l'ennemi, c'est Aristote et ses catégories qui disloquent Dieu, dont Augustin voit les dangers. Aristote est le père d'une tradition qui s'affirmera empirique, plus tard sociologique. Donc d'un matérialisme qui est déjà l'ennemi, dans l'esprit subtil de l'Evêque d'Hippone. Ce que le catholicisme ne peut pas admettre dans le paganisme  c'est le fait d'attribuer aux dieux des pêchés, Homère est ainsi détestable pour Augustin qui regrette d'avoir apprécié, jeune, ces fictions avilissantes.

 

Mais Augustin est parfaitement conscient des accointances entre le platonisme et la pensée chrétienne (que la gnose essaiera de pousser dans ses conséquences). Chez Platon il y a cette idée, dit-il qu'au commencement était le Verbe ( le logos), et le Verbe était Dieu. L'idéalisme radical leur est en partage. St Augustin est, on l'a dit, doté d'une capacité rationnelle remarquable. Il ne peut que respecter ces philosophes qu'il a croisés à Rome, et leur « doute », qu'il présente comme humilité devant Dieu, mais qui est aussi une propriété du philosophe. La pensée augustinienne, qui n'est pas exempte de contradictions, exalte à la fois l'unique Vérité, et le doute. Descartes fera un pas décisif de plus, en partant du doute, sans écarter Dieu.

 

 

L'ennemi intime, ceux qui voient le Mal ici bas

 

Une des grandes affaires de la vie d'Augustin, narrée dans « les confessions », qui sont un outil de lutte à cet égard, c'est l'action résolue contre le manichéisme, école de pensée sacrément tenace, qu'il a fréquentée longtemps, notamment au compagnonnage d'un certain Faustus (coïncidence cocasse que ce nom, de celui qui corrompt). Les manichéens, dont la pensée renaîtra avec le catharisme, pensent depuis Zoroastre que le monde sensible est le royaume du mal. Pendant longtemps Augustin a cru cela. Puis il a été convaincu de la bonté de toute la création, et a vu le mal dans le pêché. Mais cependant, en le lisant, on voit, comme Nietzsche, que le cousinage entre chrétiens et manichéens n'est pas si éloigné. Certaines formulations d'Augustin, pourtant si sévère avec ces « charlatans », tirent le monde sensible vers le mal, le remède étant de s'en remettre au Saint Esprit. On lit ainsi (même si le monde est beau, et donne lieu à des descriptions magnifiques, émerveillées) :

 

«  L'homme, part médiocre de votre création ».

«  la glu de l'amour sensible »

«  la faiblesse du corps est innocente chez l'enfant, mais non pas son âme »

« J'ai interrogé la terre et elle m'a dit : je ne suis pas Dieu ».

« devant vous je me méprise et me regarde comme cendre et poussière » (où l'on décèle un masochisme qui fera florès).

« Je retombe en ce bas monde dont le poids m'accable ».

 

Le malaise de posséder un corps, d'être tiraillé par le désir et la frustration, de se sentir aliéné comme le Roquentin de Sartre regardant son bras étranger, se résout dans la religion. Le Saint Esprit apparaît comme l'apaisement possible. La citation suivante d'Augustin, mérite bien l'accusation de nihilisme que les catholiques reçoivent dans « le crépuscule des idoles » :

 

«  J'avais appris de la bouche de la vérité elle-même qu'il y a des eunuques qui se sont eux-mêmes mutilés pour gagner le royaume des cieux ».

 

Les cathares auront beau jeu d'expliquer qu'ils sont la vraie Eglise.

 

La voie unique vers le Salut

 

Autre grande préoccupation des « Confessions », c'est de témoigner de la guérison d'Augustin, ancien « débauché »(il a eu un enfant illégitime) et voleur de pommes (un passage où il se flagelle violemment pour un banal vol de fruits m'a tiré des sourires). Le professeur de rhétorique inspiré par Cicéron (qu'il respecte, car il combat les manipulations par la parole et prône la sagesse), s'est tiré de ses tourments grâce à la Foi. Il est convaincu d'être sorti de la maladie et de la dépression consécutive à la perte d'un ami grâce à la découverte de Dieu, et d'ailleurs il n'envisage pas d'autre voie possible pour l'humanité. C'est Dieu, et puis c'est tout. Augustin ne sera ni le premier ni le dernier à s'apaiser en plongeant dans la Foi, et en se donnant une colonne vertébrale solide avec ce moyen efficace. C'est pourquoi Dieu n'est pas mort.

 

Cette guérison est donc le viatique universel, et non une possibilité parmi d'autres. Voila la grande différence avec le polythéisme. Sol invictus. Un Dieu, une parole, une Foi, un peuple de croyants. Ce qui vaut pour Augustin vaut pour tout un chacun. Ca ne se discute pas, car on ne discute pas l'Etre immuable, à partir du moment où on choisit d'y croire. Ce n'est pas incohérent.

 

«  de quelque côté que se tourne l'être humain ; c'est pour souffrir qu'elle s'établit ailleurs qu'en vous » dit-il à Dieu.

 

Les Inquisitions n'oublieront pas ces arguments, disant que « c'est pour ton bien » qu'on extirpe tes erreurs...

 

Il reste que longtemps, Augustin aura été tenté par le plaisir de la chair. Ce qui a été décisif, c'est la peur et la promesse de l'immortalité. Deux éléments qu'Epicure a négligés, perdant ainsi un possible disciple.

 

Ceux qui nous expliquent que l'islam serait « par nature » incompatible avec la laïcité, devraient lire St Augustin. Il n'y a pas d'ouverture quelconque à la laïcité dans ces textes (« Je hais violemment les ennemis (de vos Ecritures ) », ce qui montre que l'évolution vers l'acceptation laïque est un processus d'adaptation historique à coups de chocs exogènes, et certainement pas le fruit d'un process endogène à la religion. Le catholicisme a du se plier à la laïcité, et de temps en temps il la conteste ou la contourne. Il n'y a aucune raison de voir l'Islam y échapper.

 

Chez cet esprit rationnel la prévention contre la science indépendante de la foi est néanmoins totale.

 

« Malheureux qui a en lui la science totale et vous ignore »

«  Vaine connaissance qui se couvre du nom de connaissance et de science ».

 

La place du doute, et donc de la philosophie

 

Néanmoins, Augustin est un esprit fort.

Et c'est là que les subtilités du texte m'ont intéressé. Il n'est pas un prédicateur vulgaire. Il ne peut pas s'empêcher de s'interroger. Il pose ainsi des questions à Dieu, tout en nous disant que c'est quand on loue Dieu qu'il se révèle à vous. S'il ne se révèle pas, c'est à vous de vous remettre en cause.

 

Par exemple, on sait qu'une des grandes affaires d'Augustin, c'est l'interrogation philosophique sur le temps, qui d'ailleurs, Etienne Klein le souligne, est très proche de notre conception contemporaine, qui a des difficultés à intégrer les avancées de la science. Augustin aimerait que Dieu lui en dise plus :

 

«  puisque l'éternité est votre lot, ignorez-vous ce que je vous dis, on voyez-vous dans le temps ce qui se passe dans le temps? ».

 

Augustin observe le temps en vrai rationaliste. Se rapprochant des présentéistes actuels (scientifiques qui considèrent que la réalité se recrée à chaque instant, opposés aux relativistes qui voient l'espace temps comme un bloc), ou de Bergson, en insistant sur la notion d'instant. « La longueur du temps n'est forte que de la succession d'une multitude d'instants ».

 

On a beau s'en remettre totalement à Dieu, quand on est intelligent, on ne peut pas s'empêcher de réfléchir sur ses observations et les apories du langage quand il parle du temps.. « Nous disons un temps long, un temps court (…) Mais comment peut-on dire long ou court ce qui n'est pas. Le passé n'est plus et l'avenir pas encore », « il n'est donc pas vrai de dire que l'année soit présente car une année c'est douze mois ». Déjà, même, le temps est apprécié comme un phénomène temporel puisque Augustin dit à Dieu « ce n'est pas dans le temps que vous précédez le temps ». Et Augustin a même une intuition sur la spatialisation du temps qui découlera des découvertes d'Einstein (notion d'Espace-temps) : « le temps est une espèce de distension ».

 

L'homme de raison, de foi, mais de raison sans pouvoir s'en empêcher... doute, s'interroge, sait qu'il ne sait pas tout, et le confesse à Dieu en osant lui poser des questions plutôt que de choisir une ignorance béate. Quand il dit « Hélas ! J'ignore même ce que j'ignore », c'est le signe d'une humilité envers Dieu mais aussi l'héritage des préceptes socratiques.

 

« Que vous êtes mystérieux, vous qui habitez le ciel dans le silence ».

 

Le silence, c'est un problème que ne surmontera jamais la religion. Elle s'en tirera souvent en expliquant que ce silence, paradoxalement, est bien un signe du divin.

 

Et si Augustin est intolérant envers ceux qui ne reconnaissent pas la Vérité dans la Foi chrétienne, désignés comme des bandits, plus ou moins excusés selon le degré d'erreur, il sait que l'on doit interpréter les écritures, puisqu'il s'interroge lui-même sur les textes et doute sur ce qu'il faut en comprendre. Ainsi, le pluralisme est possible, dans la limite de la soumission préalable à la Foi catholique. Des germes de tolérance surnagent :

 

« vous nous avez accordé la faculté, le pouvoir de formuler de bien des façons une idée unique »

 

«  Que me fait, dis-je, qu'un autre comprenne le texte de Moïse autrement que je ne le comprends ? Nous tous qui lisons, nous nous appliquons à trouver, à saisir ce qu'a voulu dire celui que nous lisons ».

 

Cette tentation libérale timide se retrouve dans la description que l'auteur fait de son éducation : « la libre curiosité a plus de force pour instruire qu'une contrainte menaçante ».

 

C'est en retournant à la foi de son enfance, portée par sa mère Monique, qui a une place de choix dans « les confessions », que St Augustin trouvera sa place dans le monde et exprimera ses talents au mieux. Il pourrait ainsi relativiser son mépris des « coutumes », puisqu'en définitive, il y est revenu.

 

Augustin est bien trop intelligent pour vendre explicitement la religion comme un médicament miraculeux contre les tourments de la condition humaine. A aucun moment il ne tombe dans cette ornière, qui serait trop visible. Mais au fond, c'est bien ce qu'il illustre., en présentant son parcours, Il a trouvé Dieu pour Dieu. Mais il prend bien soin de nous décrire les immenses bienfaits qu'il en a ressentis. St Augustin est un excellent militant. Il s'inscrit, en cette fin de l'Empire romain (le sac de Rome a lieu à la fin de sa vie), dans une déjà longue tradition de militants hyper efficaces de la cause. Ils partirent à douze et leur foi devint monopolistique en occident. Qui a rivalisé avec ces gens ? Peut-être les communistes, et leur messianisme renversé. Ils usèrent du même universalisme sans hésitation, et d'un usage subtil des contradictions internes à leur discours. Contradictions, qui un jour, remontent inéluctablement à la surface.

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Philosophie Histoire
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2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 21:58
De notre pandémie identaire - "Vers la guerre des identités ?" - Collectif.  Article paru dans la Quinzaine littéraire

«  Vers la guerre des identités ? De la fracture coloniale à la révolution ultranationale ». Sous la dir. De Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Dominic Thomas

« Ni culpabilité, ni haine de soi »

 

Les éditions de la Découverte rassemblent une série de contributions qui éclairent, alertent, sur le développement tous azimuts de la peste identitaire, vindicative et glacée, dans les représentations politiques de notre pays.

 

De ces contributions, à la teinte pessimiste comme la couverture noire du livre (Alec Hargreaves parle des émeutes de 2005 comme de « la dernière chance » manquée « pour sauver la cohésion sociale »), d’un pessimisme certes décidé à tenir bon sur des principes universalistes et égalitaires, comme si malgré l’impuissance des intellectuels fidèles à ces étoiles, ce qui devait être dit est ici écrit ; il ressort que la France est un pays qui n’a pas dépassé une situation « post coloniale ».

 

Par cette expression, les auteurs de « Vers la guerre des identités ? » n’entendent pas, loin s’en faut, que la France serait dans un « continuum colonial », comme le prétendent par exemple les « indigènes de la République », identitaires en miroir des néo fascisants, qui sont pour les auteurs symptômes de la dérive paranoïaque transformant le monde en champ de bataille entre dites ethnies. On signifie plutôt par ce concept de « post colonial » que les uns et les autres n’ont pas su solder ce passé, s’enfonçant dans des obsessions qui mènent à un affrontement général dont le djihadisme local et la progression du Front National sont deux manifestations ; le livre montrant, tristement, que cette vision identitaire de la société s’ancre au plus profond dans l’opinion. Des décennies après « la revanche de Dreyfus » déplorée par Maurras à la fin de son procès de collaboration, nous pourrions bien assister à une troisième bataille frontale où pour l’instant les forces antiracistes semblent comme stérilisées par la violence de l’assaut.

 

 

Une contribution rappelle que près de sept millions d’électeurs ont voté aux dernières régionales pour une ligne politique assumant qu’une partie du corps social – des millions d’habitants – n’ont pas leur place dans le pays ! Et ils ne partagent pas l’exclusivité de cette conviction. La stratégie de Daesh, qui souffle dans le même sens que les identitaires franco nationalistes, est d’enflammer cette tentation de « polarisation » entre deux pays, « eux » et « nous » , en attisant par le meurtre la haine des musulmans, en agitant les références à l’humiliation que fut la colonisation, amalgamée avec les guerres aux Moyen Orient, réactivant l’antisémitisme par instrumentalisation de la cause palestinienne.

 

 

Nous sommes pris sous le feu croisé de ces deux catégories de Croisés qui ont en beaucoup en partage. Entre d’un côté le discours décliniste des identitaires de la dite « souche » mythique, qui ne se résument plus aux seuls groupes d’extrême droite, en particulier depuis la grande opération réussie par Patrick Buisson pour convertir un Président au discours Maurassien, et de l’autre la simplification manichéenne des tenants de l’identité victimaire des minorités, il y a certes une « ligne de crête » à défendre coûte que coûte.

 

 

Les auteurs proclament, parmi les solutions contre l’embrasement, la nécessité de regarder en face l’histoire coloniale. Histoire transformée en amertume revancharde d’un côté, et en névrose obsessionnelle de l’autre. Nous devons avancer vers un «  métarécit humaniste » (Fouad Laroui), donnant sa place à la complexité de l’Histoire, reconnaissant les méfaits incommensurables de la colonisation, sans en éluder les nuances et les contextes. Autour de ce récit nouveau, qui n’a pas son musée en France alors que fleurissent désormais les monuments d’hommage imbécile aux tueurs de l’OAS, nous pouvons éviter de transformer les souffrances d’hier en héritages conflictuels obérant d’autres lectures du présent. Les ghettos, nous dit-on dans ce livre, sont aussi bien des fractures mentales que sociales.

 

 

Le livre revient sur la vaste offensive de réhabilitation du colonialisme lancée depuis 2007, dont le discours présidentiel de Dakar a été l’apogée, n’hésitant pas à comparer l’homme africain à un enfant. En flattant les angoisses déclinistes d’une ancienne grande puissance, craintive sur le vide laissé par sa déchristianisation (le livre converge ici avec les essais d’Emmanuel Todd), et en provoquant le réflexe identitaire des minorités venues du sud, ce discours eut un effet délétère. Mais il s’inscrit tristement dans une perspective durable qui renforce les tentations discriminatoires, elles-mêmes conduisant parfois le discriminé à endosser fièrement la caricature qu’on dresse de lui.

 

 

Le drame est que face à ce déferlement, qui certes a abandonné la notion biologique de « race », quoique le livre rappelle sa réapparition (par exemple dans une célèbre saillie de Nadine Morano), pour la remplacer par un racisme culturaliste échappant plus aisément aux lois antiracistes, bilan positif fragile d’un antiracisme qui semble en échec, sur institutionnalisé, nous ne voyons rien émerger.

 

 

La notion d’intégration a été abandonnée. On ne parle plus que de religion, par la défensive, d’Islam tout court, démonisé. Et revient cette notion agressive d’assimilation, alliée à la dénonciation floue du « communautarisme », toujours celui de l’Autre. Le nationalisme français est d’ailleurs une idéologie floue, un « populisme liquide » selon Raphaël Logier, dans la mesure où elle se fonde sur la peur de l’ « Autre » comme viatique illusoire à la crainte plus profonde d’une dissolution de ce « nous » égaré. Cet Autre s’incarne d’abord dans le musulman, « Janus Bicéphale », cible idéale à qui l’on reproche d’être l’antique ennemi du christianisme mais en même temps de s’opposer à la modernité, toujours perdant. Mais il prend forme aussi dans d’autres figures comme les roms, et peu importe la faiblesse numérique ou sociale de cet « Autre ». Quant au vieil antisémitisme, il n’a pas disparu. Il s’est reconfiguré, mais persiste aussi dans ses vieux stéréotypes.

 

 

Dans une France déboussolée, la haine identitaire devient un liant. Et qui propose un autre ciment hormis la psalmodie abstraite des « valeurs de la République » impalpables, cette évanescence menaçant tout l’édifice philosophique d’une Lumière qui incendia en son temps le monde ?

 

 

Devant ces courants dont on saisit la nature irrationnelle, combien pèsent les analyses ici brillantes d’un Laurent Mucchielli opposant sa déconstruction des statistiques sécuritaires, démontrant les biais qui surévaluent les délits commis par des étrangers, face à un « Français ou voyou, il faut choisir ! » lapidaire, et aux injonctions incitant, au plus haut niveau de l’Etat, à cesser de comprendre, car comprendre serait excuser ? Les auteurs rappellent que comprendre n’a rien de moral en soi, mais que c’est tenter de s’épargner l’aveuglement des futurs perdants de l’Histoire.

 

 

Face au tsunami identitaire, la bataille culturelle ne peut qu’être totale et multiforme. Sur le terrain de l’Histoire, oui. Mais nous avons besoin d’autres imaginaires et d’autres émotions, concurrents des olifants de croisade. Finalement, et c’est là où le livre cesse son incursion, l’identitaire n’a t-il pas une fonction culturelle évidente ? Atrophier l’émergence d’autres lectures des difficultés du monde, sans doute. Comment dans une société qui a profondément changé, donner corps à d’autres représentations, fondements,manières de donner sens aux existences ?

 

j BONNEMAISON
 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques Histoire Essais
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3 novembre 2016 4 03 /11 /novembre /2016 21:11
Le procès de cette horreur qui vient -  " L'affaire Maurras" - Jean-Marc Fédida

L'identitaire. Cette horreur. En "Bloc", certes, mais surtout en cancer généralisé qui si l'on passait la France et l'Europe au Petscan, cette machine d'imagerie de la maladie, très impressionnante, éclaterait en tâches morbides dans tout le corps social.

L'identitaire, cette paranoïa grégaire qui semble envahir tous les discours. Y compris désormais des discours dits antiracistes. Jusqu'aux débats sur les noms des Conseils régionaux.

L'identité ou le statique. L'identitaire ou la passion totalitaire de l'identique.

 

Le fantasme d'un non mélange, d'une pseudo pureté qui n'a jamais existé. Nous ne sommes pas plus gaulois que romains, wisigoths, nous utilisons les mathématiques arabes. Nous sommes grecs, nous sommes polonais, espagnols, italiens, juifs, nous sommes le fruit du chaos du monde. Nous sommes aussi ce que nous voulons, ce que notre désir produit, et ce que nous faisons. Nous sommes singuliers et arlequins. Que sais-je ce que nous sommes ?

 

L'identitaire ou ce petit point de vue egotique de celui qui voit le monde depuis son nombril, s'effraie des cercles concentriques comme autant de barbacanes, alors que le monde commence là-bas, loin là bas et qu'il me rejoint, moi, petit point dans l'univers; et que la vie ne s'enchante que quand, comme le disait un allemand - l'on "préfère son lointain à son prochain".

 

Cette terreur du devenir. Ce "Je suis" qui règle tout alors qu'on n'en a rien fait.

 

Ce " je suis" créancier, victimaire, qui sent son petit chien agressif car peureux. Peur de l'autre mais aussi peur du présent. De s'avancer sans l'armure d'un héritage agressif.

Cette mort sociale programmée, car l'identitaire est programmation vulgaire d'appellation contrôlée.

Cet enfermement. Ce déni de l'agir et du vouloir au profit de la soumission à l'appartenance, c'est- à dire toujours à du pouvoir, à de l'institution.

Ce faux fuyant du faible incapable d'être lui-même sans se soumettre à une essence aveugle à sa nature imaginaire.

Cette diversion perverse qui veut masquer les vraies divisions, celles instaurées par les rapports sociaux, au profit de pseudos étanchéités culturelles, voire génétiques, qu'un simple regard sur l'Histoire, comme le montra en son temps Levi Strauss dans une belle conférence - "race et Histoire", ne tient pas une seconde à l'examen.

Cette démence, finalement.

 

Démence que Jean-Marc Fédida, en retraçant le procès du grand chantre français du nationalisme identitaire, détecte en relatant son procès dans l'"Affaire Maurras". Ce nationalisme identitaire a conduit la France à ses pires heures. Et c'est lui que l'on voit flétrir la culture, déborder des plateaux télés, modifier le langage de ceux qui, même, disent le combattre. Ce procès, malheureusement, n'a pas été mené jusqu'au bout, sacrifié sur l'autel de la restauration républicaine, mais il a eu lieu tout de même quand le gourou de l'Action Française, en janvier 1945, a du répondre d'intelligence avec l'ennemi, de trahison.

 

Les minutes de ce procès en disent long sur la psychologie des nationalistes identitaires. De ces nationalistes bien peu nationaux d'ailleurs. Malgré les horreurs, l'orgueilleux nationaliste, incapable de secouer un peu cette démence à traduction politique qui le justifiait monstrueusement dans son existence de gloire académicienne, est venu à la barre en arborant la francisque, alors que les camps d'extermination étaient tout juste libérés.

 

De son discours ressort un rapport totalement fantasmé à la France, sexualisée, érotisée, comparée à une femme que seul le théoricien nationaliste comprend.

 

Maurras, académicien, censé être un grand intellectuel, n'a rien compris à son propre procès. Et on peut être pessimiste sur la possibilité de faire douter ces gens, tellement leur délire reflète des pulsions fortement ancrées en eux.

 

Pathétique, il aura provoqué le tribunal sans cesse, pour obtenir le châtiment suprême, se sachant condamné au pire. Il recevra l'indignité nationale et sera 'condamné à mourir d'ennui", malgré le réquisitoire pour la mort du commissaire public.

 

Au prononcé du jugement, Maurras, père des complotistes qui polluent notre espace public, confirmera son immense narcissisme, sa paranoïa, son refus des évidences, en s'écriant :

 

" C'est la vengeance de Dreyfus".

Qui fut condamné lui aussi à l'indignité nationale... et pour trahison auprès des allemands, mais innocent pour sa part.

 

Le nationaliste identitaire est grégaire car il est lâche. Il fuit avec les allemands, d'"un château l'autre", ou comme Maurras ose saluer, à Lyon, l'arrivée des alliés dans la ville en plantant un drapeau devant les locaux de son journal criminel. Avant de se cacher cependant. Avant de revenir, trahi par son orgueil, dans la mémoire des vainqueurs, en donnant un interview, flatté, à des américains pour se justifier de ses actes. Ce qui le conduit à la case prison.

 

Durant ce procès, il mentira sans cesse, et continuera, comme dans son mémoire de défense grandiloquent, à tenir les juifs comme le mal du monde, les responsables de la défaite française en 1940. Il ira jusqu'à parler d'influence juive sur la mentalité allemande, comme source de l'hitlérisme ! Jusqu'à ce comble là ! Il mentira, oui, en plus de perpétrer ces délires, en tissant la légende d'un Pétainisme exempt de toute tâche, dissocié artificiellement de la clique de Laval, des Déat et Doriot. Bref restant englué dans des querelles misérables au sein de l'extrême droite française, alors que le moment est historique. Il continuera à user de ce relativisme infect, cynisme d'extrême droite, en mettant à équivalence les bombardements en Normandie et l'occupation allemande, déjà négationniste, en renvoyant Gestapo et résistants gaullistes dos à dos comme semeurs de désordre.

 

Face à lui, il a des magistrats qui ne veulent pas, à juste titre, entrer dans des polémiques politiques et suivre son discours dément, et s'en tiennent aux faits. Maurras a, par sa plume, tout au long de la guerre, salué la politique de collaboration, appelé à la répression la plus violente contre les juifs et les résistants, appuyé le STO et "la relève", c'est- à -dire l'esclavagisme hitlérien imposé aux français. Il aura dénoncé publiquement, dans les pages du journal, des juifs et des résistants et même réglé des comptes personnels en diffamant, faisant risquer des vies. Il aura proposé de liquider des otages, en particulier les familles des gaullistes en représailles de la résistance. Il aura soutenu la création de la Milice, auxiliaire pétainiste des pires exactions des troupes d'occupation.

 

Pendant son procès, lorsqu'on lui expose les faits, il revient à son discours politique, et qualifie ces exactions, déjà, et peut-être Jean-Marie Le Pen, cultivé, qui sait, y pensait.... de "détails".

 

A aucun moment il n'aura exprimé un regret, enfermé dans sa logique identitaire sans failles. Il n'avait pas reconnu l'innocence de Dreyfus, car un juif ne peut pas dans son esprit être innocent, il ne reconnaîtra pas les crimes pétainistes et sa propre responsabilité, pas seulement morale, pas seulement idéologique, mais active.

 

Le sort de Maurras est un écho aux regrets qu'on peut avoir au sujet du nationalisme. Il n'a pas été déconstruit, on a isolé les cas. On l'a laissé se cacher. Tirer parti de la guerre d'Algérie ensuite, conserver une présence dans les plis de la politique française pour resurgir avec le FN et profiter de la fin de la parenthèse gaulliste dans la droite française. La vengeance de Maurras, c'est l'influence d'un Patrick Buisson sur les discours d'un Président. C'est le mainstream des éditorialistes identitaires et le retour de dits intellectuels qui tiennent un discours maurrassien d'une nette fidélité au Maître.

 

Maurras écrira quatre livres en prison avant sa libération pour raisons de santé en 1952 puis son décès. L'Action Française renaîtra, et il y écrira sous un pseudonyme, sous le nom "Aspects de la France". Aujourd'hui "Valeurs actuelles" en a repris le flambeau "philosophique". L'anti communisme a protégé la flamme. Celle qui brûlait dans les vasques de Nuremberg ou des pseudos Nuremberg des collabos français appelant à une nouvelle Europe, expurgée des "nuisibles" et à la révolution nationale théorisée par Maurras. Jean-Marc Fédida résume en une phrase leur obsession anti égalitaire, leur opposition aux principes fondamentaux des droits de l'Homme :

 

" Nul ne saurait exister en dehors de ses origines".

 

 

Cette logique d'enfermement, de déterminisme plaqué, tatoué par "nous" contre "eux", de division par l'ethnie construite mais mythifiée, de guerre civile, de propagation de haine, est redevenue puissante, comme aux plus beaux temps de la revue de Maurras qui prospérait depuis l'affaire Dreyfus.

 

Il est nécessaire de parler de ces gens, criminels de papier. De la congruence entre leur discours, ce même discours qui nous empuantit et intimide, qui s'infiltre comme préjugés, comme "doxa" même, dans le discours journalistique, qui précise bien souvent, par exemple, la couleur de peau ou l'origine d'un auteur de crime de droit commun dans un fait divers... Oui de la congruence entre ce champ lexical, ces théories, et la violence déchaînée qui a détruit l'Europe il y a quelques décennies.

 

Il y a des théories criminelles parce qu'elles débouchent sur le crime, nécessairement, si elles inspirent les gens en capacité d'agir. Il y a des théories qui logiquement, ne peuvent que déboucher sur la violence la plus barbare. Il n'y a pas de nationalisme identitaire "sympa", "moderne", ou purement folklorique, désuet, qui mériterait qu'on rigole de son archaïsme. Les mots ont un sens. Les signifiants s'accordent à des signifiés. Les signifiés à des réalités, auxquelles on se cogne. Il se pourrait bien, et c'est déjà le cas pour des discriminés, et pour ce que nous coûte à tous le boomerang des stigmates racistes, que notre monde se cogne brutalement à la réalité nationaliste xénophobe dont le procès mérite d'être constamment renouvelé.

 

 

 

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29 septembre 2016 4 29 /09 /septembre /2016 19:24
Dans la flasque du soldat, le reflet de la France, « L’ivresse du soldat », Charles Ridel, paru dans la Quinzaine littéraire

L’essai historique que consacre Charles Ridel à « l’ivresse du soldat », c’est-à-dire à la place de l’alcool dans la première guerre mondiale, fouillée, pourrait passer pour caprice d’érudition. Ce n’est nullement le cas. En ouvrant ce dossier, en explorant tous les détails, les carnets de guerre, débats parlementaires, les décisions des conseils de guerre, la doctrine médicale en cours, c’est la France d’hier mais aussi d’aujourd’hui qui montre une partie de son visage. En tirant le vin l’auteur tire un fil profond qui brasse les profondeurs anthropologiques du pays.

 

L’alcool a joué un grand rôle dans le conflit. La manière dont il fut utilisé et géré nous en dit long sur le management guerrier, la vie d’un soldat dans les pires des conditions, sur bien des caractéristiques de notre pays, toujours de mise : ses structures de fonctionnement politiques anciennes, ou encore la bonne vieille tendance de notre pays à l’ambivalence et aux paradoxes. Notre approche des addictions repose sur les mêmes fondements encore aujourd’hui.

 

Pétain, qui en hypocrisie est hors concours, a pu combattre explicitement l’alcool en 1917, puis quelques années plus tard saluer son rôle dans la victoire.

 

A l’orée du conflit, la France est déjà un alambic géant. Elle produit une diversité effarante d’alcools. 35 % de sa population active est liée directement ou indirectement à cette production, et il faut bien qu’on la boive. Les français consomment 150 litres de vin par habitant, par an, en comptant les enfants !

 

Tout un versant de l’étude de Charles Ridel décrit une « union sacrée contre l’alcool », qui eut sa part de vérité. Les antialcooliques, d’abord des Médecins, avaient commencé l’offensive après 1870, imputant à ce « poison » la stagnation démographique du pays. Ils conçurent de grands espoirs en 1914, et obtinrent quelques victoires. Pour perdre finalement. Dans un premier temps, le patriotisme appelle à la sobriété, à l’avant comme à l’arrière. On interdit l’absinthe, malgré les résistances des puissants réseaux économiques du secteur. Les bouilleurs de cru vont perdre leur privilège fiscal. Les débits de boissons sont règlementés et leur nombre va baisser de moins 150 000. Des horaires de fréquentation des débits et de certains types de boissons sont institués, pour les soldats… Et les femmes restées à l’arrière et assurant désormais la production. La vente à crédit est interdite. Les campagnes de prévention sont déployées, avec des messages forts comme « Eau de vie-Eau de mort ».

 

Mais « se pose », comme souvent dans notre pays du magistère verbal, où la politique est discursive et littéraire, et où de nos jours on pond des lois de circonstance comme des tracts, « la question essentielle de la valeur performative de ce discours ».

 

C’est que l’armée, tout au long du conflit, est saisie dans un dilemme, qu’elle tente de surmonter avec réalisme, non sans habileté.

 

L’alcool a bien des avantages pour l’Etat- Major mais reste une pratique incontrôlable qui peut miner la chair à canon et la rendre indisciplinée. Il combattra l’alcool, tout en assurant avec célérité sa distribution et son approvisionnement, d’une complexité effroyable. Sans toujours parvenir à assurer sa qualité, les poilus se plaignant souvent du goût infect du breuvage arrivé à destination, au bout d’une chaîne infernale. L’armée punira les abus d’alcool quand ils menaceront l’ordre, mais avec clémence dans les conseils de guerre qui sont majoritairement saisis pour des infractions impliquant l’ivresse. Les officiers de contact, eux-mêmes alcoolisés, négocieront avec les soldats, sachant les motifs de l’alcoolisation, les avantages réels qu’elle comporte pour la lutte contre le fameux « cafard », le courage qu’il peut apporter aux hommes , son effet anxiolytique indispensable et monopoliste, ses vertus pour l’oubli. Et jusqu’à sa portée symbolique, aussi bien patriotique que vitaliste dans ce contexte morbide.

 

Mais l’armée est aussi débordée par les alcoolisations massives, ce qu’on n’appelle pas encore les delirium tremens. Elle doit subir les rixes, l’image atteinte de l’armée, les tirs imprécis des soldats, leur désorientation, la désobéissance du soldat aviné, jusqu’aux mutineries où l’alcool a son rôle déclencheur ou stimulant.

 

La consommation d’alcool par les poilus, qui rivalisent d’audace pour s’approvisionner, maintiennent des liens avec l’arrière par ce truchement, est massive et généralisée. Les quantités sont difficiles à évaluer mais de nombreux exemples sont simplement effarants. Le « pinard » est selon une enquête la seconde préoccupation du soldat, après la relève.

 

Les officiers savent tout cela, les politiques aussi, qui malgré leurs initiatives antialcooliques, laissent des failles dans la législation tout en gardant un œil constant sur ce sujet stratégique, par exemple sur la question des prix. Les Préfets, quant à eux, adoucissent les règles dans leur application. Et les contrôles sont laxistes. De toute façon, qui pourrait contrôler un tel capharnaüm ?

 

Sans même songer au sort des millions de français engagés dans ce conflit, et dont la bouteille est le premier secours, la prohibition est une utopie dans un pays qui compte quatre à cinq millions d’actifs dans le domaine lié à l’alcool et où l’Etat perçoit 500 millions d’impôts relevant de cette production, qui finance aussi les communes.

 

Pendant la guerre, on distribuera de l’alcool, en réquisitionnant et en important (alors que la France est première productrice mondiale, mais affectée par l’effort de guerre et l’occupation de régions viticoles). D’abord, « le quart » de vin accompagné d’une ration de gnôle, puis on montera jusqu’à un demi litre, voire un litre selon l’interprétation. Mais ces rations ne sont qu’une partie de l’alcool ingurgité. Les soldats touchent des soldes, et l’armée leur permet d’accéder à des camions bazars et à des coopératives.

 

La grande affaire, afin de trouver une doctrine acceptable, sera de transformer l’alcoolisme en « vinisme ». L’alcool est dangereux ? La solution est d’ériger le vin « patriotique », opposé à la bière allemande, en boisson qui n’est pas considérée comme alcool. C’est même une « boisson hygiénique ». L’auteur détaille toutes les étapes et les moyens de cette bataille, le rôle des acteurs, des lobbies, des discours médicaux.

 

Les débats – nous sommes en guerre- sont violents, et instrumentalisent le conflit. Qui est pro allemand ? Celui qui défend le vin, élément du « génie français », ou celui qui affaiblit les troupes en les saoulant. On va jusqu’à s’accuser d’intelligence auprès de l’ennemi.

 

Le « pinard », expression qui l’emporte de loin chez les poilus, reçoit le statut de bienfait. Jusqu’à une limite de deux litres par jour. Après avoir inspiré les poèmes, à foison, venus du front, il deviendra un symbole de la victoire.

 

Les anti alcooliques ont perdu. La France en paix s’inonde de vin, et si l’absinthe est défunte, ses succédanés font fortune et Paul Ricard va lancer une épopée. Les débits de boissons augmentent à nouveau, jusqu’à dépasser les 500 000. Les poilus, dépendants à l’alcool, reviennent et consomment. Leurs épouses aussi. Les divorces explosent en nombre. Le discours anti alcoolique ne disparaît pas. On s’inquiète de la déferlante des psychoses alcooliques léguées par le conflit.

 

Mais sur le front, les sous-officiers pragmatiques, attachant un soldat ivre à un arbre le temps du dégrisement, le subodoraient : c’est « la guerre qui rend fou ». L’alcool n’est que « la béquille » de l’humain. Et encore plus du soldat et de la société en perdition.

 

Comment ne pas être frappé de nos constantes politiques ? L’hypocrisie est toujours de mise. L’Etat ne voit pas « In vino veritas », appliquant la Loi Evin mais laissant à l’alcool une place interdite à d’autres substances dont les dangers sanitaires sont équivalents voire inférieurs. Il ferme les yeux sur les réalités économiques, sociales, d’usage, du cannabis, s’accrochant à des lois que tous les informés savent inapplicables.

 

Autre leçon que je tire, plus personnellement encore de cette lecture : le parlementarisme, comme le montre le livre en décrivant la densité des joutes parlementaires, survit à tout dans ce pays ! Et la « république » s’accommode tout à fait de l’absence de démocratie tant que les Sénateurs et Députés sont au rendez-vous. Si pendant le conflit on a suspendu bien des libertés publiques, une déclaration pacifiste menant en prison, si les élections ont été repoussées jusqu’à la fin de la guerre, la vie parlementaire a prospéré. Les batailles de détail sur le vin, les manœuvres d’hémicycle, les discussions incessantes avec les lobbies, n’ont pas faibli. Cette conception de la démocratie n’est-elle pas, plus que jamais, à l’ordre du jour ? Le théâtre parlementaire fonctionne, et il importe peu si les lois n’ont de valeur que d’ombre sur les pratiques, comme il en fut avec la boisson du soldat.

 

Jérôme Bonnemaison

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25 juillet 2016 1 25 /07 /juillet /2016 12:12
Nuits fauves tricolores - "Les nuits révolutionnaires", restif de la bretonne

Pour tous ceux qui s'intéressent à la révolution française, "les nuits révolutionnaires" de restif de la bretonne est un angle très particulier sur les événements, qu'il est utile de consulter. Etonnant écrivain, très prolixe et oublié, restif est un homme ambigu. C'est peut-être cette capacité à l’ambiguïté prolixe qui lui permet de survivre aux différentes purges révolutionnaires. C'est un intellectuel mais aussi un homme du peuple, longtemps ouvrier typographe. Il est ainsi à son aise aussi bien dans les rues, les cafés que dans les discussions avec tous.

 

Quand survient la révolution française, il est âgé mais continue de passer ses soirées dehors, dans ce vieux Paris dont il est amoureux; Il aime particulièrement l'Ile Saint-Louis mais il ne peut plus y aller, on l''y a menacé. Il nous décrit une ville insécure, lointaine annonciatrice de la capitale d'Eugène Sue, où chaque soir il manque de se faire trucider, assiste aux méfaits des canailles et des délateurs qui pullulent et essaient de profiter du climat de tension pour régler des comptes. La vie des petites gens continue malgré les événements dantesques. Les provocateurs et les espions sont là, et on imagine de surcroît qu'ils sont partout. Paris est une chaudron bouillant qui risque d'exploser à tout moment, attaquant la Bastille, déclenchant les massacres de septembre, allant chercher la famille royale pour la ramener à Paris, ou obligeant la Convention à réprimer les Girondins. Ca circule sans cesse car l'information, ou la désinformation, ont énormément d'influence politique.

 

La révolution depuis le pavé, dans l'entrelacs des affaires intimes et des moments historiques, est son point de vue. C'est une perspective parisienne, et échappent à sa plume nombre de faits majeurs qu'il ne prend pas soin de commenter. Cependant on en apprend beaucoup sur l'ambiance très particulière qui règne sur les îles parisiennes, au palais royal ou aux tuileries. Son livre tient à la fois de l'autobiographie - il nous raconte avec complaisance ses propres ennuis, par exemple avec un ex gendre pervers-, de la chronique politique, de la rubrique d'échotier. Cet homme, qui fut censuré puis autorisé, devait jouer un rôle particulier auprès de la Police, avant même la révolution. C'est un voyeur et il passe son temps à relier les micro événements qui émaillent les rues de Paris.

 

Son évolution propre semble parlante sur celle de l'opinion publique du peuple de Paris, dont on sait l'immense importance dans la dynamique révolutionnaire. Il accueille la révolution avec enthousiasme et peur devant l’abîme, las des privilèges d'une noblesse qui ne sert plus à rien, des abus du système judiciaire. Au début, il n'a rien contre le roi, comme tout le monde ou presque, il penche pour l'alliance du monarque et de la Nation, à l'anglaise, puis il se durcit au fur et à mesure, allant jusqu'à la haine contre les traîtres girondins et un républicanisme radical. Opportunisme ? Pas sûr, pas tout à fait, car il n'hésite pas à être critique en des moments où ce n'est pas si évident. Il n'aime pas le sang en tout cas, tout en étant fataliste sur les heurts d'une révolution. Notre auteur est conscient sur l'importance incommensurable des événements qu'il vit. Il pense, à un moment, aux français ... de 1992, et il décrit avec une extrême pertinence le regard que nous porterons sur la période révolutionnaire.

 

Son livre rappelle, par ce cheminement d'histoire en histoire au gré des rencontres, les "mille et une nuits", qu'il pourrait avoir lues, je ne sais pas si c'était déjà lisible en France. Il entremêle sans cesse les notations sur les événements politiques et des histoires de mœurs qu'on lui narre, ou qu'il invente, censées être récoltées dans ses traversées incessantes du paris révolutionnaire en tumulte.

 

On peut se demander s'il n'est pas mythomane cependant, et s'il parvient encore à distinguer la réalité de la fiction. On a l'impression qu'il se permet de pénétrer dans ses propres fictions. Il se retrouve tout le temps, à plusieurs reprises dans la nuit, dans des situations où sa présence, sous fausse modestie, vient chasser un maraud qui menaçait une pure jeune fille.

 

Il aime faire peur avec la figure du libertin, loup garou qui écume les vieilles ruelles parisiennes, et qui se confond un peu avec le contre révolutionnaire. restif a semble t-il un rapport, là aussi, fort ambivalent au libertinage. Il déteste Sade, dont il semble, comme ceux qui le lirent de son vivant, ne rien comprendre, seule la perspective historique permettant de saisir le sens de l'oeuvre du Marquis, qui n'est pas "sadique". Il écrira ainsi un anti justine, mais il a aussi commis des textes érotiques et déteste les prêtres par dessus tout. Il est fasciné par le vice, puisqu'il le scrute et le chronique, avec de fausses pudeurs, tout en paraissant lui-même d'une conduite irréprochable. Il n'empêche que son voyeurisme est évident, justifié par l'édification des lecteurs sur "ce qui se passe vraiment dans cette ville". Il nous gratifie de plusieurs histoires d'amour qui flirtent avec l'inceste, et qu'il entrevoit avec un regard positif, histoires qui sont nettement fictives et montent en puissance.

 

Clairement il est du côté de l'anti conformisme et de la liberté,, mais il s’effraie du déchaînement de cette liberté. Ceci est tout aussi vrai pour le politique que pour les moeurs. Il ne supporte pas la violence, en toutes choses, et qu'on s'en prenne aux innocents. Les femmes le fascinent, c'est pourquoi il en parle constamment et les aborde dans les rues pour entendre leurs histoires, ce qui n'est pas sans intérêt sociologique. On voit leur dépendance à l'égard des hommes dans les villes, leur "entretien". On voit aussi qu'elles se sont mêlées de la révolution de bout en bout, même si on ne retient aucun nom aujourd'hui, même pas celui de Mme Rolland. Il nous permet d'entendre ce délicieux langage populaire d'autrefois, baroque, construit, précautionneux.

 

Les textes de première main comme "les nuits parisiennes" sont des documents précieux, indispensables à compléter la lecture des historiens, malgré leurs dimensions manipulatrices. C'est le filtre d'une subjectivité directe qui nous offre le goût d'une époque. Ce qui a compté au moment des événements n'est pas ce qui nous semble déterminant aujourd'hui, évidemment, et ce décalage est riche de leçons philosophiques. La trahison d'un général de la république, qui passe à l'ennemi, nous ne nous en souvenons pas. Mais pour le peuple de Paris c'est un événement primordial qui déclenche des étapes de la révolution. Nous nous souvenons plus aisément des serments d'assemblée, des grandes proclamations, des lois. Pour le peuple parisien d'alors les basculements juridiques sont souvent des conséquences de moments beaucoup plus marquants humainement. Cela nous arrive aussi, en ce moment même, sans doute. Des attentats que nous subissons, que restera t-il dans la postérité ? Peut-être les conséquences politiques, le souvenir de l'utilisation prolongée d'un état d'urgence qui à la vérité n'affecte pas beaucoup nos vies, bousculées par le traumatisme des attentats que les historiens auront du mal à répercuter. C'est pourquoi la littérature, dans sa fonction de subjectivisation, a aussi une grande valeur historique.

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2 avril 2016 6 02 /04 /avril /2016 11:13
Graine de bourreau - Didier Epelbaum, « Des hommes vraiment ordinaires ? – les bourreaux génocidaires », paru dans la Quinzaine littéraire

Elle est souvent citée cette fulgurance d’Hannah Arendt : « le mal n’est jamais radical, seul le bien est radical ». Elle est indissociable de sa théorie de «la banalité du mal ». Le criminel de papier c’est celui qui a renoncé à penser et se vit comme courroie de transmission dotée de rationalité instrumentale. Le criminel de papier n’est pas radical comme le Juste, sans concession, tel Nelson Mandela. C’est plutôt un « mister nothing ». Mais Arendt s’est penchée sur les criminels de bureau. C’est Christopher Browning, dans son célèbre « Des hommes ordinaires » qui appliquera cette notion de banalité aux hommes d’exécution, à travers l’étude d’une troupe allemande chargée des liquidations à l’Est. Ceux qui tiennent la machette ou le fusil.

 

Pour Didier Epelbaum, qui se concentre lui aussi sur celui qui en bout de ligne, on a surenchéri sur ce thème de la banalité du bourreau, au risque de dédouaner les tueurs, ou plutôt de les dé singulariser (concept moins moral, plus heuristique), victimes de techniques d’embrigadement et de « circonstances exceptionnelles ». Or dit Epelbaum, prudent et respectueux des théories qu’il critique, il est essentiel de séparer les victimes des bourreaux, même s’il existe une « zone grise » (exemple de certains kapos ou de rwandais qui ont à la fois protégé des tutsis et participé au massacre).

 

En revenant sur le génocide des arméniens, la Shoah, le Cambodge de Pol Pot, le Rwanda du Hutu Power, et à travers des exemples en ex Yougoslavie, Didier Epelbaum, qui ne cache pas son souhait de se rassurer si possible sur l’humanité (sincérité de l’Historien qui n’en est pas moins un individu), conteste la théorie du bourreau vu comme une « page blanche » dont les manipulateurs réécrivent le contenu. Ces réflexions peuvent s’appliquer aussi à ce qui se passe en Syrie et en Irak.

 

C’est bien au terme d’un processus de sélection, articulé au dressage certes, que le bourreau devient bourreau. On ne saurait donc les qualifier d’hommes ordinaires. Nous ne pouvons pas tous devenir des bourreaux. Ni d’ailleurs des Archanges de la Justice.

 

Un génocide est toujours dirigé par une « élite » génocidaire. Celle-ci n’a rien de banale. Hitler ne l’est pas. Les chefs génocidaires deviennent ce qu’ils sont au terme d’une vaste préparation idéologique. Les chefs hutus ont mûri leur projet dans l’influence de la société coloniale, très tôt. Au « sommet de la pyramide », on trouve plutôt de l’ « extraordinaire ». Les génocides ont été pilotés par des cercles restreints, à la tête de ce qu’Epelbaum nomme une « cidocratie », c’est-à dire un système ad hoc tourné vers le projet génocidaire, reposant sur une idéologie fanatisée. La direction des Jeunes Turcs, à l’origine du génocide arménien, est un groupe d’une quarantaine de membres. Au Cambodge, neuf personnes ont autorité absolue.

 

De 300 à 400 000 personnes ont directement participé à l’extermination des juifs européens. Au Cambodge, on évalue les génocidaires à 150 000 personnes. Mais ces chiffres sont sujets à caution.

 

Les mentors s’appuient sur des « viviers génocidaires », seconde strate très marquée idéologiquement. Là aussi, on ne trouve pas des hommes « ordinaires », comme le montrent les portraits. Ces chefs créent des troupes de choc. Leur première caractéristique est la masculinité, sauf cas minoritaires.

 

Les bourreaux sont-ils nombreux ? En valeur absolue il me semble que oui, mais Epelbaum parle en pourcentage de la population, et relativise cet aspect massif. Il souligne que pour tuer des civils, nul n’est besoin de masses de tueurs. C’est une clé importante, car s’il suffit de peu d’assassins, alors on peut s’appuyer sur les volontaires.

 

Il a été maintes fois constaté que pendant la Shoah des soldats reculaient devant le travail de massacre. On les remplaçait et on ne les sanctionnait pas. C’était admis comme un travail pénible. Aussi ceux qui l’effectuaient étaient surtout les volontaires, oscillant entre le sadisme et l’indifférence à la tâche. En réalité il n’y avait pas grand risque pour un soldat ou un SS allemand à demander une réaffectation. Les officiers étaient compréhensifs. Dans d’autres contextes ce fut différent, comme au Cambodge où l’absence de zèle coûtait la vie. Mais les massacreurs créent toujours leur pointe avancée.

 

Les bourreaux sont jeunes. C’est une constante. Parfois très jeunes. Ils sont sélectionnés sur leur aptitude à la violence qu’on teste très vite en leur donnant des armes. La capacité à exercer la violence doit aller de pair avec la faculté d’obéissance absolue et l’esprit de sacrifice. Le génocide avance par une sorte d’auto-sélection. Le viol est une composante essentielle du génocide, dans sa dimension de « purification ethnique ». Ce n’est pas un « à côté » du génocide mais un outil de destruction de la communauté visée. Le goût du viol est-il si ordinaire ?

 

Les bourreaux sont cependant différents dans leur absence de banalité. Ils sont parfois sélectionnés, dans la SS, comme élite. Au Cambodge on place des illettrés à des postes de commandement. Les projets génocidaires ont aussi eu usage des tueurs qu’on exfiltra de prison : ce fut le cas en Turquie, au Rwanda.

 

Le massacre est planifié. Même dans le cas du Rwanda, Epelbaum ne croit pas à un génocide populaire spontané. Si les hutus ont été fortement mobilisés, magnétisés par la promesse des terres et des biens des tutsis, beaucoup se sont contentés de « boucler » les territoires, sans tuer. Les massacreurs étaient là aussi, volontaires.

 

Psychologiquement les différents procès montrent des points communs entre les tueurs, qui ne relèvent pas de psychoses – mais manifestent une incapacité à l’empathie, et même à ressentir la souffrance, y compris la sienne. Ils ont une propension au simplisme (« nous et les autres »), dénotent par leur absence de remords, et instaurent des clivages de personnalité. Le tueur d’enfants cruel est possiblement un excellent papa. Un point clé est la mono appartenance. Le danger réside dans l’identité exclusive, clôturée.

 

Si les bourreaux étaient ordinaires, alors pourquoi les « justes » sont-ils si nombreux ? Car ils le sont. Si une partie conséquente des juifs d’Europe a survécu c’est grâce à la solidarité des peuples, par exemple en Pologne, pourtant caractérisé comme le pays antisémite par excellence. L’empathie a même conduit des antisémites à protéger des juifs (J’ai souvenir de ce film, « le vieil homme et l’enfant », avec Michel Simon). Et si les gens bienveillants étaient finalement plus ordinaires que les bourreaux ? Le peuple arménien a pu échapper à l’extermination totale en trouvant refuge dans d’autres communautés.

 

Au terme de ce livre qui s’interroge beaucoup devant le mystère de la violence extrême, inimaginable, comme le cannibalisme au Cambodge, on se dit que l’humain porte en lui un éventail inouï. Hitler et Martin Luther King sont de la même époque. Chaque être humain est sans doute d’une grande plasticité. Mais nous ne sommes pas égaux devant la cruauté. Beaucoup savent au fond d’eux, sans aucune espèce de doute, qu’ils ne pourraient simplement pas commettre certaines exactions en restant vivant. Le talent sinistre des génocideurs est de dénicher les personnalités aptes à glisser dans leur projet, et à utiliser les leviers pour les radicaliser. A ces compétences odieuses la civilisation doit opposer le désir, tout autant possible, d’éduquer des humains tournés vers la vie, la beauté, la solidarité. Cette lutte est indécise. Car au sein même des phases génocidaires les plus intenses, les exemples montrent que la bienveillance survit. Elle est donc indestructible.

 

In fine, on en revient à un souci de définition du sujet posé. Qu’est-ce qu’un homme ordinaire ? L’humain, en tout cas, cet être conscient de lui-même, capable de massacrer ses semblables au nom d’ « idées » ou de besoins secondaires, n’a rien de banal. Aucun de nous, sans doute, n’est ordinaire. Ni les saints, ni les bourreaux, ni le Monsieur William de Léo Ferré, employé modèle qui un jour se détourne de sa route pour son malheur. C’est la condition humaine qui nous rend, dans un sens non normatif « extraordinaires ». Indécis, paradoxaux. Imprévisibles.

 

Jérôme Bonnemaison

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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 19:10
Palmyre, c’est fini

Paul Veyne considère dans son petit essai d’adieu sur « Palmyre, l’irremplaçable trésor » que les troupes de Daesh détruisent les ruines antiques, non pas par haine particulière du paganisme, mais parce que l’occident admire l’art antique. C’est une interprétation politique qui s’entend, mais elle ne m’a pas convaincu.

 

Il me semble surtout que ces gens, dont le slogan est – en prend on la dimension ? – est « nous aimons la mort autant que vous aimez la vie », écho funeste du « viva la muerte » des phalangistes espagnols d’antan, détestent tout ce qui n’est pas conforme à ce plein qui vient combler leur vide : tout ce qui vit en dehors de cette version aboutie, totalitaire, non négociable ni amendable, non ouverte à quelque doute, de la vie définie comme obéissance totale à un Dieu et l’interprétation la plus rigide de ce qui est censé être sa « lettre ». Tout ce qui est Autre.

 

Et la culture vit, voilà ce qui était insupportable à Palmyre, en plus du fait que toute occasion leur est bonne à saisir pour démolir. L’art et l’architecture antiques vivent, en fécondant c’est cela qui justifie l’énergie et les munitions dépensées par ces fanatiques à tout détruire. La beauté, aussi, leur est manifestement insupportable, à partir du moment où elle se partage. On ne peut pas voiler des ruines, alors on les détruit. D’une certaine manière, le soin pris par ces gens à démolir est preuve de la valeur de la culture. Leur haine provoque en écho ce petit message rassurant ; la culture n’est pas morte, n’est pas neutre, n’est pas impuissante. Ce que l’on s’acharne à détruire n’est pas indolore. Les Historiens doivent se sentir non pas déprimés mais raffermis par ces destructions, car elles sont un aveu de ce qui dérange celui qui par folie totalitaire veut faire table rase. L’Histoire en particulier. La liberté de l’Histoire.

 

Il est vrai que la lointaine Palmyre, qui se pensait à son apogée du troisième siècle comme au cœur de l’Empire – notre mondialisation n’est pas la première- incarnait tout ce que les fascistes islamisés détestent et que l’Empereur Hadrien dans ses faux mémoires si véridiques écrits par Mme Yourcenar, allait chercher aux confins de l’Empire pour s’enivrer. Palmyre, Paul Veyne l’explique élégamment de son style classique, c’est l’inédit d’un mélange, aux limites du monde romain, tout près du puissant Perse, teinté fortement de culture arabe (nomade). C’est ce qui imprègne le site antique, avant que Palmyre ne décline. Palmyre c’est aussi un système politique complexe, pragmatique et fondé sur l’équilibre et le pluralisme, les tribus y trouvant leur compte.

 

Rome meurt, Palmyre décline. L’islam vient. Il ne s’est pas préoccupé de fouiller partout pour tout détruire du passé. Ces gens qui se réclament du moyen- âge ne connaissent même pas leur moyen-âge. Savent-ils que la civilisation qu’ils disent défendre n’a pas eu besoin de Renaissance parce qu’elle n’a pas sombré dans l’obscurantisme, justement ?

 

Palmyre n’est pas tout à fait morte. Il reste des Paul Veyne.

 

De Palmyre en Syrie, et c’est ce qui la condamna, surgit le rêve d’une femme, Zénobie, qui voulut conquérir tout l’Empire au Troisième siècle et fut stoppée par Aurélien. Une femme. Les djihadistes le savaient-ils ? On ne sait pas. Je ne crois pas que ça les intéresse plus que cela, leur détestation doit être instinctive et à ce titre assez sûre. Redécouverte à l’époque de l’archéologie naissante, activité contemporaine, elle fut conservée dans son écrin. Mais la haine dans sa version post-moderne aura eu raison d’elle alors que tant de siècles l’ont laissée tranquille, sous le sable.

 

La haine de la beauté, cette maladie du nihilisme au sens nietzschéen, la haine du passé trop vivant pour être acceptable, la haine totale. La forme que prend la pulsion de mort dans l’Histoire. Comment penser qu’elle puisse être indifférente à cette cité bigarrée, cité de caravaniers et de marchands, étape fondamentale sur la route de la Soie, totalement ignorante de l’intolérance religieuse, des dizaines de divinités peuplant les œuvres d’art que l’on y a retrouvées. A Palmyre il y avait un culte officiel comme dans l’Empire, mais c’était juste l’officiel, il n’était pas obligatoire comme il n’est pas obligatoire d’aller en costume du dimanche au défilé du 14 juillet, et tout Dieu était légitime à partir du moment où il était le dieu de quelqu’un. Il ne prétendait pas à grand-chose, d’ailleurs, le dieu. Il comblait les déserts d’ignorance de l’humanité et lui servait d’anxiolytique. Heureusement il reste de Palmyre ce qui a été importé par le pillage muséal occidental. Ironie de l’Histoire.

 
Se tourner vers ces siècles là, confrontés eux aussi à une forme de mondialisation et de cohabitation de croyances luxuriantes, est plus nécessaire que jamais. C'est pourquoi on doit sans doute aborder avec le plus grand sérieux la pérennité des "humanités" dans nos écoles et nos universités.
 
 

 

 

 

 

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 15:06
Du clair- obscur surgissent les monstres, "Des monstres et prodiges", Ambroise Paré- paru dans la Quinzaine Littéraire

Il est étrange et plaisant de lire un ouvrage éclos dans un autre paradigme que celui qui encadre globalement notre époque. Le paradigmes des paradigmes, l'"episteme" selon Foucault. On y goûte ce détonnant mélange d'antipode et de voisinage, puisque venue du passé transcendé, cet héritage nous précède. Il en est ainsi avec " Des monstres et prodiges" de l'honorable chirurgien des souverains du siècle des guerres de religion que fut Ambroise Paré. Il écrit longtemps avant Darwin, quand la biologie s'en réfère encore d'autorité aux textes antiques, parce qu'un grand nom "a dit ".

 

Ce praticien admirable - il inventa par exemple les ligatures de vaisseaux sanguins, apaisant bien des blessés de guerre - est un homme culturellement ancré dans son époque, nullement avant-gardiste, et dont les écrits ont valeur documentaire sur la Renaissance tardive. C'est en lisant Paré qu'on comprend aussi, par contraste, le génie pionnier de Montaigne, définitivement passé dans l'ère du séculier.

 

Ambroise Paré, gloire de son temps, nous propose un cabinet de curiosités que le plus galvaudé de nos forains jugerait dépassé, dont certaines sont d'ailleurs collectionnées par ses soins. Une litanie de monstres et prodiges. Et il illustre par là un moment particulier de la science : elle se réveille et se risque vers l'indépendance, le systématisme et la découverte de lois naturelles, l'expérimentation, car Colomb a conduit à s'y résoudre : l'humain peut et doit investir le monde. Mais cette science, qui gonfle le torse, et Paré affirme la noblesse de la médecine, n'est pas encore émancipée de la pensée religieuse qui l'enchâsse solidement. Elle n'est pas affranchie de l'enchantement qui filtre le regard médiéval.

 

Lire Paré, prolifique auteur autant qu'amputeur sur les champs de bataille, c'est entrer avec délice et dépaysement dans ce clair-obscur d'une Renaissance française, indécise, hésitante devant les soubresauts que la Réforme a déclenchés, ravageant le pays pendant des décennies. De ce clair- obscur, pour reprendre la fameuse phrase de Gramsci à propos des crises, surgissent les monstres. Ils sont, et Paré le confirme, des annonciateurs du malheur, et la France d'alors, stupéfaite par une Saint-Barthélemy, aime se doter de signaux d'alarme.

 

L'auteur a une difficulté à définir le monstre. C'est nous dit-il un phénomène "contre le cours de la nature". Mais en même temps, rien n'échappe à Dieu. Aussi, le monstre est partie de la création, même si le démon y a sa part. Paré justifie ainsi sa fascination pour le monstrueux. En définitive, le livre se développe peu à peu comme une exposition des prouesses de la nature, où le médecin, au départ soucieux de classer et d'expliquer, en vient à sortir ses gravures de plus en plus vite, comme enivré de ses trouvailles, à l'instar d'un enfant qui veut partager ses émerveillements devant le monde. Il en vient d'ailleurs à nous montrer une girafe, un crocodile, une autruche, un caméléon.

 

D'où vient le monstre ? C'est ici qu'on saisit où en est le savoir, en pleine transition pré- galiléenne. Le monstre peut manifester gloire ou colère de Dieu, acte du démon. Mais il peut aussi surgir du prosaïque : la chute d'une femme enceinte, "les maladies héréditaires", ou l'étroitesse du bassin de la parturiente. Quant à la surabondance ou au manque de semence, on les emprunte aux Anciens. Même la somatisation a sa place, puisque le monstre peut provenir de l'imagination, et il en est ainsi avec un enfant-grenouille, joliment illustré (et drôle), né monstrueux car on rencontra un batracien pendant la conception. Le Médecin s'avance, mais point trop, il ménage l'inquisiteur.

 

Pour ceux qui auront lu à grand profit l'essai de Silvia Federici, Caliban et la sorcière, où elle étudie la grande chasse aux sorcières qui accompagne la naissance du capitalisme à cette époque, indissociable d'une discipline de fer et de feu sur les femmes, les écrits d'Ambroise Paré feront office de document édifiant. Les femmes sont souvent pointées comme responsables des dérapages de la nature, elles créent des monstres en concevant "pendant leurs fleurs", elles sont citées abondamment quand on parle de sorcellerie, elles ont facheuse tendance à vagabonder et à se faire passer pour monstres afin d'échapper au travail. Un chapitre s'intitule ainsi "d'une grosse garce de Normandie, qui feignait avoir un serpent dans le ventre"... Un serpent, cela tombe à pic... Ambroise Paré est un misogyne violent de son temps, qui proclame que si la femme peut se transformer en homme, jamais la réciproque n'est constatable, "parce que nature tend toujours à ce qui est le plus parfait".

 

Paré relate nombre de procès et ici on se souvient de Foucault et de son grand renfermement, car le coupable est celui qui mendie pour ne pas travailler, se déguisant en bossu ou en "ladre". Le Médecin de ce temps est auxiliaire de police. Paré parle du côté du pouvoir.

 

Tout le propos oscille entre l'avenir de la raison et le passé de l'enchanté. Les deux se mêlent. Par exemple quand l'auteur exprime sa grande sévérité envers les pseudos médecins qui prétendent que les démons peuvent engendrer des naissances humaines. Il le les attaque pas sur le fait de mêler le diable à la médecine, mais sur le fait que les démons étant des esprits ils n'ont pas de semence. Le rationnel et l'empirisme s'expriment ainsi à l'intérieur même d'une gangue qui éclatera avec Galilée, mais Paré en est un annonciateur parmi tant d'autres lorsqu'il affirme que l'on doit "rejeter toutes telles sotteries et s'ârrêter à ce qui est nature". Le superbe livre La possession de Loudun, de Michel de Certeaux, qui évoque des évènements un peu postérieurs à Paré, met en scène le même type de schizo médecine.

 

Mais parcourir cet ouvrage c'est aussi prendre plaisir devant la naïveté attendrissante de ces pionniers de notre science, et en particulier ces nombreux dessins aux légendes devenues d'un comique surréaliste : " Figure d'un monstre fort hideux, ayant les mains et les pieds de boeuf et autres choses fort monstreuses". On trouvera un "monstre-chien à tête de volaille", un "enfant demi-chien", un "demi-homme et demi-pourceau"... Les barrières des espèces sont alègrement sautées, car elles n'existent pas encore. Les règles de l'empirisme n'ont pas été posées. Aussi parfois l'auteur nous affirme qu'il l'a vu de ses yeux, parfois il cite simplement un témoignage d'un ami, ou un texte d'autorité, et puis il n'hésite pas à user des formes impersonnelles : "on a vu un homme, en cette ville de Paris, du ventre duquel sortait une autre tête".

 

Ambroise Paré voulait-il "faire le buzz" ? Sans doute. Mais cette vocation pour l'étrange semble tellement passionnée qu'elle est signifiante. Paré semble en appeler à l'avenir de la science : elle a tellement à explorer, et d''ailleurs il y a ces prodiges du Nouveau Monde, ou ce ciel où l'on pourrait s'aventurer. Il semble enfin se passionner pour la vie, pour l'imagination infinie de la nature. Paré s'est consacré à soigner des blessés sur des champs de bataille, il a inventé des extracteurs de balle, des prothèses. Nous touchons là sans doute à la vocation initiale du médecin, émouvante. Il est du côté de la vie. Et nous, qu'y voyons-nous en ces monstres ? Sans doute la même chose que l'on aime regarder, toujours chez les forains, dans les miroirs déformants. C'est à dire : nous. Soumis au glissement, à la métaphore. Un autre nous que nous qui dit des choses sur nous ? Monstre moi qui je suis.

 

rôme Bonnemaison

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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 14:32
Mendès ou la dignité - texte paru dans la Quinzaine littéraire
Mendès ou la dignité - texte paru dans la Quinzaine littéraire

L'excellente "Quinzaine littéraire" m'a fait l'honneur, en lien avec la famille de Pierre Mendès France, de me confier la chronique de la réédition des mémoires de guerre de PMF, dont j'avais évoqué une ancienne édition sur ce blog, qui leur avait plu au cours de leurs recherches. Belle rencontre qui m'a permis de renouer contact avec Mme Joan Mendès France dont je fus l'étudiant il y a deux décennies, et son mari Michel, fils de PMF, ceux-ci se consacrant à faire connaitre l'action de l'ancien Président du Conseil.. Sans doute - je dis cela pour mes quelques lecteurs réguliers- me retrouverez- vous périodiquement dans cette revue de référence, sans concession autre qu'à l'amour de l'art, à laquelle je ne peux que vous inciter à vous abonner. La presse critique authentique a besoin de soutien, pour qu'une autre parole que celle du marketing existe dans notre domaine de passion.

 

Voici donc l'article signé de ma part, paru le 1e novembre 2015 dans la "QL"

 

Mendès ou la dignité

Liberté, liberté chérie, Pierre Mendès France. Ed Démopolis.

 

Nul n'est tenu d'être modéré en politique. Mais toutefois de reconnaître qu'en des moments tragiques, certains "modérés" manifestent au plus haut point une radicalité admirable. Sans doute est-ce une certaine sagesse qui les incline à la nuance et leur offre simultanément le secours d'une lucidité implacable quand sonne l'heure du combat. Jean Moulin était un modéré. Pierre Mendès France aussi. Il arrive qu'on se réclame de "PMF" pour prôner le refus de la rupture comme une essence indépassable politiquement. On ne lui rend pas justice en ce cas.

 

La lecture de ses mémoires de début de guerre, intitulées "Liberté, liberté chérie ", salubrement rééditées en une édition de référence richement documentée, par la maison démopolis avec le concours de la fondation Jean Jaurès, de l'Institut PMF et la contribution active de la famille, offre une image différente de celle d'un "grand homme" canonisé parfois par des élites pas forcément à la hauteur de leurs admirations.

 

Le Président du Conseil qui exfiltra intelligemment la France de la nasse indochinoise fut pendant la deuxième guerre mondiale un exemple de témérité, de probité ; et en refermant ces étonnants mémoires de lutte , on méditera sur les profonds courants souterrains qui ont creusé le gouffre entre ce type de "politique" et celui qui domine en notre temps. Même si ce sont sans doute les moments exceptionnels qui révèlent les trempes admirables et que notre génération de dirigeants n'a connu de drame historique que le vote d'un pourcentage de TVA. Nous vivons bien des tragédies, mais à bas bruit étouffé par l'édredon consumériste, pas des guerres de mouvement impliquant toute la nation.

 

Il y a une parenté étrange et fortuite entre Mendès, le député incarcéré à Casablanca, et Victor Laszlo, le personnage du résistant dans le film... "Casablanca", tourné à la même époque. Le même dévouement total à la liberté.

 

"Liberté, liberté chérie" est certes un livre à finalité politique, marqué par les circonstances, qui cherche avant tout à favoriser la légitimité de la France Libre gaullienne. Il parait aux Etats-Unis en 1942. Mais c'est un livre très personnel aussi. Pour ceux qui ont vu "Le chagrin et la pitié" d'Ophuls, où Mendès témoigne sur cette même période, ils retrouveront la même élégante hauteur de vues, cette noble modestie, cette distance parfois ironique mais jamais haineuse.

 

Pendant cette guerre, qui commença si difficilement pour lui et le mena ministre dans le gouvernement provisoire de libération, Mendès fut héroïque et sans hésitations. Il confie avec dignité la mélancolie qui le submergea pendant ses trois cents jours de prison , victime d'un mensonge d'Etat ignoble et de l'antisémitisme institutionnel, mais il tient debout. Pourquoi donc ?

 

Sans doute c'est ici qu'on reconnaît les êtres d'exception. En eux il n'y a pas de dilemme douloureux entre les principes et l'intérêt personnel, car leur élévation spirituelle a fusionné ces deux dimensions. C'est là où se ressource une honnêteté déconcertante pour un politique, par exemple quand il concède dans une post face avoir sans doute forcé le trait sur la rupture précoce entre français et Vichy , car son objectif est de légitimer la résistance aux yeux des alliés.

 

Certes, dans cette épreuve- et il se moque de lui-même à ce propos-, il pêche par naïveté et légalisme face à l'oppresseur, en se laissant incarcérer par souci de s'expliquer. Il attend le jugement de la cour de cassation pour s'évader... Mais dès le premier jour de la débâcle, il n'hésite pas. Pilote dans l'Armée de l'Air, il veut se battre les armes à la main. Il affronte sans ciller les magistrats chargés de l'habiller en traître juif, surmontant sa peur pour mener la bataille politique, et les humilie. Il a un comportement admirable en prison, parvient à s'évader en échafaudant un plan minutieux et brillant. Puis avant de rallier Londres, via la Suisse, l'Espagne et Lisbonne, prend le temps de mener une enquête fouillée à grande valeur historique sur la France occupée. Il s'engage ensuite dans une unité de combat, et ce député risque lourdement sa vie dans des missions de bombardement.

 

Quand Mendès écrit, lors d'une escale aux Etats Unis début 1942, le sort de la guerre est indécis. Mais il a déjà compris, comme de Gaulle, que la défaite des nazis est inévitable. Il avait aussi anticipé le succès des soviétiques.

 

C'est un document précieux sur la vie quotidienne en Afrique du Nord et en France en 40-41. Mendès expose longuement, avec force détails, les conditions de vie, dans les villes, les campagnes, les prisons. Il évoque même l'homosexualité pénitentiaire, sans préjugés et avec empathie pour les hommes qu'on sépare... rare attitude sans doute en cette époque. Mendès, grimé, observe la France incognito durant sa "cavale". Et on perçoit les souffrances majeures imposées par l'occupant et Vichy. il parvient, tout en étant traqué, à repérer les premières formes de la Résistance.

 

Parmi les multiples intérêts du livre, on soulignera les portraits acérés des magistrats pathétiques et cruels chargés de la répression. Ils montrent l'acuité psychologique de l'auteur... on sait depuis "Le Prince" que c'est la première vertu du politique.

 

Autre signe d'un esprit hors du commun : la perception immédiate de ce qui s'abat sur les juifs. Mendès, par ses origines et sa foi y est certes sensible. Mais il décrit le processus tout à fait clairement, soulignant que Vichy a surabondé par rapport aux lois allemandes. S'il ne sait pas que le projet d'extermination a commencé, il attire l'attention sur les déportations vers l'Europe de l'Est. Son intuition vise juste.

 

L'ouvrage dessine la cohérence d'un patriotisme de gauche, républicain, dans sa différence irréconciliable avec le nationalisme. Un patriotisme comme une évidence : un peuple sous occupation n'est plus libre d'exercer sa souveraineté : l'unité de tous pour la liberté doit s'imposer. La Nation est un espace démocratique indissociable de la souveraineté populaire. D'où le ralliement immédiat de cet homme à la France Libre. Tout de suite, Mendès embarque sur le "Massilia" parti de Gironde avec de nombreux politiques, militaires, fonctionnaires, pour aller continuer la lutte en Afrique du Nord, tombant dans un guet-apens cynique , les collaborateurs transformant cette traversée en désertion.

 

Oui, Mendès fut un modéré. Mais un modéré capable de dire des vérités cinglantes aux juges infâmes chargés par Vichy de le condamner. Capable de s'enfuir pour combattre, prenant le temps de récolter une information précieuse au péril de sa vie. Capable d'entrer en lutte sans la moindre tergiversation, alors qu'il est inquiet pour sa famille. Cette catégorie là de modéré, rare, préfère certainement, et le titre du livre nous en informe, la liberté à l'égalité. C'est que la liberté, sauvée, laisse ouvert le champ du possible, et permet toujours de se mouvoir vers l'égalité. Ce qui devient impossible dans une société pénitentiaire. A cet égard Pierre Mendès France, par son exemple et ici sa plume, prend place auprès des grandes voix de son siècle face au totalitarisme. Aux côtés d'Orwell, Koestler ou Arendt à d'autres titres.

 

Il était donc temps de voir resurgir "liberté, liberté chérie" en nos librairies. En un euphémisme dans l'esprit de Mendès, on pourrait dire que les exemples de dignité faite homme, en nos temps nihilistes, ne sont jamais de trop.

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25 août 2015 2 25 /08 /août /2015 18:23
La signification de Gramsci au prisme de l'enquête de Police - "Les deux prisons de Gramsci", Franco Lo Piparo
La signification de Gramsci au prisme de l'enquête de Police - "Les deux prisons de Gramsci", Franco Lo Piparo

Je suis de ceux qui considèrent que la culture est le politique. Si l’on s’en tient à ce qu’Hannah Arendt définit comme le politique : ce qu’il y a entre les gens. Cet espace-là. Ce qu’il y a de plus politique sont les raisons d’agir et donc les représentations du monde. Gramsci est donc à mes yeux un grand penseur décisif. Lui qui a saisi, le premier, que la guerre de mouvement, soit la politique comme conquête de l’appareil d’Etat, était dépassée parce que le pouvoir n’est plus concentré en son sein, et que le monde contemporain était dédié à une guerre de position, de tranchées, jusqu’aux micro sillons de Michel Foucault.

 

Le cas de la Grèce d’Alexis Tsipras ne fait que souligner la pertinence des intuitions lointaines d’Antonio Gramsci depuis sa prison. Il est tout de même effarant de voir le retard pratique de la gauche par rapport à la richesse intellectuelle qu’on lui a léguée. Par exemple, puisqu’on parle ici d’un des principaux théoriciens de la praxis, on entend encore fréquemment et peut-être de plus en plus de gens de gauche opposer « le terrain » et « les idées », et donner dans l’anti intellectualisme le plus primaire, alors qu’un Gramsci après Marx,a démontré toute la nécessité de dépasser ce clivage.

 

Si on lit Gramsci on est immédiatement frappé par un paradoxe : cet auteur-là, dont l’hétérodoxie par rapport à un marxisme sous influence soviétique, c’est-à-dire vulgairement mécanique, est criante, a toujours été considéré comme un pilier de la pensée communiste.  Il n’a jamais été ostracisé. Jusqu’à présent je m’étais dit que cela s’expliquait par son emprisonnement par les fascistes. Il n’a pas eu l’occasion d’être tué à Moscou. Certes, mais l’affaire est bien plus complexe encore ; et c’est ce qu’à travers une véritable enquête policière, littéraire, graphologique, Franco Lo Piparo développe dans « Les deux prisons de Gramsci ». Ces deux prisons, c’est la geôle fasciste, mais aussi son confinement dans une tradition du mouvement communiste international avec laquelle il avait très certainement rompu de son vivant. Il y avait des liens anciens entre Gramsci et Trotsky qui correspondaient au sujet des questions culturelles notamment. Imaginons la portée qu’aurait eue leur jonction.

 

Le personnage clé qui bâtira une seconde prison autour de Gramsci est son ancien ami,  un homme « rusé comme Ulysse », Palmiro Togliatti, le successeur de Gramsci à la tête des communistes italiens, exilé et dépendant des soviétiques staliniens. Il deviendra l’homme fort du grand PC italien d’après-guerre, éditera Gramsci, se juchera sur son prestige. Et pourtant…

 

Pourtant s’est livrée une bataille souterraine que Gramsci ne pouvait pas remporter, lui qui ne faisait plus confiance à Togliatti et à sa petite garde rapprochée, depuis sa prison.  Sa correspondance, qu’il sait lue par les polices italienne,  anglaise, et par les appareils communistes italiens et soviétiques, recèle comme son œuvre de prison de ruptures évidentes avec le cours du communisme international sur lequel il est bien informé. Il doit laisser des traces pour l’avenir, car il sait – lui le philologue-  qu’il sera analysé plus tard et que son message sera entendu, mais sans menacer les siens qui vivent en URSS, tout en ménageant sa propre possibilité de sortir de prison.

 

Il va donc adopter un « langage ésopien », métaphorique, codé, pour dire ce qu’il doit tout de même dire, après avoir signifié assez clairement que de grandes transformations ont affecté sa pensée, et qu’il a été tenaillé par des conflits intérieurs allant jusqu’à fortement dégrader sa santé. Lo Piparo en analyse en détail nombre d’extraits, et il est émouvant de voir ce penseur emprisonné devoir naviguer entre son devoir de vérité, la douleur de sa rupture avec le mouvement auquel il a donné sa vie, et les limites qu’il ne peut pas franchir. Togliatti, lui, comprend ce qui se joue. Il sait qu’une rupture franche avec Gramsci, renvoyé au « trotskysme renégat » serait dangereuse, car susceptible de susciter une purge chez les italiens, dont il pourrait être victime à une époque ou Staline coupe des têtes comme on fauche les blés. Togliatti va donc devoir annexer Gramsci, rassurer les soviétiques, empêcher la famille de Gramsci de trop en dire, ce qui suppose de prendre le contrôle des manuscrits aux bons moments, et discrètement. Une grande partie des staliniens étaient des gens qui optaient pour la survie en attendant mieux et pas nécessairement des criminels zélés. Kroutchev au premier chef.

 

La biographie officielle de Gramsci, elle aussi propagée par Togliatti, à laquelle je croyais, indique qu’il est mort en prison. Lo Piparo montre que non. Il a manifestement passé deux ans en liberté surveillée en clinique, et allait être libéré. Pendant ce temps, étrangement il n’aurait presque pas écrit, et pas de politique, alors qu’il a passé son temps à produire en prison, ce qui nous léguera une trentaine de cahiers et une correspondance denses. Fouillant inlassablement dans les manuscrits, les archives, les emballages même, Lo Piparo affirme que l’œuvre, que Togliatti a réussi à intercepter, à subtiliser aux bons moments à la fois à la famille, contre les souhaits de Gramsci, et aux soviétiques, a été expurgée. Sans doute de ses attaques finales frontales contre le stalinisme.

 

Mais quand Gramsci est en prison, il parsème ses cahiers, sous le masque de références historiques indolores, d’attaques contre la bureaucratie et les comportements dictatoriaux, et de défense de la liberté de pensée, à travers l’éloge d’un certain libéralisme politique. Et ceci restera dans son œuvre, sous une forme « ésopienne » brillante. Gramsci a su en partie contourner la censure.

 

C’est au prix d’admirables tours de passe-passe que Toglatti parvient à « digérer » les œuvres de Gramsci, à les publier, à se jucher sur leur prestige, en prise avec d’autres protagonistes jouant aussi leur propre jeu, ambivalent, comme la belle-sœur de Gramsci, Tatiana, la première à sauver et défendre l’œuvre, mais agent soviétique, ou encore l’étonnant universitaire de Cambridge, proche de Gramsci, et émissaire de Togliatti, Piero Sraffa. Mais c’est Togliatti qui a les ficelles en main et parvient à ses fins, présentant le penseur comme un véritable militant stalinien, ce qui est proprement une escroquerie.

 

La lutte a commencé très tôt. Lorsque Gramsci est arrêté, au milieu des années 20 la glaciation stalinienne commence. Le livre montre que les communistes italiens dans la clandestinité ont joué un rôle trouble. Qui a sans doute contribué, à dessein pour les chefs, à prolonger et endurcir parfois la détention de leur leader. Ainsi c’est un courrier « bêtement » envoyé par un communiste qui fait savoir aux juges la véritable importance primordiale de Gramsci dans l’organisation communiste… Plus tard, alors que la liberté conditionnelle de Gramsci était à portée de main, les communistes italiens ont réalisé une campagne extrêmement bruyante pour la réclamer, ce qui ne pouvait que la compromettre définitivement, les fascistes ne pouvant bien entendu pas céder à ce mouvement d’opinion. Belle leçon au passage, sur la manière dont on peut obtenir en politique le contraire de ce que l’on prétend.

 

Nous aurons donc été sans doute privés d’une analyse directe du stalinisme par Gramsci. Les traces d’un cahier manquant, qui aurait été écrit en clinique, existent, mais rien ne dit qu’il n’ait pas été détruit et qu’on le retrouvera un jour dans les archives russes.  Gramsci est resté longtemps associé à une tradition politique décriée par l’Histoire, injustement.

 

Un aspect du livre étonnant est encore le rôle de Mussolini. Il a emprisonné Gramsci tout en le protégeant. Gramsci a pu écrire une œuvre immense en prison, dans une cellule solitaire. Avec le matériel pour cela et l’accès aux livres. Mussolini se faisait sans doute copier ses productions déposées au greffe. Pourquoi une telle indulgence ? On sait que le Duce a connu Gramsci dans ses années socialistes. Peut-être l’admirait-il ? Peut-être pensait-il pouvoir tirer lui aussi profit de sa pensée ? Et l’on sait que l’extrême droite cite Gramsci et qu’elle suit une stratégie très claire de conquête de l’hégémonie culturelle. Et puis Mussolini savait qu’un personnage d’une telle stature, en voie de rupture avec le Komintern, aurait suscité des divisions chez les rouges. Peut-être a t-il voulu favoriser cela. On ne le saura jamais, mais en tout cas Mussolini a ménagé Gramsci, et donné raison à ses recours contre certaines décisions répressives de l’administration pénitentiaire. Mussolini était plus rusé que son image de brute ne le laisse paraître.

 

Au final, après avoir lu ce polar politique complexe, parfois très technique – on s’y perd même, dans les numérotations de manuscrit, les histoires d’étiquetage, etc- on se demande tout de même si tout ce déchiffrement de mystères est vraiment nécessaire, sauf si on aime le travail de fouille et d’enquête.  Il y a un côté trip à Rennes-le château dans ce livre. Ne suffit-il pas de lire Gramsci pour saisir, immédiatement, qu’il n’a rien de commun avec les productions insipides et odieuses du stalinisme international ? Ne suffit-il pas de le lire pour voir qu’il est un esprit créateur, libre, sincère ? Et donc pour comprendre qu’il n’appartient pas à ceux qui ont voulu le monopoliser. Il y a tout de même un côté un peu désuet dans cette bataille d’experts à laquelle se dévoue Lo Piparo. Il en vit, il en publie, ici le CNRS le traduit. Mais cela tient un peu, malgré l’aspect policier qui peut aussi passionner certains, de la bataille de chiffonniers entre experts. Ceux-ci fétichisant aussi des manuscrits, et des détails qui ont finalement une importance relative. Car, et cela Lo Piparo le dit lui-même à un moment de son livre, même expurgée, même contrôlée dans son interprétation et son organisation, l’œuvre de Gramsci conserve une puissance subversive immense. Et quand je parle de subversion, c’est à l’égard de tous ceux qui prétendent abaisser la pensée.

 

Nous ne sommes pas à un paradoxe près. Togliatti aura émasculé Gramsci tout en assurant tout de même sa portée, puisque sa glorification initiale, utile au PCI, a requis l’édition de son œuvre.

 

Il reste à le lire et à en mesurer toute la portée. La notion d’hégémonie culturelle qu’il a conceptualisée ne doit pas être abordée avec superficialité, et il importe aussi de saisir sa dimension encore différente, et accentuée, dans une société de communication et de spectacle permanents. Pasolini aimait Gramsci, et lui a dédié des poèmes (« cendres de Gramsci »). Les grands esprits d’anticipation se reconnaissent.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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