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8 mai 2016 7 08 /05 /mai /2016 23:13
De corps et d'esprit - Correspondance  Sigmund Freud-Benedictus de Spinoza, par Michel Juffé

-Michel Juffé est un «  collègue » chroniqueur dans la Quinzaine Littéraire. Voici un lien vers ses textes publiés dans le journal-

https://www.nouvelle-quinzaine-litteraire.fr/articles-par-critique/michel-juffe

 

 

Les lecteurs sont détenteurs  d' un secret intempestif. Ils savent qu'on peut être ami avec les morts. Qu'on peut les considérer, même, comme les amis les plus chers, les plus précieux au quotidien. 

 

Michel Juffé a osé imaginer, sans tomber dans l'anachronisme - ce qui n'avait rien d'évident -, une correspondance abondante et approfondie entre deux grands penseurs matérialistes :

 

 Freud, Spinoza

 

Les liens entre les pensées du hollandais, dont l'influence est grandissante à notre époque, et celles du viennois, qui semble avoir pour sa part perdu de son autorité sur le mouvement des idées, n'ont rien de direct. Freud ne semblant connaître l'oeuvre de Spinoza que de loin, voire de deuxième main. Il n'aimait pas la philosophie et tenait à se situer dans la continuité de la médecine et de la science.

 

Pourtant, indéniablement la filiation intellectuelle existe entre ces hommes que trois siècles séparent.

Le viennois réfléchit dans un bain intellectuel d'une certaine manière inauguré par son lointain correspondant.  Ils sont de cette famille, sommairement, qui considère que Je est un autre. Ces deux penseurs de l'immanence, qui ont complètement renouvelé le concept de liberté par exemple, en disant qu'elle consiste à prendre conscience de ses propres déterminations, se sont tous deux heurtés aux tabous de leur temps. Ils furent tous deux maudits par les obscurantistes.

 

Evidemment, Freud travaille sur des bases historiques totalement différentes, et il en fait profiter son prédecesseur dans leur dialogue respectueux, amical, mais sans aucune concession. Il l'informe par exemple des théories de Darwin, que Spinoza avait quelque peu anticipées dans ses traits essentiels. Un trait d'union existe entre eux, c'est Nietzsche, qui voit dans l'auteur de l'Ethique un de ses frères. Ce n'est pas un  hasard si la correspondance évoque Lou Andréas Salomé, celle qui opère le lien direct entre le briseur d'idoles et le théoricien de l'inconscient. Un autre trait d'union est Goethe, décidément un passeur magnifique. Dans un article précédent nous avons vu que c'est lui qui a sorti du silence une autre oeuvre matérialiste conséquente, celle de Diderot. Goethe disait que la culture est une conversation avec les morts. Juffé l'a pris au mot.

 

C'est une correspondance entre deux juifs athées - le terme n'est pas indiqué pour Spinoza, mais enfin c'est bien de cela qu'il s'agit-, séparés de trois siècles soldats indéfectibles de la raison. Elle se fonde sur une excellence connaissance des vies et des idées des deux épistoliers, et s'avère intéressante par ce qu'elle montre que des penseurs honnêtes sont capables à  la fois de ne pas verser dans des querelles sémantiques inutiles, qu'ils écartent pour se concentrer sur le fond des questions. Ils savent penser, aussi, dans les termes de l'autre, aller jusqu'à raisonner dans ses rails, pour exercer une critique véritable. 

 

Il est difficile pour Spinoza de dire ce qu'il trouve de stimulant dans la "topique" freudienne distinguant un Moi un Ca et un surmoi, puisqu'il pense pour sa part en termes de diversité des dispositions du corps qu'il ne voit pas comme une géographie, mais peu à peu il accepte les métaphores freudiennes, Freud l'aide en concédant qu'elles ne sont que métaphores. Chacun, évidemment, conserve son discours et sa pensée - nous le saurions, dans le cas contraire... Si l'un avait converti l'autre.

 

Ceux qui ont lu Freud savent qu'il sait douter, se remettre en cause. Cela semble paradoxal pour le père d'une école qui n'a pas hésité à excommunier des disciples déviants, mais pourtant souvent dans ses écrits il acte de ses limites. Il le fait aussi dans cette correspondance, qui concerne deux hommes à la fin de leur vie, qui peuvent jeter un regard sur toute leur oeuvre. Spinoza est moins sceptique, plus affirmatif, même s'il concède que "le corps est capable" de choses insoupçonnées pour le penseur, mais d'une immense curiosité. On reconnait bien celui qui a dit "rien de ce qui est humain ne m'est étranger".

 

Evidemment Freud va, même prudemment, céder à sa tentation habituelle d'analyser son interlocuteur. Mais Spinoza joue le jeu. Et comme le fondateur de la psychanalyse n'hésite pas à lui fournir de son côté des éléments d'auto analyse intimes, il se permet lui aussi de discuter dans cette intimité là.

 

La correspondance souligne tout ce qui est commun aux deux hommes mais ferraille aussi longuement sur les points de friction. D'abord leur rapport à la Bible, que Spinoza considère comme "un métal précieux qu'on peut dégager de sa gangue", c'est -à dire de son statut de pseudo texte révélé, pour l'utiliser comme voie vers la sagesse, "la béatitude" dans son lexique. Pour Freud la Bible a plus valeur de symptôme, donc de matériau de recherche.

 

Une différence de fond tient à la question des rapports entre l'âme et le corps. Pour le philosophe hollandais ce sont deux modalités d'une seule et même chose. Freud considère plus nettement la vie animique comme un processus évidemment lié à la biologie mais qui a développé une autonomie très conséquente.

 

Mais le désaccord le plus flagrant est le même que celui qui opposera Freud à d'autres, par exemple Wilhem reich : l'existence de la pulsion de mort. Elle apparaît comme incompatible avec la grande loi spinoziste : 

 

" je ne vois qu'un seul désir qui puisse être universel, celui de se préserver - ce que j'appelle persévérer dans son être".

 

Le hollandais est évidemment interloqué par la fixation de Freud sur le sexe. Mais au fur et à mesure il accepte de considerer cette notion comme très large, comme le principe de vie, l'Eros finalement. Et donc le désaccord n'est pas rédhibitoire.  Le problème est que pour le hollandais, ce qui menace un être est toujours une cause extérieure, car la vie ne peut que tendre vers plus de puissance. Ce dont souffrent les gens, c'est d'une confrontation de leurs désirs qui ne parvient pas à se résoudre. Mais il a du mal à considérer qu'il existerait une appétence intemporelle pour la mort. Freud est par sa pratique, conduit à constater qu'il y a a des invariants, un "ritage archaïque" qu'il étudie en particulier dans "Totem et tabou", et donc des processus qui se transmettent, via l'inconscient. 

 

Autre polémique, profondément développée, liée à la précédente, Spinoza n'est pas convaincu par le complexe d'Oedipe, en tout cas pas par son universalité, et le meurtre du père ne lui parait pas cohérent avec la loi de préservation de soi, même s'il concède que l'on puisse avoir envie aisément de s'opposer à ses pères, ce qu'il a d'ailleurs fait. Et ce Freud vieillissant finira par concéder qu'il a peut-être généralisé une situation parmi d'autres possibles. Un doute que la lecture des anthropologues introduira en lui. Les deux penseurs en sont donc conduits à longuement discuter de l'interprétation même des textes majeurs sur lesquels Freud se fonde : Oedipe roi, Hamlet, les mythes de Narcisse.

 

Quant à Freud il a beaucoup de mal à comprendre pourquoi son interlocuteur radicalement matérialiste, pour qui tout procède du corps, pour qui Dieu est la Nature et la Nature est Dieu, utilise des concepts comme "connaissance du troisième genre", ou "éternité". Les deux penseurs se reprochent mutuellement de reproduire de la superstition, leur adversaire commun.

 

Cette correspondance est aussi l'histoire d'un rapprochement. En réalité, l'histoire intellectuelle, sans doute, d'un auteur, Michel Juffé, qui parvient peu à peu à concilier ses grandes admirations et ses influences dont il organise, théâtralement, la confrontation en lui. Il y parvient en considérant que les pensées sont historicisées, que tout penseur crée sa langue, et qu'au delà des dispositifs descriptifs, les intuitions ne sont pas tellement éloignées. 

 

Freud écrit ainsi dans une lettre :

 

"ce qui demeurera toujours inconnu de chacun de nous est l'ensemble des activités inconscientes qui nous constituent, l'ensemble des "appétits" si vous préférez -...- Ce qui peut devenir connu ce sont les dynamismes fondamentaux et leur génèse -...- Lorsque vous dites que la plupart des hommes sont tourmentés par leurs affects, qu'ils ne connaissent pas, ou seulement par le premier genre de connaissance, vous ne dites rien d'autre".

 

Finalement, la leçon de la correspondance, qui est un bel hommage à l'ouverture de ces penseurs, mais aussi en particulier à la précocité de la pensée spinoziste, va au delà de la richesse de la pensée matérialiste et de sa diversité.

 

On y découvre aussi comme le dit Freud au détour d'une phrase, que l'on peut se différencier sans s'opposer. Et c'est une belle leçon de sagesse philosophique.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Philosophie Correspondance
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18 juillet 2015 6 18 /07 /juillet /2015 15:43
Eloge du Clair Obscur en amour - une lettre de George Sand-
Eloge du Clair Obscur en amour - une lettre de George Sand-

Il est acquis de nos jours de considérer que la transparence est la vérité de l'amour et que la sincérité en serait la caution. Il en serait de l'amour comme de la démocratie libérale, en somme. Un amoureux serait ainsi, un "partenaire". Un bon citoyen.

 

C'est que nous pensons l'amour comme un contrat, puisque nous sommes à l'ère dite de la liberté et de l'égalité. Mais comme le monde, sans aspérités, sans ombre, éclairé de toutes parts, devient terriblement ennuyeux, car y disparaissent les châteaux introuvables du Grand Meaulnes, toute magie, écrasée par la technologie et la digestion économique, l'amour peut il survivre ou même vibrer à la disparition de l'irréductible chez l'être aimé ?

 

Au mieux, on nous dit comme Michela Marziano, dans son "Eloge de la confiance", qu'il faut se risquer, car toute chose est éphémère et ne point risquer c'est ne pas vivre. Mais on peut aller plus loin encore, et considérer l'autre avec joie pour ce qu'il est : un mystère. Qui ne se connait pas soi-même, possiblement.

 

C'est ce que George Sand, qu'on ne saurait taxer d'ignorante des enjeux de l'égalité et de la liberté, soulève dans cette lettre à un amant étranger. Elle y préfère la profondeur et ses ombres à la tentation brûlante de savoir, elle ne nie pas la part de projection qui constitue l'amour mais préfère la réalité d'un aveuglement inéluctable lié à l'altérité.

 

Elle érige l'incompréhensible, la capacité à échapper à autrui, comme un autel du désir puissant et inextinguible. Sand est ici on ne peut plus avant-gardiste, même, en notre époque. Elle propose, à l'époque romantique, une sorte de romantisme dans ce qu'il est passionnel, mais lucide sur les impasses de la fusion. Et en tirant les conséquences.

 

Ne pas savoir, ne pas vouloir savoir, ne pas regarder où c'est éclairé, à l'époque de la transparence, de l'espionnage, de la géolocalisation, de la sacralisation de "la parole pour se comprendre", tel est son voeu. Il est à contre courant comme une voie prometteuse de la vie amoureuse.

 

Un éloge du clair obscur. Clair de par le désir et le partagé, obscur dans la singularité de tout être, et il faut deux êtres pour s'aimer.

 

D'emblée, Sand n'élude pas la souffrance inhérente à cet manière d'aimer. Mais laquelle ne marche pas aux bras de la souffrance ?

 

Je vous propose donc de lire ici cette simple lettre de Sand à un amant italien. A rebours de tout ce qu'on peut dire sur l'amour. Sand ne donne pas de leçons de morale. Elle expose à son amant l'idiosyncrasie de son amour. Eperdu de liberté, de mystère, d'émerveillement. Et soucieux de brûler éternellement.

 

 

Lettre de George Sand à Pietro Pagello

 

Nés sous des cieux différents, nous n’avons ni les mêmes pensées ni le même langage ; avons-nous du moins des cœurs semblables ?

Le tiède et brumeux climat d’où je viens m’a laissé des impressions douces et mélancoliques : le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions t’a-t-il données ? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu ?

L’ardeur de tes regards, l’étreinte violente de tes bras, l’audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon pays on n’aime pas ainsi ; je suis auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec désir, avec inquiétude.

Je ne sais pas si tu m’aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas assez de la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à fond la langue que tu parles.

Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des besoins inexplicables l’un pour l’autre. Ma nature débile et ton tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m’atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.

Peut-être ne connais-tu pas les larmes.

Seras-tu pour moi un appui ou un maître ? Me consoleras-tu des maux que j’ai soufferts avant de te rencontrer ? Sauras-tu pourquoi je suis triste ? Connais-tu la compassion, la patience, l’amitié ?

On t’a élevé peut-être dans la conviction que les femmes n’ont pas d’âme. Sais-tu qu’elles en ont une ? N’es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni barbare ; es-tu un homme ? Qu’y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans cet œil de lion, dans ce front superbe ? Y a-t-il en toi une pensée noble et pure, un sentiment fraternel et pieux ? Quand tu dors, rêves-tu que tu voles vers le ciel ? Quand les hommes te font du mal, espères-tu en Dieu ?

Serai-je ta compagne ou ton esclave ? Me désires-tu ou m’aimes-tu ? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier ? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu me le dire ?

Sais-tu ce que je suis, ou t’inquiètes-tu de ne pas le savoir ? Suis-je pour toi quelque chose d’inconnu qui te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux qu’une femme semblable à celles qui engraissent dans les harems ? Ton œil, où je crois voir briller un éclair divin, n’exprime-t-il qu’un désir semblable à celui que ces femmes apaisent ? Sais-tu ce que c’est que le désir de l’âme que n’assouvissent pas les temps, qu’aucune caresse humaine n’endort ni ne fatigue ?

Quand ta maîtresse s’endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à prier Dieu et à pleurer ?

Les plaisirs de l’amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine ? Ton âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de celle que tu aimes ?

Oh ! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te reposes ?

Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse ou de lassitude ?

Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas… que je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le dernier d’entre eux. Je t’aime sans savoir si je pourrai t’estimer, je t’aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée de te haïr bientôt.

Si tu étais un homme de ma patrie, je t’interrogerais et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu me tromperais.

Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments. Tu m’aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce que j’ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses d’amour qui m’ont toujours menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence. J’attribuerai à tes actions l’intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton âme s’adresse à la mienne ; quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.

Restons donc ainsi, n’apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je puisse toujours la croire belle

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Correspondance
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3 janvier 2014 5 03 /01 /janvier /2014 10:02

  tumblr_m1txeheo0D1qfdbuoo1_500.jpg Hannah Arendt, qu'on croise souvent dans ce blog, et Gershom Scholem, cabbaliste et grande figure intellectuelle juive, se sont connus en Allemagne avant la deuxième guerre mondiale. Ils ont cheminé ensemble, divergé, et ont correspondu longtemps.  

 

Leur correspondance débordante de passion pour le monde, le savoir, l'Histoire, qui s'étire de 1939 à 1963 ( Arendt vit aux Etats Unis depuis sa fuite d'Europe en 1940 et voyage régulièrement, Scholem est parti en palestine dès 1923, troquant le prénom Gerhardt pour Gershom), aura survécu à une grande crise, celle de leur litige autour de la création de l'Etat d'Israël.

 

Mais après s'être consolidée autour d'objectifs communs, elle n'aura pas su surmonter un second conflit, très dur, autour du livre d'Arendt sur le procès Eichmann, où la "meilleure élève de Heidegger" met fortement en cause la responsabilité des conseils juifs dans l'accompagnement de l'extermination, et développe son concept polémique de "banalité du mal". Disons le de suite, il ne signifie pas que le mal est banal, mais que le mal s'épanouit en se répandant au moyen de vecteurs médiocres, de bureaucrates et Misters Nothing comme ce petit homme gris qu'était Eichman.

 

 

Cette correspondance splendidement digne, de très haute volée, assez peu personnelle et intime, ou plutôt sans étalage affectif, sauf en de brefs éclairs et de petites mentions pudiques, nous en apprend beaucoup sur ces deux personnages qui ont aussi leurs petitesses, leur mesquinerie humaine, leurs réflexes médisants (ça dit souvent des méchancetés sur un tel ou un autre, comme tout le monde. Brecht, Adorno, Horkheimer, Koestler ont eu les oreilles qui sifflaient). Le génie d'Arendt ne s'y épanouit pas, mais surgit ici ou là, de manière décisive. Elle est ausssi très instructive sur "la question juive" appréhendée depuis des points de vue revendiqués comme juifs, très divers et complexes, contrairement à ce qu'on voudrait laisser croire du "sionisme" parfois caricaturé comme une pensée impériale simpliste.

 

Mon engouement va vers Arendt, j'ai envie de dire évidemment, puisque je la lis et que je l'admire, et Scholem m'est moyennement sympathique à vrai dire. Je le trouve assez hautain, doté d'une conscience aigue de sa valeur d'intellectuel, trop sûr de lui, très demandeur. Et sur le fond, je partage les positions de sa correspondante, et je trouve qu'il s'en désolidarise facilement.

 

 

C'est aussi un beau parcours interrogeant l'amitié, ses ressorts et ses maillons faibles par lesquels elle casse. Ce ne sont pas les opinions proprement dites qui brisent une amitié véritable, quand il s'agit d'âmes élevées en tout cas. Mais c'est l'atteinte ressentie à des principes fondateurs d'une personnalité, que l'on ne peut plus discuter plus avant. Lorsque cette limite, celle de l'indiscutable, du principe inamovible, est franchie par l'interlocuteur, lorsque le sentiment d'une intégrité affectée est là, alors le silence prend la place presque naturellement. Le feu est éteint. Il n'y a pas de rupture verbalisée entre Arendt et Scholem, mais Arendt cesse un jour d'écrire, un point c'est tout. Scholem relance une fois, et puis l'histoire se termine. La discussion était close, en somme. Une frontière irréversible avait été franchie dans l'expression, qui avait sapé l'envie du dialogue, et son besoin aussi, et d'une certaine manière tout était dit : pas au sens de l'épuisement d'un contenu ; mais plutôt au sens où, des choses définitives ayant été prononcées, la discussion banale n'était plus possible.

 

 

Pourtant, les deux correspondants s'efforcent tout le long de séparer leur amitié et leurs désaccords, notamment en signifiant que les idées ne résument pas les gens. Il y a cette merveilleuse phrase d'Arendt :

 

 

"un être humain vaut plus que ses opinions, pour la simple raison que les hommes sont de facto plus que ce qu'ils pensent ou font"

 

 

Mais l'amitié et le respect, passent aussi par la sincérité, et là est le précipice. Ils ne turent pas leurs désaccords, ce qui signifie de peser les mots. Ne pas blesser certes, si possible -mais est-ce possible ?- et dire son fait. L'amitié c'est prendre au sérieux, c'est donc lire l'autre, le méditer à fond, et ne rien lui passer, être impitoyable même. La vie et la mort de l'amitié se trimballent autour de cette ligne dangereuse et si attirante.  

 

Des liens importants les rassemblent. Ce sont deux intellectuels juifs allemands, très attachés à la liberté et très méfiants à l'égard des grands discours idéologiques, conscients de la faillite communiste très tôt sans avoir donné dans la réaction droitière (Scholem se dit même politiquement anarchiste à un moment). Ils ont gravité dans les milieux progressistes sans en être. Ils se sont interrogés sur le devenir des juifs européens. Ils ont surtout partagé une passion pour un même personnage : Walter Benjamin, qui hante tout le livre. Ils partagent tous deux la conscience d'avoir fréquenté et perdu absurdément, par suicide, un génie. Le sentiment de cette perte immense, dont Arendt confesse ne pas se remettre sept ans plus tard (et donc rechigne à écrire à son sujet), les unit profondément, et les associe dans l'action. C'est Arendt qui apprend par lettre le suicide de "Benji" à Scholem. Ils ne cesseront ensemble, d'essayer de faire publier Benjamin, et sans doute ont ils semé une part de son succès actuel. Il est émouvant de les voir se démener pour convaincre des éditeurs, s'occuper de détails d'introduction, de parution dans des revues, alors qu'ils sont à des milliers de kilomètres de distance.

 

 

Il essaient, tous deux, de se remettre du naufrage européen. De l'extermination de millions des leurs, de la disparition de cette vie juive européenne où ils vécurent leurs jeunesse. Le lien les soutient, ils s'épaulent, comme deux stoïciens qui connaissent aussi leurs moments de faiblesse ; qui souffrent, en particulier, lors de leurs visites en Allemagne, où l'ambiance est irrespirable après guerre :

 

"Allons Gerhard, rafistolez vous donc le cœur. Faites comme Ulysse , à lui aussi, les dieux ne purent donner qu'un cœur impossible à toucher parce que, empli de ruses, il ne cessait de se régénérer. Vous savez bien que ce n'est pas encore la fin, les choses peuvent tout de même toujours être encore plus graves. Et même la fin, on devrait être en mesure de la surmonter (c'est à dire pas forcément d'y survivre)".    

 

Ou plus tard, encore Arendt, au sujet des difficultés à s'entendre avec les institutions allemandes, au sujet des restitutions de livres :

 

"Il est une méfiance qui peut être tout aussi aveugle que la confiance. En d'autres termes, on peut opter pour le point de vue selon lequel tout le monde ment, tout le monde dissimule, personne n'est de bonne volonté - mais alors on touche vite au terme de la discussion, et de toute action possible".

 

 

J'ai été empli d'admiration devant ces deux êtres, qui se retrouvent sur l'océan incertain du monde, devant affronter la découverte des camps ou moururent tant de gens connus d'eux, pour le simple fait qu'ils existaient, comme eux. Et qui ne se plaignent que peu, si peu. Qui essaient tout de suite d'agir dans leur domaine, celui de la culture, pour rebâtir. Des philosophes.

 

 

Car leur grande affaire commune, hormis Benjamin, c'est le combat pour la reconstruction de la mémoire du peuple juif, la survie de son patrimoine culturel et historique. Ils s'y lancent à fond durant plusieurs années, et Arendt en fait son travail. Membres de la Jewish Cultural Reconstruction, une fondation américaine, ils se consacrent à la recherche des archives, bibliothèques, manuscrits, documents, volés aux communautés européennes et dispersées dans toute l'Europe. Une aventure dantesque, opiniâtre, car évidemment la reconstruction a d'autres priorités en Europe, tout cela a un coût, la honte est là, et en Allemagne certains bureaucrates ne sont pas passés au tamis de la dénazification. C'est une partie importante de la correspondance, à la fois fascinante et rébarbative de par la somme des détails, incompréhensible et admirable. Si Arendt n'est pas sioniste, elle adhère plus que les sionistes à l'idée du sauvetage du patrimoine culturel, et à sa récupération en des milieux qui en auront l'usage, au premier chef l'université israelienne.

 

 

Qu'est ce qui les sépare ?

 

 

Arendt n'est pas pour la création d'Israël, elle aurait été favorable à une nationalité juive inter européenne, et s'il faut aller au moyen orient parce que les pays européens son hypocrites et honteux et que les juifs veulent tourner la page, elle est pour une vie fédérative unissant la région, et pour la séparation de la religion et de l'Etat. L'avenir lui donnera raison. La grande crainte d'Arendt, c'est le nationalisme, car elle saisit justement que l'Etat Nation va s'étioler, et donc que l'idéologie nationaliste risque à l'avenir de perdre son caractère émancipateur, pour trouver refuge dans le racisme et l'exclusion, comme manière de combler ses bases disparues. Elle a les plus grandes craintes pour les juifs israeliens et s'inquiète de l'ignorance du sort des palestiniens.  

 

 

Scholem est sioniste. Hannah l'a été, au début de la guerre, ou elle travaillait à envoyer des colons en Israël, mais c'était alors prendre parti pour son peuple traqué (elle regrettera aussi ne pas s'être affirmée de gauche, par solidarité avec les victimes du mac carthysme, et elle en voudra aux anciens communistes convertis qui utilisèrent des clichés libéraux pour régler son sort au socialisme. Le parti pris des opprimés, c'est son inclination). S'il partage les constats de son amie, Scholem habite en Israël, et se veut réaliste : on ne veut pas des juifs là bas de toute manière. La politique n'y fera rien.   

 

 

Mais la polémique autour d'Israël, très âpre (Scholem qualifie l'essai d'Arendt sur le sionisme de "folie politique") sera dépassée, car les faits sont là, et Israël devient une réalité avec laquelle il faut compter, Arendt est trop intelligente pour continuer la polémique. Et 1967 est encore loin.

 

 

C'est autour du procès Eichmann que les désaccords vont s'enflammer, de manière irréversible au final.

 

 

 Scholem est d'une dureté terrible avec Arendt, dont il analyse le texte froidement, avec quelques accès de rage ("quelle perversité !"). Il l'accuse non seulement de fausser la réalité, mais surtout de sécheresse humaine. Arendt, dure au combat des idées, comprend qu'il se retient, mais qu'il est tout prêt de lui asséner que son moteur est la haine de soi. Ne pas suffisamment aimer le peuple juif, en usant d'acrimonie envers les erreurs de ses dirigeants dans les ghettos, c'est pour Scholem une insuffisance impardonnable. Scholem n'a pas mesuré, sans doute, la peine que ses propres mots ajoutaient à une campagne massive contre elle.  

 

 

 

Arendt, il est vrai, porte le fer, en pointant nettement la responsabilité des dirigeants juifs. Ce qui peux s'avérer d'une explosivité émotionnelle inimaginable: "il n'existait pas de possibilité de résister, mais il y avait une possibilité de ne rien faire. Et pour ne rien faire, il n'était pas nécessaire d'être un saint (...) Cette possibilité de non-participation est manifestement décisive pour juger des individus, pas du système. Or, c'est à un individu que nous avons eu affaire au cours du procès Eichmann". Aussi convaincante que soit Arendt (et d'ailleurs le procès a soulevé cela), cette manière concise de pratiquer une équivalence entre conseils juifs et Eichmann l'exposait à de rudes réactions.

 

 

Il faut mesurer ce qui est en jeu, symboliquement, politiquement. On discute autour de la responsabilité de l'extermination des juifs européens, rien de moins. Scholem a conscience du poids de ces échanges et demande à Arendt leur publication, qu'elle accepte.

 

 

 Il y a alors ce passage, d'une intelligence à mon sens éclatante, où Arendt démontre toute sa grandeur, sa capacité à tracer sa propre voie dans le siècle, à échapper aux catégories établies, bref à incarner une créatrice authentique de pensée et de vie :  

 

    "je n'ai jamais de toute ma vie "aimé" quelque peuple ou collectif que ce soit, ni l'allemand, ni le français, ni l'américain, ni par exemple la classe ouvrière ou quoi que ce soit de cette gamme de prix. Je n'aime en fait que mes amis, et suis tout à fait inapte à tout autre amour. Mais, deuxièmement, cet amour pour les juifs me serait suspect étant juive moi-même. Je ne m'aime pas moi-même, pas plus que je n'aime ce qui compose ma substance (...) Pour vous faire comprendre ce que veux dire, j'aimerais vous raconter une discussion avec Golda Meir (...) Nous parlions de l'absence, selon moi funeste, de séparation entre la religion et l'Etat en Israël, une situation qu'elle défendait. Elle me dit en substance (...) "Vous comprendrez qu'en tant que socialiste je ne croie pas en Dieu, je crois au peuple juif." J'estime qu'il s'agit d'une phrase épouvantable (...) j'aurais pu rétorquer ; la grandeur de ce peuple a jadis été de croire en Dieu (...) Et voila que ce peuple ne croit plus qu'en lui-même ? Que voulez-vous que cela donne ?- Bref dans ce sens, je n'"aime" pas les juifs et je ne "crois" pas en eux, j'appartiens seulement de manière naturelle et factuelle à ce peuple (...) Ce qui vous trouble ici c'est le fait que mes arguments et mon mode de pensée ne sont pas anticipables. Ou, en d'autres termes, que je suis indépendante. Et en disant cela, j'affirme d'une part que je n'appartiens à aucune organisation et ne parle jamais qu'en mon nom propre, et d'autre part que seul le fait de penser par vous mêmes peut nous apporter quelque chose".  

 

Dans la polémique entre Arendt et Scholem s'expriment des considérations encore majeures pour notre temps. Cette idée d'Arendt selon laquelle le mal n'est pas "démoniaque" mais que c'est un champignon empoisonné qui se répand à la surface banale du monde. Scholem avait sans doute une difficulté à admettre cela, car ce n'est pas compatible avec l'idée de Shoah, avec la continuité d'une pensée théologique juive peut-être. La catastrophe doit pouvoir être insérée dans la croyance, or l'analyse ultra politique d'Arendt rompt avec cette logique. Mais Scholem ne répond pas en ces termes, il indique juste qu'il pense que les bourreaux prenaient du plaisir.

 

 

Et Arendt pose la question d'une possible critique juive de la politique d'Israël (en l'occurence de la manière dont l'accusation a conduit le procès, sous la direction à peine déguisée du gouvernement). Celui qui critique Israël (qui critique le sionisme aussi pour Arendt), est il antisémite ? C'est un sujet qui a été soulevé de nombreuses fois ces dernières années. Et des juifs ont été qualifiés d'antisémites. Arendt soulève déjà le problème en 1963 :

 

 

" Un antisémite est un antisémite, et non un juif auquel il arrive aussi, parfois, de s'exprimer en termes critiques sur des choses juives, et qu'il ait raison ou tort ne fait aucune différence. Il est tout aussi naturel qu'un peuple frappé par les persécutions ait tendance à classer parmi les ennemis et les persécuteurs quiconque ose émettre la moindre remarque"...

 

... Et elle ajoute pour Scholem : "ce qui ne l'est pas c'est que vous suiviez le mouvement".

 

 

Cette amitié était ancrée dans le passé. Autour de la figure de Walter Benjamin, autour de la passion pour l'Histoire, pour celle du peuple juif. Arendt admirait et défendait l'oeuvre d'historien religieux de Scholem. Les deux amis se sont rabibochés une fois autour de cette lutte pratique, experte, pour sauver les traces d'une humanité assassinée. Leur nostalgie commune était évidente, Arendt étant très partagée sur les Etats Unis (un pays imperméable à la philosophie selon elle), et Scholem n'ayant pas d'illusions si grandiloquentes sur le présent de son peuple et sur l'expérience nationale qu'il contribuait à fonder.

 

Le passé n'a pas suffi à ce que l'amitié soit éternelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 juin 2013 6 29 /06 /juin /2013 16:22

tumblr_mm14ih81HD1r67qauo1_500.jpgQuand Rainer Maria Rilke écrit ses "Lettres à un jeune poète" : jeune officier qui lui soumet ses poèmes d'amateur, il lui répond pour lui seul. Et pourtant on croirait à une correspondance avec le monde entier, à une fausse correspondance destinée à exposer une théorie de l'art et plus largement de la manière dont on peut aborder la vie.

 

Voila la marque d'un grand personnage. A travers sa prodigalité, sa générosité. Il parle à une personne avec autant d'intensité que s'il tenait un discours pour tous ses semblables. Ne vous abusez donc point : quand on vous parle de la sorte, ce n'est pas signe forcément de narcissisme, mais ce peut être tout le contraire. En vous l'interlocuteur voit l'universel, mais plus encore il ressent toute votre importance, et il vous prend en compte comme si vous en valiez des millions.

 

C'est la première chose qui frappe à la lecture de ces dix lettres. Elles sont écrites pour un seul, anonyme, inconnu, même pas porteur de génie. Elles le respectent - jusqu'à la franchise, en disant directement que les poèmes soumis n'ont rien d'original même s'ils peuvent être appréciables et même meilleurs dans les lettres tardives. Rilke est merveilleusement à l'écoute de son correspondant, et pourtant les lettres paraissent écrites pour tous. Ce rapport entre le singulier et l'universel est magnifique, et il imprègne tous les propos de Rilke.

 

Le deuxième élément qui vient à l'esprit, c'est le formidable témoignage que ces lettres apportent sur l'esprit du temps, et sur la révolution du regard, et de l'art, qui marque le début du XXeme siècle. Ces lettres relèvent d'une discussion privée entre un poète qui commence à éblouir le monde des lettres, encore jeune, et un inconnu admiratif qui lui demande des conseils et un avis. Et pourtant elles sonnent presque comme un manifeste malgré la grande humilité de Rilke, ou en tout cas elles expriment une attitude absolument neuve dans l'Histoire de l'art. En ce que ce l'art n'est plus la lecture de ce qui se passe par delà les nuages, il n'est plus la tentative de sortir de la caverne de Platon ou dansent les ombres fausses, il n'est plus l'écoute des muses ou des anges. Il n'est plus cette recherche de la vérité inscrite dans le monde. Il est l'expression d'un tumulte intérieur, d'une singularité, d'un devenir unique. Il est l'art à l'époque de l'individu délivré de la transcendance. Il est immanence.

 

Les lettres de Rilke sont le témoignage de ce grand retournement de l'art moderne. Qui commence avec le symbolisme. Elles sont marquées, sans conteste, par l'empreinte nietzschéénne qui bouleverse les idées de l'époque et les radicalise, mais c'est le meilleur élixir de cette philosophie, celui qui découle de Spinoza et de son sain matérialisme. Ainsi Rilke salue aussi la figure de l'Enfant, capable de cette "solitude intérieure", et ainsi tellement riche d'imaginaire.

 

Le salut pour l'artiste qui se cherche ne peut pas être à l'extérieur. Rien ne sert de consulter les critiques, qui d'ailleurs restent superficielles car l'art désormais détaché de la Vérité relève de plus en plus de l'"indicible". 

 

Comment alors savoir qu'on est artiste ? Non plus au regard du jugement d'autrui, qui est secondaire, qui est de surcroît pourrait-on dire. Mais en écoutant sa musique intérieure. Celui qui ne peut pas se passer d'écrire, qui a en lui cette nécessité, doit écrire, et ne pas se poser plus de questions. L'écrivain ne le devient qu'en écrivant disait Maurice Blanchot à propos de Kafka (Tout Kafka n'est que littérature ("de Kafka à Kafka" de Maurice Blanchot) .

 

"Cherchez à dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous éprouvez". 

 

Un tel conseil est-il relativiste ? Alain Finkielkraut arriverait avec son fouet en déplorant que tout se vaut alors... Suffirait-il de se déclarer artiste pour l'être ? Non, même si Rilke conseille : "donnez-vous raison, à vous et à votre sentiment".

Car Rilke ne suspend pas le jugement. Il juge les poèmes qu'on lui soumet même s'il refuse de les analyser car c'est vain. La grandeur des oeuvres continue de se déclarer dans leur communication entre les hommes. Et ceux qui n'ont pas cette nécessité intérieure, qui se livrent à l'art par artifice, ne sont pas des artistes.

 

Etre artiste, mais aussi plus largement trouver sa voie dans le monde, c'est aller en soi. Plonger dans ses propres profondeurs (la psychanalyse naît au même moment). Permettre à son corps d'exprimer ce qu'il doit.

 

L'art, ce n'est pas une prouesse technique, ce n'est pas connaitre des "trucs". Ce n'est pas le talent du malin qui use d'artifices. C'est un cheminement. Et c'est avant tout son propre cheminement profond, en tant qu'être humain. L'artiste est en réalité le traducteur de son propre devenir. C'est pourquoi l'humilité est importante, c'est pourquoi la patience est fondamentale. C'est pourquoi l'écriture se construit et mâture. C'est pourquoi, contrairement à ce que prétend notre époque consumériste, qui rend tout accessible, qui enjoint de s'exprimer spontanément ("express yourself"), la grandeur de l'art a besoin du temps et de la modestie, même si l'art est l'expression de ce qui se passe à l'intérieur de notre corps (Rilke évoque l'art comme une forme de sexualité). Et si Rilke donne un conseil, c'est de contempler les oeuvres des grands : pour lui c'est Rodin en particulier le grand inspirateur.

 

L'art n'a donc rien à faire dans un monde de rentabilité, où le temps c'est de l'argent. 

 

Ce n'est plus la muse qui inspirera, mais le tumulte intérieur qui fera advenir ou pas :

 

"attendre en toute humilité et patience l'heure où l'on accouchera d'une clarté neuve".

 

Rilke va jusqu'à considérer que l'artiste est tellement à l'écoute qu'il en devient nécessairement, pour être grand, inconscient de ses qualités (on songe à un Jean-Michel Basquiat, ou au sculpteur César). Le bon écrivain serait ainsi un peu circonspect quand on admirerait ses écrits. Un peu étonné d'être là. Comme un Modiano le semble.

 

Il y a chez Rilke cette idée, qui me paraît juste, selon laquelle l'artiste c'est l'inédit. Ce n'est pas uniquement l'inédit contrairement à ce que l'art contemporain a trop prouvé. Mais il est certain que l'art n'a pas d'intérêt s'il ressasse. L'oeuvre d'art apporte un regard neuf, indéniablement. Sinon elle est artisanat il me paraît.

 

Il y a dans ces conseils de Rilke l'idée qui me parle de l'écriture comme simplicité. Celui qui écrit bien est celui qui prend la grand route, qui choisit a ligne droite vers ce qu'il veut signifier. Les boursouflures ne sont que telles. Le baroque doit avoir un sens ou il n'est qu'esbroufe et agitation vaine. C'est pourquoi il me semble que les chefs d'oeuvre d'un auteur coïncident parfois avec l'aspiration à un dépouillement. Comme on le perçoit dans "La Route" de Cormac Mac Carthy ou dans "Nelly et Monsieur Arnaud" de Claude Sautet, "Van Gogh" de Maurice Pialat.

 

Mais le poète ne vit pas, ou rarement, de sa plume. Il est ainsi obligé de travailler, de sombrer dans un monde de conventions. Il y étouffe, comme ce jeune officier. Et ici Rilke se veut sage et rassurant. Ce n'est pas grave car malgré tout la médiocrité du quotidien laisse de grandes fenêtres ouvertes :

 

"les nuits, elles, sont encore là, et les vents qui traversent les arbres et passent sur tant de pays".

Le poète peut encore trouver sa voie au coeur de la brume poisseuse du monde social.

 

En outre, la beauté, on l'a vu, n'est pas affaire de facilité. Les chemins difficiles sont ceux qu'on doit prendre. La route de la patience, et celle de la difficulté recherchée. L'amour par exemple, qui est difficile. Car chez Rilke, la solitude est la vérité. Elle doit être cultivée intérieurement on l'a vu pour donner vie à l'oeuvre, d'autant plus qu'elle est inexpugnable. La fusion amoureuse est un mirage et on est seul, toujours, pour tout ce qui est important.

 

On aurait envie de lui répondre qu'au moins, on est pas tout à fait seul. Et que sa correspondance tellement chaleureuse et empathique le démontre d'ailleurs. Il le pressent, en disant que nous pouvons nous rapprocher les uns des autres, en particulier en brisant la distance entre hommes et femmes enfermés dans leurs rôles, et devenant des êtres humains entrant en relation plutôt que deux entités tristement opposées.

 

Face à la tristesse de son correspondant, Rilke s'efforce de le convertir à un certain stoïcisme, dont il trouve une très belle formulation synthétique : "croyez-moi, la vie a raison, dans tous les cas". La nécessité, tel est le guide consolant du poète et aussi de tout humain qui veut lutter contre le malheur. L'art, il est vrai, n'est qu'une "manière de vivre". Et ainsi l'artiste n'est pas forcément le plus grand lorsqu'il fait profession d'artiste. Comme Kafka nous le prouva. 

 

Les lettres de Rilke sont belles, écrites de la main d'un grand poète. Pleines de sagesse et d'apaisement, pleines d'humanité, elles sont précieuses car elles traduisent simplement l'esprit d'un temps où tout a été chamboulé. On voit Proust sortir de ces pages et prendre sa plume, s'installer au plus profond de lui-même, assumer son intelligence sensible et se laisser porter. Pour livrer les torrents de beauté que l'on sait. Cet héritage "moderne" est le nôtre, radicalisé parfois, dévoyé d'autres fois. C'est une très belle ligne de départ pour penser l'art, la vérité, le regard et le rapport au monde sensible.

 



 


 


 


 

 

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18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 19:53

images--2-.jpg Si on devait ne lire qu'un texte pour fracasser l'idée nocive selon laquelle la culture relèverait du superflu, la lettre de Charlotte Delbo à Louis Jouvet, publiée en 1975 sous le titre "Spectres mes compagnons" serait très indiquée.

 

Ce mépris de la culture, jugée superfétatoire, et dont on voit l'influence dans les programmations audiovisuelles françaises, dans l'approche instrumentale de la culture de plus en plus rabaissée à de l'animation ou du marketing lucratif, de territoire, ou dans la toute fraîche décision de supprimer d'un trait l'existence d'une TV publique en Grêce, procède de la marchandisation du monde, mais pas seulement malheureusement....

... Elle a sa version "de gauche" aussi. Ainsi l'illustre ce chant stalinien écrit par Brecht :

"L'homme veut avoir du pain oui

Il veut pouvoir manger tous les jours

Du pain et pas de boniments

Du pain et pas de discours".

Avec une telle philosophie bêtement martiale (contaminant un géant comme Brecht), on sombre.... Comme la gauche de Brecht.

 

Charlotte Delbo, résistante, rescapée d'Auschwitz, qui laissa aux Editions de Minuit une oeuvre sur l'univers concentrationnaire semble t-il considérée comme des plus marquantes (je ne l'avais pas abordée jusqu'à ce jour), fut la plus proche collaboratrice de Louis Jouvet, l'homme de théâtre qui survola le XXeme siècle français.

 

Un jour elle se décide, de sa plume magnifiquement limpide, à lui dire en quoi la littérature et le théâtre l'ont aidée à survivre, à ne pas perdre le sentiment même de son être, au cours de son "expérience". Elle ne se résolut jamais à lui envoyer cette missive, qui nous est réservée.

 

Les compagnons de Charlotte Delbo, en prison surtout, puis en déportation, étaient parfois des personnages de fiction. Et ils devinrent réels à ses yeux. 

 

"Les créations du poète (...) sont plus vraies que les créations de chair et de sang parce qu'elles sont inépuisables".

 

Est-ce un propos "anti humaniste" ou misanthrope ? Est-il choquant de considérer qu'un personnage de fiction puisse compter plus dans nos vies qu'un voisin ou même une connaissance amicale ? Non, car ce sont ces oeuvres qui nous relient. Dom Juan parle à tous, il fonde un pan de notre univers commun, comme Hamlet. Ils fournissent le matériau de "la chaîne des êtres et de l'Histoire". 

 

Les personnages qui sont venus peupler la geôle de Charlotte Delbo, le train de la déportation ou plus subrepticement le camp, ne se comportaient pas tous de la même façon. Le héros de "la chartreuse de parme" de Stendhal, Fabrice Del Dongo (elle a pu lire le livre clandestinement en prison) a été omniprésent. Phèdre pour sa part ne parvenait pas à tenir dans la cellule exigue et s'échappait. 

 

Delbo a ainsi pu percevoir une différence entre le personnage de roman et celui du théâtre. Celui du roman nous est transparent, sa vie nous est offerte en totalité. Il nous donne vue sur ses émotions et sur les raisons de ses émotions. Le personnage de théâtre est toujours dans le présent, il s'incarne sur le fil de l'action et c'est sur ce fil qu'il nous guide vers ses raisons d'agir et qu'il figure une idée ou un type.  Delbo a mieux compris en enfer les leçons de Jouvet sur le théâtre, où le comédien doit être dans l'action d'abord s'il veut que le personnage existe. 

 

Ces remarques m'ont renvoyé  cette intensité que l'on ressent au théâtre, ce silence qui s'impose et cette présence que l'on éprouve si fortement, qui imprègne l'assistance de gravité. L'incarnation en est la source, le personnage advient.

 

Mais Charlotte Delbo ne dit pas seulement que la culture l'a aidée, tel Jorge Semprun se récitant des poèmes en marchant dans le camp. Son propos est beaucoup plus radical et porteur de sens.

 

La question soulevée est celle de la nature du réel. Qu'est ce qui est réel si l'on considère que le réel est ce qui nous meut, ce qui nous environne et conditionne en partie nos actions ?

 

L'imaginaire peut-il être plus réel que le réel auquel on l'oppose classiquement ? L'auteure considère que c'est possible au regard de son expérience. L'être humain est doté de conscience. Ce qui s'impose à la conscience est le réel, le tangible, au même titre que d'autres réalités plus "dures" comme la nature matérielle de la prison, la faim, le froid, les cendres des camarades que le vent ramène sur le camp et que l'on respire.

 

Alors que le prisonnier se heurte au mur, que sa présence est privée de l'aiguillon de la sensibilité, étouffée, le personnage et sa part d'universel demeure inaltéré. Il devient ainsi un compagnon : "ma cellule était habitée" grâce au héros de la chartreuse de Parme dit l'auteur.

 

Parmi ces compagnons, il y eut Alceste. Le misanthrope de Molière. Ce personnage pami les plus intéressants et contrastés de son théâtre, un homme austère. Lui, il était monté dans le train. Son malheur le lui permettait sans doute. Mais il ne résista pas à la descente du train, ce moment abominable et brutal que les rescapés ont souvent décrit. L'entrée dans une nouvelle dimension de l'inhumain.  

 

Le personnage meurt dans le camp, car il ne peut vivre qu'au milieu des humains, et le camp supprime l'humain. Il reste toutefois les camarades. 

 

Et puis vint quand même Electre, que Charlotte Delbo évoqua auprès des autres prisonniers. Electre put venir. Pourquoi ? Delbo ne le dit pas. Mais Electre est celle qui cherche la vérité et qui est maudite. C'est le personnage tragique par excellence. D'autres personnages de théâtre sont apparus en arrière plan.

 

En revenant en France, Delbo a tout de suite été frappée par la sensation de l'iréel. Assommée par cette difficulté de revenir à la banalité de l'existence. Dès l'avion, ses camarades lui paraissaient iréelles. Et les spectres, les personnages, ont disparu. Cette sensation d'iréel, certains n'en reviendront pas. Charlotte Delbo n'a pas pu réouvrir un livre pendant des années.  Elle ne voyait dans tout, y compris dans les livres, que de "la banalité, du vide, de la convention". Elle avait l'impression que tout était faux et que rien ne pouvait plus s'apprendre. Pour vivre, il faut une capacité à s'illusionner, et revenant d'Auschwitz elle avait perdu cette faculté, qui revint cependant, toute seule, avec le temps. 

 

Pour vivre, on doit croire à un minimum de vérité en ce monde. Si tout n'est que mirage décelé, on ne peut plus trouver la force de se mouvoir. Le rescapé est celui qui a vu. Il ne peut plus rien voir ensuite. Et d'ailleurs Charlotte Delbo, pendant un temps, ne regarde plus les visages. 

 

Et puis, tout est revenu. Alceste, et le goût du monde, ses "arêtes" blessantes aussi. 

 

Quel espoir que cette résilience. Elle doit fortifier tous ceux qui souffrent. Ils n'ont pas forcément la résistance d'une Charlotte Delbo. Mais ce qui est possible reste possible, c'est déjà ça de le savoir.

 

Si l'on mesure ce que la culture a donc pu représenter pour ces êtres partis en enfer, leur permettant, rien de moins, que d'empêcher leur personnalité de disparaître; on doit saisir ce qu'elle peut nous apporter, ce dont elle est capable. Et combien est coupable celui qui la piétine, la méprise, la néglige, l'utilise cyniquement. 

 

L'imaginaire n'est pas un caprice. L'imaginaire est le déploiement de notre humanité vivante. 

 


 

 


 


 


 


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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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