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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 00:00

sans-titre.png"Contes des sages...". Ainsi sont intitulés ces petits recueils attirants publiés au Seuil sous l'égide d'Henri Gougaud. Des jolis petits objets richement illustrés, pas forcément destinés à une lecture continue, mais plutôt à être picorés.

 

Lectures dépaysantes, charmeuses et consolantes tout à la fois.

 

J'ai lu "Contes des sages soufis" et "Contes des sages taoïstes" avec un grand plaisir et je les ai reçus comme de précieux conseils (que je me suis bien entendu empressé d'ignorer, rattrapé par mes réflexes, mes hormones, que sais-je...).

 

On ne sait pas trop quelle est l'origine de ces contes, l'éditeur souhaitant conserver quelque mystère propice à la rêverie. Ils sont réécrits d'une belle prose poétique, et semblent issus d'une tradition orale, sans doute réaménagée. Les contes font deux ou dix pages, sont parfois hermétiques ou éclatants de clarté et très didactiques. Ils sont parfois entrecoupés de poèmes, ou conclus par une citation. Chaque historiette est riche d'une leçon de sagesse.

 

Il existe toute une série de titres : les contes des sages bretons, provençaux, des sages du ghetto, des samouraïs, et tout ce qu'on voudra.

 

L'occasion de comprendre que les sagesses, en réalité, n'en font qu'une. La sagesse, c'est la poursuite du bonheur, ou si l'on préfère le combat contre le malheur. C'est la raison d'être première de la philosophie, celle qui occupa les penseurs grecs. Mais ce qui est frappant, c'est qu'au delà des allégories différentes, du folklore des imageries et du decorum, les sagesses humaines les plus éloignées de prime abord, convergent vers quelques leçons essentielles.

 

Le poème suivant, par exemple, que je tire des contes des sages soufis, pourrait être signé de Sénèque et ne dépareillerait pas dans les paroles d'un sage chinois :

 

"Ayant bu des mers entières / nous restons tout étonnés / que nos lèvres soient encore aussi sèches / que des plages / et toujours nous cherchons la mer / pour les y tremper / sans voir que nos lèvres sont des plages / et que nous sommes la mer.

 

Tous ces sages essaient de nous apprendre à vivre en nous rappelant quelques solides idées : il convient de mépriser les biens terrestes si vides de sens et périssables, d'agir, de respecter et d'aimer, de se connaître soi-même, de "ne pas se la raconter", de vivre dans le présent, de savoir qu'on est une infime poussière dans l'espace et le temps et que tout disparaît,  de se concentrer sur ce qui dépend de soi, d'apprendre encore et toujours, de se défaire de l'inutile, de comprendre que la mort est un instant de la vie et réciproquement, d'accepter ce qui arrive.  

 

imagesCA8IA2QY.jpg Bref, les Sagesses nous incitent à nous tourner vers ce qu'André Comte Sponville appelle un "bonheur désespéré".

 

Il développe ce beau projet de vie dans une conférence publiée chez Librio, intitulée "Le bonheur désespérément"que l'on m'a récemment offerte (merci Anne-Charlotte).

 

J'apprécie Comte-Sponville ("ce con d'sponville" pour les Guignols...). C'est un philosophe grand public (enfin c'est relatif, on parle pas de R'nB) : un des rares dans cette catégorie qui soit intéressant. Il s'est dévoué à une pratique de la philosophie comme sagesse  ; et à rendre accessible, mais sans démagogie ni facilité malhonnête, les pensées des plus grands : Montaigne, Spinoza en particulier.  Avec un recours constant à Epicure et aux Stoïciens (ces derniers ayant ma faveur je le confesse). J'ai déjà parlé dans ce blog de son traité d'athéïsme, mille fois préférable aux provocations indigestes et raccoleuses de Michel Onfray (pour rester dans le grand public).  

 

La plupart du temps on est malheureux. Passe encore quand tout va mal. Mais même quand tout va bien, ou beaucoup, on est quand même malheureux. Pourquoi donc ?

 

Pour le comprendre, il faut réfléchir sur le désir. Une partie des philosophes, Platon au premier chef, le définit comme un manque. On désire par définition ce que l'on ne possède pas. Donc on désire toujours et on est toujours en manque... Et Lucrèce décrivait déjà ce cercle dont on ne peut sortir. Je n'ai jamais ce que je désire, mais ce que je désirais.

 

Ainsi il ne sert à rien de se dire en voyant un aveugle : "je devrais être heureux, parce que je vois". Car seul l'aveugle peut désirer voir, et cela nous ne pouvons en ressentir le manque. Le constat des malheurs d'autrui n'est que peu secourable.

 

Le piège se referme donc sur nous... Une solution peut être d'aller de désir en désir, dans une fuite en avant, avec tous les risques que cela suppose. Une autre peut être de porter son espérance sur un autre monde après la vie... Mais encore faut-il avoir la foi. Comte Sponville ne l'a pas, et moi non plus, ça tombe bien...

 

Mais plus grave pour l'homme : il ne désire pas seulement, il espère. C'est sa faiblesse propre. La contrepartie de l'espoir, c'est nécessairement la crainte.

 

Une espérance, c'est un désir qui ignore s'il sera satisfait. C'est désirer sans se satisfaire (un espoir ne coïncide jamais avec le présent), et c'est désirer sans savoir.

 

En outre, notre situation s'envenime... Car on espère seulement ce qui ne dépend pas de nous. Si ça dépendait de nous, on le ferait. 

 

Alors que nous disent les Sagesses, finalement ?

 

Elles nous disent : l'espérance est une faiblesse. Mais fort heureusement désir et espoir ne sont pas synonymes. L'espoir est seulement une catégorie du désir. L'espoir, c'est désirer sans savoir, sans jouir, sans pouvoir.

 

On peut désirer ce dont on jouit : c'est le plaisir.

On peut désirer ce qu'on sait : c'est la connaissance

On peut désirer ce qu'on veut : c'est l'action.

C'est le tryptique qui définit la sagesse.

 

Et le philosophe de citer une phrase saisissante du Mahâbharata, qui montre la voie de la sagesse : "Seul est heureux celui qui a perdu tout espoir ; car l'espoir est la plus grande torture qui soit, et le désespoir le plus grand bonheur".

 

Le désespoir, à comprendre non pas comme "la dépression", mais bien comme l'absence d'espoir, est donc la voie vers le bonheur.

 

Au coeur de cette vision du bonheur, il y a l'amour. L'amour n'est pas un manque. C'est la joie, le présent et le réel. Aimer, c'est "une joie qui accompagne l'idée de sa cause" selon Spinoza.

 

Pour aller vers le bonheur, il convient donc de "convertir son désir".  Et apprendre à désirer ce qui dépend de nous, c'est à dire l'amour, la connaissance, l'action.

 

Ces leçons de sagesse, nous les retrouvons illustrées avec malice et talent poétique dans les contes rassemblés au sein des petits écrins réalisés par Henri Gougaud.

 

Bon après, pour être un peu plus heureux, y a plus qu'à...

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Contes et nouvelles
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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