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2 septembre 2017 6 02 /09 /septembre /2017 10:54
L'artiste peut transformer les défaites en victoires - "L'ombre d'une photographe, Gerda Taro" - François Maspero
L'artiste peut transformer les défaites en victoires - "L'ombre d'une photographe, Gerda Taro" - François MasperoL'artiste peut transformer les défaites en victoires - "L'ombre d'une photographe, Gerda Taro" - François Maspero
L'artiste peut transformer les défaites en victoires - "L'ombre d'une photographe, Gerda Taro" - François MasperoL'artiste peut transformer les défaites en victoires - "L'ombre d'une photographe, Gerda Taro" - François Maspero
L'artiste peut transformer les défaites en victoires - "L'ombre d'une photographe, Gerda Taro" - François MasperoL'artiste peut transformer les défaites en victoires - "L'ombre d'une photographe, Gerda Taro" - François Maspero

Je voulais en savoir un peu plus sur la figure de Gerda Taro, Gerta Pororylle de son vrai nom de juive allemande exilée en France, grande photographe de guerre pendant le conflit espagnol, auprès de son compagnon Robert Capa (André Friedmann). 

 

Leur courte aventure amoureuse et artistique est fondatrice du reportage photo, elle est féconde en réflexions sur le rapport de la politique à l'image, à l'art plus largement. La belle Gerda Taro, femme libre s'il en fut, est morte à vingt sept ans. Sans ses photos et celles de Capa, qui longtemps furent mélangées,  la guerre d'Espagne n'aurait sans doute pas marqué autant l'opinion de son temps, suscité une grande solidarité internationale, et occupé une place aussi importante dans les imaginaires plus tard. La place de l'écrit déclinant, ce qui n'a pas son image tend à disparaître, purement et simplement. Certes, l'image est parfois une caricature, une ombre vide, comme un tatouage de che guevara sur une épaule d'un motard, mais elle peut aussi être le lien authentique vers les trésors du passé.

 

J'ai constaté que François Maspero, dont le rôle d'éditeur fut proprement historique en France, et à ce titre compta vraiment dans l'histoire des idées de notre pays, 'auteur de très belles mémoires que j'ai aimés, avait consacré un portrait à Gerda Taro.

 

"L'ombre d'une photographe, Gerda Taro", est bien un portrait et non une biographie. Maspero aurait rêvé de pouvoir rencontrer Gerda vieillie, si elle n'avait pas été écrasée absurdement par une perte de contrôle d'un char républicain lors de l'échec de la contre offensive de Brunete, pour désenclaver Madrid, alors qu'elle avait évité les balles sur le front, où elle était au plus près des guerilleros. Avant de mourir, elle aura réussi à rendre compte d'une victoire républicaine, certes éphémère, dans une bataille. Elle meurt en 1937, s'épargnant la déconfiture, et peut-être les camps français, où elle aurait été internée en tant qu'allemande antifasciste et peut-être livrée aux allemands.

 

Longtemps Gerda Taro sera subsumée par l'oeuvre de Capa, l'exilé hongrois, non pas une "recup" de sa part, mais parce qu'à l'époque ils ne s'obsédaient pas des droits d'auteur mais défendaient une cause. Plus tard, Capa, qui meurt en Indochine, en suivant un conflit qui devait le dégoûter, donnera bien des gages de son admiration pour celle qu'il aima passionnément. Nombre de photos étaient signées Capa et Taro, sans qu'on sache qui les avaient prises. Mais après sa mort, la signature de Gerda a été enterrée sous la catégorie "agence Capa".

 

Avant de défendre, appareil photo à la main, l'Espagne républicaine, Gerda Taro avait résisté en Allemagne nazie, distribuant des tracts, incarcérée.  Elle s'en sort grâce à un passeport polonais, et part pour la France où elle rejoint toute l'intelligentsia progressiste allemande, alors appuyée par leurs confrères français. C'est Clara Malraux, à l'époque soutien indéfectible des exilés, qui a aidé Gerda Taro à s'installer.

 

Elle va rencontrer Capa-Friedmann, hongrois déjà connu pour le premier photo reportage sur Trotsky (contre son gré).  Deux ans d'amour commencent, loyaux mais pas forcément fidèles, des deux côtés. Ces gens tiennent avant tout à leur liberté, chacun en pense ce qu'il veut. 

 

Taro a une idée de com' ultra moderne : créer une légende autour d'un fameux " Robert Capa", photographe américain censé être très célèbre. L'idée, qui tient du bluff total, booste l'activité de son compagnon. Gerda, elle, devient le pivot d'une agence. Elle s'initie à la photo et apprend très vite.

 

Ils filent en Espagne dès le début de la guerre civile, et deviennent les principaux fournisseurs de clichés qui font le tour du monde, aussi bien des photos de la population civile que du front. Capa prend la photo la plus célèbre de la guerre, celle d'un républicain fauché en plein assaut, sortant d'une tranchée. Ils sont choyés par la presse communiste française ("Regards", "Ce soir"), influencée par l'agent argenté du Komintern que fut le redoutable Willy Muzenberg, qu'ils ne semblaient pas connaître (mais ils fréquentaient Koestler, un de ses principaux collaborateurs). Mais les photos circulent dans le monde entier, et les deux photographes nouent des relations élargies.

 

Les staliniens essaieront de récupérer la figure de Taro, martyre. Mais rien ne prouve qu'elle ait véritablement frayé avec eux. Elle a plutôt suivi leurs ennemis de la gauche non communiste pendant un temps sur le front (les anarchistes, le POUM). Certes, elle s'adapte et continue de soutenir les républicains quand les communistes prennent la direction des opérations et épurent l'armée.

 

Mais il était presque impossible, à cette époque, de ne pas frayer avec les communistes d'une manière ou d'une autre en Espagne, et dans le milieu antifasciste européen. Rien n'indique que Taro et Capa aient été affiliés à l'Internationale Communiste, ni à quelque autre mouvement d'ailleurs. Ils étaient de gauche, c'est certain. Mais libres. Leur manière d'agir était de rendre compte par le geste photographique, de la souffrance du peuple en guerre, de l'engagement des soldats. Leur présence sur le front était d'ailleurs fort appréciée par les troupes. La qualité des photos qu'ils ont produites, insiste Maspero, n'aurait pas été possible sans un préalable de confiance nouée.

 

On peut douter du fait que Gerda Taro, libre, séductrice, animée par le gout du jeu, ait été attirée par l'odeur de rond de cuir dégagée par les agents staliniens.  Elle qui admirait par dessus tout John Dos Passos, dégoûté, rompant avec Heminghway le suiviste, de la ligne des communistes en Espagne.

 

L'oeuvre de Taro, celle de Capa, sont à la base d'une utilisation nouvelle, "choc", de la photo dans la presse, pour le pire et le meilleur. Les petits appareils comme le Leica le permettent. C'est l'époque d'un enthousiasme autour de la vérité censée être offerte aux masses par la photo. Comme en témoigne notamment les écrits de Walter Benjamin. La critique viendra plus tard (de l'optimisme de Benjamin à la dureté de Susan Sontag quelques  décennies plus tard -voir dans ce blog, pour les deux-, on mesure un immense fossé). Les possibilités manipulatrices de la photo n'ont pas encore été décelées, sauf par certains magnats blancs ou rouges. On insiste plutôt sur l'intérêt du témoignage direct, qui impressionne. Bientôt, à Iwo jima comme à Berlin on montera de toutes pièces des scènes de photographie lyriques (les drapeaux hissés).

 

A cette époque, les photos de Taro et Capa n'échappent pas à un certain lyrisme, qui fleure le "réalisme socialiste". Mais il serait anachronique de leur reprocher, alors que ces dérives n'ont pas encore adopté leur forme systématique. On ne peut présager de l'évolution d'une oeuvre qui n'a pas pu se poursuivre. D'autres artistes ont su se remettre en cause, eux aussi enthousiasmés naïvement.

 

Les républicains ont perdu la guerre. Leurs squelettes, par dizaines de milliers, dorment sous la terre d'Espagne. On les déterre et on polémique sur le passé, pour oublier parfois, comme le dit l'écrivain Molina, l'indigence politique du présent. Qui nous a légué la mémoire de ces hommes et de ces femmes ? Qu'est -ce qui fait que des jeunes femmes kurdes se battent contre Daesh en évoquant l'exemple de leurs ancêtres d'Espagne ? Les artistes. Et ce qui a survécu des artistes, c'est ce qui était proprement artistique, c'est-à-dire irrémédiablement libre. Les oeuvres bureaucratiques édifiantes n'ont pas survécu. C'est pourquoi Taro survivra dans ses photographies. Avec le temps, les défaites les plus lourdes, les plus terribles, contre les chemises noires, contre la terreur moscovite, se mettent parfois à ressembler à des victoires. Contre toute attente. Il faut croire, même quand on est matérialiste philosophiquement, aux forces de l'Esprit.

 

 

 

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8 août 2017 2 08 /08 /août /2017 14:47
Le prophète mélancolique -"Pasolini" - René de Ceccaty

C'est un étrange concept éditorial que ces biographies directement éditées en poche par Folio. Trop longues et "up" pour être des moyens de toucher un public très éloigné du sujet, trop courtes pour permettre d'entrer à fond dans des vies qui pourraient vous passionner. Mais ça doit fonctionner, sinon Gallimard n'aurait pas persisté, j'imagine.

 

Pour le fasciné de Pasolini que je suis, la biographie talentueuse de René de Ceccaty, dans ce format de 250 pages, ne pouvait que me laisser un peu frustré. Même si elle est claire, juste, touchante, fort bien écrite. Mais on voudrait plonger, plonger plus encore, après avoir lu le livre en deux jours. Plonger dans les abysses d'un personnage qui devaient les fréquenter bien souvent. Par la pensée et le corps. Il faudra une autre biographie, plus obsessionnelle. Plus exhaustive, à l'anglo-saxonne.

 

"Pasolini" de René de Ceccaty insiste sur le réalisateur de cinéma et sa conception de l'art, sur son apport par exemple en matière de mise en scène, par l'introduction de la subjectivité arbitraire et de l'expression d'une présence filmante (dérivations de la caméra qui témoignent d'un tiers).

 

Il était paradoxalement, bien qu'artiste total et transverse, de ces cinéastes qui pensaient que le cinéma n'est pas un succédané de la littérature. C'est un art qui offre une voie d'accès unique, inédite, vers la vérité. Une vérité à laquelle le mystique (et communiste, malgré l'assassinat de son frère par les communistes) Pasolini croyait, et qu'il voulait approcher en éliminant les médiations autant que possible (d'où l'attirance pour la poésie et la force directe de l'image).

 

Le livre insiste aussi sur ses tourments intimes gravitant autour de la culpabilité sexuelle. Moins sur les aspects de l'engagement politique de Pasolini et sur ses intuitions très précoces sur le capitalisme tardif. C'est peut-être dommage, mais il y a un format. Est-il raisonnable d'imposer aux écrivains des formats ? Je pense que non.

 

J'y ai appris un certain nombre de choses évidemment, même si j'en savais assez pour trouver une erreur dans la biographie (le motif de la rencontre de Pasolini avec l'acteur espagnol qui joue Jésus dans Selon Mathieu n'est pas le bon. De Ceccaty reprend au premier degré le prétexte que l'étudiant espagnol a donné aux autorités franquistes. En réalité il n'était pas en voyage d'études mais en tournée de financement de son syndicat étudiant antifasciste). .

 

Je ne savais pas en particulier l'importance que Pasolini avait eu pour Fellini. Sans Pier Paolo, "la dolce vita" aurait peut-être échoué. Il lui a dénoué le scénario. En lisant cela, je me suis souvenu d'avoir vu "la dolce vita" et d'avoir véritablement découvert Pasolini plus tard. Or, à la lecture des essais de Pasolini on songe inévitablement à l'ennui de la dolce vita, à ses scènes tournées dans des no man's land. J'avais immédiatement opéré le lien. Mais ce n'est que dans la biographie de René de Ceccaty que j'ai appris qu'il n'était pas hasardeux. Fellini et Pasolini dialogueront durablement à travers leurs oeuvres.

 

Je ne savais pas non plus le rôle de scénariste important qu'il avait eu avant de se lancer dans ses propres films. Je n'avais pas non plus conscience de sa précoce célébrité de poète reconnu, avant que le milieu du cinéma le célèbre largement de son vivant par de très nombreux prix.

 

Pasolini au moins n'a pas eu à souffrir de l'absence de reconnaissance, s'il a eu à pâtir de la haine, de la violence directe, des tracas judiciaires, personnage "clivant" par excellence comme disent les consultants en communication qui éditorialisent dans le Huffington post.

 

Il n'a jamais manqué d'amis ni d'ennemis, ou peu de temps, quand il a du s'exiler de son Frioul adoré pour Rome.

 

Je ne vais pas raconter ici la vie de Pasolini, son mode de vie si particulier, ses liens qui l'étaient tout aussi (l'amitié fusionnelle courte avec Callas, la relation particulière à certaines femmes, l'amant durable, les relations semi tarifées avec les petites frappes, le réseau d'amitiés artistique et intellectuel).

 

La biographie dont il s'agit ici a cette fonction, elle s'y astreint efficacement selon un schéma chronologique. C'est une bonne introduction à la complexité du personnage et à sa richesse, à sa singularité surtout. Il a été tellement prolixe que l'on peut consacrer des décennies à explorer ses oeuvres les plus diverses (il a été peintre, jeune, aussi, ce que je ne savais pas) et pour ma part je n'ai encore fait qu'entamer le chemin. 

 

Il ne ressemble pas à grand monde.

On voit certes souvent des intellectuels tenter de concilier un certain avant gardisme et une posture réactionnaire. Mais jamais ils ne parviennent à le réaliser de manière intégrée, radicale, sincère, et poignante, comme Pasolini. Personne n'a triché moins que lui.

 

Un aspect de Pasolini, très contemporain, qui occupe bien des débats aujourd'hui, est le débat qu'il ouvre sur le progrès, dont le rouleau compresseur lui apparaît comme un fascisme de type nouveau, plus terrible que le fascisme politique.

 

Il est tout sauf "progressiste", mais il est marxiste. Il rappelle que le rapport du socialisme à la modernité est tout sauf évident. Il y a dans le socialisme un historicisme , indéniablement. L'idée que le temps va faire son affaire au malheur du monde. Mais le socialisme est aussi une critique totale de la modernité, dont un aspect est de tout soumettre au marché, de dissocier le "social" de l'économique. Ces deux éléments - historicisme et haine du développement capitaliste- cohabitent et créent des contradictions parfois illisibles voire insolubles. A vrai dire ces contradictions ont été au coeur des schismes socialistes les plus spectaculaires, comme la rupture entre bolcheviks et mencheviks.

 

Actuellement les intellectuels et politiques débattent de la possible séparation du mouvement de contestation de l'ordre établi et de "la gauche". Pour certains (paradoxalement ils se disent très éloignés de Marx alors qu'ils reproduisent les erreurs des marxistes les plus dogmatiques et simplistes), la gauche se résume au "progrès", même. A avancer, à réformer. La gauche ce serait simplement le mouvement. Certes, ce sont des slogans vides. Mais ils prennent appui sur des intuitions puisqu'ils résonnent dans les esprits.

 

Pour d'autres, le progrès est devenu une idée diabolique. Un auteur comme Jean-Claude Michéa par exemple explique que "la gauche" et les aspirations populaires n'ont été convergentes que temporairement et que le socialisme meurt de cette alliance avec les progressistes. Il rappelle que Marx ne s'est jamais dit "de gauche" (en réalité il l'a fait, mais justement quand il était hegelien, pas encore un penseur indépendant).

 

Quoi qu'il en soit, par sa richesse en ce domaine, développée sous toutes les formes, de l'article de presse au film exigeant, l'oeuvre de Pasolini parait aujourd'hui indispensable si l'on veut déconstruire cette idée en crise du "progrès". Il nous en avait averti il y a longtemps, de cette crise là.

 

On ne peut qu'encourager à découvrir cet homme de paradoxes, ou plus positivement, de dialectiques. Un homme italien, qui ne peut absolument pas se comprendre en dehors du contexte italien, et qui pourtant s'empare des questions les plus prégnantes de la condition de l'homme moderne, à travers sa relecture cinématographique de Médée par exemple, réflexion très utile encore aujourd'hui, sur le heurt entre le "tiers monde" et l'occident, ou sa critique de la société de consommation.  La biographie de René de Ceccaty est un rivage comme un autre vers lui.

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17 mai 2017 3 17 /05 /mai /2017 23:08
Un pas de côté, toujours - " Lou Andréas Salomé, l'alliée de la vie" - Stéphane Michaud

Lou Andreas Salomé est une figure qui n'est point oubliée. Mais alors qu'elle fut d'abord connue, de son vivant, comme femme de lettres, internationalement, elle l'est plus aujourd'hui par des aspects biographiques. Ce qui fascine chez elle est sa liberté, précoce, ses amours avec des génies, les correspondances où elle brille avec des  personnages considérables de son temps, et le lien qu'elle opère entre les deux grands révolutionnaires de la pensée à l'orée du XXème siècle, Nietzsche et Freud, dont elle fut extrêmement proche. Ce lien humain, entre les deux penseurs du soupçon, ne manquera pas d'interroger. Comme si Lou avait elle-même perçu un lien que Freud ne soulignera jamais. 

 

C'est ainsi par exemple qu'Irvin Yalom, psychanalyste et écrivain, a fait de Mme Salomé un personnage clé de son roman " Et Nietzsche a pleuré", où il imagine une psychanalyse du philosophe, qui se retourne en psychanalyse du thérapeute au contact de la pensée du Gai savoir.

 

L'oeuvre de romancière, de critique et d'essayiste  de L.A.S  est un peu oubliée, en tout cas en France. J'ai lu comme d'autres son livre sur Nietzsche, un peu indigeste à mon sens, et qui présente sa pensée comme un système, ce qui me laisse dubitatif, que l'on trouve fréquemment chez les bouquinistes, mais je n'ai jamais croisé une autre de ses œuvres sur un étal.

 

La biographie de Stéphane Michaud, "Lou Andreas Salomé, alliée de la vie" nous offre une vision globale du personnage, unanimement reconnu comme rayonnant, excepté par la malsaine Elizabeth Nietzsche. Étonnant à plus d'un titre.  

 

C'est une biographie solide, chronologique, qui suit notamment les journaux que tenait cette dame qui meurt en 1937 sans avoir cédé aux appels des nazis, qui ont réalisé une O.P.A sur la psychanalyse allemande qu'ils dénaturent très vite, avec la complicité de Jung.

 

On sait qu'il y a deux polarités possibles pour une biographie. Tirer vers le portrait, donner du sens à une vie, la synthétiser et mettre en avant des points saillants qui vont aider à caractériser un personnage. Ce choix est plaisant pour le lecteur, mais il laisse un goût amer de transcendance. Comme si nous étions ici-bas pour commettre un destin analysable a posteriori. Ces biographies sont parfois comme téléologiques. Elles ne laissent pas de place à l'obscurité, ou tout simplement au déchet, au vide, qu'une vie peut comporter.

 

Et puis il y a les biographies exhaustives, qui semblent partir du principe qu'une vie est une vie, qu'elle n'a pas besoin de revêtir un sens bien net. Elles ont pour défaut de verser dans l'anecdotique voire le fétichisme et l'archivisme borné. Stéphane Michaud penche relativement de ce côté là, mentionnant ce qui se passe, parfois, de saison en saison. 

 

Lou Andreas Salomé ne sera pas toujours riche. Elle aura à subir la pauvreté dans sa vie, notamment quand elle vivra comme analyste. Mais elle connaît une belle enfance, qui la dotera manifestement d'une confiance inébranlable et d'un don pour le bonheur. Elle n'est pas et ne sera pas une mélancolique, ce qui est rare, n'est-ce pas, pour un intellectuel. Née à deux décennies du vingtième siècle, elle est la fille protégée d'une famille dont le pater familias est conseiller du Tsar. Elle est couvée par ses grands frères. Elle conçoit une très grande admiration pour son père. Elle aura d'autres pères choisis. Le premier est un théologien protestant libéral, qui l'ouvre à la pensée des lumières, et qu'elle considère comme son premier amour. Elle part à Zurich à 19 ans, pour effectuer ses études universitaires, pionnière, puis à Berlin. Rapidement, elle s'éprend de philosophie, et fréquente des cercles intellectuels dans les capitales européennes où elle voyage pour traiter ses problèmes de santé. Elle commencera à faire admirer ses qualités intellectuelles et de plume par la critique littéraire dans les revues.

 

C'est en Italie que se constituera ce trinôme mythique qu'elle forme, très jeune, avec Paul Rée et Nietzsche, les deux amis philosophes. Elle leur en fera baver, les refusera en mariage tous deux. Elle appelera Rée, sa "dame d'honneur". Très jeune, Lou sait qu'elle n'obéira jamais à un homme, et que l'amour aura mille visages. Jeune elle donne manifestement dans le platonisme, en refusant les rapports charnels, mais ça ne durera pas toujours. Pour beaucoup d'hommes, la relation avec Lou sera marquante à jamais. Ce fut le cas pour Nietzsche qui eut l'espoir de former enfin une disciple digne et sera tourneboulé par cette séquence. Evidemment, elle sera aussi toute sa vie inspirée par la pensée de son fugace ami passionné. Elle en gardera l'idée vitaliste, et l'habitude de l'acceptation. Elle ira toujours au devant des malheurs en les acceptant. C'est ainsi que lorsque son père spirituel, après les années 1910, Freud, annoncera son cancer, elle sera là pour le soutenir et aider Anna Freud pour laquelle elle a énormément compté.

 

Elle s'attachera à des myriades d'hommes mais jamais bien longtemps. Les ruptures ne sont pas si souvent définitives non plus. D'après le biographe son narcissisme, qui n'est pas contradictoire avec sa générosité, n'admet pas l'exclusivité ni vraiment une trop grande promiscuité, et surtout aucun droit sur elle.  Pourtant elle se mariera, jeune, restera mariée avec Andreas, un orientaliste. En lui faisant admettre de ne jamais avoir d'enfants, et sa vie libre de mener tous les amours qu'elle souhaite et de vaquer à sa vie de voyages presque permanents, jusqu'à ce que la vieillesse ou la guerre la fixent à Gottingen. 

 

il y a cette relation, que seule la mort éteindra malgré la séparation, avec Rainer Maria Rilke. Il verbalisera plus qu'à son tour l'influence décisive de Lou sur son développement artistique. Elle partira, au tournant du siècle, redécouvrir la Russie avec lui. Une autre Russie, profonde, populaire, celle de Tolstoï, qu'elle fréquentera avec Rilke. Mais cet autre immense poète de la modernité, après Mallarmé, voudra fusionner avec elle, qu'il voit comme une nouvelle mère en même temps que comme une amante (il assumera la part charnelle de la relation passionnée dans sa poésie). Ce grand angoissé voudra comme s'"abolir" en elle. Et cela ce n'est pas possible avec Lou. Les retrouvailles avec la Russie la convaincront, malgré l'expérience partagée, de rompre. Elle comprend que son infini à elle est ailleurs qu'avec un homme.

 

Cette femme étonnante est toujours à un pas de côté. Elle, si libre est détestée des féministes, pourtant elle en fréquente, et pas des moindres, parce qu'elle célèbre la maternité féminine - elle qui ne veut pas d'enfant- mais qui adore l'enfance et écrira des livres pour enfants. Sa maternité féminine est globale, spirituelle. Le narcissisme de Salomé est un fantasme de fusion avec la nature, où l'érotisme peut avoir sa place, comme une étape seulement, et non comme le but de la quête. La poésie, et plus tard la découverte de l'inconscient, de ce que la psychanalyse a d'universel, sont pour elle des moyens de cette quête de la totalité.

 

Quand elle entrera, après s'être rendue à un congrès avec un amant, dans le cercle le plus rapproché de Freud, elle campera encore un rôle unique. Femme, analyste, mais non médecin. Non juive. Femme de lettres versée dans la pratique analytique plus que dans la théorie (elle n'a pas eu d'apport majeur dans l'histoire théorique du mouvement, mais beaucoup auprès du Maître dans une chaleureuse relation fondée sur la joie, la confiance et la loyauté). Freud on le sait entretiendra des relations avec des hommes de lettres, qui l'admireront, comme Zweig ou Romain Rolland. Mais Lou elle, est unique, en ce qu'elle est du "sérail" psychanalytique, et en même temps l'artiste de la bande. D'une fidélité à toute épreuve, tout au long des scissions qui émaillent l'histoire du mouvement, à Sigmund Freud, en qui elle voit un nouveau père, Anna l'acceptant comme sa grande soeur spirituelle.

 

Et puis il y a ce désintérêt total pour la politique, malgré sa relation, un moment, avec Ledebour, le député de l'aile gauche socialiste allemande. Russe, allemande, à une époque où tout y est politique, elle s'en fiche éperdument. Elle est évidemment, cosmopolite au possible, hostile à toute pulsion nationaliste. Comme un Zweig ou un Einstein pouvaient l'être. Elle signera un jour une pétition pour dépénaliser l'homosexualité, mais c'est toute son action citoyenne. C'est l'être humain qui l'intéresse. D'abord par l'approche romanesque, par les essais, puis par la psychanalyse qui l'absorbera (même si on ne sait rien de sa propre analyse, certainement conduite par Freud). Elle est internationaliste de relations, parce qu'elle a des amis partout. Mais elle n'a pas recours à l'idéalisme politique, jamais. Quand on voit le bilan du siècle, on ne peut que reconnaître sa lucidité.

 

Je sais ce que j'aime chez Lou Andréas Salomé. Elle, issue d'une lignée de commerçants allemands, établis en Russie, aura vécu comme l'anti bourgeoise par excellence.  L'accumulation n'apparaît pas un moindre instant, ni le sentiment de propriété. Ni l'obsession de paraître. Et en même temps comme l'anti identitaire par excellence. Intraitable, incasable. Libre. A une époque où l'on peut se sentir comme écrasé dans la tenaille du marché débridé et de l'obsession chauvine, on peut respirer au souvenir de tels personnages.

 

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28 décembre 2016 3 28 /12 /décembre /2016 02:24
I drove all night, with Bruce –  » Born to run » – Mémoires de Bruce Springsteen

Bruce Springsteen aime l’ampleur . Les grands stades emplis de fans en folie pour  des concerts de trois heures, l’océan et le surf, les virées en moto en Californie, les tournées homériques, les traversées d’ouest en Est des Etats-Unis d’un seul tenant en se relayant au volant, les ranchs. Il vit appelé par  les grands espaces, comme seul un américain semble pouvoir  l’être. Le petit taureau fougueux du New Jersey ne déroge pas avec ses mémoires formidables de six cents pages écrites sur  dix ans. De sa main, indéniablement. Une main de song writeéprouvé , douée et hétérodoxe comme celle d’un autodidacte, généreuse, sincère, pleine de capacité d’auto dérision, et  riche… de plusieurs décennies, oui, de psychanalyse. Il y a des livres qui annoncent des analyses ou en tiennent un peu lieu, et il y a les livres post analyse. On est dans cette catégorie. Quelle intelligence, et quel immense effort de lucidité. Quelle modestie sans faux semblant. Au passage, il est rare de lire un témoignage aussi beau sur  un parcours d’analysé.

 

 « Born to  run » est un livre qui a du coffre, comme son auteur. Un gigantesque ampli de la vie tambour  battant du BOSS. Une écriture trempée dans les  références catholiques de son enfance,  une culture dont il ne s’est jamais délesté – tendance passage de l’apocalypse-, qui puise aussi dans le lexique de la libido – ça le chatouille, il ne s’en cache pas – et dans une sorte de panthéisme très américain à la Walt Whitman. Avec une façon de s’adresser  très directement à ses lecteurs, à ses fans, comme s’il conversait avec eux dans un bar . Difficile de trouver un type plus attachant. On devient tous « potes » – mot qu’il affectionne – avec BS après l’avoir  lu. Et je suis certain qu’il serait heureux de l’apprendre lui qui vit encore tout près de ses quartiers de jeunesse, dans son New Jersey prolo natal.

 

Comme souvent dans les mémoires, l’enfance est la partie la plus touchante et la plus  réussie, ce qui n’est pas le cas dans les biographies. Ca fuse comme dans un Scorcese ! Une enfance dans la classe ouvrière italo irlandaise du New Jersey; juste au dessus du seuil de pauvreté. Bruce en gardera une conscience de classe qui ne fera que s’affiner  et  sera la grande préoccupation de sa vie artistique, aussi bien dans son oeuvre que dans son comportement ou ses engagements personnels. Plus tard il lira « Histoire populaire des Etats-Unis« , il trouvera sa place dans une lignée de chanteurs de la cause du peuple, avec en particulier  la référence à Woody Guthrie, et se dotera d’une conscience politique aiguisée.

 

Son héritage ce sera aussi une certaine fragilité mentale, de famille, sans doute avivée par  un  rapport compliqué à un père en souffrance psychique. J’ai découvert ce côté dépressif sérieux du chanteur  que je ne connaissais pas du tout. Qu’il a pu stabiliser  et dont il parle avec une grande sincérité, mais aussi de la pudeur . Les super  héros aussi font des crises d’angoisse. Qu’ils le partagent avec nous ne peut que nous consoler.

 

La vie du BOSS c'est le rock et elle se superpose à l’Histoire du rock presque parfaitement. Elle change quand un jour ce type, Elvis, passe à la télé avec son déhanché obscène, tandis que Bruce est pré ado. Plus rien ne sera comme avant. Un tsunami culturel dévaste les Etats-Unis puis le monde. Et Springsteen est toujours sur  la vague. Il saisit de suite qu’Elvis est l’écho de la musique noire et de Chuck Berry, et jamais, comme ses modèles les Stones, il ne séparera le  rock d’un certain esprit soul. Le duo formidable qu’il symbolisera avec le « big man », Clarence, Saxo du E Street Band, en sera la manifestation vivante durant des décennies.

 

C’est de toute une vie que nous cause le BOSS et ça part dans toutes les directions. On cause par  exemple de la manière dont il a évité de sombrer dans l’alcool et les addictions, et pourquoi – le contre modèle du père-, et une conscience de la nécessité de laisser une oeuvre. Au passage on a droit à de belles phrases, comme :

« le tout est possible c’est du vide-en-smoking ».

 

Mais on en apprend aussi énormément sur  la production d’un disque, l’écriture d’une chanson, l’adaptation à la popularité, ou sur les dynamiques au sein d’un groupe de musiciens. D’ailleurs, Bruce, le type de gauche affirmé, assume parfaitement ne pas appliquer  la démocratie dans l’art. Il est Bruce Springsteen, il écrit ses chansons. Il est entouré d’un groupe, la plupart du temps le E Street Band. Il travaille avec eux de manière ouverte, mais il garde la main. Il a décidé cela un jour  et n’ a plus dérogé. Ca a globalement fonctionné.

 

Un livre  riche comme un set de  rock’n  roll d’un groupe mythique. Le plus marquant c’est cela : le rock et puis c’est tout les gars. La montée vers la gloire mondiale, qui pointe dès le milieu des seventies et explose avec « born in the USA » sera lente, progressive, empruntera la voie bien connue des premiers groupes où l’on tâtonne, l’on se forme; et parfois on trébuche, il y a des années noires aussi. Mais à aucun moment il n’a semblé douter  une seconde de sa vocation. A compter  du moment où le gamin un peu rêveur, narcissisé par  l’amour  enveloppant de sa mamie,  a attrapé une guitare, c’était terminé. Ca devenait le sens de sa vie, le seul possible, celui aussi qui lui a longtemps permis de fuir  – »  run »- ses démons et sa trouille de devenir  adulte et papa.

 

Le   rock c’est sa passion totale. Il s’y est totalement immergé, apprenant son métier peu à peu,  et conquérant son public sur les planches. Springsteen est un fondu de musique. Il écoute tout le temps de la musique, il connaît tous les petits groupes du monde, peut dire qui est le bassiste. Il s’est  ruiné plusieurs  fois en passant son temps à   remixer  un album, à le rejouer , pour atteindre le son qu’il voulait. Chaque album a été le fruit d’une longue maturation artistique, consciente, profonde. Le  rock est une affaire sérieuse, sacrée. C’est aussi pour  Bruce le moyen d’un lien profond avec les êtres. Il définit même un groupe de rock comme la démonstration que le tout est plus que la somme des parties. « 1 + 1 = 3″.

 

Ce qui vibre, c’est une onde puissante, et dont on ne peut plus se passer quand on y a goûté, avec les musicos, le public. Sa seconde femme sera sa comparse de scène Patti Scalfia. Le livre s’appesantit énormément sur  les péripéties humaines de la carrière, les séparations, les compromis à trouver , les  retrouvailles et brouilles, autour  de la musique. Tout cela a profondément marqué le chanteur  qui parfois nous entraîne très loin dans les détails, comme si on était de son entourage et qu’il se justifiait auprès de nous de ses choix qui l’ont beaucoup culpabilisé !  Il semble ne jamais vraiment avoir réussi à surmonter  les contradictions entre les exigences de l’amitié, de la loyauté, et les bifurcations que  réclame l’instinct artistique. Il a fait avec, aussi bien que possible. En limitant les dégâts et en gardant le cap de sa passion justifiante en ce monde.

 

Il y aurait tant à dire, mais avant tout on découvrira un gars venu d’un trou industrieux, qui a réalisé ses rêves et a voulu les conjuguer avec des convictions trempées dans l’idée d’une certaine amérique laborieuse toujours vivante. Celle de l’aile marchante du New Deal autrefois, qui se lève aussi avec Bernie Sanders. Une amérique du travail, qui aime son pays parce qu’elle le bâtit d’abord, et s’y bat difficilement pour s’en sortir. Une amérique solidaire, qui refuse le piège du conflit « racial » ou « sociétal » – n’oublions pas l’engagement de Springsteen avec « Streets of philadephia« , car elle sait qu’il sert à repousser toujours la question sociale ardente. La soeur de Bruce a été simple employée à K Mart, caissière. Avec son mari, elle est l’héroïne anonyme de la chanson « The river« , exemple magnifique de cette capacité de Springsteen, qu’il dit dans le livre rechercher précisément, à pointer l’émotion que suscite le carrefour de l’intime et du fleuve de l’Histoire. Le BOSS est un chanteur engagé, oui. Mais c’est d’abord sa puissance artistique hors norme qui permet aux mots de résonner dans les centaines de milliers d’âmes qui l’ont écouté. On Fire.

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16 novembre 2016 3 16 /11 /novembre /2016 17:51
L'Homme qui voulut survoler le monde -« Malraux », Sophie Doudet. Paru dans la Quinzaine littéraire

 

Pourquoi une biographie de plus de Malraux ? C'est ce qu'on se demande devant la couverture de l’œuvre de Sophie Doudet. Ce n'est pas un portrait, c'est une biographie en bonne et due forme. Sans doute l'éditeur, Gallimard « Folio », une maison où le « Coronel » Ministre, était à la maison, aura t-il eu à cœur de faire connaître le personnage plus largement, au-delà des dégustateurs de biographies monumentales.

 

Et l'auteure ? Elle a cédé à sa passion pour le sujet. En tout cas elle nous livre une belle version d'une vie narrée ; alerte, trépidante comme son objet. Elle imprime un coup de jeune à ce panthéonisé, dont la période gaulliste institutionnelle a ombragé le caractère marginal et nietzschéen. Sophie Doudet le rappelle : Malraux a été marqué, comme Gide, qui fut d'ailleurs son premier sujet d'écriture, par le philosophe destructeur d'idoles. Toute son œuvre en témoigne, comme réflexion sur la pente possible du nihilisme et ses alternatives. Mais sa conduite de vie en atteste tout autant. Deviens ce que tu es, et à cet effet considère ta vie comme une œuvre d'art unique. A tel point que Malraux, à la fin de sa vie, vivra presque totalement pour l'art. A tel point qu'il choisira l'anti conformisme le plus aigu et incarnera aussi le gaullisme majoritaire de son temps, intempestif à l'égard de ce qu'on pourrait attendre de lui. Il est en première ligne dans la manifestation conservatrice qui clôt Mai 68, et le premier à transférer des armes, des avions tant qu'à faire, pour défendre l'Espagne républicaine, montant à bord sans rien connaître de la guerre.

 

 

Toute biographie est par essence un questionnement fondamental, qui traverse les débats humains. Comment devient-on quelqu'un ? Quand il s'agit de Malraux et de sa vie romanesque, c'est amplifié. Certains, comme Viviane Forrester, à propos de Van Gogh ou de Virginia Woolf s' essaient à expliquer. C'est leur problématique. D'autres non, et c'est plutôt le profil de Mme Doudet, qui affirme immédiatement qu'elle est du côté de Proust contre Sainte-Beuve et qu'on ne saurait enfermer un artiste dans une mécanique vulgaire. Inévitablement le lecteur soulèvera la question philosophique du devenir, celle de « la causalité », il naviguera autour de la grande controverse : liberté ou déterminisme ?

 

 

La vie de Malraux ne peut qu'aiguiser ces questions. Car du passablement banal, à ce qu'on peut observer en tout cas, son destin surgit comme exceptionnel. C'est alors qu'on aperçoit une vie « constructiviste ». Chaque choix ouvre des portes que l'on emprunte de justesse ,vous transformant. La est sans doute la part de liberté. Nous n'échappons pas, sous prétexte que le langage a inventé le « Moi », à la grande chaîne des causes évoquée par Spinoza. Mais dans le chaos du monde, rien n'est écrit d'avance. Malraux a écrit cette phrase sublime : « l'Art est un anti-destin ». ll songeait aussi à l'homme considéré comme artiste.

 

 

Malraux est éduqué par trois femmes, ses parents se séparent vite. Il est issu d'une toute petite bourgeoisie. Sans doute l'enfant chéri, maladif, choyé, est-il conduit au narcissisme. Mais si tout névrosé narcissique devenait Malraux, le monde en serait plus passionnant.

 

 

On ne peut pas dire pourquoi cet adolescent se désintéresse de toute carrière - il n'est pas bachelier – mais plonge à corps perdu dans la culture, et se rêve un destin. Il faut être à Paris et il y va depuis Bondy. Par l'entremise de la bibliophilie, il se rapproche des milieux littéraires, devient critique, se frotte vite à une des grandes affaires de sa vie : l'édition. La découverte fulgurante d'Albert Camus, sans aucune espèce de doute, par exemple, à la lecture du manuscrit de « l'Etranger » pour Gallimard.

 

 

L'aspect le plus émouvant de sa vie est cette relation tellement inédite en son temps avec Clara. Elle aussi n'avait rien pour être anti conformiste. C'est l'amour de l'art et la passion aventureuse qui les lient. Leur relation sera orageuse aussi, traversée d'infidélités douloureuses. Mais quelle belle passion, qui finira. Ils partageront d'immenses voyages à travers le monde, bien dangereux en ces temps, pour humer ce grand air qui résume leurs aspirations vitales.

 

 

Et puis il y a cette porte décisive de l'Asie. Il ne s'agit pas de s'enchaîner à un travail, alors que la beauté du monde est à explorer. Alors André conçoit cette expédition de Tintin déniaisé pour dérober des statues sur des temples cambodgiens. Idée folle, mais Clara aime. On y va. S'ensuit toute une histoire rocambolesque. Ici se cristallise la passion politique. Comme ce fut le cas pour un autre géant, Orwell, en Birmanie. Le contact avec la société coloniale le décide à mettre sa grandeur, dont jamais il ne semble douter, au service de la lutte prométhéenne des damnés de la terre. D'abord en retournant en Asie, contre toute attente, affronter l'administration coloniale la plume journalistique à la main. Puis par ses romans campés en Asie. « Les conquérants », « la condition humaine ». Il est reconnu par le public, admiré dans le milieu littéraire pour ses talents d'orateur. Et, grand moment pour ce narcisse qui confie son goût de l'absolu à la grandeur du politique, il dialogue avec Trotsky. Dans ces années d'avant guerre le romancier Malraux produit ses plus belles œuvres, avant de quitter le genre. Son œuvre annonce et influence celle de Camus. Ce sont les mêmes questions ouvertes par Nietzsche et Dostoïevski. Comment l'homme peut-il se diriger dans un monde où tout n'est plus réglé d'avance par Dieu ?

 

 

Et puis il y a l'Espagne et cet aventurisme fol qu'il y déploiera, l'antifascisme puis la résistance, qu'on juge tardive de manière un peu injustifiée.

 

 

Viendront d'autres femmes. Des enfants. Des drames. Toujours par de curieux détours, Malraux verra dans ses compagnons de caserne de 1940 quelque chose de la camaraderie espagnole. Il opérera un transfert de cette France populaire et en même temps d'épopée sur la personne de De Gaulle et il n'en démordra plus. On sait la suite, le Ministère de la culture qu'il a créé et tout son legs. La vie de Malraux, comme de beaucoup d'intellectuels de gauche de son temps, a été bousculée par le magnétisme de l'Union Soviétique. Tous ont du se positionner par rapport à cette « immense lueur venue de l'Est », la glaciation, et les chocs multiples que furent le pacte d'acier, la gloire de l'armée rouge,la force de la résistance communiste, les crimes staliniens. Malraux se fixera sur le gaullisme pour échapper à ces tumultes, aussi. Il ne fut pas le seul, je songe par exemple à David rousset, l'auteur de l'Inoubliable « Les jours de notre mort ».

 

Une des continuités de Malraux a été son rapport trouble avec la réalité. Il n'a cessé de jouer avec l'affabulation. Toujours sans perversité, et sur la base d'une réalité déjà incroyable. Cela en dit long sur son rapport à l'art et la fiction. Tellement essentiels qu'ils peuvent en coloniser les récits de vie. Si la vie est une œuvre d'art elle n'échappe pas aux jeux du créateur. Malraux n'avait pas besoin de ces écarts pour fasciner. Mais le réel ne suffisait jamais. L'intensité, il en a puisé plus que quiconque. Mais elle ne débouche jamais que sur sa recherche renouvelée. La vie d'André Malraux est celle d'une destin magnifique de Narcisse échevelé. Pour qui la totalité perdue, celle de l'enfance, enfouie dans ce qu'il appelait « un misérable petit tas de secrets », devait être sans cesse reconquise, sans l'entremise de Dieu. Il s'y employa.

 

jérôme Bonnemaison

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30 juin 2016 4 30 /06 /juin /2016 02:58
L'oeuvre vie, « Yourcenar, biographie - « Qu'il eut été fade d'être heureux-, Michele Goslar

Qui a lu « Les mémoires d'Hadrien » ou l' »Oeuvre au noir » aura été inévitablement stupéfait par la radicalité idiosyncratique de ses œuvres. . En lisant ces chefs-d’œuvre nous avons l'impression de parcourir des journaux intimes de première main. Nul sans doute, plus qu'elle, ne sera parvenu à une telle puissance de transport temporel et social, et à devenir son personnage à tel point. La pertinence de la cosmologie, l'imprégnation de l'esprit du temps, sont inoubliables. Une telle capacité de voyage hors de soi et de retranscription est quasi unique. Pourtant Yourcenar n'était pas Hemingway ou Orwell, elle n'était nullement ethno participative, même si elle n'était en aucune façon indifférente au cours du monde. Elle se baignait dans les lectures et dans la contemplation des vestiges. Cet effet de vérité n'est pas un reflet de l'action, mais de l'imaginaire cultivé par les textes, les images, les sensations devant les paysages et les vestiges du passé.

 

 

Pour saisir les motifs de cette puissance, le détour biographique est utile, comme souvent. La biographie fouillée, obsessionnelle, proposée par Michele Goslar, sa compatriote belge, nous permet d'approcher comment on devient un tel écrivain. Je parle de « compatriote » mais ce terme est inapproprié car Marguerite est née en Belgique, mais Yourcenar n' 'était pas belge, ni française, ni grecque, ni américaine. Elle était cosmopolite, ce que son ascendance aristocratique avait favorisé, mais d'un cosmopolitisme tendu vers ce qui donnait plein sens à sa vie : l’œuvre.

 

De prime abord c'est une vie qui n'a rien de spectaculaire. C'est en s'enfonçant dans ses sillons qu'on y trouve les ferments de cette radicalité littéraire. Toute vie, quand on plonge dans son intime, est spectaculaire. Il aura fallu dix ans d'obsession typique de son objet d'étude, à Mme Goslar pour nous livrer la radicalité sans éclats extérieurs de Yourcenar. Un chantier immense, qui rend hommage de par lui-même à la manière dont l'écrivain travaillait : avec une implication totale.

 

C'est une biographie singulière d'abord dans sa rédaction car elle laisse libre cours à la création littéraire de son auteur, ce que ne se permettent pas tous les biographes, souvent sobres, car tournés vers le style historique, « science humaine ».. Mais la méthode l'est aussi. Comme un saumon de rivière, Mme Goslar remonte des œuvres à la vie, ce n'est pas qu'elle interprète la vie au regard des œuvres, trop simplement, mais elle « remonte ». Elle plonge dans l'intime qu'elle traque dans les témoignages et les correspondances, mais son point de départ est l’œuvre. En ceci elle exprime sa compréhension envers ce qu'a voulu être la femme qu'elle étudie.

 

Ce qu'on peut reprocher à une biographie souvent, et à celle-ci, c'est son souci exhaustif. Une biographie n'est pas un portrait. Ainsi on doit égrener tous les voyages effectués, une biographie n'est pas émondée, et sombre nécessairement dans un certain fétichisme.

 

 

Marguerite naît en tuant sa mère. Ça commence mal. Son père, Michel de Crayencour, aura donc une influence très forte sur elle. Il a déjà cinquante ans, et songeant qu'il n’éblouirait pas sa fille de sa vitalité, il mise sur son éducation. Elle a connu une enfance aristocratique où, malgré un père aimant, la froideur des conventions est une obligation. On ne se roule pas les uns sur les autres sur le canapé. Ce sont les domestiques qui s'occupent des enfants au quotidien. Elle ne fréquente pas les autres enfants, elle vit dans son château. Mais son père lui transmet sa capacité de contemplation, avivée par cette condition de recluse privilégiée matériellement. Elle décèle vite le sacré dans cette nature qui absorbe sa conscience. Son père lui transmet aussi l'amour de la lecture . Souffrant de sa relation avec un demi frère exécrable, elle réagit par le vouloir dire « je ».

 

 

Elle va vivre en européenne, découvrant vite Paris, puis Londres. Dès l'âge de huit ans elle est baignée dans la culture, dans les hauts lieux où la grandeur de l'art s'expose. Son père inconstant aime les femmes. Parmi elles, une comptera énormément, c'est Jeanne de Vientinghoff, qui inspirera, avec son mari Conrad, une partie importante de l’œuvre de Marguerite. Un des paradoxes de Yourcenar est l'éloignement avec la famille et son omniprésence dans l’œuvre. Jeanne est morte à l'approche de la cinquantaine. Son père meurt alors qu'elle a 26 ans. L'abandon traquera Marguerite toute sa vie.

 

A Londres elle connaît ses premiers émois pré adolescents avec une autre fille.

 

Dès 16 ans, son père lui permet de publier à compte d'auteur. Elle exprime vite par le changement de nom, son souhait d'échapper à l'emprise familiale, marquée par la mésentente avec le demi frère. Les absences de son père volage lui ont imprimé une tristesse indélébile. Elle se donnera donc à la littérature, et à des projets dantesques qui absorberont tout, y compris la passion dont elle pense être privée.

 

 

« Elle entrait en littérature comme on entre au couvent, par la porte étroite du renoncement, non à la chair, mais au bonheur ». Ses écrits refuseront le sentimentalisme contre lequel elle lutte en elle. Elle s'observera, depuis le point de vue de l'autre, de ses personnages.

 

 

A l'approche de la trentaine elle connaît un succès critique avec son roman « Alexis ». Elle va passer sa vie à écrire et à voyager. Enormément voyager, comme peu de gens sur cette terre ont pu le faire, pour ensuite se fixer un peu et écrire. Parfois les difficultés financières menaceront ce mode de vie dispendieux, même pour une fille d'aristocrate, mais elle trouvera toujours le moyen de les dépasser , avec l'enseignement supérieur, qu'elle n'aimera pas, et surtout avec l'aide de la personne qui l'accompagnera, on le verra une longue partie de sa vie, et en se servant de sa notoriété pour effectuer des conférences.

 

 

Vient vite la parution de « la nouvelle eurydice », inspirée par Jeanne. Moins apprécié des critiques, mais Marguerite s'installe comme écrivain légitime.

 

 

Les années 30 la voient se confronter à l'amour des hommes. Celui d'André Fraigneau, homosexuel pourtant, qui ne s’intéresse qu'à son intelligence puis d'un grec, psychanalyste et communiste. Elle découvre alors la Grèce et y vit une vie de bande, extrêmement libérée pour l'époque. Elle fraie avec les antifascistes italiens, et écrira un roman, « denier du rêve », inspiré des attentats manqués contre Mussolini.

 

Le contact avec la Grèce est absolument déterminant. 

Sa méthode c'est de se transporter psychiquement dans les sites, les objets, afin de devenir le personnage qui y évolue.

 

C'est à la fin des années 30 qu'elle rencontre celle qu'on peut appeler « la femme de sa vie », bien que la nature de leur lien n'a peut-être pas été passionnelle pour Marguerite. Grace Frik est américaine. C'est une intellectuelle mais elle renoncera à sa propre chance, se vouant à l’œuvre d'un génie dont la supériorité l'éblouit, lui devenant aussi indispensable, dans une sorte de dialectique du maître et de l'esclave – Michele Goslar n'utilise pas cette expression. Par trop d'empathie?-. Marguerite rencontre Grace dans un hôtel parisien, et lui propose de partir en voyage. Il durera toute une vie.

 

Juste avant la guerre, alors qu'elle séjourne aux Etats-Unis, elle y est bloquée par la guerre. Elle restera tout de même 12 ans sans venir en Europe. Elle découvre une ïle du Maine qui deviendra son repaire jusqu'au bout. Elle commence à s'intéresser , entre université et conférences, au personnage d'Hadrien, le père du philosophe empereur Marc Aurèle. La libération de Paris ne la ramène pas. Elle a approfondi ce rapport profond à la nature qu'elle cultive depuis l'enfance et qui fait d'elle une précoce défenseuse de la cause animale. Les Etats-Unis, plus tard, ce sera aussi, fait peu connu je pense, une empathie pour la cause du peuple noir. Elle se liera étroitement à James Baldwin, auteur considérable et figure de la lutte, et elle écrira sur le blues et le gospel.

 

Peu à peu, entre autres projets d'écriture, elle reprend le chantier dantesque d'Hadrien qu'elle a abandonné puis repris à plusieurs reprises, fait avancer par sauts. Elle tient même un journal de cette écriture, influencée par les mémoires de Churchill ou de St Simon. Les voyages reprendront à l'orée des années 50. Hadrien, selon sa méthode de se servir d'un personnage pour mieux se saisir , lui permet d'assumer son homosexualité. Quand elle met un point final au livre, dont la biographe considère qu'il a mûri 25 ans, elle ressent :

 

« l'exaltation du magicien qui a réussi à établir le contact avec le temps ».

Sentiment que tout lecteur de ce livre a ressenti.

 

Hadrien est le contraire de tout ce qu'elle déteste. C'est un pacificateur mais pas un verbeux. C'est un « voluptueux ». C'est un lettré et un homme d’État énergique, actif. Un individualiste aussi.

 

Yourcenar, qui a coupé les liens avec une famille qu'elle ne supporte plus, dans sa décadence aristocratique – hormis quelques liens avec son neveu-, sera sans cesse plongée dans des querelles contractuelles avec ses éditeurs, Gallimard et Plon, car elle tient absolument, ce qui a parfois failli saboter son œuvre, et empêcher par exemple la parution de l' « Oeuvre au noir », à ce que l'écrivain reste maître de son destin. Elle sera ainsi à la source de quelques jurisprudences importantes. Hadrien l'installe comme femme de lettres glorieuse, et règle tout souci financier. Un échec reste son théâtre, dont elle n'apprécie pas les mises en scène. D'ailleurs toute tentative d'adaptation, cinématographique, scénique de son œuvre, la décevra. Elle est par trop engagée dans ses œuvres pour qu'on les triture.

 

 

A la fin des années 50 la bibliographie est prolifique, mêle les écritures littéraires, les traductions, des essais multiples, le dramatique, la poésie. Elle s'engage alors dans l'écriture du second grand chantier de sa vie, « L'Oeuvre au noir », tout aussi épuisant qu'Hadrien. Il exprime une vision noire du monde qui correspond à ses ressentis de la guerre froide. A sa sortie en plein mai 68 cette femme qui milita en femme sandwich contre la guerre au Vietnam passera à côté des événements, alors qu'elle est à Paris, absorbée qu'elle est par la parution de ce grand livre sur la renaissance, qui remportera le prix Femina par quasi acclamation. Elle sera par la suite célébrée par les académies, belge, française, croulera sous les honneurs. La femme ambiguë transformée en « catherinette » tenue à distance par sa famille belge se rappellera alors à point nommé à leur souvenir, ce qui la scandalisera.

 

 

Les années 70 sont douloureuses, marquées par la longue lutte de Grace contre un cancer récidivant. La vie ensemble devient plus pénible, les voyages sont de plus en plus difficiles mais continuent. Marguerite règle ses comptes avec la famille dans une trilogie. C'est le temps du féminisme ascendant, mais si elle partage les revendications de ce mouvement, elle ne pourra jamais se départir d'une violente misogynie, dont il faudrait laisser à un psychanalyste restituer les liens éventuels avec ses orientations bisexuelles. Ecoutons donc :

 

« je resterai jusqu'au bout stupéfaite que des créatures qui par leur constitution et leur fonction devraient ressembler à la terre elle-même, qui enfantent dans les déjections et le sang,-… - puissent être à ce point factices. Facticité quand on a affaire à la poupée peinturlurée qui veut séduire par des moyens qui sont ceux de la prostitution, quel que soit d'ailleurs son état social ». Quelle violence ! Qui ne peut que signifier que l'idée de la femme la brasse au plus profond. Son attirance pour les femmes et pour les hommes efféminés est indémêlable d'un malaise dont elle ne se défera pas.

 

 

La mort de Grace est douloureuse mais libératrice aussi, après tant de souffrances et des relations dégradées. Leur longue relation avait ressemblé à une amitié extrêmement profonde, qui comporta une dimension sexuelle, on ne sait combien de temps. Marguerite avait renoncé à la passion, en vérité, avec Grace. Il y a quelque chose de cruel dans cette relation où l'une voue un culte et un engagement total à l’œuvre de son amie ; et obtient de cette façon sa fidélité.

 

Mais Marguerite va vivre à nouveau la passion, dans son âge avancé, avec un homme jeune. Un documentariste, Jerry Wilson, admiratif de son intelligence. Elle connaîtra avec lui la volupté encore, malgré l'écart d'âge de plus de trente ans. Il prend la place de Grace dans les voyages et ils vont en Asie, l'écrivain étant fascinée par Mishima auquel elle consacrera un essai. Mais l'histoire tourne mal, Jerry s'entiche d'un homme, sulfureux, qu'il impose dans leur vie, et surtout l'entraine dans la drogue. La relation dégénère dangereusement. Jerry meurt du sida en 1986. Marguerite ne vivra pas beaucoup plus longtemps. Elle décède en décembre 1987, nous laissant une œuvre considérable dont deux monuments de l'Histoire de la littérature. Elle aura vécu en femme libre, de sa passion, sans compromis, évitant habilement le scandale en ces temps puritains.

 

Elle a rejoint, en stoïcienne, selon sa propre expression poétique :

 

le « vide flamboyant comme un ciel d'été, qui dévore les choses, et au prix de quoi le reste n'est plus qu'un défilé d'ombres »

 

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14 avril 2016 4 14 /04 /avril /2016 18:47
Prince de l’immanence, « DIDEROT », Pierre Lepape

Nos gloires des Lumières, ce sont Voltaire et Rousseau. Diderot, lui, vient derrière dans la symbolique des géants. C’est injuste. Il a fallu un Goethe, un Nietzsche pour saluer le génie de Diderot, contributeur français à la grande tradition philosophique matérialiste. L’auteur de la subversive « lettre aux aveugles », qui brise l’idée de vérité révélée, était trop libre, trop virevoltant, pour devenir le symbole de révolutionnaires saisis par l’esprit de système. Puis le romantisme se choisit Rousseau comme ancêtre, le frère maudit de Denis.

 

Pierre Lepape a consacré il y a quelques années une belle biographie à Denis Diderot, qu’il saisit parfaitement dans la dynamique de son temps, pré révolutionnaire. Denis l’athée, le démocrate convaincu, le pourfendeur des tyrannies, le chantre de la raison sensible, a essuyé les plâtres de la liberté, en parvenant cependant à échapper au pire, corseté dans son expression certes, de son vivant. Lui, un sensible pas taillé pour l’héroïsme, mais têtu et incapable de renoncer à ses idées, le sens de sa vie. Ce fut aussi un immense précurseur de la modernité littéraire, en particulier en devenant l’auteur, à son apogée mâture, de Jacques le fataliste, que Pierre Lepape résume brillamment comme :

 

« le roman de la toute-puissance de la fiction et conjointement celui de la démystification de cette puissance ».

 

Ce fils de coutelier, né à Langres au début du siècle décisif, est un petit-bourgeois. Il vit et incarne le temps de gloire de cette classe quand elle monte à l’assaut du ciel pour fracasser le despotisme. Il mettra très longtemps à émerger et à faire reconnaître, et surtout respecter, son génie, dans cette société d’ordre figé. C’est une lettre de cachet et la prison pendant un peu plus de cent jours, traumatisantes pour cet hyper sensible théâtral, qui le lanceront dans le monde. Encore une preuve de l’effet rebond de la répression.

 

Sa vie affective sera un peu coquine sans verser dans le libertinage en cours de son temps, il fera un mariage bourgeois sans contenu réel, vivra une histoire d’amour de plusieurs décennies, toute spirituelle, avec Sophie Volland, qui donne lieu à une correspondance (dont on ne connaît que le versant de Denis) partie intégrante de l’œuvre de l’homme de lettres inclassable, philosophe, romancier, dramaturge, critique d’art, théoricien et même technicien, musicologue et scientifique.

 

La liaison avec Sophie Volland reste bien mystérieuse dans ses attentes et ses fondations, et elle pose la question beaucoup plus large du rapport indémêlable d’un créateur, d’une imagination au désir et à la vie :

 

« Ces amants-là ne sont pas ordinaires. Ils s’aimeront toute leur vie ; Denis ne survivant que quatre mois à la mort de Sophie ; mais leur passion paraît sans cesse hésiter entre la réalité et la littérature, entre le désir et les mots. Elle est du désir immédiatement transformé en mots (…) Leur amour n’est-il que littérature ? Sophie n’est-elle, à la manière de la Laure de Pétrarque ou de la Cassandre de Ronsard (…) qu’un prétexte, un rôle de création (…) La théâtralité de Diderot n’est pas un artifice littéraire et il n’y a pas de contradiction à écrire que Denis était passionnément amoureux de Sophie et que la jeune femme est, pour lui, un formidable stimulateur littéraire (…) C’est à nous tous qu’il s’adresse, mais c’est pour sa Sophie qu’il écrit ».

 

J’aime les biographies car elles mettent le génie à hauteur d’Homme. Le génie nous apparaît familier. Nous voyons les petitesses des géants, leurs faiblesses, et ainsi ils nous sont proches, nous pouvons enfin les aimer, car ils sont réels. La biographie est un moyen de transmettre, à mon point de vue très porteur, car on ne s’identifie pas à des abstractions mais à des figures. Elles ne doivent pas être trop éthérées sinon elles sont inaccessibles et donc sans intérêt pour fournir du sens à sa propre vie.

 

Ici on est gâté quand on croise Rousseau, Voltaire, Diderot, d’Alembert, aussi grands que capables de mesquineries. Vivants.

 

Un des aspects, nombreux, passionnants de cette vie de Diderot, c’est ce moment de cristallisation où l’on passe du potentiel à la réalisation des œuvres. Diderot se met par exemple clairement en position de devoir gagner de l’argent pour s’obliger à exercer son talent et à le concentrer dans des productions. Une ruse comme une autre pour franchir des caps. Pas n’importe quel cap : aller là où l’on n’est pas allé avant !

 

Mais Denis ne pouvait être que politique, lui qui utilisera d’abord la méthode de la traduction très élargie… Pour exprimer ses convictions.

 

Le camp des « philosophes » dont il devient le capitaine, Voltaire – avec qui les relations seront toujours épistolaires et ambivalentes, les deux n’étant pas du même monde- en étant une figure tutélaire plus lointaine, profite des divisions de l’adversaire, et de ses contradictions, pour se faire entendre. Le camp catholique est divisé entre jansénistes et jésuites, et les philosophes jouent de cette rivalité pour que l’on ne censure pas leurs pamphlets. Ils savent aussi que la France a besoin de rayonner en Europe et qu’en ce temps la circulation des idées est indispensable à une grande Nation. Ils sont toujours sur la ligne de crête, mais leurs idées sèmeront.

 

La vie de Diderot est marquée par des amitiés fortes, souvent gâchées jusqu’à la brouille. Avec Rousseau, si proche, puis si violemment hostile, pour des querelles d’ego. Malgré leur désaccord, Diderot jugeant ridicule l’idée du bon sauvage, ils s’aimaient. Avec d’Alembert, le complice du gigantesque projet à rebondissements de l’Encyclopédie, avec lequel il ne rompra jamais vraiment mais dont il ne partageait pas la modération. Avec Grimm, ce frère, trop courtisan au final, avec le Baron d’Holbach , ce dernier étant à ses côtés sur la branche radicalement matérialiste des Lumières. Celle qui descendant de Spinoza, et conduisant à Nietzsche, lutte pour la liberté externe mais au nom de la nécessité interne :

 

« nous sommes ce qui convient (…) à la chaîne des évènements », écrit Diderot , stigmatisant « l’habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre ».

 

Ainsi, et nous touchons là un débat brûlant de notre époque, quand un premier ministre confond excuse et explication….

 

« Le malfaisant est un être qu’il faut détruire et non punir ; la bienfaisance est une bonne fortune et non une vertu ». L’idée de la causalité n’est pas la faiblesse à l’égard du nocif.

 

Un des faits les plus étonnants de la vie de Diderot est qu’il est assez lucide pour comprendre qu’il est trop tôt. Il ne peut pas être entendu tout de suite, ou bien il va souffrir en prison jusqu’à la fin de sa vie. Alors il cachera ses plus grandes œuvres, laissées à la postérité. Il n’en donnera que des signes dans un bulletin confidentiel destinés, via Grimm, à une petite liste, dont les dits « despotes éclairés ».

 

Parmi ces œuvres qui deviendront des trésors culturels posthumes : « le Neveu de Rameau » et « Jacques le fataliste », où tous les talents de Diderot confluent.

 

Le temps de Diderot fut néanmoins plus complexe qu’une mythologie révolutionnaire simpliste ne le laisserait croire. La bourgeoisie est la classe montante, et pas seulement la classe révolutionnaire (une différence avec le prolétariat, qui selon des marxistes contemporains, a été manquée par Marx). Elle domine déjà dans l’économie, et donc avant même la révolution, certains secteurs du pouvoir composent avec les idées nouvelles, dont l’Encyclopédie à laquelle Diderot consacre en travailleur forcené une partie importante de sa vie, entrecoupée d’épisodes de pauses, de censures, est un flambeau, œuvre qui reflète la pensée bourgeoise, notamment dans son aspect « utile », c’est-à-dire besogneux.

 

L’exemple type de l’ambivalence en ce temps pré révolutionnaire est le personnage de Malesherbes, qui chargé de la censure royale, protège les philosophes tout en les contenant. Un jeu difficile, évolutif, contingent. Diderot et les autres éclaireurs jouent ce jeu, essaient de pousser l’avantage, hésitent entre les affrontements au grand jour et l’entrisme dans les académies. Au début du siècle la situation ne se réduit pas à un bloc contre bloc, et l’espoir d’une réforme tiendra jusqu’à la veille de la révolution (Diderot, à la fin de sa vie, ne croit plus à quelque réforme possible), et même pendant la révolution.

 

Diderot sera reconnu de son vivant comme un génie, il aura sa statue à Langres, qu’il inaugurera lui-même. Mais comme souvent, il ne fut pas prophète en son pays, politiquement verrouillé (jusqu’à l’explosion politique la plus extraordinaire de l’Histoire), même si on y a fini par l’admirer et le respecter. Deux monarques ont voulu sa proximité. Frédéric de Prusse, que Diderot snoba, car trop martial à ses yeux, et surtout Catherine de Russie, dont il fut l’agent culturel longtemps, qu’il finit, après moult refus, par rejoindre en sa cour, où il échangeait très fréquemment avec elle. Il finit par partir, déçu du hiatus entre les affirmations de la souveraine et son inaction dans ce pays dont elle soulignait l’archaïsme avec fatalisme.

 

Car qui pouvait domestiquer celui qui osa écrire, dans le « supplément au voyage de Bougainville » ; au temps du monarque absolu qui emprisonnait d’un trait de plume :

 

« Demeurez à jamais convaincu que ce n’est pas pour vous, mais pour eux que ces sages législateurs vont ont pétri et maniéré. J’en appelle à toutes les institutions politiques, civiles et religieuses. Examinez- les profondément, et je me trompe fort ou vous y verrez l’espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu’une poignée de fripons se promettait de lui imposer. Méfiez-vous de celui qui veut mettre de l’ordre. Ordonner c’est toujours se rendre le maître des autres en les gênant » ?

 

Au paradis des philosophes de France, Diderot est sans doute assis auprès de Montaigne, le matérialiste. Et il y a évidemment La Boétie, l’ami libertaire. Sacré trio.

 

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2 septembre 2015 3 02 /09 /septembre /2015 19:15
Délicatesse au broyeur - " Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen", Stefan Zweig
Délicatesse au broyeur - " Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen", Stefan Zweig

« Le monde d’hier » constitue les mémoires de Stefan Zweig. On y sent le désespoir de Zweig, mais par pudeur – il évoque à peine en plus de cinq cents pages sa vie intime, ses femmes-, ou par optimisme de la volonté, souci de legs, auto conviction selon laquelle ce qui est vécu ne saurait être enlevé, et que toute expérience a ses vertus, il s’efforce de croire encore à une renaissance de cette Europe qu’il aime, dominée par Hitler quand il écrit.

 

Car Zweig est avant tout un européen et même un précurseur de la Terre Patrie, un héritier d’Erasme, qu’il considère comme son maître. Il se suicidera rapidement, après ces mémoires. Sa sensibilité extrême, qui affleure du livre, ne lui donnera pas le temps d’attendre les premières lueurs d’une victoire possible pour les alliés.

 

Le monde d’hier, pour lui, celui d’avant la première guerre mondiale d’abord, c’est un monde de sécurité, de stabilité, de relative conciliation, et d’optimisme dans le progrès. Il est avant tout attentif aux structures plutôt qu’à l’écume politicienne : la culture, la technique, les mœurs, le développement économique. C’est le point de vue d’un bourgeois démocrate. Car toutes les classes de la société n’ont pas vécu le 19eme tardif et la « belle époque » comme lui, et il l’oublie parfois, même s’il est vrai qu’une partie du peuple commence à se moyenniser pendant les périodes qu’il écrit. Cependant il prend en compte aussi le destin général, et il est certain que les deux guerres ont été une catastrophe pour toute l’humanité, excepté pour ces « marchands de canon » qu’il juge, tel un socialiste qu’il n’est pas, comme les premiers fautifs de la situation.

 

Les mémoires de Zweig sont l’exemple même de ce qu’est un style de grande hauteur, en ce qu’ils sont limpides. Zweig, c’est l’anti « faiseur ». Ecrire « bien », c’est d’abord être clair. C’est ce qu’illustre Zweig. Sa fluidité est sans pareil. Il y a du Valery chez ce proche de Valery. Cette limpidité d’un amoureux de musique n’est pas étrangère à l’immense succès qu’il connut de son temps et qui ne se dément pas aujourd’hui, s’agissant encore d’un des écrivains les plus lus du monde. Zweig livre des conseils précieux à qui veut écrire : aller à l’os. Quand on écrit mille pages, on doit en supprimer tout ce qui est possible et en tirer simplement l’indispensable, ce qui est de valeur. Autre conseil de ce citoyen du monde : passer par la traduction. Traduire lui a permis de s’interroger profondément sur sa propre langue, confrontée au miroir des langues étrangères. Comme un détour profitable.

 

Même si on peut avoir des réserves sur les visions parfois bourgeoises et illusoires de l’individu, on ne peut que le trouver magnifique, de par son attachement à la liberté, de par son absence de préjugés – notamment en matière sexuelle- ce qui fera de lui un grand ami de Freud, de par ce parti pris d’être du côté des gens, et de les comprendre dans leurs motifs.

 

C’est d’abord un homme libre. Ce fils de bourgeois juifs ne reniera jamais cet héritage, mais il fit partie de ces juifs laïcisés, totalement intégrés, « marranes » dirait Edgar Morin, qui avaient transformé le messianisme et l’amour du Livre en amour de la culture humaine.

 

Ce sentiment de la liberté explique son devenir. Tout jeune il ne supporte pas, avec quelques camarades, l’éducation autoritaire austro allemande. Il joue alors le jeu des diplômes, mais formellement. Sa formation véritable sera la culture. Il s’y plonge sans retenue, passionnément. Son témoignage sur la Vienne de son temps, toute absorbée par la culture, qui touche aussi bien le prince et le cocher, est très touchant.

 

Si la vie culturelle était un bonheur, et si Vienne était un nid à génies, on constate que certes, l’espace allemand et autrichien était hautement éduqué, et on s’étonne parfois que ces pays aussi éduqués aient pu céder à la démagogie fasciste. Mais cette éducation n’était pas neutre. Elle était rigide. Elle visait à fabriquer de la demande d’ordre. Demande d’ordre qui a été amplifiée par les lourdes erreurs politiciennes. Le traité de Versailles au premier chef.

 

Zweig , lecteur de Montaigne, est un sceptique. Quand il visite la Russie, juste après la mort de Lénine, il n’arrive pas à conclure sur ce qu’il voit. Il fut alors incapable d’être catégorique, alors que tous les intellectuels se positionnaient à leur retour. Il fut impressionné par l’espoir populaire mais conscient des limites de son voyage, et ne se sentit pas en capacité de trancher, tout en nous livrant le matériau de ses réflexions.

 

Ce jaloux de son indépendance, jusqu’à aimer la solitude dans les foules, détestait la politique. Un peu comme Orwell, à certains égards, il considérait que c’était avant tout un danger pesant sur la vie spontanée de la société. Pourtant il a été obligé de s’intéresser en permanence à la politique, parce qu’on ne pouvait échapper à ses conséquences, même s’il la voyait avant tout comme culture. Ce wilsonien universaliste se méfiait des mouvements politiques, de leur fonctionnement et de leurs tendances mortifères, même si on peut noter sa sympathie évidente pour une social-démocratie de type viennoise, au sens élargi, qui le rassure.

 

C’était un « libéral », au sens où les conservateurs américains les détestent. Si l’humanisme signifie quoi que ce soit, Zweig en est l’exemple le plus noble. Pour lui, la liberté la plus large, notamment à l’égard de l’Etat, est l’essentiel. Zweig ressemblait à un libertaire. Ce n’est que son appartenance indécrottable à la bourgeoisie, d’abord familiale, puis liée au succès de ses livres, qui fera de lui un libéral au sens politique plus qu’économique. Même si ici ou là sa méfiance envers l’Etat le conduit à une méfiance envers l’impôt, forme de l’emprise. Il n’a pas tort quand l’impôt sert à faire la guerre, ce qui fut surtout son rôle pendant la vie de Zweig. L’économie ne l’intéresse guère, même s’il livre une frappante et passionnante description des périodes d’hyper inflation en Allemagne et en Autriche. On reprend conscience de la folie de ces périodes. Dont le contrecoup sera violent.

 

Il y a des intuitions essentielles chez lui. Quand il évoque, longuement, la condition des exilés, les pages pourraient parler de nos jours actuels. Son plus grand regret est d’avoir vu le monde fermer ses frontières et les Etats prendre le contrôle sur les déplacements, bureaucratiser les mobilités, soumettre les individus à l’arbitraire. Cependant il est conscient de la nécessité des ancrages, de se sentir de quelque part, d’être citoyen porteur de droits, et donc membre d’une communauté légale, tout en étant, comme personne ne l’a été, un cosmopolite, vivant un peu partout : Paris, Londres, Suisse, Amérique du sud, Etats-Unis.

 

Zweig illustre bien ce que disait Arendt sur les apatrides et les réfugiés. Ils ne sont rien dans un monde où en réalité le droit de l’Homme est le droit du citoyen attaché à une Nation. On est homme que quand on est citoyen, porteur de droits. Et la vie qu’il aimait mener librement, de voyage dans le monde permanent, devient insupportable quand elle n’est plus que contrainte de fuite, sous la menace d’expiration de papiers. Cette expulsion de la condition d’homme libre lui sera fatale, beaucoup plus que l’éloignement de ses amis, la perte de ses livres, la coupure avec son public allemand après l’autodafé de ses livres.

 

Son livre manifeste une grande lucidité sur les courants culturels qui accompagnent l’évolution de la société vers l’ère des masses et du totalitarisme. Il saisit avec limpidité les convulsions de la société, les avancées et reculs de la liberté, les jeux de yo-yo entre les élans progressistes et les crispations réactionnaires, entre le jeunisme exacerbé et les refuges dans la conservation, qu’il observe aussi bien dans la culture que dans les mœurs. Il a été plein d’illusion sur le pouvoir des intellectuels, de leur unité à l’échelle européenne. Mais en même temps conscient de ses chimères, sachant qu’il devait agir là où il était, et avec ses dons.

 

Il fut courageux et intelligent pendant la première guerre mondiale, où il dut l’un des premiers intellectuels à refuser la guerre, à refuser la haine, à maintenir des liens avec les français, et à l’assumer avec sa plume, avec habileté. Cela lui vaudra l’isolement dans un premier temps. Zweig est honnête. Il a été lucide, souvent, avant les autres. Il fut conscient des dangers hitlériens assez vite. Mais il ne veut pas cacher ses « lâches soulagements » pour reprendre la fameuse phrase de Blum sur Munich. Il ne veut rien cacher de ses frayeurs. Humaines. Et s’il a été lucide, il sait qu’il le doit à sa condition : l’anschluss, la connaissance de ce qui se passait en Allemagne quand il était exilé à Londres. Zweig est avant tout un observateur de l’âme humaine, comme le montrent ses nouvelles, comme l’incroyable « le joueur d’échecs » ou « Amok », et ses biographies, comme celles de Fouché, de Marie Stuart, de Montaigne – je cite celle que j’ai lues-, axées sur une approche psychologique. Et il a opéré un effort d’auto analyse sans tricherie.

 

Ce grand travailleur, qui écrivait avec fluidité parce que son écriture était juchée sur un immense travail de préparation documentaire, est d’abord un être sensible. Un être pacifique et doux, un esthète. Et il plonge dans une époque, à l’orée de sa jeunesse, qui évolue vers la vulgarité, la brutalité, le grégaire. Tout ce qu’il déteste au plus haut point.

 

Le livre raconte son ascension, ne nous cache pas ses coquetteries, comme sa manie de la collection des autographes et surtout des manuscrits, ses petites satisfactions liées à sa gloire aussi. Mais ce n’est pas un être mesquin, jamais. Il assume ses rêves, rencontrer les plus grands de son temps, devenir leur ami, pour vivre intensément, ce qu’il réussira, avant de sombrer dans l’exil.

 

« Le monde d’hier » recèle de très nombreuses anecdotes où Zweig nous parle de l’esprit des peuples, avec un grand amour de la France en particulier. Il ne déconnectait pas son universalisme humaniste d’une conscience des particularités locales, qu’il voyait comme des feux multiples dans un sublime feu d’artifice humain, de soirée d’été doucereuse.

 

Le livre est précieux, aussi, pour ses galeries de portraits où l’auteur, psychologue et observateur surdoué, excelle. De Herzl, le fondateur du sionisme, qu’il connut très tôt et dont il fut proche, sans jamais rejoindre sa « politique ». En passant par Gorki, Emile Verhaeren, ou son grand ami Romain Rolland, Rainer Maria Rilke. Zweig savait admirer autrui. C’était une âme généreuse, qui ouvrait sa maison de Salzbourg à tous les artistes de passage, que depuis sa jeunesse il allait visiter partout, ce qui lui donna l’occasion, jeune, de voir Rodin absorbé par son travail sur une sculpture. Et les défauts des gens lui paraissaient comme des ornements bien pardonnables. Des faiblesses humaines compréhensibles mais secondaires, car il essayait toujours de tirer parti du meilleur versant des gens. Zweig était le contraire d’un narcissique, bien que consacré à son œuvre personnelle, et donc à l’introspection.

 

Quelle délicatesse que cet homme ! Quelle noblesse ! A bien le considérer, un tel homme ne pouvait pas supporter le simple spectacle extérieur du monde qu’il traversa.

 

Pour finir, je me permets de signaler à ceux qui voudraient s’imprégner des sentiments de Zweig sur cette époque qui court de la fin du 19eme à la seconde guerre mondiale, sans lire ces longs mémoires, que l’on peut regarder un film qui, sans évoquer du tout cette vie particulière, en exploite brillamment l’état d’esprit : « The Grand Budapest Hôtel » de Wes Anderson, en y injectant un esprit comique qui manque peut-être à l’auteur du « monde d’hier », au bout de sa vie broyée par l’Histoire. Le film est dédié à Stefan Zweig.

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1 août 2015 6 01 /08 /août /2015 20:23
L'absent trop lourd à porter - "Van Gogh ou l'enterrement dans les blés, Viviane Forrester
L'absent trop lourd à porter - "Van Gogh ou l'enterrement dans les blés, Viviane Forrester

Après avoir beaucoup aimé sa biographie de Virginia Woolf, je viens de lire celle que Viviane Forrester a consacrée à Vincent Van Gogh, "Van Gogh, ou l'enterrement dans les blés". C'est encore une belle biographie, mais à lire un auteur dans son ampleur on touche aussi à ses limites propres.

 

Ces biographies sont de la famille de celles de Zweig, elles sont psychologiques, et très influencées, plus que Zweig qui ami de Freud n'était pas plongé en analyse, par la psychanalyse. Sans que ce soit clairement dit, d'ailleurs, mais tout en découle dans l'approche de l'œuvre. Et à vrai dire, ce que semble regretter l'auteur dans ces textes, c'est l'absence de la psychanalyse pour venir au secours de ces génies. Woolf a croisé Freud, à peine. Van Gogh est venu avant. Mme Forrester semble accomplir pour eux le parcours qu'ils auraient pu accomplir sur le divan, en parvenant-qui sait- à vivre avec leurs fantômes. La généalogie familiale, les récurrences linguistiques, occupent ainsi une grande place dans ces livres. On est véritablement en analyse. On invite les génies en séance.

 

Le choix, brillant mais risqué, de Mme Forrester est de mettre le doigt sur un nœud central. Presque unique. C'est un parti-pris, et c'est le rôle d'un intellectuel que d'affirmer des parti-pris. Et de démontrer à travers les textes, les coïncidences frappantes qui ne peuvent pas en être vraiment, les jeux de langage, la valeur de l'interprétation qui est la sienne. Elle y parvient. Mais quelle part d'arbitraire y a t-il dans sa sélection des faits et des références, comme par exemple le contenu d'un roman hugolien lu et apprécié par Vincent ? Difficile d'y répondre, en tant que lecteur.

 

Ainsi toute la biographie de Woolf s'organisait autour du trauma de l'inceste latent. Celle de Van Gogh s'organise jusqu'à l'obsession autour du frère, Vincent, mort né un an jour pour jour avant lui. Pas une page sans référence à cet évènement inaugural. A cet avant la naissance qui enferme la vie dans une gangue fatale. Ce n'est pas parce que l'on nait après un enfant mort né qui porte son prénom que l'on devient un génie, mais le génie passe par ce sentier là.

 

La vie de Van Gogh est ainsi une tentative de vivre malgré cette mort là., une impossibilité d'enterrer ce frère ou de le faire revivre, ce qui est la même chose. C'est à dire une vie vécue en se jugeant comme un substitut, comme celui qui doit la vie à un mort, et qui vit en perpétuel manque de ce frère total, qu'il recherche à retrouver en Théo, son cadet, le marchand d'art si précieux aux impressionnistes. La relation entre Théo et Vincent est tout entière analysée comme danse macabre autour de ce Vincent là. Le premier. Et le fils de Théo.... Qui nait peu avant le suicide du peintre... S'appelle Vincent. Théo d'ailleurs ne résiste pas à la mort de son frère, et se suicide aussi. La sœur de ces deux là se suicide aussi. Dans cette famille protestante on se suicide beaucoup et on a tendance à donner le nom des disparus aux nouveaux nés.

 

Ce qui intéresse l'auteur, c'est manifestement le lien entre la folie et le génie. Et dans ces biographies, si la folie n'est pas garantie du génie, ce qui serait absurde, elle lui est tout de même liée. Il ne s'agit pas d'êtres qui peuvent être contenus dans l'ordre social, le débordent et en sont incompris. Là est leur folie puisqu'il n'y a de folie que dans la cité des hommes. Il n'y a pas de fou dans une île déserte. Même si Virginia a été reconnue et célèbre.

 

Il y a une amertume chez la biographe, qu'on comprend : ces êtres sont d'une certaine manière en mission, et la société les pousse aux extrémités qu'ils rejoignent pour produire leur œuvre. Van Gogh essaie de vivre une vie banale, qu'on lui refuse. Ses tentatives de vivre en couple sont des désastres, sa famille le rejette. Mais ce génie qu'on pousse à s'exprimer, parce qu'en définitive il ne peut s'exprimer que dans la marginalité, ne peut être reconnue que dans le dictionnaire. Même si Van Gogh aura le loisir de lire le premier article qui parlera de lui comme d'un immense peintre, juste avant de mourir, ce qui ne servira à rien, car cet article le renverra à sa folie d'artiste enfermé. Ainsi Rimbaud est il célébré par une société proprette qu'il terrifiait, comme Van Gogh terrifiait la population d'Arles qui a pétitionné pour l'envoyer à l'asile. La société crucifie les génies terribles pour ensuite pouvoir les célébrer.

 

Ce que l'auteur met en lumière c'est aussi le retard de la société dans laquelle vécut Vincent Van Gogh, à l'égard de la psychose. Car on ne saurait reprocher à une société de ne pas comprendre un art qu'elle n'est pas disposée à saisir, puisque justement ce sont des voyants qui l'allument, ils sont loin devant et c'est leur sort. Mais peut-être, démontre t-elle, un autre regard aurait pu sauver le génie du peintre, qui a réalisé son œuvre en à peine six ans, après avoir exclu de partout, après avoir tenté l'expérience d'évangéliste, avec une ferveur et un extrémisme qui terrifia autant que son comportement lorsqu'il vendait des tableaux, ou dans les rues d'Arles.

 

A travers Woolf et Van Gogh l'auteur aborde aussi des sociétés conservatrices. La fin de l'ère victorienne , le protestantisme hollandais. Elle y explore les dégâts de cette morale hypocrite, et de la culpabilité qui lui est centrale. C'était ne l'oublions pas, la première tâche de la psychanalyse que de dynamiter cette morale en montrant comment elle produisait de la souffrance. Forrester continue le combat.

 

Un regret toutefois. Viviane Forrester est une littéraire. Elle cherche donc dans les mots prononcés, dans la correspondance, comme elle a cherché dans les écrits de Woolf. Mais elle a beaucoup plus de mal, même si elle s'y essaie, à faire parler l'œuvre. Elle la fait parler à travers les titres des tableaux, à travers la signature, "Vincent"... Mais elle a plus de mal à laisser parler l'esthétique. A évoquer en quoi Van Gogh est un révolutionnaire, parmi les révolutionnaires. C'est une limite de son livre.

 

La biographie fait un sort à la légende d'un Van Gogh un peu dépassé par son génie. Il était très intelligent, cultivé, et c'était un vrai écrivain. Tout sauf un benêt génial. Elle fait aussi un sort à la caricature d'un frère qui l'aurait ignoré et abandonné. C'est une terrible relation que la leur. Celle d'une dépendance réciproque. Ils ont essayé autant que possible d'y donner du sens. Vincent a voulu considérer que Théo participait de sa production. Théo a cru en son frère, mais a voulu vivre sa vie, et n'y est pas parvenu non plus. Le mariage de Théo a été un déclencheur du désastre final.

 

Van Gogh a cherché à redonner vie à ce qui était mort pour qu'il vive. Il ne pouvait pas. Il a aussi sans cesse cherché son frère, la fusion impossible avec lui, mais aussi une société de frères qu'il n'a pu qu'approcher pour replonger dans les affres des crises. Ainsi de sa tentative de vivre et de travailler à Arles avec Gauguin.

 

Mais il reste qu'au sortir du livre on est rentré en intimité avec un grand peintre. Et que l'on ne saurait plus le résumer à quelque démence. La biographie est fille d'une empathie. C'est réussi.

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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 15:27
En eaux belles et troubles ("Virginia Woolf", Viviane Forrester - Biographie)
En eaux belles et troubles ("Virginia Woolf", Viviane Forrester - Biographie)

La regrettée Viviane Forrester nous a offert il y a de cela quelques années une magnifique biographie de Virginia Woolf. A vrai dire une des plus belles biographies que j’ai eu l’occasion de lire, moi qui en suis friand.

 

Influencée indéniablement par la psychanalyse, comme en témoigne son champ lexical (Woolf découvrira tardivement Freud, le rencontrera une fois, et sera son éditrice anglaise), cette biographie est avant tout analytique. Elle ne s’organise pas chronologiquement, mais plutôt comme un tableau essayant de comprendre qui était ce génie qui « sentait le poids de chaque mot sur ses doigts », tout en percevant terriblement les limites du langage, comme ce Wittgenstein qu’elle croisa lui aussi subrepticement, parmi ses amis de Cambridge mais avec qui il n’y eut pas de vraie rencontre, de manière étonnante. Virginia ne rencontrera pas Proust non plus, qu’elle admirait terriblement. Qu’elle jalousait, même, comprenant les affinités entre les deux œuvres. Elle refusa aussi de publier Joyce. La vie de Mme Woolf est aussi celle de rencontres magiques laissées de côté.

 

Mme Forrester se fait fort de produire un nouveau visage de l’écrivain. Qui fut selon elle enfermée dans une légende tragique tissée habilement par son mari, Léonard, juif complexé en temps d’antisémitisme virulent, comme heureux de voir sa femme elle aussi subir une avanie, celle de la maladie mentale.

 

La légende monumentale de la folie décontextualisée poursuit Virginia. Or, ce flirt avec la folie, incontestable, n’est pas à détacher des interactions avec l’entourage. Et peut-être, Virginia aurait-elle pu échapper à son sort tragique , non seulement si le sort ne s’était pas acharné sur elle, mais aussi si d’autres relations intimes avaient surgi dans sa vie. Le génie de Virginia, accolé à sa folie, par ses proches et en particulier son mari, n’a pas été accueilli comme il se doit. Il a été célébré, récompensé, admiré. Mais dans sa vie, on ne sut faire place à ce génie, on le comprima dans l’identité de camisole.

 

Mme Woolf a raconté une part de sa vie familiale, au sein d’une famille recomposée, complexe, de la haute bourgeoisie, dans « la promenade au phare » (voir chronique précédente dans ce blog). Elle est née dans une famille nombreuse, à l’histoire désossée, incroyante, dans l’Angleterre victorienne. Sa vie, dès la pré adolescence, est marquée par une série incroyablement malchanceuse de deuils insupportables, de morts brutales ou au contraire agonisantes qui déclenchent des crises de dépression violentes avec dimension hallucinatoire. Elle perd sa mère, son père, sa grande sœur Stella, plus tard un frère. Plus tard tant d’amis proches. Elle s’enfouit dans la lecture forcenée. Très vite son génie est perceptible.

 

La biographie met le doigt sur deux continents intimes oubliés par la légende : la réalité de son mari, qui n’est pas seulement celui qui l’a protégée certes, lui a tout de même permis de produire une œuvre inédite, mais aussi un homme qui lui imposera sa propre dépression et sa propre horreur de la chair, ce qui ressort d’une correspondance de jeunesse que la biographe a pris soin d’explorer. C’est dans son œuvre, par le style, que Virginia devra sublimer sa sensualité exacerbée, et par des expériences d’amour féminin. La seconde « révélation », ce sont les affres de la vie familiale après la mort de sa mère Julia, ce phare de la « promenade au phare » (miss Ramsay). Le père, Leslie Stephen, instaurera un quotidien mêlant climat incestueux latent (relayé par un demi-frère), et ambiance de mausolée. Virginia ne s’en remettra pas, même si son père restera à jamais sa figure obsédante, ambivalente, terrible parce que justement ambivalente.

 

De toute cette période dans le mausolée familial où le père recherche une compensation de la disparition de sa femme, Virginia Woolf ne se relèvera pas vraiment. Quant au mari Léonard, il est tout aussi ambivalent, à la fois complice et sans lequel V Stephen ne serait peut-être pas devenue V Woolf, mais aussi corset insupportable. Ce Léonard, qui permettra à Virginia beaucoup, en la laissant vivre ses passions intimes auprès de (peu de) femmes, en cofondant la maison d’éditions majeure de la Hogart Press, en appuyant son œuvre de créatrice fragile, tout en la détruisant en la cantonnant dans son identité de folle.

 

La biographie a de quoi nous convaincre de l’impossibilité de figer ce qu’est un individu, de régler son compte une fois pour toutes. Et ce morcellement-là, cette tentation de penser que l’unité du moi est fictionnelle, se ressent à la lecture de Virginia. Ce n’est pas fortuit. Woolf a su très tôt qu’elle allait « réformer le roman », elle l’a fait, avec ce flux de pensée qui est sa marque, et qui va chercher à la racine du langage, au point où le mot sort de l’émotion. Cette pensée quasi inconsciente qui flotte en nous, comme des vagues, justement. Et si nous n’étions que flux ? C’est ce que Spinoza notamment dit, en philosophe, finalement.

 

Il y a « le groupe de Bloomsbury » évidemment, qui ne fut pas un groupe, mais encore une chose réelle mais sans contours tout en étant impossible à intégrer pour certains. Un courant, de l’eau encore et encore, l’élément obsessionnel de la vie et la mort. L’eau de la naissance et du suicide. L’eau stylistique. L’eau des « vagues » qui emplissent les romans.

 

Quel étonnant monde que ce cercle de Bloomsbury, informel et si solide pourtant, dont V Woolf était une des étoiles. Les sœurs Woolf s’installent dans ce quartier mal considéré par leur milieu après la mort du père, avec leurs maris respectifs, et se met en place une sorte de réseau unique en son genre, composé d’intellectuels et d’artistes évoluant autour de Cambridge (Woolf n’y sera pas allée, les femmes étudiaient à la maison), pas forcément de premier plan (les deux grands génies qui en sortiront sont Virginia et Keynes) adonnés à la discussion et au jeu, et à une pratique effrénée de la correspondance épistolaire. Il y a dans ce cercle de la répétition des schémas anciens de la famille recomposée de l’enfance. Une contrainte de répétition qui a par nature un double effet : permettre de vivre après des traumas tout en les refaisant vivre. Un point que la biographe ne souligne pas tellement, finalement.

 

Un réseau anticonformiste bourgeois , qui vit la politique d’abord par la pensée et la culture, même si certains (dont Léonard Woolf), s’ « engagent » , qui ne théorise pas forcément cet anti conformisme, qui maintient les formes de la convenance tout en vivant dans la transgression permanente, et avant tout le souci de l’amour, le mot de « souci » étant ici polysémique. A peu près tout le monde vit de poly amour, de bisexualité qui ne se qualifie pas comme telle mais se vit.

 

On vit d’abord et si les principes doivent être transgressés ils le sont, tant pis pour eux. Personne ne théorise une quelconque voie du bonheur et personne ne clame qu’il est heureux, s’il l’est, ce qui ne semble pas si évident, mais pas forcément lié à ce mode de vie, plus pragmatique que pensé. Bloomsbury n’est pas une utopie. Mais un état de fait. Une manière de dépasser ce qui serait logiquement attendu. Une volonté de s’accommoder pour conserver l’essentiel. L’élégance anglaise y contribue peut-être, Forrester ne s’y penche pas.

 

Peut-être est-ce pour cela, parce qu’il n’y avait nul projet, que la vie a mis très longtemps à le défaire ce cercle sans diamètre clair, justement ? Les souffrances et les jalousies sont omniprésentes mais on ne se quitte jamais, on est infidèlement fidèles les uns aux autres, malgré tout. Les amants sont très proches des maris. L’inceste rôde aussi.

 

V Woolf écrira un livre féministe, « trois guinées », s’affirmera socialiste et antifasciste. Mais, mariée à un juif, elle ne se départira pas dans l’intimité d’un antisémitisme instinctif, de classe. Des contradictions et des paradoxes, il y en a partout chez ces gens. Mais ils semblent assez grands, tous, pour y préférer leurs liens, malgré tout. Virginia blessera énormément Vanessa en vivant un amour platonique avec son mari, Clive Bell. Blessure jamais refermée mais qui jamais ne séparera les sœurs. Vanessa elle-même vivra un grand amour, connu, avec Roger Fry et sera on ne peut plus proche d’un homosexuel , Duncan Grant, ex amant de Keynes, homosexuel marié. Tout le monde a aimé tout le monde dans un ballet absolument détonnant, mais où l’on conserve une légèreté malgré tout, bien qu’on souffre. Il n’est pas vrai que l’on ne souffre pas chez ces anticonformistes, mais on accepte, plutôt, l’irréductibilité de l’autre. Pourquoi Bloomsbury ? Viviane Forrester l’explique pour les sœurs woolf, qui en ont tellement vu que la liberté leur parait le seul viatique, articulée à la stabilité. Mais elle ne parle pas du choc de la première guerre. Bloomsbury est un écho, dans un genre anglais, des réactions plus furieuses du dadaïsme et du surréalisme sans doute. On ne croit plus à la morale sociale, on sait qu’elle ment et cela change tout.

 

Et vient un doute au lecteur : et si Bloomsbury était surtout ce que l’on s’efforce de cacher ? Un groupe témoin d’un réel que nous ne voulons pas voir affleurer mais qui s’est relativement exprimé à l’air libre à Bloomsbury, avec une sagesse toute particulière. Celle des liens qui perdurent.

 

Malheureusement la seconde guerre distendra ces liens, en obligeant à la dispersion qui s’ajoutent aux décès. Et Virginia sombrera, jusqu’à plonger dans cette eau boueuse, qui est celle d’un passé qui ne passe pas, mais aussi celle d’un monde qu’elle essaie, en bon génie, de tenir entre ses mots, sachant que c’est impossible. Elle laisse une œuvre. De génie. Pas de folie.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Biographie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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