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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 09:31
Qui a vu le grand méchant loup desséché ?  - Dans le jardin de l'ogre - Leïla Slimani

Avant d'être consacrée par le Goncourt, pour un livre que je n'ai pas lu, Leïla Slimani avait écrit un premier roman, "Le Jardin de l'ogre". Un roman "choc", "sans tabou" si apprécié des éditeurs et des colonnes des journaux féminins. L'histoire d'une femme marquée par l'addiction sexuelle, en tout cas ce qu'on appelle comme ça. 

 

Si le projet est de susciter le malaise, c'est gagné. Je suis sorti plutôt mal à l'aise de cette lecture, parce qu'elle décrit des gens malheureux, et que rien ne met ce malheur en perspective, en plus. Voila la cause de mon malaise. Je n'aime pas le malheur insensé, au sens littéral du terme.

 

Mais je n'y ai guère trouvé de quoi m'enrichir. Je n'y ai pas rencontré quoi que ce soit de bien convaincant en dehors de ce vague sentiment de déréliction. Je n'y ai pas frémi devant les descriptions sexuelles. Franchement il faudrait un peu être bégueule. On en a vu d'autres. Je ne parle pas d'intimité, mais de vie de spectateur ou de lecteur, je précise.

 

Je pose même la question : sous des dehors audacieux, le fait de parler de la sexualité féminine, d'en parler à travers un regard de femme, de femme issue de l'immigration maghrébine (je déteste écrire cela, car je ne supporte pas les assignations que Mme Slimani a raison de détester, mais je crains que justement ça se soit posé dans les relations à l'éditeur, avec les journalistes, etc..., dans une logique marketing), ce livre peut aussi être reçu, paradoxalement, comme une oeuvre foncièrement nihiliste, rétrograde.

 

Car enfin, qu'est ce qui se dit d'autre que la perdition liée, arbitrairement, à la sexualité débridée ? La sexualité ici est vécue comme une addiction, et non une passion. La différence entre les deux ? Et bien on n'est pas passionné de valium par exemple. La dépendance n'est pas nécessairement plaisir. Et la passion ne s'accompagne pas forcément de destruction. Jusqu'ici personne ne contredira.

 

La sagesse apparaît en filigrane dans la contenance. La normalité dans une forme de sexualité couplée avec l'amour et le couple. Est-ce si évident ?

 

Je ne prétends pas que la sexualité ne puisse pas être une addiction. Sans doute elle peut venir compromettre, comme chez l'Adèle du roman, tout autre projet, en devenant l'unique préoccupation véritable du sujet. Si on s'en réfère à George Canguilhem, est malade celui qui se sent malade. Adèle se sent malade. Enfin, c'est d'abord son mari, Docteur d'ailleurs, qui la qualifie de "malade", notons. Mais elle ne le conteste pas, et l'auteure ne lui permet pas de le contester. Sa maladie l'empêche tout à la fois de vivre sa vie de famille que de vivre sa profession de journaliste. Quand Monsieur découvre tout et qu'il se met en colère, Adèle redevient une petite chose fragile et obéit. Voila tout. C'est possible, c'est crédible, mais cela mérite t-il un roman ?

 

J'ai eu envie de dire à l'auteure que le sujet peut aussi s'interroger sur comment vivre ce besoin dévorant autrement. Et Mme Slimani en compromet la possibilité. Le roman manque singulièrement de dialectique, de déstabilisation.

 

On peut, et je ne sais pas quel est le projet conscient de Mme Slimani, recevoir ce livre comme un sermon. Un sermon habile, même s'il montre et dit. Crûment. Je n'ai jamais considéré la crudité comme un argument littéraire.

Mais peut-on encore proférer d'autres types de sermons, à notre époque?

 

A aucun moment le livre n'ouvre la porte à une autre possibilité, à une nouvelle synthèse. Adèle l'obsédée est malade, elle souffre, elle fait souffrir autour d'elle. Certes, son entourage n'est pas très rigolo. La maladie d'Adèle ce n'est pas simplement la traduction de sa dépendance, non, à un homme qui la domine financièrement. C'est aussi cette dépendance qu'Adèle aurait pu briser.

 

Le roman assène que le souci évident c'est la lubricité, qui en outre conduit nécessairement au mensonge. L'auteure ne le pose pas comme une thèse, mais enfin c'est ce qui sous tend le récit. La crudité ramène à une certaine saleté. Le sexe est sale ici. Indéniablement. Il est sale parce qu'il ne s'accompagne pas d'amour. Une femme qui a des relations en dehors de l'amour, se compromet gravement. Voila ce que semble nous dire, quoi qu'on en dise, Mme Slimani. Je ne souscris pas.

 

Une certaine forme de féminisme a glissé dans la critique des excès de la libération sexuelle, en l'assimilant à une aliénation nouvelle, une forme nouvelle de la domination masculine, prédatrice. Par cette critique, on en revient à la nécessité de l'amour pour vivre une sexualité épanouie et finalement, éthique. Tout cela est bienveillant, mais tout aussi prescriptif que les injonctions anciennes. 

 

Il n'y a pas grand chose d'original à nous dire qu'être esclave de ses désirs c'est être esclave. On le sait, je crois, depuis l'Antiquité, et c'est incontestable. 

 

Ce propos est servi par une écriture blanche, documentaire donc, telle que la définissait Roland Barthes. Plutôt propre, d'ailleurs. L'écriture blanche fait merveille quand elle sert un projet métaphysique, comme chez Camus, ou une méta littérature, quand sa platitude apparente met en relief un fond philosophique qui a besoin de cette forme là. Mais ici, que sert-elle ? Sinon qu'elle est congruente avec la tristesse des personnages. 

 

Mais la vie est-elle possible sans désir ? Une vie pleine réclame t-elle des désirs brûlants ? Les personnages auraient pu ouvrir ces questions. Le stoïcisme est-il tenable si l'hédonisme et le mensonge ne le sont pas ? Nous ne verrons pas les personnages se coltiner ces questions. La boucle se referme très vite.

 

Mme Slimani choisit l'écriture blanche plutôt que le psychologisme classique. Mais les bons écrivains neutres et autres minimalistes parviennent à laisser s'imprimer des psychologies à partir de l'action. Ici ce n'est pas le cas. Cette Adèle nous reste étrangère. Sa furie sexuelle nous reste opaque, sinon dans ses manifestations décrites spectaculairement. A la place du sexe, on aurait pu avoir l'alcool, le jeu, ou un produit stupéfiant, la seringue, mais on a le sexe, voila tout.

 

Qu'il il y a t-il de spécifique dans cette addiction là ? On ne l'effleure pas. Certes, on comprend que le monde est triste, que l'on s'y ennuie. Que l'addiction permet une réalité augmentée. Et que cette réalité augmentée vient justement vider d'intérêt tout l'arrière plan déjà insuffisamment excitant pour tenir éveillée la pulsion de vie dont la flamme s'épuise. Mais pourquoi le sexe ? Pourquoi, d'ailleurs, le sexe allié à une posture de soumission violente ? La lubricité féminine n'est pas nécessairement concrétisée par la soumission. Ici aussi nous avons affaire à un cliché douteux sur ces femmes qui dérapent par rapport à la norme sexuelle. On est dans le Jardin de l'ogre. Pourquoi n'est-on pas dans le jardin de la gourgandine ?

 

En lisant Mme Slimani, qui sait dans ce premier roman construire un récit, dispose d'un talent d'écriture de premier plan, certes, j'ai pensé, en contrepoint, au fameux récit dit autofictif de Catherine M(illet), à sa densité, à ce personnage complexe qui s'y déploie.  Je me suis souvenu de ce qui était un grand livre.

 

Disant tout cela, je ne peux pas vraiment dire que "je n'ai pas aimé" ce Jardin de l'ogre. Puisque je suis arrivé au bout, qu'il m'a donné à penser, et qu'il m'a même agacé. C'est partie intégrante d'une vraie vie de lecteur.

 

 

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6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 00:50
Joli Gothique sécularisé - " Notre château", Emmanuel Regniez

Le roman gothique est toujours vivant. On l'a vu avec le mainstream "l'ombre du vent' de Zafon, qui ne manque pas sur une plage ou une rame de T.E.R, et que je n'ai pas beaucoup aimé car trop fabriqué. On le redécouvre avec un petit roman français récent que j'ai apprécié, " Notre château" d'Emmanuel Regniez. Le souci avec le gothique pour le chroniqueur c'est de ne pas dévoiler ce qui inquiète et rend la lecture haletante.

 

Qu'est ce que le gothique au fait ? Qu'est-ce qui le différencie du surnaturel ou du fantastique avec lesquels il cousine incestueusement ? C'est difficile à dire et je ne vais pas tricher en wikipédiant, je vais vous dire ce que ce me semble.

 

Il me semble que lorsqu'on est face à une question pas évidente (lecteur étudiant ou lycéen prends-en de la graine), il faut partir de l'illustration la plus flamboyante,  notez le jeu de mot. Pour le gothique : l'architecture. Des cathédrales et de Viollet le Duc. Elles étaient destinées à épater par l'inquiétude. La gargouille, officiellement destinée à chasser les démons de la demeure de Dieu, mais dont la fonction latente est je pense de tenir en respect le croyant, me semble la figure la plus parlante du gothique. Mais on trouvera aussi dans la croisée d'ogives un jeu d'ombres qui laisse penser qu'il y a un mystère. Et un mystère émergeant du sombre du transept que l'on subodore derrière soi en marchant dans la nef, qui donne le tracsin.

 

Le morbide est évidemment un ingrédient obligatoire de la recette gothique. Rien n'oblige le littérateur gothique a répondre au mystère par un appel au surnaturel, au diabolique. Mais en tout cas, il aura créé un effet de suspense suffisamment prenant pour déstabiliser le rationnel en nous. Le surnaturel peut parfaitement être un masque. La fausse figure d'une gargouille. Ou pas. 

 

En tout cas le gothique joue de la frontière entre le réel et le surnaturel. Il appuie sur cette tension. Tout comme une cathédrale, édifice bien réel, au milieu de la vie urbaine, du quotidien. Sa figure favorite est donc le spectre, ou le fantôme. Dont on ne sait pas grand chose. Le fantastique préfèrera le plus explicite zombie.

 

La littérature gothique est souvent ouvragée (j'emprunte l'expression heureuse à la personne à côté de moi quand j'écris, moi je ne trouvais que chamarrée), comme l'architecture. Mais pas toujours, comme le montre ce premier roman de talent d'Emmanuel Regniez, qui s'y connaît puisqu'il a publié, rien de moins, un ABC du gothique nous dit-on, à la fin d'un livre superbement publié par les éditions "Le tripode", que je ne connaissais pas, et que je salue chaleureusement pour leur talent s'ils croisent cet article. Il me semble qu'un monument du gothique littéraire peut être trouvé dans les premiers chapitres du "capitaine fracasse" de Théophile Gautier, qui n'est pas précisément un roman gothique pris dans son ensemble.

 

Nous avons ici, dans un roman dans la filiation évidente du fameux "Le tour d'écrou" d'Henry James, qui aura terrifié beaucoup d'entre nous, et sans doute bien inspiré Alejandro Amenabar quand il tourna "Les autres" avec Nicole Kidman,  une écriture plutôt minimaliste. Mais enfiévrée, précise comme une lame de couteau qui avance vers l'inéluctable, et fondée sur une répétition qui évoque, et ce n'est pas fortuit, le délire psychotique.

 

La situation est on ne peut moins baroque. Nous sommes dans une belle demeure isolée, en ville. Un frère et une soeur y vivent cloîtrés depuis vingt ans, depuis la mort de leurs parents. Ils s'isolent dans les livres et ne voient personne. De temps en temps l'un d'entre eux sort, chercher un livre, ou travailler dans le jardin. Une vie monacale et silencieuse. Tout de suite, le caractère pathologique de la relation saute aux yeux, mais cela n'empêche pas l'auteur de nous mener par le bout du nez et de nous faire lire frénétiquement son livre, court mais intense, et puissamment inquiétant.

 

L'intelligence d'Emmanuel Regniez est de savoir que l'on ne peut pas être gothique comme on le fut autrefois. Et en particulier depuis la psychanalyse.  Il va donc écrire un roman authentiquement gothique, mais dont l'issue, que je ne peux évoquer, sera sécularisée.

 

Comme si l'auteur avait médité les textes de Michel de Certeaux sur les diables de Loudun, il sait qu'un diable n'est peut-être qu'un fantasme, qu'un château n'est peut être qu'une psychose. Qui lira saura.

 

Par ailleurs, il sait, à certains moments, instiller le sentiment du désenchantement contemporain qui contraste avec l'ambiance gothique. Avec le rôle des bus, prosaïques, dans l'intrigue. Ou en rappelant que les rêves chevaleresques d'un enfant finissent dans le coffre d'une voiture à la sortie des courses sur le parking. Ainsi parvient-il à ne pas égarer son roman dans l'anachronisme, tout en étant fidèle à sa passion littéraire pour un genre. Ce n'était pas facile, et il l'a réussi en utilisant tous les codes de cette littérature là. De cette culture là.

 

Je me suis donné d'une traite une belle et saine angoisse, que je vous recommande. Car angoisser avec plaisir est peut-être le meilleur des entraînements face aux angoisses subies.

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25 novembre 2016 5 25 /11 /novembre /2016 08:30
de la chronique d’un premier roman – « Les dégénérés », Lucien Blard

Quelqu’un qui écrit un avis sur  un livre n’a pas à se préoccuper  essentiellement de savoir  s’il serait « capable de faire aussi bien ». Même s’il écrit aussi par ailleurs. Il écrit en tant que lecteur. Un livre est écrit pour  être lu et finalement le lecteur  a toujours le dernier  mot. C’est pourquoi un écrivain doit se préparer  à être jugé.

Mais cela n’empêche pas le chroniqueur  ou le critique, que sais-je, de penser  à ce qu’il accomplit. Il n’est pas tenu de se comporter  en consommateur . Il peut apprécier  un texte dans la dynamique d’une oeuvre. Un premier roman est un premier roman et il faut bien commencer .  On ne jugeait pas Michel Platini à Nancy comme à la Juventus.

Le livre dont je vais parler  ici est un premier roman. Je me lance dans une introduction un peu inhabituelle car  il se trouve que le chemin qui m’y a mené est inhabituel. Je connais de très loin l’auteur , qui est un « ami » sur un  réseau social. Spirituel et   rigolo. Et mon affection lui est quelque peu acquise d’avance au regard d’un caillou dans la chaussure que nous partageons. Après tout l’amitié quotidienne sur les réseaux rapproche t-elle peut-être plus qu’elle ne semble. Ou pas.

J’ai vu qu’il publiait un   roman. « Les dégénérés « , de Lucien Blard. Je lui ai proposé de le lire et de dire mon avis ici et là.

Je n’aurais pas eu une chance sur dix mille de lire son  roman, noyé dans la profusion des parutions, et la galaxie vertigineuse du patrimoine littéraire. Je ne suis pas certain que le sujet m’aurait d’ailleurs attiré au  regard de mes aspirations, si j’avais lu un papier , même positif, sur  » les dégénérés« , ou si je l’avais croisé sur un étal, avec sa couverture évocatrice d’ un texte houellebecquien. Ce n’est pas le cas d’ailleurs. Nous n’avons fort heureusement pas droit à du Sous Michel.

En tous les cas, j’ai lu, parce que Lucien B. a été édité.

-J’en profite pour dire, parce que je  reçois sur mon mail de blogueur  des propositions de texte à faire connaître, comme tous les blogs de cet acabit, que je ne lis pas les auto éditions. Il y a déjà des myriades de livres publiés. Je crois au filtre d’un lecteur . Il ne suffit pas, je suis désolé, de dire « je vaux d’être lu » pour  solliciter  avec succès un temps volé dédié à la lecture, activité anormale en ce monde. Quelqu’un a dit , je ne sais plus qui, que Kafka ne serait pas édité aujourd’hui au  regard des conditions de l’édition contemporaine. Je n’en sais rien. Peut-être, oui, le génie sommeille t-il. Mais il n’empêche que je m’en remets, face à l’immensité, au signal des vigies que sont les éditeurs, en sachant qu’ils ne sont pas toujours épatants non plus.-

Evidemment,  le   respect du à Lucien Blard, et à tout auteur , implique que l’on dise ce qu’on pense. Sans concession, mais avec la lucidité évoquée plus haut. Je m’y astreindrai, en tant que lecteur . Je ne sais pas si je pourrais faire « mieux » que lui. En tout cas je ne l’ai pas fait. J’ai publié des articles, un essai dans le domaine social, mais pas un roman. Mais ce n’est pas la question posée. La question est posée au lecteur que je suis.

Si j’étais éditeur  – un   rêve qui n’est pas à ma portée – je me demanderai : « est-ce un écrivain qui a déposé cela ? ». Et d’emblée je réponds oui. Lucien Brard n’a pas été édité par  mégarde. C’est un écrivain.

Pourquoi ?

Parce que je n’ai pas lâché le livre, et pas seulement par  respect mais aussi envie d’aller  au bout de ce voyage. L’auteur  parvient à percer  cette mystérieuse gangue qui sépare un texte de son  récepteur. Percée qui donne envie de continuer  et de croire à la fiction qui est proposée. Voilà une première  raison de confirmer arbitrairement Lucien Blard comme écrivain. J’imagine que c’est déjà beaucoup, connaissant son tempérament, un peu…

Et puis surtout le  roman émeut malgré son orientation drolatique, qui n’est que le remède de l’angoisse du narrateur. ll conte les malheurs d’un enfant obèse, angoissé, mal dans sa peau à notre époque. Malheureux dans sa famille bourgeoise. Du. point de vue narratif de l’enfant en question. Et on partage cette douleur.

Ces deux éléments clarifiés, on peut dire qu’il s’agit d’un premier  roman honorable, d’un écrivain en devenir . Qui a beaucoup donné, il me l’a dit, mais on le sent tout de suite, à ce  roman. Le lecteur  n’est pas non plus tenu d’ignorer  le courage qu’il y a à écrire.  Même si ce courage ne suffit pas à faire aimer  une lecture.

ll me semble cependant que « les dégénérés  » a les défauts qu’on peut s’attendre à trouver  dans un premier roman. Mais on doit lire toutes sortes de textes. La consommation du « best » désigné ne sied pas de mon point de vue à une aventure passionnante de lecteur . Parce que l’esthétique a indéniablement une dimension comparative. Et Lucien Blard lui-même aura plaisir  à se voir  s’extraire des limites de son premier  opus, quand il grandira comme écrivain.

De quels défauts s’agit-il ?

L’influence, d’abord. Céline, Audiard. L’argot. L’auteur  laisse trop transparaitre sa passion pour  ces  registres de langage qu’il a aimés dans « le voyage…  » ou « Mort à crédit », qu’il a savourés dans les interprétations de Blier , Ventura ou Gabin. Seulement, ce fantasme là est plaqué. Sociologiquement plaqué. Les gens dont il s’agit ne parlent pas de la sorte à mon sens.

L’auteur  est donc moins convaincant dans les dialogues et monologues nombreux que lorsqu’il laisse le narrateur  s’adresser  plus simplement à nous, avec un talent descriptif certain, qui est le meilleur de  son écriture, avec mention spéciale pour  les évocations urbaines. Le fantasme littéraire l’a emporté sur  un certain  réalisme. C’est dommage, mais ce qui tient tout de même le livre c’est que Lucien Blard manie bien ces  registres argotiques, qu’il y loge d’innombrables trouvailles.  Mais enfin… Lucien, c’était moins une ! La dissociation menace entre le  registre et le fond de l’affaire.

Le  registre est tellement insistant, commun aux personnages, qu’il est travaillé durement et que ce travail se voit un peu trop. Un défaut classique des premiers  temps. L’idéal pour  un livre c’est de laisser  oublier  son style. Car  qu’on le veuille ou non le style est un moyen de toucher  une âme. Lucien Blard ne parvient pas encore à ce stade, car sans doute il veut être littéraire, comme en atteste sa radicalité en matière de juste conjugaison. Littéraire dans une veine spécifique, célinienne. Mais littéraire tout de même. La fabrication est donc par  trop visible.

Il y avait du risque à écrire avec si peu d’argument de départ. Un enfant malheureux dans une famille bourgeoise, objectivement, il y a plus spectaculaire. Et cependant le roman tient debout. J’y ai décelé aussi une densité sur  fond  rare qui me suggère l’hypothèse d’une influence possible de Malcom Lowry et son  » Au dessous du volcan« .

Le roman touche. C’est bien l’essentiel. Il touche, par  la description fort réussie de l’angoisse omniprésente d’un enfant en proie à la vulgarité d’une famille à la fois envahissante et absente, préoccupée par  toutes sortes de billevesées sociales, mais inapte à l’amour. Or on ne demande que ça, de l’amour . Le propos dépasse le milieu sociologique des parvenus ou des fins de  race. C’est la déception d’un enfant parmi les adultes qui se laisse voir . Et cela, c’est touchant. Malgré bien des égarements graveleux, céliniens aussi, qui personnellement me laissent froid, j’ai partagé le sentiment de perdition d’un petit pré ado mal foutu. Et j’en salue Lucien Blard.

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11 août 2016 4 11 /08 /août /2016 19:27
Quand la meute vous rattrape - "Le pressentiment', Emmanuel Bove

En lisant "Le pressentiment", d'Emmanuel Bove, j'ai songé à Oblomov de Goncharov mais surtout à un cousinage de premier degré avec Irène Nemirovski et sa littérature moraliste, impitoyable, crépusculaire, et  laissant filtrer en même temps un amour déçu, une chimère, à l'égard de l'humain, toujours sauvé par un personnage.

 

Les misanthropes sont à l'humanité ce que les athées sont à l'absolu : des amoureux éconduits. Les écrivains misanthropes écrivent pour être lus.

 

Il y a bien eu, avec ces deux auteurs français, dont je ne sais les éventuels liens, ma lecture de la biographe d'I.N datant un peu, une littérature que je qualifierais de "staviskyenne" au sens où la saumâtre affaire Stavisky semble symboliser une époque.

Dans les années 30, ils ont exprimé un dégoût de la déliquescence morale dans la société et en particulier de l'attrait pour l'argent, capable d'effacer toute trace d'humanité, de laminer les familles. Un mouvement qui se retrouve au cinéma, avec "la règle du jeu" de Jean Renoir. Ces moralistes cependant ne sont pas communistes, leur pessimisme foncier l'interdit. Bove et Nemirovski expriment un réalisme cru à l'égard des moeurs de leur temps. Si la bourgeoisie est visée, sa décadence n'épargne pas les couches sociales les plus subordonnées. C'est un peu comme s'ils avaient lu Norbert Elias qui écrira après sur la dynamique des moeurs. Le poisson pourrit par la tête. La défaillance des "élites" n'est qu'un aspect de la défaillance qui s'étend à toute la société. Mais l'épicentre en est l'amour de l'argent mais aussi de la distinction sociale - comme dans "Le bal" de Nemirovski', même si l'on va voir que malheureusement il ne suffit pas d'éteindre ce désir là pour venir à bout des pulsions d'agression.

 

Je vais tenter une hypothèse matérialiste : après la crise de 1929 la croissance n'est plus là. Les classes dominantes, ainsi, ne sont plus pionnières, elles ne marchent plus le vent dans les cheveux. Elles se rabougrissent autour de l'existant, de la rente, et du récessif qui rend acariâtre, ingrat, "petit". Elles se battent pour les miettes. Mais ce récessif mine l'ensemble de la société et les valeurs dominantes étant dégradées, elles salissent tout. C'est ce sentiment qui se manifeste dans le roman de Bove. On aura, avec le digne essai, "l'étrange défaite" de Marc Bloch, qui au début de la guerre revient sur les années 30, un retour de la même eau sur la dégradation morale des élites, qui empuantit toute la Nation. Selon Bloch c'est ce qui jaillit dramatiquement, en bout de ligne, dans l'incapacité totale de la république à assumer un combat face à l'hitlérisme;

 

Emmanuel Bove n'est pas un styliste. Il écrit une histoire morale, le plus simplement possible, et on peut même déceler du laisser aller dans sa syntaxe. Un usage immodéré des conjonctions de coordination enchaînées par exemple. Et même des emplois du subjonctif injustifiés. Mais la clarté est là , et c'était nécessaire à cette intrigue et à sa morale sans fioritures.

 

Charles est un avocat fortuné, installé en famille dans l'Est parisien. Un jour il considère, comme le Bartelby de Melville, ou le narrateur du livre de l'intranquillité de Pessoa, qu'il vaut mieux s'abstenir, le plus possible. " Le monde est trop méchant" conclut-il simplement. Alors il va vivre dans la solitude, se consacrant à écrire ses souvenirs pour lui-même. Il s'installe dans le 14 eme arrondissement, vers la rue de Vanves, dans un coin populaire. Avec l'illusion fugace d'échapper à la vilenie qu'il attribue à son milieu. Il est fortuné et n'a pas besoin de travailler, et songe même à donner sa fortune pour vivre avec le minimum.

 

Evidemment, son attitude, qui lui semble sa meilleure idée jamais conçue, apparait incompréhénsible à tous. Dans son nouveau quartier il va croiser le monde des conciergeries, des retraités sans retraite, de la jeunesse oubliée de ce temps, d'une toute petite classe ouvrière vivant chichement. Il est généreux, et ne peut pas s'en empêcher. Mais loin de lui procurer de l'amitié ou de la gratitude, cela lui apportera des ennuis, de la médisance. Pendant ce temps son ancien milieu, particulièrement sa famille, tournicote autour de lui, planant en vautours. Il est tout sauf naif et comprend vite de quoi il retourne de part et d'autre.

 

Pourra t-il y survivre ? Si l'on est radicalement exclu, par allergie fondamentale, de la société humaine, la vie est-elle possible encore ? Qu'est-ce qui pourrait arbitrer ? Le somatique par exemple.

 

Le roman semble une illustration du ressentiment Nietzschéen, et de la maxime du philosophe qui provocateur conseille de "protéger les forts". Charles est capable de vivre seul, sans aller chercher des noises à son voisin, et au contraire en l'aidant dès que possible. C'est quelqu'un de fort au sens de ce philosophe. Mais ce sont les faibles, les dépendants de la rumeur, les gens incapables de se suffire, qui l'agressent sournoisement. L’hypocrisie est une spécialité bien française et un agent de continuité du monde social particulièrement efficace. Elle a ses rituels, comme les obsèques.

 

Ce qui est le plus effrayant est la volonté de nuire quand elle semble gratuite, qu'elle affecte des individus vulnérables, comme les enfants, qui à cette époque ne sont que très peu protégés. Elle ne l'est pas, au sens ou il n'y a pas de gratuité psychologique en somme, mais elle n'est pas toujours utilitariste, le fruit d'un calcul. Elle est parfois une simple réponse au vide. Aussi c'est un poison répandu et comme une damnation inévitable.

 

Dire du mal, nuire à quelqu'un plutôt que de se taire, est manifestement une pente facile aux animaux politiques. Il n'y a pas besoin de déranger quoi que ce soit pour être une cible. Le sentiment d'indépendance que l'on manifeste est déjà un affront à beaucoup. Ce spectacle de l'autonomie leur est insupportable. 

 

Une mort est souvent une issue logique dans ces romans moralistes, en écho à l'amour infini désappointé. Dans notre culture d'influence judéo chrétienne, l'écho fonctionne : quelqu'un de bon va mourir pour racheter les fautes de ses semblables.

 

Il arrive, lorsque quelqu'un meurt, de se dire qu'on en avait le pressentiment. Son attitude l'annonçait. On peut alors se demander longtemps si la mort était visée, ou si l'on se sentait visé par la mort. Dans une sorte de tango tragique. Le tragique de l'existence sociale.

 

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1 août 2016 1 01 /08 /août /2016 20:38
Parole en miroir contre névrose historique - "Meursault, contre-enquête", Kamel Daoud

 

" Meursault, contre-enquête" de Kamel Daoud a fait parler de lui - dans la mesure où un livre le peut encore-. Tant mieux si ce petit tumulte, vaguelette face au moindre dérapage sur un réseau social de la part d'une starlette, aura conduit à lire ce court roman, mordant, alerte, et déjà complexe comme seuls les grands romanciers savent en produire.

 

Il me semble que c'est un excellentissime premier livre, et que cet auteur a un bel avenir au delà des formes d'écriture de Presse dans lesquelles il s'est formé... Comme Camus justement. On ne saurait réduire ce roman à un simple renversement de perspective, face à l''"étranger" d'Albert Camus, ce qu'il est en première lecture.

 

K. Daoud a poussé le jeu jusqu'à réaliser le même nombre de signes que le roman de portée universelle placé en miroir de son propre travail. Il truffe son roman d'expressions mêmes puisées dans "l'étranger", des métaphores appliquées différemment par exemple, comme des petits cailloux blancs en hommage à la justesse d'écriture de son glorieux prédécesseur . J'ai évidemment, comme je pense la plupart des lecteurs de cette contre- enquête fictive, relu Camus -qui lui s'inspire d'un fait divers- dans la foulée, d'une seule traite, comme la première fois. Il fallait de l'audace, ou de l'inconscience, pour se mesurer à Camus, ce qui est inévitable dans ce cas. Et c'était légitime d'y prétendre.

 

Mais le livre est beaucoup plus riche qu'un petit jeu oulipien, ou même qu'une proclamation, déjà significative, qui dirait "il y a aussi un arabe dans l'histoire et je vais en parler". C'est un roman important, c'est ce qui me touche le plus, sur les névroses post coloniales qui nous tracassent encore, comme un sale caillou dans la chaussure qui finit par vous crever la peau . La persistance de cette névrose partagée n'est pas sans implication sur le succès en France du djihadisme. La névrose sort en violence. Le nihilisme islamiste est aussi un lointain écho du nihilisme de l'assassin léger d'une plage d'Alger.

 

Le style de Monsieur Daoud ne relève pas de cette fameuse écriture blanche que Camus a pu illustrer et que Barthes a analysée : minimale, factuelle, sans ornements analytiques ou tentatives de plongées psychologiques. Il est factuel, d'abord, mais beaucoup plus imagé et introspectif. Cela tient à la personnalité du narrateur, bien différente de celle de Meursault qui parle dans l'"étranger". C'est un buveur amer, qui s'est longtemps tu, qui parle enfin, et il est plus baroque.

 

Un de leur points communs, en plus d'être des hommes de bureau, est l’athéisme. Pour Meursault, c'est un athéisme qui semble d'époque, parce que "Dieu est mort" et que Camus nous parle du nihilisme. Pour le narrateur de la contre-enquête, l’athéisme est une résultante, d'une vie où la lucidité l'a très vite emporté, de force, et où Dieu est tombé de son piédestal, comme toutes les fictions qui tiennent une société.

Camus écrit à une époque où la religion s’affaisse peu à peu, Daoud au temps de sa renaissance, de ses nouvelles pathologies. Les deux narrateurs sont isolés et menacés par leur particularité. Mais alors que l'un se fiche du monde, qui n'a aucune importance, l'autre souffre sans cesse le monde, sous le poids d'un événement passé, l’assassinat de Moussa, son grand frère.

 

Le roman est donc le propos d'un homme. Le frère de "l'Arabe" tué par Meursault. Il va fournir au lecteur, via un témoin, qui semble l'écrivain, ou l'écrivain s'imaginant, le point de vue algérien sur le fait divers au centre de l'intrigue de Camus, en dire les suites pour la famille de la victime. Daoud éclaire donc les angles morts de Camus. On peut lire le livre comme une critique anti coloniale de Camus et de la société qui juge Meursault, uniquement occupés des tourments du blanc, de l'assassin ; et ce serait justifié, car le narrateur tient ce discours, et cela nous touche. Mais c'est une vision sommaire. Camus avait un objectif, écrire un roman existentialiste. Et Daoud le sait parfaitement. Il prolonge Camus plutôt qu'il ne l'affronte, et sans doute le prix Nobel aurait aimé ce livre comme un hommage magnifique.

 

On peut aussi voir ce livre comme une critique de la littérature "petite bourgeoise" :

 

" Il semble utiliser l'art du poème pour parler d'un coup de feu ! Son monde est propre, ciselé par la clarté matinale".

 

Daoud nous ramènerait sur terre d'une certaine façon. En rappelant que les tourments métaphysiques sont là, qu'il est bien beau de dépeindre la nature, l'été, de faire de la phénoménologie à partir des corps dans l'eau, comme le génial écrivain blanc ; mais que les peuples vivent des drames de sang, de disparition, des deuils insondables qui brisent une vie, comme fut brisée la vie de la maman de la victime sans nom, soldat inconnu du peuple colonisé. Car c'est tout de même un affrontement banal entre "roumis" et "indigènes" que Camus a transformé en roman philosophique.

 

Oui, mais c'est seulement une strate, encore.

 

J'ai lu plus fondamentalement le roman comme une parabole de l'impossible sortie de cette histoire coloniale et comme un appel à s'en échapper.

 

D'un côté, le déni de ce qu'a été le colonialisme, dans le roman même, écrit avant la guerre de libération, et dans sa réception, évoquée par le narrateur avec acrimonie, qui ne se préoccupe pas du contenu politique du fait divers, et oublie la victime.

 

Sur l'autre versant, l'impossibilité de sortir de l'obsession du colonialisme, symbolisé par le crime irresponsable de Meursault sur cette plage, qui poursuit le narrateur toute sa vie, le bloque, l'empêche d'aimer, le conduit à une vie de petit bureaucrate - sort de la société algérienne qui n'a pas pu décoller malgré ses ressources-.

 

Le passé nié lui refuse de vivre sa propre vie, stérilisée par un fantôme sans nom, comme ce "X" qu'avait choisi Malcom X. Dans le roman de Kamel Daoud, on restaure le prénom de la victime de Meursault, qui s'appelait Moussa. Mais dans le même temps, les "Moussa" pullulent dans ce café où l'on écoute. Est-ce à dire que rien n'a changé ? Que l'arabe n'est toujours pas un individu, mais un "Moussa" ? Pur changement de forme.

 

On peut y lire aussi l'impossibilité collective, des deux côtés de la Méditerranée, dans le peuple algérien, l'émigration en France, et dans le peuple français qui vote Front National à haut niveau depuis trente ans, de sortir de la mythologie de la guerre de libération, et des traumatismes qu'elle a occasionnés à beaucoup.

 

Le destin du narrateur montre, par l'absurde aussi, car comme Meursault, il a été soumis à un interrogatoire, donc au pouvoir de son époque : français pour l'un, algérien pour l'autre, qu'il y a un avant et un après 1962, et que la victoire du FLN est devenue vite une lourde pesanteur sur l'ensemble de la vie sociale algérienne, conduisant le pays à des déconvenues et d'immenses drames en retour.

 

Le présent ne pouvait être longtemps lu qu'à l'aune des faits de guerre. Mais la guerre est finie, lointaine. Le colonialisme n'existe plus. Le post colonalisme est un régime de pouvoirs aussi, mais qu'on a tort de ramener à une continuité aménagée du passé. Notre temps est celui de la mondialisation et l'Algérie indépendante a eu son histoire politique, dense. Qui voudra enfin le comprendre ? Sera t-il possible de rassembler les points de vue un jour ? Au moins d'en débattre de manière apaisée, ce qui n'est pas la tonalité narrative, loin s'en faut.

 

Il y aussi ce personnage de femme, Meriem, qui essaie justement d'articuler le point de vue de Camus et celui de la famille anonyme de la victime. Elle échoue. N'est-ce pas, en plus du regret explicite des coups portés à l'émancipation des femmes, l'évocation de l'échec des intellectuels algériens ? Des démocrates qui ont voulu sortir de la pure célébration des moujahidin et du jeu de la république militarisée ?

 

Le narrateur sans cesse, confond Meursault et Camus. Que peut on y voir ? Sans doute cette tendance, justement, à tout ramener à la question coloniale. Tous des Meursault. Tout relève du vieux conflit et de la vieille humiliation, ce long outrage. On ne peut pas parler en dehors. C'est un élément de délire, dans la narration, et dans la représentation de notre monde.

 

Il y a une vengeance dans ce livre. Vengeance dissimulée, enterrée, anonyme elle aussi. La vengeance n'est pas la justice, surtout quand elle se cache. Elle isole. La loi du silence, la logique du déni, concernent tous les protagonistes. La parole du narrateur permet d'en sortir. Mais qui l'écoute ? Un écrivain anonyme, que le narrateur inonde de mots, mais qui ne parle jamais. Pas de débat.

 

Le narrateur s'exprime en français,  adroitement, lyriquement souvent. Il sait parler et l'assume. Il dit avoir appris avec les livres, grâce à Meriem. Et d'abord avec celui de Camus. On saisit là toute la dialectique dans le rapport des algériens à la langue française. Elle est la langue du dominant mais aussi la langue de la culture du libérateur. Elle est la langue qui a permis l'accès à l'universel, de réinvestir les ferments critiques trouvés dans la culture même du colon, pour se libérer. Fanon avait évoqué tout cela en son temps. Et Daoud touche ici la question du sort de la langue française en Algérie, et la tentation, par nationalisme sommaire et manipulateur, de priver le peuple de ce qui est aussi une richesse.

 

Il y aussi un curieux personnage. Un fantôme humain qui règne dans le bar. Il figure sans doute le peuple algérien hermétique à ce que raconte le narrateur, et exprime le pessimisme de l'écrivain sur la portée de la littérature.

 

Ce n'est pas aux Etats à dire l'Histoire, à établir les consensus et les rapprochements à ce propos. Les politiciens jouent les politiciens. Et ils n'ont pas à dire quelle est la bonne vision du passé. Il est à craindre qu'ils ne résolvent rien à ces névroses en partage. C'est bien aux artistes, aux historiens, comme K Daoud s'y emploie, qu'il revient de produire les éléments afin de penser le passé, et donc de panser les plaies. De quitter enfin, après si longtemps, toute une vie, celle du vieux narrateur, le cycle de la méfiance, de la répétition. De se délester des complexes d'infériorité ou de supériorité, du victimaire qui utilise le passé pour ne pas affronter le présent tel quel. De s'accepter comme des individus et non des petits frères de substitution. Le narrateur parle seul, comme face à un psychanalyste dont l'écoute est flottante et la parole si rare, même absente. Est-ce fortuit ?

 

 

 

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2 juin 2016 4 02 /06 /juin /2016 19:39
Primates égarés, « Un peu plus bas vers la terre », Renaud Cerqueux. Paru dans la Quinzaine littéraire

 

J'ai ri. A la lecture des nouvelles rassemblées par Renaud Cerqueux dans un recueil titré « Un peu plus bas vers la terre». J'ai ri, pas tout le temps, mais tout de même... de cette politesse du désespoir que peut être le rire.

 

Il arrive de rire en lisant, au delà des textes théâtraux de comédie. La littérature comique existe. Grinçante et absurde, ou plus souvent burlesque ce me semble. Je me souviens d'avoir ri, et pas seulement souri en lisant des romans de David Lodge ou de Donald Westlake, et le roman le plus drôle que j'ai lu à ce jour reste « La conjuration des imbéciles » de John Kennedy Toole.

 

Il est difficile de déclencher le rire en écrivant. Le rire a partie liée avec la vitesse et un bon usage de la rapidité. Le rire est une émotion intimement liée au rythme. La littérature n'impose pas tout à fait son propre rythme au lecteur. Le cinéma reste l'eldorado du comique, un film drôle tient à la qualité de son montage, bref du rythme. Même le succès d'une histoire drôle racontée à un dîner tient à la rythmique. Au cinéma, le montage organise le contraste, il joue du décalage temporel entre la perception et la compréhension qui semble déclencher un effet nerveux. Il joue sur les ellipses, décalages par excellence. La rapidité des effets sollicite le corps. Au théâtre et au cinéma, l'attention est concentrée sur un temps court et ne se disperse pas. Il est déjà plus difficile pour un film de faire rire à la télévision, plutôt qu'au cinéma.

 

Le livre négocie son rythme avec le lecteur qui s'arrête, revient en arrière, se disperse.

 

En outre, et c'est sa noblesse, la littérature prend son temps. Elle n'utilise pas l'immédiateté corporelle des mimiques et les rencontres subites dont le cinéma raffole. Les surréalistes disaient que la beauté surgissait des « rencontres impromptues », s'inspirant d'une phrase fameuse de Lautréamont. Le débat sur l'art contemporain n'en finira pas d'aborder ce sujet. Mais il est en tout cas évident que le décalage est le premier ingrédient du rire. Par exemple celui du physique de Chaplin avec son rôle de dictateur. Le cinéaste, l'orateur, le chansonnier disposent ainsi, pour créer ces béances qui aspirent le rire, de plus de cordes à leur arc que l'écrivain.

 

Mais il y a une récompense pour le lecteur de livre drôle. Le plaisir de rire en lisant est particulièrement appréciable, comme la beauté d'un lac au terme d'une longue marche. Ou si l'on préfère, comme le plaisir final à la fin d'une longue étreinte.

 

On rit donc, avec Renaud Cerqueux. Un recueil de nouvelles, en France, c'est un pari risqué. Elles constituent un chapelet d'historiettes autour de la misère morale du salariat de haut niveau, la « upper middle class ». Enfermés dans l'ennui et ainsi identifiés à un Singe qui fut envoyé dans l'espace par les soviétiques, privé de la possibilité de se donner du plaisir. Le fantôme d'Enos, le primate astronaute, plane sur ces petits contes cruels de la post modernité. Dressé comme un primate d'expérience scientifique projeté dans l'immensité intersidérale, le cadre supérieur est tenaillé entre la toute puissance consumériste et l’asphyxie d'un mode de vie en réalité hétéronome.

 

On croise ainsi un cadre doté de la faculté de créer des zombies – décidément une figure centrale de la littérature critique, on se référera sur ce point à l'essai de Maxime Coulombes, «Petite philosophie du zombie », ou aux livres géniaux de Max Brooks-. On assistera aux errements d'un autre cadre, commercial en spiritueux, accompagné de l'hallucination permanente du fameux singe.

 

Dieu est mort certes. Mais le père noël aussi. C'est un mode de vie désenchanté qui a eu raison de lui, et ici on le tue, tant qu'à régler le problème.

 

Le spectre de la fuite hante ce monde social. C'est la tentation de l' «évaporation » à la japonaise. Il ne s'agit plus de penser le monde, grotesque comme seule la sagesse simiesque peut le percevoir, mais de s'en échapper. Mais comme pour le cas du Singe Eno, fuir ne conduit qu'au néant.

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19 mai 2016 4 19 /05 /mai /2016 20:26
L’été du Phoenix - «  Cet été-là , de braise et de cendres », Alain Vircondelet - paru dans la Quinzaine littéraire
L’été du Phoenix - «  Cet été-là , de braise et de cendres », Alain Vircondelet - paru dans la Quinzaine littéraire

Marguerite Duras est de ces rares écrivains qui suscitent un culte, dessinent une tribu relâchée, invisible mais réelle. Pour le relever il suffira de regarder les communautés littéraires existantes sur les réseaux sociaux. Sa biographie a ainsi été disséquée, on sait tout de ses histoires d’amour, on a publié des « beaux livres » et des témoignages, on n’oublie pas les anniversaires. Les lecteurs n’échappent pas au syndrome de la midinette, et encore moins les durassiens. Malgré cet appétit d’en savoir plus, il y a cependant des ombres qui subsistent, laissées dans l’incertitude par les aléas de la correspondance ou des souvenirs. C’est le cas d’un été, et pas n’importe lequel. L’été 45. Celui où le mari de Marguerite Duras, revenu de Dachau, passe sa convalescence dans les alpes. Marguerite est à ses côtés, elle ne dort pas avec lui mais non loin à l’hôtel où elle écrit sur des cahiers d’écolier après des marches harassantes dans le relief, et voit régulièrement Dionys Mascolo, son amant et le meilleur ami de Robert.

 

C’est dans cet interstice que se niche le premier roman qui met en scène Mme Duras, signé Alain Vircondelet, intitulé « Cet été-là, de braise et de cendres ».

 

Ce roman m’a attiré, comme il attirera les nombreux « accros » à Duras, car il se situe entre deux moments clés. La période narrée dans le récit « la douleur », qui d’ailleurs est écrit en partie à ce moment-là, et la rédaction de « l’espèce humaine » de Robert Antelme. Avant de lire Vircondelet il sera plus qu’utile de lire ces œuvres, non pas pour comprendre, mais pour toucher ce dont il s’agit.

 

« La douleur » est le récit de l’attente du possible retour de Robert à la libération des camps. Une plongée dans l’angoisse folle d’une femme au bout de ses forces mentales, errant à bout de forces dans un Paris chaotique. Rarement un texte aura approché d’aussi près le point de rupture d’un individu, on peut même penser qu’il est parvenu à s’y loger tout à fait.

 

L’ « espèce humaine » est le témoignage de Robert Antelme sur Dachau. Le plus marquant que j’ai lu. Car il porte le récit des camps à un niveau métaphysique, à mon point de vue, que même Primo Levi n’atteint pas, tout en se hissant au niveau de vérité des plus grands témoignages. Je resterai personnellement marqué toute ma vie par ces passages où Antelme note, aux antipodes d’un certain humanisme, qu’il préfèrerait être une de ces pierres jonchant le sol du camp glacé, ou une vache derrière les barbelés. Car les SS ne font aucun mal aux cailloux et au bétail. Les choses et les animaux suscitent leur indifférence, et cette indifférence est un luxe inimaginable. On ne traite pas les déportés « comme des animaux », ni comme des choses, on leur réserve le sort ignoble que seuls des hommes peuvent imaginer pour d’autres hommes. L’énigme des camps, c’est cela, ce qu’humain peut faire subir à humain, précisément parce qu’il est humain. Résonne ainsi amèrement l’ « humain trop humain » de Nietzsche dont on se dit que ses fulgurances, finalement, visaient juste.

 

Ce moment est donc décisif. Il est un moment, dans deux vies, de retrouvaille inespérée et de séparation aussi, qui compte car il conditionne la survenue de deux œuvres marquantes, comme peu le sont dans une vie de lecteur.

 

Pour Vircondelet, cet été est décisif. Car c’est là que se cristallise la vocation, faible mot, de Marguerite pour son destin d’écrivain. Oui, elle a écrit auparavant. Deux livres et des textes alimentaires. Mais la guerre a tout changé. Elle a radicalisé Marguerite, a alchimisé en métal brûlant la cendre de ses malheurs passés qui se confondent en son âme avec la cendre des assassinats de masse. Et cette radicalité totale ne peut s’exprimer que dans l’écriture. S’il y a eu radicalisation, c’est d’un préexistant. Et le livre, à travers les pensées de Marguerite Duras décrites par un narrateur omniscient, car l’on ne saurait se permettre de parler à la place de l’écrivain Duras, va à sa rencontre. Un passé que l’on connait par les œuvres de Marguerite, mais qui va prendre sens particulier à ce moment-là.

 

La guerre a exacerbé les vieux traumatismes de Marguerite Duras. Ceux que l’on découvre dans « un barrage contre le pacifique ». Cette idée que la nuit revient toujours, comme l’eau qui brise les barrages, reprendre ce que l’on a. Ecrire, c’est reprendre la vie à la nuit qui la dévore. C’est pourquoi le besoin d’écrire l’ « assiège ». Il s’agit de repousser un assaut. L’image obsédante de la nuit noire perçue depuis le pont du bateau qui ramène la famille d’Indochine revient à plusieurs reprises. C’est donc une écriture radicale que celle de Duras, car c’est une écriture qui se confond avec le fait de vivre. La vie est plus forte que tout chez cette jeune femme, et c’est pourquoi même si elle aime Robert, d’un amour éternel et pur, elle ira chercher l’amour vital, et le désir de vie – d’enfant- (ce qui la sépare à jamais de Simone de Beauvoir) chez Dionys, et Robert le comprendra. Ce même Robert qui s’attache à revivre, doucement, « pas à pas », patiemment, car manger trop le tuerait. Sa lente renaissance n’est que le miroir de celle de Marguerite. C’est l’été du Phoenix.

 

Ecrire c’est affirmer par les mots sa révolte contre le monde en même temps que contre la mort : celle du père, du petit frère, celle revécue mille fois de Robert quelque part dans le froid de l’Est. La mort aussi, atroce, de l’enfant mort-né de son ventre pendant la guerre. Révolte multiforme, donc. Marguerite a résisté, dans le réseau Mitterrand, puis a adhéré au parti communiste dans les catacombes, attirée par un communisme total, fusionnel, prométhéen. Elle a souhaité la mort des allemands mais en même temps ne peut s’empêcher de respecter la transgression chez certains collaborateurs qui certes méritent leur sort. Elle ne peut s’empêcher aussi, de défendre ces femmes tondues, car elle comprend la radicalité de leurs choix physiques.

 

Elle écrira, donc. Elle ne sera plus la « femme de lettres » de la rue St Benoît, qui y tenait sa « ruche », mais l’écrivain. Ecrire malgré l’impossibilité d’écrire que semblent hurler Hiroshima et les camps. Et Vircondelet n’en parle pas, mais là se dévoile déjà la femme qui répondra qu’elle a tout vu à Hiroshima, à son amour qui prétend le contraire. « Continuer à écrire, voilà l’aveu de la guerre ».

 

Vircondelet nous permet de comprendre que l’écriture de Duras est tout sauf intimiste. Qu’elle est, paradoxalement, une écriture ultra politique. C’est l’écriture d’insurrection contre ce que la guerre a fiché en elle : le sentiment d’une révolte sans limite autre que l’enveloppe des mots, contre la souffrance humaine. S’il a voulu écrire un livre qui ressemble à Marguerite Duras, car il fusionne tous les sentiments, ne distingue pas entre la fureur politique et la passion de la chair, il n’a pas commis l’erreur d’essayer d’écrire comme Marguerite, ce qui l’aurait condamné à l’échec, au pastiche, à la parodie à contrecœur. L’écriture du roman opte ainsi pour une certaine sobriété, tenue, nette, qui laisse tout de même sa place à la couleur poétique qu’impose Duras. C’est ainsi un bel hommage, d’un drôle de genre – un roman à vocation de compléter une biographie – que livre Alain Vircondelet. C’est une nouvelle femme qui naît en 1945 à l’intérieur même de la femme de l’exil et des pertes irrémédiables. Du feu de la guerre a surgi le Phoenix.

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11 mai 2016 3 11 /05 /mai /2016 20:31
il suffisait de presque rien  - Ludmila OULITSKAÏA – Sonietchka

"Le visage aspergé d’un produit antiseptique vert, Ludmila Oulitskaïa est restée stoïque. « Dieu merci, ce n’était pas de l’acide sulfurique. » La romancière russe, dont les œuvres ont été traduites dans le monde entier, a été victime, jeudi 28 avril, à Moscou, d’une agression menée par des militants nationalistes propouvoir." 

 

Lu il y a peu dans le journal Le Monde

 

Ce stoïcisme de l'intellectuelle odieusement attaquée, nous pouvons en trouver les traces il y a longtemps. Et il vient de loin, et des profondeurs de l'histoire russe. Les nationalistes seraient avisés de méditer sur sa provenance. Ils piétinent ce qu'ils disent défendre. La bêtise repousse toujours, mais le courage des justes aussi.

 

Le premier roman de Ludmila OULITSKAÏA"Sonietchka" - était une courte saga familiale. Parue en 1992.

 

Comme si L.O se juchait explicitement sur la littérature qui l'a formée, la littérature russe, et comme si elle avait choisi, en premier acte de publication, de lui rendre hommage.

 

C'est l'histoire, élégamment narrée d'une femme, et de quelques proches, jamais digressive, jamais "proustienne", si peu rêveuse en surface, centrée sur les évènements et l'évolution psychologique, dans la pure tradition classique d'un Lermontov ou d'un Dostoïevski, mais aussi d'un Maupassant car l'auteure a du lire "Une vie".  Nous avons des personnages. Nous longeons leur vie. Nous prenons connaissance des moments clés de ces existences et des états d'esprits qui se succèdent.

 

Ces gens, d'un train de vie modeste, juste le menton au dessus de la boue de la pauvreté, sont des brins de paille insignifiants dans la tornade russe, des années 30 aux années Brejnev. L'auteure tient semble t-il à réussir, comme en patinage artistique, son exercice imposé de roman russe, pour entrer en littérature russe de plain-pied. Elle fait ses gammes d'auteur de sa contrée. On y retrouve en particulier ce fatalisme russe inmanquable. Ces sorts de petites gens, saisis dans la tourmente. Cette capacité de survie malgré tout, sans plainte. Qu'on retrouve d'ailleurs dans la real-littérature contemporaine d'une Sveltlana Alexievitch. On y retrouve la trempe d'acier des femmes russes, alliées à leur sensibilité extrême. Cocktail slave au goût unique.

 

C'est un court roman, et un hommage à la Mère littérature. Aussi l'auteure n'éclaire qu'un seul aspect, le devenir des quelques personnages, en laissant le contexte dans un arrière plan brumeux. Devenir Tolstoï, pas question, pour une romancière qui commence. De la guerre nous ne saurons rien, des immenses évènements nous ne saurons rien. Nous ne suivrons que les sorts de ces quelques personnes, parfois touchées par les évènements, au bout du bout. Mais les personnages n' ont pas d'avis à ce sujet. Il s'agit juste de vivre. De vivre, malgré tout. D'accepter inmanquablement.

 

Au delà de cet exercice de style, c'est de la puissance de la littérature qu'il s'agit. Et de son rapport possible avec la vie.

 

Le propos est simple ; une femme sortie de rien, Sonia, vit dans les livres depuis l'enfance. Sans charme, invisible, grain de semoule parmi tant d'autres dans l'immense chaudron soviétique, qui pourrait être fauchée par la faucille des famines et des guerres, elle survit petitement et parvient à travailler dans une bibibliothèque d'une ville sans relief. Elle en est heureuse. Elle ne demande rien d'autre. Un jour elle rencontre un usager plus vieux. C'est quelqu'un qui lui a bourlingué. Un artiste. Il sort des camps de travail. Son oeuvre d'architecte est connue à l'ouest mais il ne le sait pas. Il la demande en mariage, et ils ont une fille, Tania. On ne parle pas. On ne parle de rien. On se concentre sur le quotidien. On a bien compris la règle du jeu pour survivre.

 

Sonia s'écarte de la lecture, continue de travailler. Les conditions de vie évoluent et parfois se dégradent. On fait avec. On se contente de vivre avec ses proches. Sonia en particulier, mais les autres aussi, apprennent le stoicisme, mais aussi une certaine âpreté, l'ingratitude, et la capacité à tourner la page quand elle se tourne.  Un jour une jeune fille va entrer dans leur famille. Elle va y semer le trouble mais Sonia va s'adapter. Elle fait avec, y compris avec générosité.

 

Elle est une incarnation d'un peuple russe qui fait avec, bien obligé, et qui s'efforce d'être content. Elle est sincèrement contente. Sa fille qui vit sa vie, cette jeune fille qui intègre la famille, c'est la jeunesse russe. Elle est incontôlable et sans doute un peu incompréhensible, mais on l'aime aussi. Elle continue la vie du peuple russe cette jeunesse.  Personne n'est maléfique, juste un peu égoiste et pragmatique. Les filles ont des "protecteurs", c'est ainsi. Elles couchent avec les hommes pour avoir un manteau et de la soupe. C'est ainsi. On fait avec. Sonia, elle, est illuminée, et dégage de la prodigalité. C'est une lectrice. Elle reçoit beaucoup en lisant, et elle donne.

 

Se retrouvant seule après la mort subite de son mari dans les bras de la jeune amante, Sonia reprendra sa lecture et ses rêveries. Ce que l'on entend, c'est que lire protège possiblement, non seulement parce que le monde a peu d'importance quand tous les mondes vous sont offerts, mais aussi pour une autre raison : parce que les mots permettent d'apprécier la vie réelle. Ils filtrent le rapport que l'on entretient avec le réel. Ansi Sonia aborde, bercée par ce bonheur de lectrice, les aléas difficiles de sa vie avec un regard admiratif.

 

Tant pis s'il y a du malheur, tout est nimbé de la beauté de ce qui a été lu. Et tout est à remercier. Avoir un mari fait écho aux grandes histoires d'amour des livres et donc c'est un honneur de s'en approcher quoi qu'il en soit. Avoir côtoyé un artiste, c'est immense. Tout est bon. Perdre ce n'est pas si grave puisqu'on a eu. Et on est pas grand chose. Les antipodes du narcissisme, c'est en union soviétique. Sinon on se pend sans doute.

 

C'est un hommage à la puissance du livre et en même temps à la capacité de résilience sans limite du peuple russe. C'est la volonté de nous dire, revenant à un romanesque classique qui rompait sans doute avec le collectivisme russe profond de toujours, avec cet esprit de masse qui a constitué le premier atout dans "la grande guerre patriotique", que les russes sont aussi des individus, malgré tout. Qu'ils se débrouillent, avec leur infinie fragilité, leur totale modestie. Que cela passe aussi, par une réduction, impérative pour survivre, de leurs champs de vision, par leur recentrage sur un tout petit périmètre, allié à la fuite sans limite : l'art. Celui du mari de Sonia. Celui des livres de Sonia.

 

Comme tous les russes qui pensent, à l'orée des années 90, L.O a du se tourner vers ce passé océanique du XXeme siècle. Inconcevable de par son immensité. Elle a du se dire que des gens, oui des gens, et non des concepts, ont traversé tout cela. Ils ne sont pas tous morts au goulag, fusillés, à la guerre, affamés. Ils ont vécu et légué. Cette traversée laisse un parfum de mystère.

 

Comment résister à tout ? Comment, à l'instar de ce que dit rené char, "serrer son bonheur" ? Sonia est douée pour cela. Il est difficile de savoir pourquoi. Mais l'art y est pour quelque chose.

 

 

 

 

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20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 12:48
Jubilation juchéenne, Envoyée spéciale, Jean Echenoz

Avec "Envoyée spéciale", Jean Echenoz s'amuse, et nous amuse énormément, se plaçant dans la tradition de l'absurde qui honore sa maison d'éditions, "minuit". Il illustre aussi son amour du principe romanesque, et ce n'est pas fortuit s'il utilise le procédé d'omniscience poussée à bout qui fut inauguré par Diderot dans "jacques le fataliste", où l'auteur, comme Brecht en son théâtre intègre une distanciation radicale qui nous introduit sans cesse dans son laboratoire. 


Nous sommes à l'époque de la dite transparence, souvent perverse et fallacieuse, et ici l'auteur réhabilite une vieille filière de la transparence, qui a été supplantée par l'impudeur. Il s'agit d'intégrer le making-off au film lui-même.  Nous le regardons procéder, oublier parfois de courts instant qu'il s'agit de fiction, comme si les personnages avaient pu évoluer sans sa plume : l'effet hallucinogene du roman, qui comme l'amour est une forme de folie socialement acceptable. Ces alternances entre le romanesque le plus o
rthodoxe et l'approche moderne de la distanciation sont une façon élégante et cohérente d'assumer un romanesque contemporain, synthèse de l'appétence classique et des conclusions incontournables de la littérature du 20 eme siècle.


Echenoz, comme Diderot, revient aux sou
rces de ce qui l'a passionné dans le roman : la liberté. La possibilité de créer de toutes pièces tout ce que l'on veut dans le monde, de le saboter et de tout faire s'effondrer, de sauver qui l'on veut, de tuer un personnage qui nous ennuie, de créer autant de sentiers possibles tant que c'est crédible et lisible, d'être un joueur de legos insatiable,  d'user de cet arbitraire jouissif qui est à portée du romancier pour notre plus gand plaisir, d'autant plus que nous nous régalons de la connivence directe avec l'auteur qui s'adresse directement à nous, en avançant dans son travail.


C'est drôle de bout en bout.

Un roman d'espionnage escamoté, où des barbouzes très moyennement compétents essaient de monter, par désoeuvrement semble t-il, une opération foireuse de déstabilisation de la Corée du nord, en utilisant une chanteuse de variété oubliée, mais adorée au pays du juché. Dans ce fiasco, l'auteur s'amuse en se moquant de toute cette capacité de manipulation qui nous dépasse, en la ridiculisant et la démystifiant, car au fond ce ne sont que des gens banals qui l'animent. Eux aussi ont des préoccupations telle qu'allumer un barbecue.


L'humour est evidemment une façon de supporter le pire, à savoir l'atrocité, en l'occurence celle de méthodes des
barbouzes, et celles d'une dictature sanguinaire. La violence de notre époque. La fiction peut t
ransformer en sourire l'angoisse terrible qui nous saisit devant ces horreurs et le... fatalisme... Qui nous asphyxie.


Durant tout le roman, si drôle, j'ai songé certes à "Notre agent à la havane" de Graham Greene, mais surtout à Jean Patrick Manchette, en particulier à "Ô Dingos, ö châteaux" qui met aux prises des malf
rats avec une anonyme. Je ne sais pas si l'auteur a voulu rendre hommage à Manchette, si ça lui a traversé l'esprit, mais la familiarité est frappante. La même littérature désenchantée, ironique, vengeresse. Mais souriante. 


La littérature et son amour sont avant tout jubilatoires. C'est la part de feu que Prométhée à pu tout de même voler aux dieux. C'est cela que rappelle "Envoyée spéciale". C'est bien cela qui fonde la force de l'écrivain, et permettra sa survie.

 

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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 00:49
Inextinguible liberté - "La nuit du bûcher ", Sandor Marai -Article paru dans la Quinzaine littéraire

Giordano Bruno, alchimiste, philosophe prolixe, génial précurseur, européen cosmopolite et interlocuteur des souverains, est un des personnages les plus fascinants de la Renaissance. Celui qui, pas plus que des centaines de milliers de réprimés n'a été réhabilité par Rome, est certainement, avec Paracelse, la figure inspirante du crépusculaire "l'Oeuvre au noir" de Marguerite Yourcenar. Au passage, notons que les temps de Renaissance ont tendance à se vivre comme des plongées dans l'obscurité. Cela nous laisse des éspérances. Sandor Marai fait de Bruno une grenade dégoupillée au milieu de son roman "La nuit du bûcher". L'irruption incendiaire de la liberté.

 

Nous sommes en 1600 de notre ère. Un jeune inquisiteur espagnol effectue une sorte de stage de "benchmarking" à Rome pour nourrir la répression espagnole des méthodes raffinées des collègues italiens. Il a l'occasion d'assister aux dernières heures de Giordano Bruno. Sa vie en sera bouleversée et il le confesse en une longue lettre. Bruno le frappe directement à l'inconscient, et c'est comme si le fanatisme se désintégrait d'un coup. Les psychologues spécialistes de l'emprise sectaire expliquent aujourd'hui que l'on peut en délivrer les victimes en empruntant les mêmes portes psychiques que celles empruntées par le pervers dominant. C'est ce qui arrive au jeune inquisiteur. Il est frappé au plus profond de son âme, non par un discours rationnel - Bruno ne dit pas mot - mais par la sensation de la liberté dont il éprouve la puissance dans le comportement de l'hérétique. Et si le divin se logeait justement ici, dans l'irréductibilité de l'intellectuel ?

 

Le roman du hongrois est sans nul doute une parabole de la répression derrière le mur de Berlin. La mécanique de l'Inquisition, ciselée jusqu'à s'affirmer comme un art, fut le modèle des totalitarismes modernes. Le "Saint-Office" traque la liberté, mais le souci est qu'elle renaît sans cesse. On doit la débusquer, jusqu'à douter de soi-même, voir dans le zèle une forme d'hérésie, se résoudre à la guerre préventive paranoïaque, c'est-à-dire le génocide. Staline demande "la liquidation des Koulaks en tant que classe", comme un des inquisiteurs du roman qui imagine de grands camps de regroupement de suspects, où l'on ne fera pas de détail. Pour les uns, Dieu reconnaîtra les siens ; pour les autres la nécessité historique sera juge.

 

Le totalitarisme est machine qui s'emballe. Elle n'incorpore aucun frein-moteur. Elle ne se heurte qu'à un rapport de forces. Et un inquisiteur le dit : les trêves tactiques sont possibles, mais elles ne remettent pas en cause le projet qui attend de meilleures opportunités.

 

Pourtant, s'il gagne contre les individus, le totalitarisme, comme le montre la destinée de notre jeune inquisiteur d'Avila, ne peut sans doute pas vaincre l'humanité. A moins, ce qu'a sans doute compris Hitler dans sa démence meurtrière, de l'exterminer par étapes dans une guerre éternelle où chaque génocide conduit à un autre génocide (lire à ce propos les pages des "bienveillantes" de Jonathan Littell où sont décrits les projets à long terme des nazis). Le Reich de mille ans c'est fondamentalement l'irruption de Thanatos dans l'Histoire. Le cri des franquistes, "viva la muerte", était un aveu. Repris en écho par les djihadistes.

 

Mais l'insupportable liberté d'autrui est insécable de l'humanité en tant que vouloir- vivre. A quelques années de distance du supplice de Giordano Bruno, Spinoza définit la liberté comme une actualisation permanente du désir de se perpétuer dans son être. La liberté n'est pas une idée, une valeur qu'on réfute et extirpe de la culture, c'est l'expression de la pulsion fondamentale de vie qui s'incarne.

 

Le jeune soldat de Dieu ibérique ne remet pas en question l'Inquisition d'un point de vue moral. Il ne cède pas sur sa foi. Mais il comprend au contact de l'entêtement serein de la liberté que la guerre est vaine et en tire les conclusions.

 

Nous mettons le doigt sur une grande contradiction interne au catholicisme. D'un côté, il affirme que Dieu a donné la liberté à la créature, responsable de ses fautes. Ceci aide le croyant à accepter les horreurs du monde réel, sans incriminer Dieu. Il en découle à notre époque, que la foi ne peut procéder que de la liberté de croyance. Mais en même temps, le catholicisme est monothéisme et vision ordonnée de la création. Si Dieu il y a, il est souverain. La légitimité de la parole de Dieu reste supérieure. Le monothéisme ne peut qu'être magnétisé, malgré tous ses efforts de réactualisation, par le fantasme du règne total de Dieu. Les manifestations contre le mariage pour tous en France procédaient de cette verve là.

 

Le roman dialectique de Marai, riche de méditation historique, est à la fois angoissant et rassurant. La tyrannie est portée à ses extrêmes limites, cela semble inévitable, et la liberté paraît dotée d'une capacité de survie inépuisable, car présente en chacun de nous, éternellement tant que vie dure.

 

L'Inquisition, organisée, bureaucratisée, préfigure la police politique dont les aspects psychologiques seront développés dans "le zéro et l'infini" d'Arthur Koestler qui évoque la répression soviétique. On y trouve déjà le doute qui agite l'inquisiteur lui-même, chacun étant suspect, la nécessité de travailler jusqu'au bout à l'abjuration du condamné. Des processus qu'illustrera magnifiquement un Arthur London. Suis-je coupable ? C'est une question qui concerne aussi bien l'innocent engeôlé que son tortionnaire. Les dissidents survivront à l'URSS. Les scientifiques à l'Inquisition.

 

Cependant, si le monde soviétique s'écroule, l'Eglise démontre une résilience à toute épreuve. Sans doute d'abord parce que l'Eglise n'a pas en responsabilité le destin économique de nations. Mais il est toutefois frappant de constater la plasticité de l'Eglise catholique, qui est parvenue à faire oublier, à se laver des siècles d'atrocités.

 

L'Eglise, oui, a échappé au jugement de l'Histoire. Cependant, elle fut aussi la dupe de ses propres ennemis. Jouant son va- tout au moment des découvertes de Colomb et de Copernic, de Bruno qui prétend que l'univers est infini et que la terre n'est qu'un grain en son sein, l'Eglise va en même temps traquer les "sorcelleries", c'est-à-dire faire place nette pour cette raison raisonnante qui la menace, en éliminant tout ce qui subiste des superstitions, de la magie médiévale qui jouait son rôle social. Elle aura été la dupe de la raison calculatrice qui s'installe à la Renaissance, de la société de marché qui plus tard la marginalisera. Le souci de l'Eglise de s'allier avec les classes dominantes, pour se protéger, signera sa retraite historique. Mais l'Eglise est là, profondément transformée, s'adaptant à tous les défis, de Darwin à la conquête de l'Espace. Cela en dit long sur elle et sur cette religion. Sur sa capacité à traiter les soucis par le silence, aussi, qui est au coeur de sa culture.

 

Concédons qu'il y a roman moins riche que cette oeuvre élégamment écrite, sans boursouflure, et au départ modeste, de Sandor Marai.

 

jérôme bonnemaison

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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