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22 mars 2015 7 22 /03 /mars /2015 15:29
Justice est rendue à l'oeuvre de M. Houellebecq ("Houellebecq économiste", Bernard Maris)
Justice est rendue à l'oeuvre de M. Houellebecq ("Houellebecq économiste", Bernard Maris)

Avant de périr assassiné par les fanatiques-boomerangs de ce monde nihiliste que son romancier préféré avaient mis en scène à la fin de « plateforme », sentant que leur heure arrivait, comme un Bret Easton Ellis aussi dans « glamorama » (la familiarité entre les deux œuvres est frappante), Bernard Maris avait rendu un vibrant éloge, peut-être trop dithyrambique à mon goût, mais convaincant, à l’œuvre de Michel Houellebecq, dont il n’était semble-t-il pas encore le proche ami. Mais je comprends mieux comment l’amitié a pu se nouer après la lecture de ce court essai brillant, incisif, alerte, de l’économiste.

 

Je l’ai écrit il y a quelques semaines dans ce blog, je n’ai pas été convaincu par le dernier roman de MH (« Soumission »). J’en saisis la logique, comme une étape de plus dans son tableau des dynamiques du contemporain, le religieux étant appelé à combler la béance de notre temps, mais je ne suis pas persuadé par la prescience du propos de détail, cette-fois ci. Cela ne m’empêche pas de considérer les romans de MH, que j’ai tous lus, et même ses étranges poésies, comme des moments importants de la littérature de notre temps, de par leur prétention à saisir les grands vents. Pour les mêmes raisons, donc, qui font vibrer d’enthousiasme Bernard Maris dans ce petit essai ("un sourire", le qualifie l'auteur) qui se lit en un peu plus de deux heures : « Houellebecq économiste ».

 

Il vaut le coup d’être lu par ceux – ils sont nombreux – qui restent souvent interloqués par l’étrangeté du personnage et de l’œuvre de MH. C’est un livre d’économie, fort pédagogique (qui a un peu étudié l’économie connaît tous les concepts évoqués). Bernard Maris était économiste, et il vitupérait contre les économistes et l’économie. Une escroquerie à ses yeux. Je ne partage pas sa manière de présenter les choses sur ce point, car en parlant d’économie, et non d’économie libérale, il subit d’une certaine manière le triomphe de la naturalisation de l’économie bourgeoise , qu’il affronte pourtant bille en tête. Il y aurait d’un certain côté l’économie, intouchable, juste, rationnelle. Et de l’autre côté, le « social », l’ « humain ». Cette séparation, qui a été introduite avec un immense succès dans les esprits, empêche de considérer qu’il y a la possibilité de contester l’économie libérale sur son terrain, en développant une économie politique.

 

Récemment je lisais une Députée qui sur son compte facebook disait qu’elle espérait que la banque centrale européenne serait, à l’égard des grecs, plus « politique » qu’économique. En disant cela, elle ne fait qu’entériner qu’il n’y a qu’une économie possible. Que toute inflexion est une concession sentimentale à la raison. Or c’est au cœur même de la pensée économique dominante que le fer doit être porté. Quand une politique économique échoue (en fonction de nos finalités, nous n’avons pas tous les mêmes), elle doit être changée. Cela a pourtant été interdit, au nom de la rationalité autoproclamée d’une théorie dominante. Ainsi la politique monétaire est dite « indépendante » (mais de qui ?), et la politique budgétaire verrouillée par de seuils qui n’ont jamais prouvé leur efficacité à résoudre nos problèmes, bien au contraire. L’économie libérale est protégée par les textes, mais surtout dans nos têtes, et dans le langage même, désormais.

 

Maris admirait les écrivains, qu’il disait supérieurs aux psychologues en psychologie, aux économistes en économie, aux philosophes en philosophie. Il exagère sans doute. La littérature est un point de vue. Indispensable. Elle incarne, elle peut aller, par la poésie et le style (qui n’est pas réservé qu’aux romans d’ailleurs), là où on ne saurait aller autrement. Mais elle aussi ne sait pas tout faire. Je ne souscris pas à cette hiérarchie là, tout amoureux de la littérature que je sois. La littérature ne sait pas généraliser, et un écrivain a encore plus de mal que n’importe qui à se regarder de son propre balcon. Il apporte la radicalité de sa subjectivité, mais justement, rien que cela.

 

La littérature, cependant, et pas seulement Houellebecq au fond, si on élargit le propos au-delà de celui de Maris, est tentée par l’anti libéralisme. Je ne sais pas si on peut trouver de grand romancier ultra libéral. Aucun ne me vient à l’esprit. Car l’économie libérale repose sur le postulat du rationnel comme guidant le monde, allant jusqu’à expliquer par le calcul le nombre d’enfants procréés par chaque famille, ce qui est stupide, il suffit pour le comprendre de fréquenter des familles nombreuses en difficulté. La littérature dit tout autre chose. Et pas seulement Emma Bovary. « Pour comprendre la vie, les économistes ne cessent d’en chasser le sel ». La littérature pimente l’humain autant que possible. A l’équilibre des raisons, censé nous mener à l’optimum (Walras), la littérature, et MH en particulier opposent la vision d’une humanité en proie à des sentiments, des terreurs. Par exemple cette peur du vieillissement dont MH parle tant, et qui est tellement scrutée, irritée, par la publicité. Un seul économiste, le préféré de Maris, Keynes, a mis le doigt décisif sur le caractère irrationnel des comportements. L’essai dresse un portrait de MH en Keynésien fondamental.

 

Houellebecq est un antilibéral. C’est ce qui le caractérise d’abord, à la lecture de son œuvre. Ce n’est pas une œuvre « de gauche ». Car il y a une gauche libérale (qui réduit Houellebecq à un « réac », le reconnaissant clairement comme un ennemi) et il y a du libéralisme dans la gauche. Pas que dans la gauche sociale libérale, loin s’en faut. Car c’est précisément dans la culture de ceux qui se croient antilibéraux que le libéralisme fait son nid, depuis mai 68, on y reviendra. L’ennemi pour cet auteur, c’est la société libérale. MH apparaît un cousin romancier d’auteurs politiques comme Christopher Lasch (qui a remis la figure du Narcisse au centre des analyses psychologiques) ou en France Jean-Claude Michéa. Ce qui le sépare de ce dernier est que MH n’idéalise pas le peuple, dans une démarche ultra orwellienne (qui d’ailleurs me paraît une déformation outrancière d’Orwell). Ses romans en débusquent les lignes de force, les dégâts, la décadence. Les personnages de ces romans sont étouffés par le libéralisme. C’est d’abord cela qu’ils vivent. Et leur seule alternative est l’amour. Car Maris a saisi cela : Houellebecq est tout sauf un cynique. C’est tout le contraire d’un cynique ou d’un nihiliste. C’est quelqu’un de pessimiste et de fataliste qui désespère de son époque. Et qui ne voit de solution qu’en l’amour, et de moteur historique dans la science, pour le meilleur et le pire.

 

Les romans de MH attaquent de front la société libérale. « Extension du domaine de la lutte », titre explicite, montre en quoi le principe de la concurrence ne se restreint pas au domaine « économique » prétendu imperméable mais restructure les existences, pour notre malheur. Et en particulier la sexualité. « Les particules élémentaires » nous décrit les affres de personnages condamnés à l’atomisation. « Plateforme » s’interroge sur l’utile et l’inutile, bref sur la valeur, pointant la pauvreté de la valeur d’échange, cardinale dans le libéralisme. « La possibilité d’une île » décrit l’humanité remodelée en troupeau de consommateurs infantiles.

 

La modernité libérale a besoin de briser les liens, comme l’a identifié Karl Polanyi (non cité, pourtant c’est lui le premier à avoir saisi cela aussi nettement). C’est ce travail de sape qui hante l’œuvre de MH. Et des personnages devenus incapables de s’abandonner, de se lier, d’aimer. Dans le capitalisme tardif l’amour est en danger parce qu’à la baisse tendancielle du taux de profit une parallèle est tracée, qu’on identifie comme une baisse tendancielle du taux de désir. La pauvreté sexuelle, cachée derrière la performance, est de mise, parce que l’intensité de la rencontre est minée par la méfiance entre prédateurs. Parce que le marché doit s’interposer entre les monades, et les mettre en concurrence tout en les conduisant à se percevoir comme offre et demande. L’occident a tout sacrifié à cet ordre-là, abandonnant des pans entiers de ce qui faisait la valeur d’une vie. La valeur d’ailleurs, n’est plus perceptible qu’à l’aune de la valeur d’échange. Jed, le personnage de « la carte et le territoire » sait sa valeur d’échange mais est à la recherche de sa valeur en tant qu’humain.

 

L’autre hantise, c’est le désir opiomane de la marchandise. Opposé au plaisir. Le désir attisé et frustré, dans un monde supermarché (un lieu que l’on visite souvent dans ces romans). Le désir sans cesse repoussé par la destruction créatrice et l’obsolescence programmée. Dans « la carte et le territoire » MH se met lui-même en scène avec humour, frustré de voir trois produits qu’il aime disparaitre. Même l’attachement à ces objets lui est refusé. L’Humain Libéral est interdit de ne pas désirer, il « ne peut se contenter de ce qu’il a ». Augmenter le désir de marchandise tout en refusant son accès, telle est la perversité du modèle. L’amour, thème récurrent de ce romancier, est le viatique. Et Maris écrit joliment que :

 

« la chaine terrible du marché se brise, une fois encore (…) au maillon de l’amour ».

 

La figure la plus poussée du consommateur est le nouveau consommateur. C’est là où MH se sépare de la gauche, et ne peut pas être considéré comme un auteur de gauche, et surtout pas comme un « progressiste ». Le pire pour lui c’est le consommateur abouti, qui consomme de l’ « être » et pas seulement de l’avoir. Un personnage que l’on pourrait dérouler à l’infini, par exemple, ce que MH n’a pas fait, sauf très marginalement, dans le milieu militant. Le consommateur éthique. Le touriste social. D’où la violence de MH pour « le guide du routard ». Ces consommateurs sont la figure de perversion de la liberté, de la bonté, par le système libéral. Si MH était « de gauche », ce serait d’une gauche consciente de sa propre digestion par le marché, du fait que ses valeurs de liberté, d’émancipation individuelle, ont été réinvesties par la publicité et l’entreprise pour accentuer l’oppression de chacun, pour dessiner l’illusion d’une liberté sous emprise, d’une « coolitude » déguisant une violence terrible, excluante, impitoyable envers ceux qui ne peuvent pas relever les défis de la concurrence sur le marché économique ou sexuel.

 

Il y a certes une gauche qui rejoint MH, celle par exemple qui s’exprime dans un essai majeur, très houellebecquien (que Maris ne cite pas) : « le nouvel esprit du capitalisme » de Boltansky et Chiapello qui montre comment le capital a totalement intégré les valeurs bohêmes pour en faire des outils d’accumulation nouvelle, de domination nouvelle au sein de l’entreprise, et de contrôle culturel par leur attractivité.

 

Les romans de MH parlent du travail. De la société du travail. De la soumission du cadre, dans « Extension… », de son enchaînement à la concurrence, du bureau jusqu’à la piste de danse. MH distingue clairement les travaux utiles à ses yeux, ceux des ouvriers et des ingénieurs auxquels Jed, dans « la carte… » rend hommage par son travail artistique, des travaux pour lui parasites : la communication, le journalisme, l’informatique. Toute cette construction inutile, passant par une immense division du travail, qui n’est justifiée que par la loi du marché.

 

La culture, la distraction, sont des soupapes du système. Elles ne sont pas des résistances. Reste la figure de l’artiste, certes, qui est ailleurs. Mais MH va plus loin, rejoignant Marx dans son constat de l’aliénation. De la séparation entre le travail et le loisir nécessaire à sa reproduction. Dans « la carte et le territoire » règne cette nostalgie préraphaélite, de réconciliation entre art et artisanat, entre conception et exécution.

 

Maris n'aborde pas la question du passé. Y a t-il une idéalisation du passé chez MH ? Je n'ai pas relu les romans, mais je ne le crois pas. MH ne dit pas que c'était mieux avant. Il parle du vide regrettable de son époque et de l'humain qui y est seul et perdu, sans direction. D'ou la solution religieuse, seule capable, finalement, de constituer une formule de stabilité. Cela c'est le dernier roman, que Maris n'a pas eu le temps d'analyser.

 

Le pessimisme de MH s’enracine dans l’idée d’une entropie irréversible de ce monde voué à sa perte par une concurrence qui ne peut déboucher que sur la stagnation après avoir tout abimé. Seule la technique l’emportera, pour le meilleur et pour le pire. Le clonage cherchera à apaiser les souffrances sociales de l’homme libéral, mais pour déboucher… Sur le manque d’amour. Pourtant les « éternels », les posts humains, de plusieurs de ces romans, chercheront à échapper à ce monde libéral, à s’en protéger, à se préserver de sa violence, assimilée par MH au patriarcat (MH est tout sauf un misogyne).

 

Maris semble partager ce pessimisme-là. On peut y souscrire, mais aussi considérer que les valeurs libérales peuvent elles aussi, pourquoi pas à leur tour, être subverties pour évoluer vers une démocratie radicale où l’individuel et le collectif s’articuleraient pour sortir de l’aliénation marchande. Qui vivra verra. Le rôle de la littérature n’est pas de répondre à « Que faire ? ». Elle n’a d’ailleurs aucun rôle. Elle va où elle veut.

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11 janvier 2015 7 11 /01 /janvier /2015 13:04
"Pronostic de vie très réservé" ("Le capitalisme a t-il un avenir ?" - collectif)
"Pronostic de vie très réservé" ("Le capitalisme a t-il un avenir ?" - collectif)

La vie est égrénée de deuils. Les générations vivant aujourd'hui auront connu, comme les précédentes depuis l'accélération de l'Histoire qui commence avec la Révolution française, bien des tournants. Nous avions cru que Dieu était mort, et son cadavre bouge sacrément. André Gorz a écrit ses "adieux au prolétariat", puis nous avons dit adieu au communisme qui occupait la moitié de la planète, au socialisme démocratique, à la social démocratie elle-même, bientôt au social libéralisme dont la prothèse sociale est difficilement cernable, et désormais, alors que la chute du mur de Berlin a 25 ans, on voit de plus en plus émerger l'hypothèse d'une fin prochaine du capitalisme, notre mode de production depuis 500 ans. De plus en plus de livres évoquent la "crise" actuelle, qui dure depuis trente ans.... Comme une phase terminale, dont le choc de 2008 a été un soubresaut annonciateur, de Jeremy Rifkin, à la réédition des écrits de Schumpeter à ce propos, jusqu'au livre collectif de très haut niveau ici évoqué.

 

"Le capitalisme a t-il un avenir ?", est notamment signé par le grand continuateur de Fernand Braudel qu'est Immanuel Wallerstein, par Randall Collins, deux penseurs avec d'autres du temps long, des macro formations historiques, qui passèrent pour des hurluberlus quand ils prédirent la chute imminente de l'URSS alors que Rocky 4 mettait en scène la grande menace rouge et que Reagan promettait que sa guerre des étoiles nous protègerait de l'hubris soviétique.

 

Dans cet ouvrage, au terme duquel on se dit que l'an 2000 n'était pas forcément le grand tournant temporel auquel on aura assisté, 5 penseurs d'inspiration weberienne, marxiste, ou inspiré par l'école historique des Annalles (chercher dans le temps long, les structures) débattent de la possibilité ou non (factuellement, non moralement) pour le capitalisme de survivre à ce siècle, avec des désaccords. Certains pensant que le modèle est condamné en bloc, d'autres considérant qu'il peut survivre au prix de profonds bouleversements. Ou en tout cas que sa disparition ne peut pas s'imaginer comme le passage d'un "étant" au "néant", mais plutôt comme une reconfiguration, une perte d'influence, une réinvention, un changement de statut dans ce monde.

 

Le capitalisme a certes démontré sa plasticité. Mais force est de constater que son coeur est le même, par définition, et qu'il a tendance quoi qu'il en soit a aller dans la même direction, certaines circonstances étant surmontées.

 

Le capitalisme, en tant que "configuration historique spécifique des rapports marchands et des structures étatiques au sein de laquelle l'obtention d'un gain économique privé par tous les moyens, ou presque, est un objectif primordial et la mesure de tout succès" semble se heurter sérieusement à ses limites et contradictions, autrefois déjà pointées par la critique (Marx d'abord). On y est. Tous les systèmes ont une durée de vie, et il n'y aucune raison pour que celui-ci soit immortel.

 

Wallerstein est le plus catégorique sans doute sur son pronostic. Il date même la mort du capitalisme au milieu du siècle. Il s'appuie sur une lecture de l'Histoire organisée en cycles. Dont deux grands types : les cycles économiques de long terme (les fameux Kondratieff), et les cycles d'hégémonie politico économiques, qui voient un Etat dominer le monde et imposer un ordre nécessaire au bon déroulement de l'accumulation. Ces cycles ne se superposent pas toujours et leur point de départ ne correspond pas à leur point d'arrivée. Mais ce sont des tendances lourdes. Il se trouve que la dernière grande phase de croissance économique s'est arrêtée au moment même où l'hégémonie américaine a commencé à décliner, dans les années 70.

 

La fin des terrains d'accumulation

 

Pour accumuler, il faut du monopole. Lorsque c'est le cas, s'ensuivent des phases de croissance. Mais ces avantages s'érodent. Alors les options sont connues : délocalisation, pression sur les salaires, financiarisation improductive mais enrichissante. Tous ces expédients épuisent la demande économique, et le capitalisme ne s'en est sorti que par des nouveaux cycles d'innovation, de nouveaux monopoles...

 

La stratégie de délocalisation (Rosa Luxembourg parlait d'impérialisme comme principal vecteur de l'accumulation du capital, déjà), atteint ses limites, après 500 ans de mondialisation. Une autre stratégie a été de créer un matelas de classes intermédiaires permettant de stabiliser politiquement les sociétés, mais cela est coûteux et remis en cause. Enfin, le capital externalise les coûts : sur les Etats, qui atteignent aussi leurs limites, pressurés qu'ils sont, par une triple pression à la dette, à la baisse des impôts, et à la prise en charge des externalités du capital ; mais aussi sur la nature, jusqu'à un niveau devenu déjà insupportable.

 

L'accumulation s'est recentrée sur la spéculation, articulée à la consommation par l'endettement. Mais cette ancienne pratique est elle aussi confrontée à ses limites. Comme 2008 l'a montré.

 

L'accumulation du capital va donc devenir de fait impossible, et le système pris en étau. La solution sera inévitablement de sortir du modèle.

 

Les robots, peloton d'exécution du capital

 

Randall Collins est tout aussi certain de la fin du capitalisme, mais il insiste pour sa part sur la productivité. Ce que Marx avait prévu, à savoir la formation d'une immense armée de réserve intenable, pour surmonter la baisse du taux de profit, a été certes évité par la formation d'une société de services se substituant à la classe ouvrière dépecée, mais désormais le chômage technologique attaque frontalement une société où les services représentent trois quarts de la population active. L'automatisation va frapper partout, car elle est le moyen d'accumuler. Des taux de chômage jamais vus sont prévisibles, jusqu'à 50 %. On voit en Espagne ce que donne politiquement un taux à 25 %, avec l'émergence de Podemos, et on assiste à la même chose en Grèce.

 

Les conséquences seront immenses. Certes, il existe des "soupapes" : l'innovation crée aussi des emplois, mais pas assez, et trop faiblement rémunérés. Il n'y aura plus personne pour acheter les gadgets nouveaux, et les conditions de mise en concurrence des classes moyennes dans le monde disparaissent du fait d'une homogénéïsation des modes de vie. Le méta marché financier a beau accumuler des strates, il n'aboutit qu'à des corrections (des krachs) de plus en plus dévastateurs.

 

Il y a évidemment une hypothèse keynésienne. Collins considère que l'inflation éducative (dévalorisant les diplômes, suscitant une immense frustration) est un interventionnisme déguisé, légitimé par les valeurs éducatives (non contradictoires avec le libéralisme théoriquement) permettant de sortir du marché du travail autant de monde que possible (les étudiants et les profs). Mais cette stratégie est intenable car limitée et son financement est évidemment reporté sur la société, puis sur les étudiants. La dette étudiante n'est pas illimitée.

 

Le keynésiannisme militaire, lui-même menacé par la robotisation, produit de la guerre, et les révolutions viennent des guerres.

 

La RTT est une solution, mais au bout d'un moment elle est contradictoire avec l'accumulation capitaliste et crée la nécessité de la rupture.

 

Pour Collins, la crise écologique viendra après la crise déclenchée par le chômage technologique, elle la percutera et signera la fin du mode de production.

 

Une dose de scepticisme

 

Michael Mann apporte son scepticisme pour nuancer ces appréciations. Il insiste sur la complexité du monde. Le développement du capitalisme est à mettre en relation avec les guerres, les idéologies, les Etats, les décisions. Les différences régionales ne sont pas à sous estimer. Le capitalisme n'est pas si unifié qu'il le paraît théoriquement, sa mort ne peut donc pas être envisagée comme celle d'un corps unique.

 

Revenant sur les crises de 1929 et de 2008, Mann dessine les crises comme des processus à chaque fois uniques, des "effets en cascade", où les décisions politiques ont une réelle importance. Aussi, on ne peut pas prédire ce qui ressortira des prochaines crises.

 

A la limite du monde que pointe Wallerstein, Mann oppose le fait que nombre de contrées peuvent encore entrer dans le jeu capitaliste, ce qui retardera le processus. L'afrique par exemple.

 

Et rien ne dit que le capitalisme, certes entré dans une phase de stagnation, ne puisse survivre sous cette forme. Après tout il a vécu comme tel pendant longtemps, avant la révolution industrielle.

 

Il y a aussi des facteurs idéologiques, à savoir le souvenir des expériences calamiteuses de sortie du capitalisme au XXeme siècle.

 

La guerre, en russie et en chine, ont été les déclencheurs de la révolution. Et l'équilibre nucléaire semble garantir un état de paix au centre du système monde.

 

Cependant, même le sceptique souligne que deux facteurs peuvent conduire à la disparition rapide du capitalisme : une guerre nucléaire due à la prolifération, aux effets déstabilisants, et le changement climatique. Il est évident que pour sauver la planète, on doive "déconnecter la société de la logique implacable du profit". Et cela, c'est nécessairement porter un coup mortel à l'accumulation privée.

 

Craig Calhoun abonde dans le sens sceptique ici exposé. Il voit plutôt un capitalisme concurrencé par d'autres formes en essor, plutôt qu'en disparition. Ces formes diverses, de la coopération à l'économie informelle voire aux mafias, sont déjà là.

 

Le système capitaliste ne peut pas être comparé à l'URSS. La chute de l'URSS est avant tout celle d'une institution : le parti Etat. Le capitalisme ne peut pas être saisi de la sorte. Même l'Empire romain, pourtant de nature institutionnelle, a mis deux cents ans à s'effacer.

 

Les années folles, c'est maintenant

 

Malgré leur désaccord, les auteurs s'accordent sur la grande fragilité de l'accumulation capitaliste, sur la probable fin de l'hégémonie d'un seul Etat. Nous entrons donc dans une phase historique hautement incertaine. Les soubresauts dus à l'environnement dégradé ne sont pas une hypothèse mais une certitude dont nous ne connaissons pas l'ampleur.

 

Faut il être optimiste ou pessimiste ? Ca dépend d'abord de ce que l'on croit plus largement. Si l'on pense que seul l'intérêt égoïste est un moteur, alors on peut s'inquiéter. Car à quel funeste sort serait livrée une humanité incapable de dépasser ce modèle, de lui trouver un successeur cohérent ?

 

L'humanité va de toute façon devoir poser la question de l'internalisation des coûts sociaux et environnementaux de son économie. Elle ne peut plus laisser un mode de production le rejeter sur la société et la nature, sous peine de voir la cité des hommes partir en charpie. Dire cela, c'est accepter de regarder en face la question de la nécessité de dépasser le capitalisme.

 

Le livre veut finir sur une lumière. "Nos espoirs découlent de l'observation théoriquement fondée que la réaction de l'humanité aux grandes crises structurelles du passé est souvent passée par la construction d'institutions collectives plus amples et qualitativement nouvelles".

 

Lucidité rimera en tout cas, de manière contre intuitive mais décisive, avec radicalité.

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11 juillet 2014 5 11 /07 /juillet /2014 10:57

 

Il s'en vendrait comme des petits pains aux Etats- Unis nous dit-on. Un livre d'économie politique de près de 1000 pages truffées de statistiques. Le sujet n'est pas celui, « successfull », d'une secte gnostique délurée qui aurait détourné la Terre pour que Nicolas Cage vienne la délivrer en délivrant des blagues pince sans rire, mais... une étude de long terme de l'évolution des stocks de capitaux, des flux de revenus et des inégalités patrimoniales et salariales dans le monde... Autant dire un sujet inhabituel pour un best seller.

 

Un journaliste d'Alternatives Economiques a parlé de la « révolution Piketty ». C'est peut-être une révolution éditoriale, mais à sa lecture je n'ai pas eu l'impression qu'il s'agisse d'une vraie révolution théorique ou scientifique.

 

Ce que dit Thomas Piketty dans « Le capital au XXIème siècle » nous pouvons le lire dans beaucoup d'autres essais,, nombreux, et à vrai dire dans toutes les colonnes de la pensée un brin critique. La spécificité de ce livre flirtant avec l'anticapitalisme sans jamais s'y décider vraiment, héritier de Braudel aussi bien de Keynes, un peu marxiste honteux (Piketty n'arrête pas d'y dire que Marx a raison mais pas tout à fait, enfin si, enfin mais... Mais a t-on une chance d'être écouté de la sorte en s'affichant marxiste ? Non sans doute. Piketty doit donc essayer de se convaincre qu'il ne l'est surtout pas) c'est de prendre le temps de le démontrer longuement, très longuement, avec le souci du long terme et de la preuve statistique. Son autre caractéristique c'est de l'exposer très clairement, dans un langage très accessible, et pour tout dire plaisant.

 

Il y aurait sans doute à enquêter sur le succès de l'opération. Pourquoi ce livre a t-il percé jusqu'à emplir les amphis américains et faire la une des journaux ? Je ne sais pas. C'est aussi le mystère des succès d'un livre. Il y a des recettes marketing, des réseaux, etc... Mais parfois ça prend, on ne sait pas trop pourquoi. Effet boule de neige. Le fait d'avoir été cité par M. Obama, dont le projet de second mandat cadre avec le propos de Piketty (augmenter le salaire minimum et imposer les plus riches) a du y participer.

 

Le livre veut souligner une loi d'airain du capitalisme : quand le taux de rendement du capital dépasse durablement le taux de croissance, bref quand laisser prospérer son patrimoine et bien souvent son héritage rapporte plus que de créer de nouvelles richesses, le capitalisme produit des inégalités amplifiées, sans limite prévisible.

 

Or c'est ce qui se passe à notre époque. Nous revenons à l'âge d'or du patrimoine, celui de la dite Belle Epoque (l'auteur, un peu joueur, a la bonne idée de prendre l'exemple des « aristochats » ou du Titanic de James Cameron pour nous la décrire). Nous n'y sommes pas encore mais nous en approchons, et nous pouvons réaliser pire encore en termes de fossés sociaux si la tendance continue. D'ores et déjà, le « décile » (les 10%) supérieurs tutoient les 45 % du revenu national.

 

La crainte d'un capitalisme qui fonce à l'inégalité n'est pas nouvelle. Elle date de Ricardo qui voyait dans la terre un bien fortement inflationniste car se raréfiant. Crainte qui renaît d'ailleurs sous la forme de l'explosion des prix immobiliers dans les capitales. Marx a évidemment été celui qui a prédit l'apocalypse capitaliste sous le coup de ses propres contradictions. Mais on a aussi cru, pendant la guerre froide, à une possible réduction spontanée des inégalités endogène au développement capitaliste, comme a essayé de le montrer Kuznets.

 

Il n'y a pas selon Piketty de mécanisme interne qui empêcherait le capitalisme de développer des inégalités de plus en plus béantes. En cela il est un social démocrate (au sens théorique) véritable. Sa conviction est que seule la politique peut endiguer le creusement des inégalités et donc la disparition de la démocratie, qui a besoin d' « égaux » (voir dans ce blog « la société des égaux » de Pierre Rosanvallon dont Piketty s'inspire fréquemment).

 

Les inégalités produites par le mode de production capitaliste fondé sur l'accumulation privée ont été réduites au cours du XXeme siècle, au point ou on a pu parler de capitalisme sans capitalistes. Cette réduction est entièrement expliquée par des chocs politiques : les deux grandes guerres en particulier, qui ont conduit à repartir à zéro d'une certaine façon, ont suscité le renforcement des États et la ponction des fortunes privées.

 

L'histoire de la répartition des richesses est donc politique. Elle ne trouve pas sa source dans quelque logique interne à la vie économique. Celle-ci est traversée de « forces de convergence et de divergence » des revenus, les forces de divergence l'emportant sans intervention politique.

 

Thomas Piketty entend briser d'autres idées fausses : il n'est pas vrai que les oppositions entre générations auraient remplacé celle des classes sociales. Les inégalités sont transversales à toutes les classes d'âge.

 

Notre époque se caractérise certes par une nouvelle forme d'augmentation de l'inégalité : le décrochage des hautes rémunérations. C'est un fait nouveau, même si comme toujours les inégalités en patrimoine restent bien supérieures aux inégalités des revenus du travail. Mais ces revenus du travail indécents, de la part d'une micro « élite » qui décide de sa propre rémunération, vient s'incrémenter en patrimoine évidemment.

 

La force de divergence fondamentale qui crée les inégalités, c'est lorsque le taux de rendement du capital est supérieur à la croissance économique. Alors le passé compte plus que le présent.

 

L'horizon du monde étant une faible croissance, ne serait-ce que par motif démographique (premier facteur de la croissance de la production), si le taux de rendement du capital reste autour de 5 % en moyenne, alors des inégalités sans précédent pourraient voir le jour d'ici à la fin du siècle. Le rapport entre capital et revenu est à l'augmentation, le premier s'approchant parfois d'un chiffre représentant six ou sept années du second.

 

Certes le capital a changé. Autrefois (Piketty a le bon goût de puiser de longs exemples dans les romans de Jane Austen et Balzac, ce qui rend très agréable et vivante la lecture et permet de respirer un peu entre les passages plus théoriques et statistiques), il était foncier et lié à la dette publique. Aujourd'hui il est plus lié au capital productif qu'à la terre. Depuis la décolonisation on a assisté à un immense rééquilibrage mondial qui fait qu'aujourd'hui tous les pays se possèdent les uns les autres, pour parvenir à un certain équilibre (exception : l'Afrique, possédée par les autres). Les paradis fiscaux, qui absorbent 10 % du PIB mondial empêchent certes de retrouver mathématiquement l'équilibre...

 

Le patrimoine privé représente la quasi totalité aujourd'hui du patrimoine, dans la mesure où les dettes publiques sont à peine couvertes par les actifs publics.

 

Piketty étudie les dynamiques respectives du capital selon les continents. Les histoires diffèrent : le nouveau monde a une histoire très particulière : il paraissait autrefois un monde assez égal (le paradis jeffersonien des petits propriétaires) car la croissance démographique était forte, et les inégalités étaient masquées par... l'esclavage qui constituait un capital non comptabilisé... C'est l'âge d'or vu par le Tea Party. Le nôtre est celui des trente glorieuses, lorsque la Libération avait « euthanasié » les rentiers (Keynes) à base d'inflation , d'imposition et de nationalisations. Ces histoires différentes ont marqué fortement les cultures politiques.

 

Depuis les années 80 on assiste à une reconstitution très forte du capital, nourrie par les politiques de recul fiscal et les privatisations (dont le gigantesque transfert russe, mais la France a aussi réalisé de considérables braderies) et à l'amplification des inégalités en patrimoine et revenus du travail. La part du capital dans le revenu national a progressé. Si la politique n'agit pas, alors on pourrait retrouver des Vautrin conseillant à Rastignac de faire un bon mariage plutôt que de devenir Procureur. Même si les inégalités en capital sont moins concentrées qu'au 19eme siècle et à la Belle Epoque, le fait majeur du XXème étant l'apparition d'une classe moyenne patrimoniale (40 % des français possèdent leur logement).

 

Nous vivons le retour de l'héritage. L'allongement de la durée de la vie ne contrecarre pas ce come back car on hérite simplement plus tardivement. Dans le cadre d'un déplacement de tous les âges de la vie, on hérite plus vieux d'un capital plus important qui a fructifié. S'y ajoutent les donations anticipant l'héritage. En France, un sixième des générations nées en 70-80 touchera en héritage plus ce que la moitié de la population gagne dans une vie. Les inégalités héritées du passé sont donc d'ores et déjà énormes, du fait d'un rendement du capital supérieur au taux de croissance. Seule la croissance peut créer les conditions d'un changement de structure des inégalités sans autre intervention, car elle crée de l'opportunité de rattraper un peu le passé. Et nous ne pouvons guère compter sur un retour de la croissance, en tout cas pas significatif.

 

Les fameux 10 % les plus hauts en termes de revenus représentent tout de même 500 000 personnes en France, soit un vrai groupe social. Ce qui complique les données politiques du problème. Le denier décile est d'ailleurs un monde en soi, et on voit se détacher une fraction représentant 0, 1 % de la population, en pleine sécession. Plus on monte évidemment, plus les actions supplantent l'immobilier.

 

Les inégalités de revenu du capital n'ont rien à voir avec un quelconque mérite. Les grosses fortunes savent échapper à l'inflation, elles captent les belles opportunités de profit par des effets d'échelle, elles grossissent naturellement. Et la moitié de la population n' a absolument aucun capital qui puisse être profitable.

 

La rente est donc de retour. Piketty en voit un signe dans le langage, le mot « rente » étant idéologiquement de plus en plus escamoté, par les rentiers.... Ainsi on parle de « rentes de situation » des cheminots ou des conducteurs de taxis... Les rentiers eux sont des « investisseurs »...

 

La solution prônée par Thomas Piketty , dans le cadre de la mondialisation, est celle d'un impôt mondial sur le capital, qu'il juge utopique certes, mais nécessaire comme horizon imaginaire d'une redistribution des richesses. La crise des dettes publiques elle-même peut être résolue de cette manière, puisque comme à l'époque où Marx critiquait les dettes publiques comme moyen de prédation, elle est une manière de financer l’État en enrichissant les patrimoines privés plutôt que de passer par l'impôt.

 

L'inflation ne saurait être un remède en soi, car elle redistribue surtout entre les patrimoines, les gros possédants s'en tirant sans dommage, et elle ne peut pas fonctionner à long terme puisqu'elle est intégrée dans les calculs des uns et des autres.

 

Le principal intérêt du livre de Thomas Piketty est de démontrer brillamment, sur la foi d'un travail titanesque, l'amplification des inégalités et leur peu de lien avec l'innovation ou le dit mérite (« la productivité marginale » c'est à dire l'apport individuel). C'est un livre qui donnera du fil à retordre à ceux qui essaient encore de laisser croire que le monde est constitué d'une immense classe moyenne homogène, accompagnée d'exclus à la traîne que la croissance va intégrer, excepté les « assistés »...

 

L'assistanat ici, c'est bien celui, massif, de l'héritage. Piketty démontre qu' historiquement, le marché n'a jamais spontanément réduit ou stabilisé les inégalités. C'est le surgissement de l'action politique dans l'Histoire qui a pu en freiner l'expansion.

 

Au final Piketty le modéré est obligé de rendre les armes à Marx. Lorsque les gains de productivité importants ne sont pas là pour surmonter les contradictions (certes Marx n'avait pas anticipé la possibilité de forts gains de productivité, qui ont sauvé le capitalisme en partie), alors le capitalisme se précipite à une accumulation sans limites qui risque de jeter les capitalistes les uns contre les autres (la guerre, la colonisation), en suscitant une baisse tendancielle du taux de profit. L'autre solution est de pressurer encore et toujours plus le salariat, ce qui ne peut pas être durablement tenable politiquement.

 

L'impôt, dans l'esprit de Thomas Piketty, est une issue paisible, permettant la domestication d'un système qui court à sa perte. Mais imposer l'impôt, n'est-ce pas déjà trop pour l'immense accumulateur ? Il semble bien que oui si on en croit l'hallali sans précédent contre la notion même de contribution collective.

 

Bon alors, et ce best seller de Piketty ça donne quoi ? (« Le capital au XXI eme siècle » , Thomas Piketty)
Bon alors, et ce best seller de Piketty ça donne quoi ? (« Le capital au XXI eme siècle » , Thomas Piketty)
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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 20:25

9782021097795.jpgL'essai démystificateur de Guillaume Duval, "Le modèle allemand au delà des mythes" est un livre très utile, alerte, incisif et convaincant. Voici quelqu'un qui n'a pas pris sa plume pour rien, même s'il ne fait qu'effleurer les conséquences de ses propres constats, et évite le sujet de la franche révision des relations européennes que la situation imposera, d'une manière ou d'une autre. 

 

 

Sa thèse est que le "modèle allemand" dont on nous serine, en plus d'être contestable car l'Allemagne n'est pas l'eldorado (on vient d'y décider d'y créer un smic...) n'est pas la panacée, comme ne l'était pas le modèle allemand dit de capitalisme rhénan, comme ne l'était pas le modèle américain, ou le japonais ou l'italien des "districts", le danois fléxisécure, l'angleterre blairiste, ou l'Espagne spéculatrice Aznaro zapateriste.

 

 

Il nous faudra bien accepter, en citoyens adultes, d'affronter notre propre devenir : celui de notre pays, qui n'est que lui-même, avec son histoire et ses caractéristiques ; et celui de l'Europe, qui n'est pas l'Allemagne, même si l'Allemagne y joue son avenir aussi, comme nous.

 

 

 

Guillaume Duval est germanophile. Les lecteurs de la revue alternatives économiques le connaissent bien (je rends hommage au passage à cette coopérative, qui en plus d'être indispensable dans le débat économique français -bien que trop scolaire à mon goût, mais il faut bien vivre-, démontre qu'on peut imaginer des entreprises performantes, durables, sur un mode de gestion non capitaliste, mais égalitaire et démocratique.). Il aime l'Allemagne ou il a vécu et il est pro européen. Donc sa parole n'est pas une seconde suspecte de nationalisme bas du front, et il est bon que le mythe soit ébréché depuis ce versant là.

 

 

 

La bourgeoisie française, comme le disait Alain Badiou dans "De quoi Sarkozy est il le nom ?", soi disant "patriote", est victime d'une maladie chronique : le "pétainisme transcendantal". Elle n'aura cessé, au moins depuis la révolution française où elle avait fui et suppliait les monarchies étrangères d'envahir la France, de se servir de l'extérieur pour discipliner le pays à ses intérêts. Ce sont les troupes ou les "modèles", selon les époques, qui servent de levier. Le meilleur exemple en est Adolphe Thiers se servant des troupes prussiennes pour efrayer Paris, après que la deuxième restauration ait procédé de la sorte. Mais la droite a aussi été munichoise en se couchant devant Hitler (elle ne pardonnera jamais vraiment à Philippe Seguin de lui avoir rappelé ce refoulé avec son expression indiquée de "munich social" au moment des critères de maastricht, expression à dire vrai prophétique), fascinée par Thatcher, et aujourd'hui elle culpabilise le pays avec le "modèle allemand, miroir prétendu de notre déclin imputable, non pas à une mondialisation socialement agressive, mais à notre maudite habitude de vivre notre chemin... Un modèle revisité à sa sauce, tordu au maximum, pour justifier les traitements de choc dont elle rêve. La grande revanche post Keynésienne. Le règne du marché roi.

 

 

S'il y a bien une classe dominante et une droite dans le monde qui ne sont pas soucieuses de la spécificité de son pays, en tant qu'histoire collective, c'est bien "chez nous" comme ils disent... Je ne sais pas si c'est la "plus bête du monde", mais la plus encline à abandonner la souveraineté nationale, et donc celle du peuple tant qu'elle se borne à ce cadre, sans doute.

Excepté la parenthèse gaulliste. Bel et bien enterré.

 

 

 

"Le modèle allemand"  et la merkelomanie tels qu'on nous les livre dans le tube cathodique, c'est la baisse du coût du travail, c'est la réforme Schroeder, saignant sans complexe le système social de nos voisins. Or, au regard des constats de Duval, non seulement ces réformes ont plutôt accablé le pays et ont d'ailleurs été sanctionnés politiquement par un recul durable des dits sociaux démocrates et leur scission, non seulement la relative réussite allemande ne lui est pas imputable, mais en plus le contexte allemand n'est pas du tout transposable à la France.

 

 

Prétendre nous sortir de la crise générale que nous ressentons en singeant l'allemagne, c'est comme vouloir guérir un infarctus avec une amputation des doigts de pied.

 

 

La politique de Schroeder, tellement personnellement obsédé par son admission dans le cercle des riches, aura plombé les résultats économiques du pays (à la traine de la France sur tous les domaines pendant les mandats du "camarade des patrons"), amplifié les inégalités et augmenté la pauvreté. Et si l'Allemagne va mieux que ses voisins aujourd'hui, elle le doit à bien d'autres paramètres. Qui peuvent d'aileurs nous inspirer, si on ne s'en tient pas à une volonté d'assimilation artificielle, décontextualisée. Ceci d'autant plus que l'Allemagne n'est pas non plus le pays ultra libéral réalisé, on peut par exemple noter que le temps de travail hebdomadaire par travailleur est inférieur au nôtre.

 

 

L'Allemagne s'est appuyée sur son système de cogestion (droit de veto des comités d'entreprises, forte représentation des salariés dans les instances de décision), sur la forte cohérence entre ses entreprises au sein des branches qui lui permettent des économies d'échelle de masse, et des politiques qualité efficaces, sur sa capacité à négocier le chômage partiel plutot que de licencier, sur son réseau mondial d'émigrés l'aidant à exporter, sur une division du travail efficace avec les pays de l'Est qu'a permis la réunification.

 

 

L'Allemagne n'a pas, comme la France de la Loi le Chapelier, considéré les corps intermédiaires comme des entités parasitaires à éliminer, s'opposant au lien unique entre "la" République et "le" citoyen. Notre pays en paie le prix aujourd'hui, et les forces de l'argent qui ont passé leur temps à essayer de marginaliser le syndicalisme et à le diviser y ont leur belle part.

 

 

 

Ses spécialisations industrielles et surtout son positionnement unique sur les biens d'équipement, lui ont permis d'être le fournisseur privilégié de la croissance dans les pays dits émergents. Et cela, ce n'est pas reproductible. Ce qui pourrait l'être, c'est de réfléchir à une politique industrielle. Une politique, pas un Ministre.

 

 

 

Le modèle allemand contient les déficits car la dépense publique n'a pas du tout le même statut qu'en France. L'Allemagne, deux fois plus dense, n'est pas un pays de concentration économique, démographique et financière sur le plan interne, contrairement à la France très hétérogène où Paris absorbe les richesses. La France est tenue d'investir publiquement et de redistribuer, c'est ainsi qu'elle peut réaliser son unité nationale. Oublier cela, c'est ignorer la France, et à cet égard on lira avec grand intérêt les analyses d'Emmanuel Todd.

 

 

 

On vante l'apprentissage allemand, mais on oublie qu'il n'a pas le sens français, et se combine avec le corporatisme allemand et un système d'études longues. On salue leur faible chômage des jeunes, mais on oublie... Qu'ils n'ont pas de jeunes... On parle de leur taux de chômage, mais on tait le fait que les femmes y sont reléguées, dans de petits emplois à temps partiels sous payés, dans un pays qui ne leur propose ni modes de gardes et où l'école maternelle n'existe pas.

 

 

 

On mésestime qu'une démographie allemande très vieillissante (due notamment au sort réservé aux femmes) qui est un atout à court terme, et a évité aux allemands la bulle immobilière, réduit le cout des services, contenu les dépenses publiques, va agir comme un violent boomerang lorsque le pays va connaitre une insuffisance de main d'oeuvre formée, et qu'il faudra payer les retraites fragilisées de cohortes innombrables. On oublie que l'export ne durera pas toujours lorsque les émergents se tourneront vers leur marché intérieur.

 

 

 

On néglige que l'impasse éducative des budgets allemands ait provoqué une baisse de ses résultats scolaires (enquête PISA), qui a d'ailleurs secoué l'Allemagne... Et que la France, en l'imitant sous les gouvernements Fillon Raffarin, a aussi réalisé la prouesse de faire baisser le niveau de ses élèves selon les derniers résultats. Merci, donc, le "modèle allemand" !

 

 

 

On tait simplement - et là Duval évite un peu-... Et n'irait pas jusqu'à montrer la place de "passager clandestin" de l'Allemagne en Europe, que si tout le monde se met à devenir allemand, alors l'Allemagne ne vendra plus et ne sera plus ce qu'elle est... Dans un jeu à somme nulle de concurrence.  On fait mine de ne pas voir que l'Europe est un marché unifié, et que l'industrie s'y spécialise géographiquement, comme dans n'importe quel marché.

 

 

On fait mine d'ignorer qu'un budget européen ridicule (et même en recul !) est incapable de donner un contenu social au territoire européen. Il ne peut que conduire le site exportateur allemand à accumuler les excédents, jusqu'à ce que les ventes allemandes chutent aussi en Europe.

 

 

On tait les réussites allemandes qui ne sont pas arrangeantes : leur avancée écologique, leur sortie du nucléaire, leur absence d'entente entre monopoles, le fait que les rémunérations des dirigeants soient un peu moins scandaleuses, le fait qu'ils ont su résister un peu à l'emprise de l'actionnaire vorace alors qu'en france la fameuse "valeur" actionnariale transforme les entreprises en rapaces myopes, licenciant au moindre mauvais présage, oubliant l'effort de recherche beaucoup plus fort en Allemagne, essayant d'externaliser tout ce qui est possible sur la puissance publique en matière de responsabilité sociale.

 

 

 

On oublie de regarder, dans le miroir de l'Allemagne, nos propres défauts qu'il n'est nul besoin, pour résoudre, de passer au tamis d'un modèle : un système d'éducation français, qui se glorifie d'être méritocrate mais qui consiste à sélectionner par le contraste de la production de l'échec. L'inceste entre les élites publiques et économiques. La fermeture des systèmes. La préférence pour l'exclusion plutôt que pour la remise en cause de soi.

 

 

 

Et l'on évite, surtout, de parler avec les allemands sérieusement de nos différences qui posent très gravement problème. La désinflation allemande a par deux fois, dans les années 90 avec la réunification, et maintenant depuis la crise, appauvri le reste de l'Europe en étouffant la croissance économique par la relance de la demande interne, interdite par les traités.

 

 

L'économie européenne se donne des objectifs qui ne sont pas les siennes : les buts de court terme de l'Allemagne : servir la rente d'une population vieillissante, au risque d'ailleurs de saper son service à force d'étouffer la création de richesses, permettre par la stabilité monétaire la politique d'export de la première puissance.

 

 

Nous devons faire comprendre à l'Allemagne que dans une Europe qui va mal, l'Allemagne ne pourra pas surnager durablement. L'Allemagne doit cesser de penser à la crise du mark de 1923 et à sa dévaluation de 1945 qui ont dilapidé les bas de laine. Elle doit regarder l'avenir avec nous, elle doit penser à large échelle et cesser de considérer que ses règles d'orthodoxie pour le moment encore tenables puissent valoir pour tout un continent.

 

 

Nous avons besoin d'une rude explication dans la famille européenne, où nous ne pourrons un jour plus parler de famille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 11:45

3173601_5_4e4e_un-new-deal-pour-l-europe-de-michel-aglietta.jpg Toute la politique économique de l'Europe se fonde sur cette idée que l'économie, ce sont des lois indiscutables issues des manuels libéraux. Il n'y a qu'à les respecter et puis taisez-vous donc. Il y aurait la raison à l'oeuvre chez les élites dirigeantes, toute alternative relevant de la déraison ou autres tares : "démago", irresponsable, et surtout.... "populiste" : la tarte à la crème, nullement utilisé par hasard, puisque ce mot révèle toute la vraie crainte, plus encore le vrai dégoût de ceux qui l'utilisent ad nauseam : le peuple. Cette masse incontrôlable et qui ramène sa fraise, a le droit de vote, etc...

 

Foutaise évidemment que cette idée d'un cercle de la raison. L'économie n'est qu'une énième penderie de la philosophie et de la lutte entre les intérêts constitués dans la société pour contrôler la rareté et le pouvoir. Si elle est scientifique, c'est évidemment de manière circonstanciée et partielle. Jamais sur un plan général et prédictif.

 

Ceci est tellement vrai que lorsque les théories économiques sont ridiculisées par les faits, comme depuis la crise financière de 2008 puis la crise de l'Euro, on ne change pas de théorie dans les élites dirigeantes et les économistes en tort ne font que conforter leurs présupposés. On s'adapte parfois, empiriquement, mais on ne touche pas à la théorie. On sépare la pratique de la théorie pour ne pas discréditer cette dernière, intouchable.

 

Même l'Eglise, au bout d'un moment, a quand même été obligée de reconnaître que la terre était ronde (bien qu'elle n'ait réhabilité Galilée qu'à la fin du XX eme siècle). Mais les économistes et policitiens libéraux, monétaristes, hayekiens, tout ce que l'on veut pour les qualifier, n'en sont pas encore à cette capacité de révision montrée par les ecclésiastiques.


C'est contre cette logique, d'abord, que semblent écrire Michel Aglietta (dont nous avons récemment évoqué un très bon livre sur l'économie chinoise) et Thomas Brand dans leur récent essai sur la crise de l'Euro : "Un new deal pour l'Europe". Un essai un peu pointu parfois mais très clair, sérieux mais pas jargonnant pour le principe.

 

Y a t-il encore un but possible à la construction européenne ? On est en droit de se le demander au regard de la situation vécue qui tourne les peuples les uns contre les autres et fait apparaître tout cet édifice comme un jeu de dupes. Si on ne saisit pas la gravité de la période très vite on peut penser que nous sommes promis à une époque sombre, digne du dépecace de l'Empire de Charlemagne. 

 

Mais il est en même temps frappant de constater que pour s'en sortir, nous bénéficions de nombreuses contributions de grande qualité qui convergent très largement. Les économistes, quand ils ne sont pas complètement drogués aux différents opiums du néolibéralisme, analysent de manière convaincante ce qui se passe depuis 2008 et proposent des solutions. Malgré les divergences, le consensus se dessine sur beaucoup d'éléments. Il existe donc une voie de sortie. Ce qui peut étonner, c'est que tout cela s'exprime, mais reste ignoré de nos gouvernants. Pourquoi ? Parce que ce n'est pas la raison qui conduit le monde, encore moins les idées. Ce sont d'autres considérations liées à la puissance. Considérations qui peuvent mener le monde à sa perte.

 

Il est temps de regarder en face une réalité : la naissance de l'Union économique et monétaire a été le fruit d'un compromis destiné à ancrer l'Allemagne en Europe au moment où l'Est s'ouvrait. Et ce compromis a considérablement affaibli la France et l'Europe du sud. Triste réalité. 


En accouchant de l'UEM, on n'a pas voulu voir ce qu'était une monnaie. Parce que c'était la condition incontournable pour les allemands que de respecter leur vision très particulière de la monnaie, qui ne pouvait pourtant se concevoir au plan européen dans les conditions tracées.

 

Un édifice miné de l'intérieur


Donc, tout l'édifice était miné. Quand on apprend l'économie, dès les premières leçons on nous parle du fameux "triangle d'incompatibilité" que rappellent les auteurs. On ne peut pas à la fois avoir une monnaie unique, la liberté de circulation des capitaux, et une liberté nationale de politique économique. On doit renoncer au moins à l'un des trois. Or, l'Europe n'a pas unifié sa politique économique. Ca ne pouvait pas fonctionner, et ça un jeune étudiant l'aurait su. C'est le drame de la politique que d'être capable de nier l'évidence, mais ce sont les peuples qui en paient le prix.

 

Dans l'Allemagne d'après-guerre, fondée sur un consensus "ordo libéral", la monnaie a une place première. Elle est antérieure à la réunification. Elle est un élément fondateur du contrat social. L'Allemagne est un pays dont il faut mesurer l'Histoire. Issue de petits Etats et de petites villes où la petite bourgeoisie artisanale et commerçante avait une grande place. Portant des valeurs de travail, d'épargne, d'efficacité. Une petite bourgeoisie très conservatrice, fermée. Le nationalisme allemand a su réactiver certaines de ces tendances, aujourd'hui portées par la CDU, héritière du Zentrum.


Après guerre, ces valeurs petites bourgeoises se sont matérialisées dans le système de cogestion, qui rappelle les corporations d'antan. Dans l'ordo libéralisme, il y a un lien entre politique et économie. Un ordre global et stable. Les valeurs de la classe moyenne allemande ont été codifiées pour assurer la stabilité, avec le souvenir du chaos. La constitution est aussi économique et sa base est la monnaie. Elle est le ciment national, la base, le lien de confiance. Le mot "fiduciaire" prend tout son sens dans la culture allemande. La grande crise du mark qui déboucha sur la victoire de Hitler est évidemment le traumatisme initial. Etrangement les auteurs éludent cet épisode, il me semble au contraire, pour reprendre une expression de Freud, constituer la scène primitive...

 

Les auteurs ne citent pas Emmanuel Todd, mais il n'aurait rien à redire sans doute au sérieux qu'ils prennent à saisir la spécificité culturelle de l'Allemagne. En Allemagne ne sont légitimes que les intérêts économiques ne remettant pas en cause la stabilité des prix. La banque centrale encadre ainsi toute la politique économique, et les négociations entre capital et travail autour de la répartition.

 

La réunification allemande, cet évènement énorme qu'on ignore souvent en France, a suscité des besoins immenses de financement public. Ainsi la banque allemande a réagi par une politique monétaire "féroce" contingentant les risques d'inflation. L'Allemagne a alors vu son économie flancher et les emplois ont fondu. Les taux d'intérêt allemands en hausse ont déclenché une vague spéculative sur l'Europe, et des effets économiques déjà graves. Le Serpent Monétaire Européen avait explosé. Un avertissement ignoré. Les auteurs ne citent pas l'expression de Philippe Seguin, dont on n'avait pas pris toute la mesure au delà de l'aspect métaphorique : "munich social"...

 

Cet épisode n'a fait que conforter l'idée de basculer dans l'euro, censée protéger de la spéculation (on voit que ce n'est pas le cas), et surtout censé faire converger les économies européennes. C'est le contraire qui s'est déroulé, l'Euro ayant été, et c'est le point le plus important du livre, un facteur de morcellement, et de spécialisation des pays. Paul Krugman a reçu le prix nobel pour avoir montré que l'unicité d'une monnaie intensifie les échanges internes et augmente la spécialisation industrielle des territoires. Délestée des risques de change, l'industrie va là ou elle dispose des meilleures conditions. Les technologies de l'information, au lieu (ce que l'on a pensé) de contrer cela ont au contraire facilité le processus de concentration.

 

En Europe, se sont dessinées une Europe allemande conçentrant l'industrie et une Europe du sud en désindustralisation. Bref l'unification a suscité une réorganisation de la production sur un continent non uni politiquement et économiquement.... La grande contradiction est née.

 

Ce qui est assez sidérant, c'est que depuis le rapport Werner dans les années 70, qui proposa le premier projet de monnaie unique, on savait ce qu'il convenait de mettre en place pour accompagner le processus, et notamment une politique budgétaire commune et une harmonisation fiscale. Mais le triomphe des ides reagano thatchériennes influençant les élites européennes, et aussi françaises (les socialistes français au pouvoir dans les 80's), l'idée que la monnaie devait être neutralisée s'est imposée. On a accepté l'idée allemande d'une monnaie gérée par une banque indépendante, seulement tournée vers la lutte contre l'inflation. Et déconnectée de toute stratégie économique publique d'ensemble.

 

Au lieu de sortir par le haut de ces contradictions, on réagit par des règles de discipline de plus en plus drastiques censées aligner les pays sur l'Allemagne, avec les critères de maastricht puis le pacte de stabilité d'Amsterdam, puis la règle d'or. Des erreurs qui se cumulent. Il faut voir ce que ce pacte d'amsterdam avait d'absurde et de purement philosophique pour les allemands : il proposait de sanctionner les pays faisant du déficit.... en creusant leurs déficits par des sanctions.... On est plus dans la morale petite bourgeoise venue du moyen âge que dans la "responsabilité". D'ailleurs ces sanctions ne seront jamais appliquées.

 

Cet euro déséquilibré naît au moment où les marchés libérés par les gouvernements de toutes entraves déferlent, et produisent tout un tas d'innovations spéculatives. On les laisse faire, puisque selon la théorie libérale dominante, ils sont censés allouer les ressources de manière optimale. Tout cela se réalise dans une euphorie dont on doit mesurer le caractère ridicule aujourd'hui : à Lisbonne en 2000, l'UE prétend qu'elle sera en 2010 l'économie la plus dynamique et compétitive du monde... Les seules choses qui croitront, ce sont les bulles spéculatives et le chômage....

 

La prise de pouvoir d'une finance insatiable

 

Puis la crise des subprimes frappe le monde. La course à l'endettement en est une source, et on peut noter qu'à aucun moment la fameuse "discipline de marché" n'y a mis un frein, au contraire. L'idée de l'autorégulation des marchés est morte, et pourtant elle guide encore le monde... Le gonflement monstrueux de la sphère financière s'est focalisé en Europe sur l'Irlande et le Luxembourg, deux paradis fiscaux en plein coeur. De ces bases sont partis des logiques spéculatives vers l'Espagne, le Portugal, la Grèce.... 

 

Cette course à l'endettement, contrairement à ce que nous assènent les éditorialistes télévisés, est d'abord privée. C'est un dérèglement de la finance et non une impéritie de gestion des budgets publics.  Les gouvernements ont laissé faire la spéculation, mais ce ne sont pas les dettes publiques qui provoquent la crise. Ce n'est qu'après, lorsqu'il faut juguler la crise, que les dettes publiques bondissent, en 2009.

 

Les bulles spéculatives ne sont limitées par rien. Elles ne sont le produit que de "supputations", elles sont donc par nature illimitées. La finance n'a aucune base réelle, elle n'est que la conséquence de ce principe capitaliste de faire de l'argent avec de l'argent, qui n'a pas de frontière, c'est un désir qui "ne rencontre aucune satiété". Les marchés financiers ne sont pas comme les autres, les prix n'y sont bornés par aucune considération autre que le désir d'argent, le vocabulaire de ces marchés est psychologique : confiance, optimisme, aversion... La logique est haussière, car l'on s'endette pour faire de l'argent. Les marchés sont des monstres déchaînés. Les besoins de financement d'une économie ne sont viables que s'ils sont subordonnés au politique. Telle devrait être la grande leçon de la crise mondiale et de celle de l'Euro. On ne la tire pas. Au contraire, on s'enferre dans "la pire erreur de diagnostic" à savoir que le problème viendrait des dettes publiques.

 

La situation à laquelle on doit aujourd'hui répondre est celle d'une Europe spécialisée, où le bloc allemand a accumulé des excédents extérieurs, le sud des déficits. Les logiques de spécialisation ont été amplifiées par le cavalier seul de l'Allemagne qui a pratiquée seule dans son coin une baisse du coût du travail sous direction du SPD et des Verts, et en même temps une politique industrielle conforme à sa tradition : l'intégration verticale efficace de son industrie, qui dessine une complémentarité entre des activités délocalisées sur les pays de l'Est et les PME allemandes. 

L'entrée de la Chine à l'OMC est venue amplifier ces déséquilibres en accentuant la pression mondiale.

 

Pendant ce temps, alors que l'Allemagne s'organisait industiellement, la France s'anglosaxonisait, confiant la propriété des entreprises aux fonds étrangers, qui ne voient en elles que des actifs délocalisables et non des outils de production à transmettre à la génération suivante. 

 

Globalement, l'Europe a perdu des millions d'emplois industriels, mais c'est le Royaume Uni, la France, le Sud, qui ont dévissé. Les dépenses de recherche et développement et les brevets se concentrent aujourd'hui en Suède et en Allemagne, la France est décrochée.

 

Persévérer dans l'erreur, s'enfoncer dans l'impasse

 

Les effets du choc de 2008 n'ont pas été surmontés. Les capacités de production dans l'ensemble du monde occidental n'ont pas rattrapé leur niveau d'avant crise. L'Europe a répondu surtout par la baisse des taux d'intérêt de la BCE (encore cette semaine). La production a chuté rapidement dans les premiers mois comme dans les années 30 et puis on a évité le pire en empêchant les faillites bancaires. L'existence de la protection sociale et des politiques budgétaires - les fameux stabilisateurs automatiques-ont été déterminants. 

 

Mais les gouvernements ont tès vite rechuté dans leurs tendances libérales : pas d'assainissement bancaire, pas d'accord sur le défaut de paiement de la Grêce, et retour très vite à l'austérite budgétaire : "la consolidation" comme on dit avec euphémisme.

 

La situation de la Grêce a été très mal gérée selon les auteurs. On a perdu de vue une idée simple : un Etat n'est pas un particulier. Il lève des impôts mais surtout sa durée de vie est infinie. Or, l'horizon des marchés est très retréci. Ils sont obsédés par la revente des titres (la liquidité) et ils la confondent avec la solvabilité d'un Etat qui est une question de très long terme. Les agences de notation ont joué un rôle autoréalisateur pervers, et la crise grecque a rejalli sur tout le sud européen. Une réponse aurait pu être la transparence des bilans bancaires pour éviter la panique. L'Europe a perdu son temps en plans de sauvetage qui ont transféré des pertes privées en dettes publiques, un véritable impôt POUR la fortune...

 

L'austérité budgétaire n'a jamais été aussi inutile qu'en ce moment, puisque la relance par le budget est d'autant plus efficace quans les agents se désendettent et que les taux sont bas. Pourtant l'Europe a organisé une chute de l'investissement public et dilapidé tout l'effet sur la croissance qui en aurait résulté.

 

On ne peut plus continue sur ce chemin car sinon on va vers des catastrophes économiques et politiques. A chaque sommet européen, on ne fait que suivre l'avis du plus gros créancier qui éponge les plans de sauvetage, l'Allemagne. Il est temps de donner un coup de volant très net.

 

Cela passe par le changement du rôle de la BCE, la réalisation d'une union bancaire, d'une union budgétaire, et par la mutualisation des dettes publiques. Il s'agit de transformer l'euro en véritable monnaie. Sinon la zone euro éclatera. Et avec elle le projet européen.

 

Rompre avec la politique économique menée

 

Doit triompher l'idée (que plus aucun dirigeant européen ne défend !) que la monnaie n'est pas une marchandise. Elle est un outil du contrat social.  Elle est liée à la dette publique, qui est un contrat de la société avec le futur. Un lien entre les générations. L'Etat et la banque centrale sont indissociables.

 

Il en résulte une leçon qui est une rupture : l'Etat doit "toujours avoir la possibilité de mettre sa dette hors marché, de la monétiser", bref de la faire financer par la banque centrale, ce qui est aujourd'hui le tabou européen, et d'abord en Allemagne. Les auteurs restent sur un terrain économique, mais on peut voir en ce tabou non seulement une peur panique de l'inflation, historiquement ancrée, mais aussi une défense du rentier retraité allemand. Le vieillissement européen, tel est un obstacle à une politique de croissance qui bénéficierait à l'emploi.... des jeunes actifs.

 

Le budget européen est en baisse.... Dramatique contresens, car la spécialisation des territoires doit s'accompagner nécessairement d'une politique budgétaire unifiée, comme cela a été tranché aux Etats Unis après la guerre d'indépendance. Si les américains avaient été aussi bornés que nos leaders européens d'aujourd'hui, leur pays serait une sorte de "mosaïque" impuissante. Qui dit budget européen dit impôt européen, et mutualisation des dettes par exemple par des eurobonds. Cette unification pousse à l'harmonisation fiscale, qui doit redonner de la puissance à la demande, et à une "répression coordonnée" de l'évasion fiscale. L'investissement décisif dans les pays en difficulté doit être financé, y compris par une taxe sur les transactions financières.

 

L'Allemagne va devoir sortir de cette vision de son invulnérabilité dans une Europe où la croissance s'effondre. Et elle doit comprendre qu'il est absurde de transformer toute l'Europe en Allemagne.... Car c'est simplement impossible.... Pour qu'un pays exporte il faut des importateurs... La concurrence entre Etats européens sur les coûts, c'est à dire une logique de dévaluation interne, ne mène qu'à l'appauvrissement général. 

 

Pour les auteurs, il est temps de mener la grande explication idéologique. Le monétarisme s'est effondré. La banque centrale centrée sur l'inflation n'a pas évité les bulles immobilières. On a la preuve que stabilité des prix et stabilité financière ne sont pas synonymes. L'efficience des marchés dans la répartition des ressources est un mythe nocif. Les banques centrales doivent disposer d'un éventail d'outils, et pas que du taux directeur, sinon elles ne peuvent pas agir comme l'a montré la crise. L'isolement du monétaire et du budgétaire n'est pas possible, il faut les utiliser ensemble : politiquement.

 

L'union bancaire doit permettre de séparer le trading de l'investissement et du dépôt. On doit unifier en Europe les mécanismes de garantie des comptes (jusqu'à 100 000 euros disent les auteurs qui ont écrit avant la crise chypriote), et faire financer le fonds d'assurance par les banques. Au passage, ils soulignent que le sauvetage européen des banques, qui a été général, sans distinction, a été un scandale. En sauvant de la faillite les joueurs de casino on a piétiné un principe de l'économie de marché, à savoir le risque... Et donc on incite, à l'intérieur de ce système, à l'irresponsabilité des acteurs. La logique du "trop gros pour mourir" l'a emporté, montrant que les Etats étaient pris en otage par l'oligopole bancaire. Il faut renverser le rapport de forces. Ceux qui contrôlent les banques doivent absorber les pertes.

 

L'adoption de la fameuse règle d'or de l'équilibre budgétaire est absurde, non seulement dans le contexte, mais généralement. C'est comme si on interdisait à une entreprise d'emprunter pour investir. Or il est anormal de penser que l'on va faire payer par les seuls contribuables d'aujourd'hui des investissements qui dureront des décennies. Les déficits et la dette sont nécessaires et même vitaux.

 

L'histoire montre que revenir à des déficits plus modérés devrait s'étaler sur deux décennies. Roosevelt avait essayé d'écourter la phase de relance après la grande dépression et avait du se raviser. On doit envisager des plans quinquennaux. La réussite dépend avant tout d'un taux de croissance supérieur durablement aux taux d'intérêt réels.

 

On doit complètement réenvisager dans ce contexte la notion de compétivité. Comme le montre justement l'Allemagne, elle est liée à l'innovation, à l'apprentissage organisationnel dans les entreprises, à la qualité des relations au travail qui booste la productivité. La compétitivité d'une nation n'est pas celle, micro économique, d'une entreprise soumise à des concurrents sur un même marché de produits. L'austérité budgétaire est inefficace, mais aussi celle sur les salaires, car il est clair que la rigueur salariale pèse à la baisse sur la productivité, et "mange" donc les baisses de salaires. La vision libérale de la compétitivité ne peut pas fonctionner en Europe.

 

Sortir de la stagnation est possible

 

La question se pose d'un nouveau cycle de croissance qui puisse porter l'emploi. Et c'est l'innovation qui sera le déclencheur. Les auteurs pensent comme beaucoup que le front décisif sera le développement durable. Ils rappellent que d'ailleurs, toutes les révolutions industrielles (machine à vapeur, pétrole, fée électricité) ont été liées à la nécessité de trouver un nouveau modèle énergétique. Nous y sommes : l'accumulation de capital se heurte à la rareté des ressources naturelles. 

 

C'est un changement révolutionnaire qui s'impose, jusque dans la comptabilité qui doit intégrer le coût du changement climatique. Il est temps de définir une valeur sociale du carbone et de l'intégrer dans les coûts. Sous la forme de taxes. Et par exemple une taxe aux frontières de l'Europe.

 

Mais il est certain que les marchés court termistes ne mobiliseront pas les immenses investissements nécessaires pour transformer nos modes de vie et de production. Pour mener ces transformations, l'intervention publique doit prendre la direction, par exemple pour restructurer totalement l'industrie automobile condamnée si on continue à ignorer la réalité. Agir en ce sens suppose en préalable de rompre avec la politique du droit de la concurrence qui prévaut au niveau européen et qui empêche toute politique industrielle. 

 

On voit que les remèdes proposés par les auteurs sont puissants, et rejoignent bien d'autres contributions. Tout le monde sait peu ou prou que c'est dans cette direction qu'il convient d'agir, les désaccords étant assez secondaires (on pourrait débattre du protectionnisme par exemple, encore que le livre évoque une taxe carbone aux frontières).

 

Et pourtant... tous ces travaux ne sont pas portés politiquement par quelque dirigeant européen, sinon sous la forme de formules verbales. Pourquoi ? Les auteurs en restent à l'idée de la rigidité théorique... Car ils sont des économistes et ne s'aventurent pas sur le champ politique.


La réalité est que se pose évidemment la question de la stratégie et des moyens pour aboutir en cette clairière. Il y a toujours deux moyens possibles : la coalition de forces imposant une nouvelle ligne, ou l'action d'un acteur primordial qui va essayer de déclencher une rupture et d'entraîner ainsi d'autres forces.

 

La coalition existait théoriquement à la fin des années 90 pour faire prévaloir une autre ligne que le libéralisme en Europe. Or, ce fut tout le contraire. C'est justement à ce moment que l'on a voté le pacte de stabilité, déréglementé la finance... Donc ces forces ont perdu leur crédibilité et sont désavouées par les suffrages. Et elles n'ont d'ailleurs pas réfléchi sérieusement à cette époque, se louant encore de leur attitude....


Donc il reste la possibilité de l'action d'une puissance autour de la table. La France, grande perdante de cette histoire, pays où l'action de l'Etat a encore un sens pour les citoyens, puissance moyenne mais décisive au plan européen par son économie encore importante, sa population jeune, et bientôt la première de la zone, est sans doute la mieux placée.

 

Qu'attend t-elle alors ? Manifestement que la situation, par miracle se résolve toute seule. Par on ne sait quel phénomène surgi des mystères des fonctionnements des sociétés, ou par intelligence de l'Allemagne capable d'aller spontanément contre toute sa tradition. Et cette attente est dépeinte en réalisme. Or, le caractère précieux d'un ouvrage comme ce "new deal pour l'Europe", c'est justement de prouver que le réalisme c'est l'audace presque inouie de tout remettre en cause.

 

Sans l'intervention directe des peuples européens, on a du mal à imaginer que nos dirigeants dignes, polis et conformistes se décident à bousculer des décennies d'orthodoxie, dont ils ne reconnaissent même pas les nuisances.


 


 

 


 


 


 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Economie
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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 09:40

 

218187_ori.jpg Enivrée par l'infect absinthe des médias, qui empêche tout débat public complexe et travaille à enfler la stupidité, la France se fiche de la Chine. Elle s'en fiche, oui, même si elle en a parfois la trouille quand on lui en parle.

Ce qui s'y passe est pourtant décisif pour l'humanité tout entière, mais on connait peu les chinois, leur réalité sociale et culturelle, ou ne serait-ce que leurs paysages. De ce pays si gigantesque,unique et complexe, on parle peu, et quand on s'y met, c'est pour des peccadilles (faut-il qu'un sportif français transporte la flamme olympique pékinoise ?) ou sous la forme des caricatures criardes d'un Cohn Bendit). Le responsable chinois est réduit, malgré les centaines de millions de personnes sorties de la pauvreté ces deux dernières décennies (un détail sans importance...), à un tortionnaire.

Il n'y a jamais eu de démocratie représentative en Chine, mais évidemment on considère que dans un pays de plus d'un milliard d'habitants avec une trajectoire tout à fait propre, il suffirait d'écrire un texte dans un coin pour que le régime politique se transforme instantanément en magnifique démocratie de type occidental (qui est comme on le sait un modèle sans souci, sans aucune tendance oligarchique, assurant la participation égale de tous et répondant à nos aspirations....). Sous ces oripeaux ethnocentristes, caricaturaux, se cache  une paresse intellectuelle bien caractéristique dans notre pays, où le style et l'emphase servent facilement de masque au manque de curiosité, à l'absence d'observation patiente, au mépris du réel. Ce désintérêt me semble aussi le résidu d'une condescendance pour ces gens de "cochinchine" et assimilés qu'on dit déferlants mais on n'y croit pas vraiment, car au fond on leur sera toujours supérieurs à ces coolies... (Bien évidemment, ces quelques lignes, si elles étaient lues, m'attireraient l'accusation de me livrer à un relativisme tout à fait hideux. Or, je ne suis pas relativiste, je crois à l'universel. Je pense que l'humanité cherche à être libre, épanouie en vivant ensemble, déteste l'oppression, l'aliénation, la laideur. Mais je ne crois pas non plus à un universalisme désincarné, flottant dans les airs, hypocrite. Bref, je voudrais être un matérialiste conséquent, héritier des Lumières et de l'apport décisif des critiques sociales nées avec la révolution industrielle. )  

Dans la production livresque, on voit défiler des titres de livre catastrophistes, dont je me méfie toujours. Et puis je me suis plongé dans le très sérieux et pointu (il faut quand même y aller stylo à la main et un peu formé en économie) livre de Michel Aglietta et Guo Baï, "La voie chinoise, capitalisme et empire". Qui propose, dans le cadre qui est le sien (une application de la théorie de la "régulation", courant économique plutôt antilibéral) une explication du développement chinois et un tableau de ses perspectives. En intégrant des dimensions fortement politiques, ce qui est un trait important des régulationnistes, mais sans dédain ni décontextualisation de la situation chinoise. Voila une prenante lecture, à tous les sens du terme. Avec des chiffres à donner le vertige, et des remises au cause d'idées reçues particulièrement bienvenues

  La théorie de la régulation postule que le capitalisme (faire de l'argent avec de l'argent) n'est pas, comme l'a dit le grand Fernand Braudel, synonyme de l'économie de marché (un système de rencontre entre offre et demande). Que le développement n'est pas le produit d'une application dogmatique des principes du marché libre (ce que Joseph Stiglitz avait démontré très bien dans son analyse de la crise asiatique de 1997). Le capitalisme est aux yeux des auteurs une histoire de "modes de régulation" : il ne survit qu'en mettant en place des institutions, des mécanismes, qui lui permettent de limiter, de domestiquer, sa suicidaire logique d'accumulation du capital. Etudier une économie c'est donc étudier un système de régulation propre. C'est pourquoi les auteurs en passent par une étude approfondie de l'histoire économique de la Chine, une analyse de sa culture (le confucianisme y joue un rôle central) et de son système politique. C'est un grand livre d'économie politique que voila, qui considère que l'histoire du développement chinois doit être réévaluée, que ses causes ne sont pas celles que les libéraux prétendent, et que ce pays a des atouts pour ouvrir un avenir peut-être plus enthousiasmant qu'il n'y paraît, pouvant même inspirer le monde sur certains aspects. Même Francis Fukuyama, le tenant de la "fin de l'histoire", concède d'ailleurs que les Etats Unis, parvenu à un degré de soumission à la finance dévastateur, n'a plus de leçons de bonne gouvernance à donner à la Chine.

L'Histoire ancienne de la Chine, c'est la construction d'un Empire sur un vaste territoire continental. Empire appuyé sur une bureaucratie à sa main, très ancienne. C'est une société à deux strates, l'autre étant un "océan de communautés villageoises". La famille est l'unité de base de la société. Confucius voyait logiquement l'homme comme quelqu'un de jamais seul, partie prenante d'une relation entre des milliards de cercles liés. Le pluralisme ne s'est pas développé en Chine, et en Europe la démocratie représentative est née comme moyen de concilier les intérêts divergents d'une société divisée en groupes sans cesse en lutte pour le pouvoir. Mais l'Empire est lié à son peuple, il lui doit le bien être. Si l'Empereur est fils du ciel, il dépend de sa capacité à protéger le peuple et à le guider. Il doit assurer l'unité du peuple et du pays. Les valeurs démocratiques ne sont pas absentes de Chine, si l'on considère notamment que l'hérédité ne s'y est pas établie, que la mobilité sociale, fondée sur l'étude et le mérite, a depuis très longtemps été de mise. Avoir cette histoire à l'esprit permet de comprendre que la Chine contemporaine n'est pas le fruit d'un complot stalinien récent, et qu'à bien des égards le PC a réactivé des tendances très anciennes. Toutes les décisions de l'Etat Chinois témoignent de la première préoccupation : maintenir l'unité d'un régime politique chinois. C'est très important pour l'avenir, car cela encourage à penser que l'Etat est disposé à d'immenses changements.

La Chine n'a pas pris le virage du développement en même temps que l'occident, et pourtant elle était puissante. Des obstacles importants se dressaient contre l'accumulation capitalistique. Notamment le partage de l'héritage dispersé dans la famille. L'Etat, surpuissant, a été toujours propriétaire de tout en dernier ressort. La structure familiale, très prégnante, a empêché la prolétarisation des masses paysannes. Jusqu'en 1500 la Chine a été le pays le plus riche du monde par habitant ! Elle est même restée le pays le plus riche jusqu'au dix neuvième siècle, élément méconnu. Mais déjà elle avait perdu sa suprématie en terme de revenu par habitant. Puis c'est l'effondrement.... En 1950 la Chine est le pays le plus pauvre du monde.

Pourquoi la Chine s'est elle effondrée ? La raison en est principalement une baisse de la productivité agricole. La population a augmenté dans les campagnes sans que cela ne s'accompagne de gains de productivité. De plus, l'Empire n'a pas eu de politique de développement extérieur, préoccupé par l'ordre interne dans cet immense pays et pensant que le danger était au nord. L'Empereur a refusé le développement d'une couche sociale de marchands, en qui il voyait une menace.

 Vers 1850, une révolte paysanne ravage le pays. La suite voit le pays aller de désastre en désastre, entraînant la production dans la chute. L'Etat s'appauvrit et devient faible. Les impérialismes se mettent à dépecer le pays, depuis la guerre de l'Opium jusqu'à l'invasion japonaise.

 Le livre, ne cédant pas aux facilités habituelles et aux lieux communs, propose une relecture de la période maoïste. Sans en nier les folies. Mais il reste qu'une fois qu'on a dit : "Mao est un grand malade" (ce qui est difficilement niable....), il faut examiner les faits. En termes de richesse nationale, Mao a été celui qui a stabilisé la situation et qui présente même un bilan de croissance. Quand le PC prend le pouvoir, le pays est exsangue. Mao a deux obsessions : le développement de l'industrie lourde et la croissance délivrée de l'étranger. Dans un premier temps, le PC instaure une sorte de système de cogestion avec le privé et parvient à relever le pays très vite. Puis il bascule dans la radicalité, nationalisant l'industrie, collectivisant les terres. Mao va alors se lancer dans des expériences politiques hasardeuses et finalement désastreuses, comme le grand bond en avant (déstabilisant toute la production) qui déclenchera une famine meurtrière à grande échelle, puis la révolution culturelle épuisant toute l'énergie sociale.

Mais il reste que la période socialiste a été un jalon vers le grand décollage chinois. Ceci en créant une base industrielle d'abord, qui a quand même émergé. Et ensuite en restaurant un Etat fort, disparu depuis cent ans. Le bilan socialiste, c'est aussi une vraie élévation du niveau d'éducation primaire et de l'état de santé de la population, qui seront un socle pour la suite.

Ce sur quoi a flanché Mao, c'est non pas l'absence de "marché" comme le disent les libéraux, mais c'est l'incapacité structurelle de l'agriculture chinoise a fournir des excédents. Ce sont ces excédents qui permettent historiquement le départ vers la ville et la vie industrielle. Voila pourquoi la Chine, malgré ses atouts ancestraux, a raté le train de la révolution industrielle, en premier lieu.

  Aussi, avec un réalisme dur, les auteurs considèrent que la brutalité de la période socialiste équivaut en fait à ce qui a été fait sous une autre forme par l'Angleterre, lorsqu'elle a exploité l'esclavage pour faire baisser les coûts du coton et des produits alimentaires, afin de financer la révolution industrielle : "l'ignominie politique et morale sur laquelle le capitalisme industriel s'est construit est trop facilement occultée. C'est cette amnésie qui autorise les bonnes âmes occidentales à s'insurger contre les violences de la révolution socialiste chinoise". Cette violence ne tombe pas du ciel, elle a une signification politico économique et n'est pas le fruit d'une folie qui se serait spontanément emparée des communistes chinois... Même si la violence finit par susciter des spirales de violence....

 Ce qui change dans les années 70, ce n'est pas l'introduction du "marché", c'est la révolution verte que connait le pays. Une formidable hausse de productivité dans l'agriculture. Elle est accentuée par la politique du PC qui emprunte massivement (20 milliards de dollars) pour importer du matériel agricole. De plus, la Chine s'ouvre aux échanges internationaux. La collectivisation agricole a permis d'élargir les échanges dans le pays, de sortir d'une logique locale, et d'améliorer les rendements. Grâce à la planification, les réductions de coûts sont traduites en baisse des prix. Le gouvernement va inciter les paysans à se procurer d'autres revenus, ce qui va créer un réseau d'entreprises de village puissant.  La croissance, déjà positive sous Mao (+ 4 % par an), fait plus que doubler.

 Ce n'est pas la main invisible du marché, mais bien la "main visible" de l'Etat qui pousse le développement chinois.  Le contrôle des prix et des salaires permet de concilier une amélioration encore modeste mais réelle des conditions de vie, équilibrée dans le pays, et l'investissement dans l'industrie.

Cette période de développement va se heurter à de nouvelles contraintes. Le développement du crédit, impulsé par une diversification bancaire, va provoquer une forte inflation dans les années 80. L'Etat s'appauvrit, la notion d'impôt n'existant pas sous le socialisme et ses recettes étant instables. Le régime a failli flancher, comme on le sait, en 1989.

Mais l'Etat réagit, il crée une TVA, rééquilibre les pouvoirs entre le niveau local et le central qui se consolide. Une administration fiscale solide naît. On s'engage dans une restructuration géante des entreprises publiques afin de supprimer les improductives. Les licenciements sont nombreux mais réabsorbés par la croissance. De plus, l'Etat décide d'aider massivement les ménages en leur donnant la propriété de leur logement, auparavant gratuit.

  Sur ces bases, l'Etat impulse une stratégie incroyablement dynamique de développement du commerce extérieur. C'est le "développement côtier", séparé de l'économie intérieure pour ne pas la menacer. Le monopole du commerce extérieur est délégué à des sociétés indépendantes mais appartenant toujours à l'Etat. En même temps, on essaie de réduire l'import par des substitutions planifiées. C'est un succès, mais l'économie devient l'atelier du monde : en 2005, 65 % du PIB provient du commerce extérieur (contre 5 % en 1970 !). Le recours aux investissements étrangers est massif et permet l'importation systématique des technologies.... La Chine finit par rentrer à l'OMC. Pour faciliter cette politique, la Chine a usé de sa politique monétaire politiquement, sous estimant le Yuan. Elle devra lâcher du lest plus tard face à la pression mondiale.

La Chine a profité de la croissance droguée à l'emprunt de l'occident et des Etats Unis en particulier. Ce modèle s'effondre en 2008, et la Chine a vu sa croissance se réduire de moitié (elle reste autour de 6 % cependant). La crise financière est le signe d'un mode de régulation du capitalisme qui s'épuise. La Chine doit donc reconsidérer sa stratégie, comme toutes les nations.

  Elle dispose d'une forte épargne, qui sert à financer les Etats Unis, et qui peut être réorientée pour financer des investissements indispensables pour l'avenir. La Chine manque d'investissement public : l'Etat doit notamment faire payer des dividendes à ses entreprises publiques géantes, selon les auteurs. La clé de l'avenir, et cela le PC le sait, c'est l'investissement dans le capital humain et le capital environnemental. Ceci dans le cadre d'une stratégie nouvelle de croissance soutenable.

 La Chine en prend conscience : elle devra sauter l'étape de l'american way of life, dans un monde ou l'énergie sera chère et rare, et où il n'est pas possible de vivre comme avant, de reproduire le "tout voiture essence", l'étalement urbain...  Pour y parvenir, la Chine dispose d'un atout : sa volonté de planifier le développement, ce que nos économies occidentales se refusent à accomplir, le politique ayant démissionné, les institutions politiques étant "infiltrées" jusqu'à la moelle par la finance, ce qui n'est pas le cas de la bureaucratie dirigeante chinoise.

Une difficulté forte est l'absence de prix du carbone, qui n'est pas incorporé dans les coûts. Or c'est un coût en réalité très important. La notion de taxe carbone est donc en discussion au sein de la bureaucratie chinoise.

Le processus d'accumulation du capital a fait reculer la part des salaires dans le PIB. Si la Chine veut élever le niveau de sa population, elle doit permettre aux travailleurs un meilleur pouvoir de négociation : l'absence de syndicats libres n'y aide pas.... Cependant, les évolutions démographiques vont donner à la main d'oeuvre chinoise une plus grande possibilité de négocier avec les employeurs. Et l'Etat a pris des mesures qui vont dans le bon sens : loi sur le contrat de travail obligatoire. Ce n'est qu'un  début. Là est la voie.

 La mise en place d'une sécurité sociale, avec ses effets contracycliques heureux, est fondamentale. La Chine s'est engagée dans l'objectif d'une couverture maladie pour toute la population en 2020. Mais il y a beaucoup à réaliser : améliorer le système de santé, défaillant, la couverture des retraites (45 % des chinois ont un régime, ce qui est mieux mais encore insuffisant) et leur taux de remplacement.

 Les services sont insuffisants à tous les niveaux dans la société chinoise et réclameront une logique d'investissement public très audacieuse. Notamment pour affronter la question des mégavilles qui vont émerger. 400 millions de nouveaux urbains sont attendus dans les villes chinoises dans les deux décennies qui viennent ! Chiffre effarant...

 L'Etat chinois agit. Contrairement à ce qui s'entend souvent, il a fixé des cibles précises pour la baisse des émissions carbone, la réduction de la consommation énergétique. Certaines catastrophes liées à la dégradation de l'environnement l'ont convaincu. Il investit dans les énergies renouvelables et pour sortir de son modèle d'électricité au charbon. Il lance des villes nouvelles de manière volontariste, créant les services avant même l'arrivée d'habitants. Planifier, tel est le souci chinois par excellence.

Planifier est le rôle du politique. Le marché ne sait le faire que de manière désordonnée, chaotique, et préfère le court terme. La Chine peut apporter au monde, si elle sait se transformer, à travers la réaffirmation de la politique aux postes de commande. Mais elle ne pourra pas affronter la complexité de la vie contemporaine si le PC n'accepte pas de donner de l'autonomie à la société civile, bref d'ouvrir le chemin aux libertés publiques. Sans société civile, le développement humain, l'étoffe des services, ne pourront pas prendre forme. La grande Chine devra concilier sa force politique avec l'égalité et la liberté.

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Economie
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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 00:10

un-monde-sans-wall-street---143791-250-400.jpgToulouse n'a pas que de bons rugbymen mais aussi de bons économistes comme François Morin.

 

La radicalité de ses constats et de ses propositions, dans "Un monde sans Wall Street ?" démontre l'ampleur de la crise du capitalisme à son stade d'obésité financière...

... Car Monsieur Morin, sage universitaire, nous livre une analyse alarmiste et n'hésite pas à en appeler à révolutionner notre système économique. Convaincu du fait que la crise financière ouverte en 2007 et qui meurtrit les peuples depuis lors, aura une réplique rapide et sans doute amplifiée.

 

Le péril ne s'est pas éloigné, car aucune cause n'en a été épurée.

 

Son livre, essai de synthèse très efficace et percutante sur l'ultra dangerosité de l'hypertrophie financière, est symptomatique. Si de tels hommes, qui en ont vu d'autres et n'ont jamais donné dans l'agitation par principe, se rallient à des perspectives radicales, nos modérés gagneraient à interroger leur réalisme autoproclamé.

Il y a des moments où la rupture, c'est le raisonnable, car le raisonnable c'est la lucidité. C'est ce à quoi se résoud le Professeur François Morin avec un courage intellectuel indéniable.

 

La surpuissance de la finance est au coeur de cette crise.  Le problème, ce ne sont pas des excès commis, des fautes de traders, des banquiers incompétents.... le problème c'est "l'écart insensé" qui s'est creusé entre sphère financière et économie réelle. Ainsi, sur les marchés monétaires, moins de 2 % des transactions concernent l'économie réelle. Le développement des produits dérivés est tellement important et dérégulé qu'on en est arrivé à vendre des produits tout en spéculant sur leur baisse.

 

Le problème commence vraiment en 1971 avec la fin du système de Btretton Woods. Le déficit américain conduit à abandonner la parité or du dollar, les monnaies se mettent à flotter. C'est la première grande victoire du néolibéralisme : c'est désormais le marché qui va fixer les taux de change.  Se développe alors un marché de couvertures des risques de change.

 

Dans les année 80, la logique est étendue aux taux d'intérêt, désormais dépendant de l'offre et la demande de crédit. Les produits dérivés se développent, s'étendent à tout : les matières premières, l'alimentaire.... S'enclenche aussi un mécanisme de "titrisation", qui voit les créances, par exemple immobilière, se transformer en titres échangeables et objets de spéculation intensive.

 

Ce qui se passe en 2006, c'est un éclatement de bulle. La bulle immobilière américaine se dégonfle, les titres liés perdent leur valeur... C'est la dégringolade.

 

Derrière le mot de "marché", il y a d'abord l'oligopole financier, qui se concentre dans quelques dizaines de banques.  Suite à la crise, elles ont réussi à transformer leur endettement en endettement public et sont parvenues à éviter toute réforme profonde du système financier. A ces acteurs primordiaux on doit ajouter les fonds souverains, qui agissent en meute et par leur puissance créent des mouvements de déstabilisation.

 

L'hypertrophie financière a été rendue possible par la politique des autorités monétaires, sous l'impulsion de la banque centrale américaine, qui pour soutenir une économie incapable de se relancer, n'a cessé d'injecter de la liquidité dans le système. Une croissance à crédit a permis de suppléer aux défaillances du système productif capitaliste. Jusqu'à l'éclatement.

 

Aujourd'hui... Ca continue. En effet, une hausse des taux d'intérêt ruinerait encore un peu plus la croissance. C'est pourquoi se préparent de nouvelles bulles qui exploseront encore, si l'on ne change pas profondément les règles du jeu.

 

Une des causes profondes de la crise est l'exigence actionnariale intense qui a pesé sur l'économie depuis trois décennies, sabrant la demande et l'investissement. La fameuse règle des 15 % de rendement obligé. L'origine en est un changement au sein des fonds de pension américains. Le retraité y cotisant a vu sa retraite à taux fixe et prévisible se transformer en taux variable mais possiblement gagnant.... Alors tout change, la course au profit devient folle. Le management des entreprises se transforme ainsi que leur organisation, les stock options solidarisent les dirigeants avec l'actionnaire. Le risque bascule sur les salariés et sur une chaîne de sous traitance.

 

Ce processus de financiarisation a déclenché une onde de choc énorme : dislocation du monde du travail, déformation du partage de la valeur ajoutée en faveur du capital, accroissement ahurissant des inégalités de revenus et de patrimoine (95 000 personnes détiennent un quart de la richesse mondiale ! Alors qu'un milliard et demi vivent en dessous du seuil de pauvreté). La logique de prédation ne s'encombre pas de ses effets sur l'environnement : en dix ans les gaz à effet de serre ont augmenté de 25 %. Les coûts sociaux et environnementaux sont externalisés par le capital sur les individus et les institutions.

 

Le plus grave, finalement, c'est la "pulvérisation du politique" qui en ressort. L'endettement des banques a été transformé en endettement public. Les marges de manoeuvre classiques des Etats ont été annihilées. Entre 2007 et 2010, la dette publique a augmenté de 45 %. Les Etats sont désormais condamnés à verser un lourd tribut à ceux là mêmes qu'ils ont sauvés et à appliquer leurs diktats ! Un véritable coup d'Etat financier s'est déroulé. Apeurés par l'inflation (que leurs banques centrales n'ont pas le droit d'organiser), apeurés par l'idée de faire défaut ou de restucturer la dette, les Etats se retournent contre leurs contribuables et leurs citoyens et leur appliquent une dose brutale de rigueur. Aggravant encore la crise en sapant la demande.

 

Dans ce tableau sinistre, quel a été le rôle de la Bourse ? On nous dit bien souvent qu'elle est indispensable à financer l'économie.... Eh bien non. Elle ne sert plus à cela en fait. Les émissions d'actions pour financer l'entreprise sont devenues nulles.... Les entreprises se financent désormais par d'autres moyens, dont le crédit bancaire. La Bourse sert donc principalement à transmettre la norme de rendement aux entreprises....

 

Pour François Morin, il ressort de cette description que si nous voulons résoudre nos problèmes sociaux, écologiques, on devra en passer par une confrontations sérieuse avec la finance. Aujourd'hui, la pensée économique libérale, qui nous a menés dans le mur, est déstabilisée... pourtant elle inspire encore les politiques économiques... C'est un "canard boîteux à qui on a coupé la tête et qui continue de courir". Les libéraux ont essayé de trouver des explications : excès de liquidité (leur argument classique est qu'il ne faut surtout pas essayer de jouer de la politique monétaire), tricheurs, règles prudentielles insuffisantes, prises de risques inconsidérées... Les responsables seraient là. Ces explications sommaires  ont malheureusement légitimé l'immobilisme politique.

 

Or, c'est bien le poids démesuré de la finance dans notre monde qui pose problème. Le coût du capital finalement.

 

La première chose à accomplir, c'est de sanctuariser des biens publics mondiaux et les protéger de la finance. F. Morin cite en particulier l'énergie et la monnaie. Cela va de pair avec la réhabilitation des services publics.

 

Face à la finance mondialisée, l'humanité doit se doter d'une forme de gouvernement mondial à la hauteur de l'enjeu. Ce gouvernement devrait se fonder sur le principe de l'équivalence des normes, proposé par l'Organisation internationale du travail : la norme financière ne peut plus être supérieure par principe aux autres normes que sont le droit social, l'environnement....

 

Il est temps de revenir sur le processus, qui a échoué, de libéralisation des taux de change et d'intérêt. Et d'avancer vers cette idée de monnaie internationale que Keynes avait esquissée sous l'idée du "bancor". Ce qui suppose, si la parité entre les monnaies est fixe, de réintroduire un contrôle des changes.

 

L'harmonisation fiscale, à l'échelle mondiale, est un impératif, tout comme l'est la taxation des mouvements de capitaux. Une taxe de un pour mille permettrait de rembourser toutes les dettes publiques en une douzaine d'années.

 

Des poles financiers publics doivent voir le jour, afin de prendre le contrôle du financement long de l'économie.

 

On doit aussi s'attaquer à la question de la création de valeur actionnariale, dont on a vu les liens avec la financiarisation. L'auteur propose tout bonnement d'instaurer de nouveaux rapports de propriété. Car si l'économie sociale et solidaire est une forme de propriété collective à développer, il convient avant tout d'arracher le gros de la production aux griffes de la finance. Il prend au mot le Président Sarkozy qui avait proposé (sans suite... comme toujours) un partage de la valeur ajoutée en trois tiers : un pour l'actionnaire, un pour le salariat, un pour l'investissement. Mais il croit plus à une nouvelle définition du pouvoir dans l'entreprise, équilibrant la présence des actionnaires, des salariés, de personnes qualifiées, dans les organismes de décision de l'entreprise. Il en propose même un projet très détaillé. C'est une forme de cogestion avancée qui organise un veto des salariés sur la prédation de l'entreprise.

 

Tout cela est bien enthousiasmant... Mais comment y parvenir ? Doit-on envoyer l'essai de François Morin aux dirigeants du G 20 et la force des idées fera son chemin ?....

 

L'auteur est un économiste et pas un stratège politique. Il précise qu'il faudra dessiner un rassemblement de la classe ouvrière, de la paysannerie, des autres couches du salariat, d'exclus, de migrants, de jeunes, de membres lucides des classes dirigeantes.... Oui. Mais comment ? Personne ne le sait.

 

Il reste que selon l'auteur, qui y revient en conclusion, de nouvelles répliques, peut-être plus intenses, de la crise financière sont à attendre. Et nos sociétés ne pourront plus supporter de telles déstabilisations sans réactions fortes. La forme de ces réactions n'est pas écrite d'avance, mais une option reste un sursaut positif. Il convient de s'armer théoriquement pour rendre cette issue possible, et éviter des formes de régression sociale immenses. C'est ce que François Morin, parmi beaucoup d'autres, tentent d'anticiper, en nous aidant à comprendre ce qui se déroule, et à prendre conscience que rien n'est fatal.

Merci à eux.

 

 

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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 09:55

 

 

9782228906678.gif Pendant les trois dernières décennies, l’usage même du mot « capitalisme » était ringardisé, assimilé à la vieille critique sociale, censée être disqualifiée. On parlait plutôt d’économie de marché (terme imprécis et euphémistique), ou même tout simplement d’ « économie moderne », donc la seule possible aujourd’hui… L’Histoire était censée se terminer avec la chute du bloc soviétique. Le schéma Hégélien de l’Histoire, comme le feu dans la Guerre du même nom, avait été dérobé par la tribu des libéraux à la peuplade des révolutionnaires.

La crise des subprimes et ses suites, c’est-à-dire en vérité  la crise du capitalisme à son stade d’obésité financière, conduit à se poser à nouveau crûment la question que Joseph Schumpeter abordait dans un chapitre de « Capitalisme, socialisme et démocratie » rédigé au milieu des années 30 : Le capitalisme peut-il survivre ? Les éditions Payot ont eu la bonne idée de republier le chapitre sous ce titre parlant…

Le capitalisme peut-il survivre ? Et nous avec lui devrait-on continuer… Car comme le disait l’auteur lui-même, la disparition prévisible de ce mode de production ne nous dit rien sur sa suite … Et l’humanité peut sombrer dans la barbarie la plus complète, la Prison pour tous à nouveau, ou tout aussi bien dans un modèle de vie et de développement plus humain et enfin réellement démocratique.

Je ne dis pas cela pour démoraliser les lecteurs de ce Blog, mais bon… Si l’on perçoit assez nettement l’avancée vers le précipice sous le poids de l’avalanche inégalitaire, la stagnation de la croissance, la dangerosité de la bulle financière toujours au bord d’exploser, la destruction du patrimoine naturel… le visage de l’alternative a pour sa part du mal à se dessiner, c’est le moins que l’on puisse dire. Et si on se dit à nouveau volontiers « anticapitaliste » sans risquer une hospitalisation d’office, il est bien difficile d’apercevoir la Terra Incognita derrière les nuages.

Schumpeter fut un économiste hétérodoxe, dialoguant avec l’économie marxiste mais marchant son propre chemin, celui d’un original. Il a laissé des concepts majeurs à la théorie économique, telle que « la destruction créatrice » ou « les grappes d’innovation ».  Lire ce chapitre de l’un de ses ouvrages majeurs est étonnant, car Schumpeter s’y risque à des prédictions. Avec une part de prescience, des erreurs aussi. Et aussi des pressentiments qui ne se confirmeront que bien plus tard.

Pour Schumpeter, et en cela sa pensée ressemble quand même à celle de Marx, le capitalisme est appelé à mourir sous les coups de ses propres succès, qui minent ses fondements.

Comme Marx, Schumpeter se dit impressionné par le dynamisme de l’économie capitaliste. Et il reconnaît que son développement a profité largement aux masses en améliorant le niveau de vie général, du fait des innovations. D’ailleurs finalement, les très riches n’ont que peu d’intérêt au progrès technique qui est au cœur de la croissance capitaliste : « l’éclairage électrique n’améliore pas grandement le confort de quiconque est assez riche pour acheter un nombre suffisant de chandelles et pour rémunérer des domestiques pour les moucher ».

L’économie privée vise certes à comprimer la production afin de réaliser des profits. Elle est un corset qui empêche la production de s’émanciper pleinement. Et Schumpeter propose que l’on rebaptise le profit comme « dîmes et rançons »…  Mais le capitalisme reste malgré tout un mode de production très dynamique. Quel est son moteur ? Et bien c’est là que surgit la fameuse « destruction créatrice » : l’impulsion fondamentale, c’est le nouvel objet de consommation, le nouveau moyen de transport, la nouvelle organisation de la production. Bref, ce qui crée la croissance, contrairement à ce que prétendent les libéraux, ce n’est pas la flexibilité des prix, c’est l’innovation. Et il n’y a pas de limite théorique à l’innovation.

Le capitalisme se développe en détruisant constamment ses éléments vieillis.

Un élément fondamental du capitalisme observé par Schumpeter est le « monopole », l’entreprise géante. Il dispose de nombreux moyens pour asphyxier la concurrence, et pour lutter contre le progrès technique lui-même.  Mais le monopole ne produit pas forcément à un prix plus cher qu’une entreprise jetée dans la concurrence. En effet, la concurrence est coûteuse à maints égards, elle affaiblit les protagonistes en lutte, elle oblige à des frais publicitaires énormes, etc…

Tous ces constats reviendront sur le devant de la scène lorsqu’il s’agira, aux Etats Unis, de discuter de la réforme du système de santé proposée par Barack Obama, le système concurrentiel étant beaucoup plus coûteux que les modèles publics monopolistes. Schumpeter avait vu juste.

Surtout, et là je trouve Schumpeter génial, l’innovation serait en réalité impossible à introduire dans une économie vraiment concurrentielle. Pour que l’on prenne le risque d’innover, et d’introduire le nouveau produit sur le marché, il faut nécessairement être protégé, sinon à quoi bon sortir le bout du nez pour être croqué ? Donc la société invente sans cesse ces types de protection. Les sociétés qui ont inventé le chemin de fer ont bénéficié de toute la sollicitude des pouvoirs publics, bien évidemment. Et même Microsoft à ses débuts. Qui serait allé leur savonner la planche ? La croissance ne peut pas sérieusement se réaliser dans une économie de libre marché telle que la rêve les libéraux. La grande entreprise monopoliste est donc l’avenir du capitalisme. Et elle en prépare la disparition en sapant la concurrence. Schumpeter règle son sort à la théorie économique dite classique (bourgeoise convient mieux), en quelques chapitres de bon sens. Le culte de la concurrence libre et non faussée, de la flexibilité des prix, est aussi efficace que la danse de la pluie….

C’est aussi sur le plan culturel que le capitalisme se saborde. Le capitalisme, culturellement, c’est le calcul. Ce mode de production a été le moteur du rationalisme. Le capitalisme est foncièrement anti mystique, anti héroïque, anti romantique. Schumpeter le juge aussi pacifiste par nature, et là il exagère… (L’homme d’affaires n’a pas envie d’aller au front, mais la guerre faite par d’autres ne le trouble pas si elle ne nuit pas à la réalisation de profits. Je crois qu’il n’y a pas de doute sur ce point….)

L’entreprise devient rationnelle, se complexifie, s’automatise, et se dépersonnalise. Donc le capitaliste –le capitaine d’industrie – perd sa raison d’être.  L’évolution capitaliste « dévitalise la notion de propriété ». Apparaît ainsi la société par actions, où l’anonymat l’emporte.

L’autorité du capitaliste s’effondre peu à peu : « l’appropriation dématérialisée et absentéïste (…) ne provoque pas et n’impose pas, comme le faisait la propriété (…) une allégeance morale ». Le capitalisme est appelé à disparaître, car personne ne sera pour le défendre en somme.

Et là Schumpeter a eu tort et raison. L’apparition des stock-options, ce procédé tordu qu’il n’avait pas imaginé, lui donne raison, finalement, car c’est bien le moyen trouvé pour arrimer les dirigeants des grandes sociétés aux intérêts des actionnaires. C’est bien que des forces puissantes tendent à les séparer. Les productifs ont tendance à s’entendre entre eux, et les actionnaires le savent, alors ils s’arrangent pour les diviser.

 

Mais contrairement aux prévisions de Schumpeter, me paraît-il, l’anonymat des actionnaires a affaibli l’opposition au capitalisme. L’ennemi du travailleur, celui qui se nourrit de son travail,  est perdu dans les nuées de la mondialisation, il est parfois très loin, anonyme et atomisé (les cotisants des fonds de pension). Il est invisible et ne porte plus frac et haut de forme. Alors que le défilé ouvrier, à ses débuts, levait le poing pour effrayer le bourgeois, il doit aujourd’hui passer par la théorie pour comprendre le rapport social qu’il subit. Et l’on profite de cette difficulté pour désigner aux travailleurs d’autres cibles : le voisin qui ne travaille pas, le plus pauvre que soi, l’étranger…

Il reste qu’en développant la rationalité, et notamment en élevant le niveau d’éducation, le capitalisme éduque ses propres ennemis. Et ici Schumpeter a des accents prophétiques, notamment à l’égard de mai 68, mais aussi de notre époque :  le capitalisme crée une « surproduction » d’intellectuels, qui ne trouvent pas satisfaction dans ce monde là et se retournent contre lui. La critique sociale est animée par ces intellectuels, qui se sont aussi emparés des bureaucraties autrefois favorables au capital (aujourd’hui les fonctionnaires sont relativement hostiles au capitalisme).

Ce que Schumpeter n’avait pas pressenti tout de même, c’est l’immense frustration de ces citoyens éduqués devant la confiscation évidente de leur souveraineté par les détenteurs de capitaux. Bref, la contradiction entre l’homme démocratique qui sort du système d’éducation, et la réalité d’un monde où la démocratie est niée par la force du capital. Contradiction qui menace d’éclater en violentes crises sociales et politiques.

Autre conséquence du rationalisme bourgeois, qui éclatera en mai 68, et continue depuis à exacerber des contradictions : la famille bourgeoise se désintègre. Et avec elle le moteur classique du comportement capitaliste : investir pour l’avenir, pour la descendance. L’horizon de l’homme moderne c’est la durée de sa propre vie, ce n’est pas l’épargne à l’égard des générations futures qui occuperont la même demeure. En lisant ces phrases, j’ai songé immédiatement à la différence entre le père et le fils Lagardère : le père était un capitaine d’industrie innovant, dévoré par son projet de développement, portant un rêve industriel, et travaillant pour la postérité des Lagardère. L’héritier est un jouisseur, un narcisse, il se désintéresse de l’industrie et s’intéresse à l’immédiateté, c’est-à-dire au secteur de la communication. Et il n’est pas étranger aux errements d’EADS et d’Airbus car le long terme a été perdu de vue.  Le père était aspiré par le futur, le fils obsédé par le présent et préoccupé de conjurer le temps qui passe , comme le montre son comportement ridiculement jeuniste.

Schumpeter voyait ainsi se profiler ce qui arrive aujourd’hui : la stagnation de l’investissement productif , la fuite des capitaux dans la bulle financière et l’obsession du profit à court terme. Une logique qui peut, comme l’a titré un essai d’économie à succès de ces dernières années, conduire le capitalisme « à s’auto détruire » (Artus/Virard).

Schumpeter n’avait pas pu voir d’autres logiques d’auto destruction de ce mode de production : la consommation aveugle et gloutonne de la planète d’abord, qui sape les ressources dont la croissance des richesses a besoin. Et aussi l’immense creusement des inégalités, la généralisation de la précarité, qui redonnent toute sa valeur à la phrase de Marx selon laquelle le capitalisme « crée ses propres fossoyeurs », cette armée de gens qui n’ont rien à perdre.

Si l’explosion, l’implosion, ou l’effondrement se profilent, nous devrions nous hâter de préparer la suite.

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21 août 2011 7 21 /08 /août /2011 09:35

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Ayéééééééé.

Je l'ai lu ce fameux livre dont on parle partout (ou presque...). Ce petit livre orange au titre enflammé, au contenu plus modéré.

 

" Pour une révolution fiscale" (Camille Landais, Thomas Piketty, Emmanuel Saez) n'est pas à proprement parler un libellé révolutionnaire comme son nom l'indique. C'est un ouvrage tout à fait réformiste (si ce mot galvaudé plus que tout autre et si la distinction réforme/révolution signifient encore quelque chose de tangible, ce dont on peut douter).

 

Les auteurs, trois chercheurs qui ne cachent pas, malgré quelques pudeurs, leurs sympathies pour une gauche modérée, y proposent une refondation globale de notre "pot commun", à savoir de la fiscalité française. Démontrant au passage qu'il est encore possible, dans le cadre national, de procéder à des choix politiques, peut être pas décisifs mais significatifs. Des choix qui nourriraient en tout cas notre démocratie vidée de sa substance et s'apparentant de plus à plus à un théâtre d'ombres parfois, de boulevard en ce moment (avec la scène de la maîtresse dans le placard).

 

Le principal mérite de ce livre est de démystifier le sujet, et de casser un certain nombres de croyances qui n'ont rien de fortuites

 

La moitié de notre revenu national (le PIB moins les amortissements du capital) est consacrée aux impôts. Soit 820 milliards d'euros. Ce qui déjà en soi montre l'absurdité du "bouclier fiscal"... Quand une société consacre 49 % de sa richesse à l'impôt, comment s'étonner que certains soient imposés au delà de 50 % ?

 

Cette proportion stagne désormais, et cela depuis que la croissance s'est affaiblie. Tout se passe comme si la faible augmentation des revenus ne laisserait pas supporter une part de transfert encore augmentée.

 

Mais la principale richesse, six fois supérieure au revenu (un pic dans notre Histoire), c'est le patrimoine (le revenu moyen par tête avant impôt est de 33 000 euros, le patrimoine de 182 000 euros).  


Qui voudrait une société égalitaire devrait s'attaquer à cette partie immergée de l'iceberg. Ce que le livre ne propose pas, d'ailleurs, s'en tenant aux revenus (au flux et non au stock) même s'il décrit l'ISF comme un "impôt d'avenir". 50 % des français les moins dotés possèdent 4 % du patrimoine. Les 10 % les mieux dotés en possèdent 62 %...

 

 

La répartition des revenus est déséquilibrée elle aussi (même si elle l'est moins que celle du patrimoine).  10 % des revenus les plus élevés disposent de 31 % du revenu national.

 

Le système fiscal déraille, si l'on s'en réfère à des critères de justice sociale : il est progressif jusqu'aux "classes moyennes", et devient ensuite régressif, et de plus en plus régressif quand on atteint les hauteurs de la pyramide des revenus... Ainsi les français qui gagnent moins de 2000 euros sont-ils imposés pour une plus grande part que ceux qui gagnent plus de 7000 euros par mois (avec jusqu'à 10 points de différence).

 

Les impôts sur la consommation en sont responsables, mais pas seulement. L'impôt sur le revenu, censé incarner la progressivité, est en vérité un accélérateur d'injustice, à force d'être dépecé par les "niches". Les revenus financiers échappent largement à la progressivité de l'impôt, et de fait les chômeurs sont plus imposés que les actionnaires ! Le total des dividendes déclarés arrive, par soustractions multiples, à 14 milliards d'euros. Contre 29 milliards pour les allocations chômage...

 

Face à l'opacité du système, à son absence de lisibilité pour le citoyen, et pour rémédier à l'insuffisance de progressivité, les auteurs proposent une réforme très précise. Et c'est l'aspect le plus original et il faut le dire assez remarquable de ce travail : relever le défi de la vie pratique, ne pas se contenter de beaux principes sur l'équité fiscale, mais dire à qui on prend en plus, à qui on demande moins. C'est une démarche rare et intéressante, qui soulève on le verra en conclusion de vastes enjeux politiques.

 

La clé de voûte de la réforme est de fusionner l'impôt sur le revenu et la CSG dans un grand impôt progressif prélevé à la source. L'assiette de ce nouvel impôt sera donc celle de la CSG, plus large que celle de l'IR.

 

Le livre propose ainsi le barème du nouvel impôt, défini en taux effectif (le pourcentage est appliqué à tout le revenu) et non marginal (aujourd'hui c'est un taux marginal. C'est à dire qu'il s'applique pour la partie de revenu qui est dans la tranche, contrairement à ce que répandent les discours antifiscaux qui laissent croire que le taux maximal atteint s'applique à l'intégralité du revenu).

Le Front Populaire, en la personne de Vincent Auriol avait déjà institué ce système très clair de taux effectif, mais les conservateurs avaient renâclé, trouvant qu'on opposait trop les français en affichant leurs revenus et leurs contributions... Et le régime de Vichy était revenu à des taux marginaux, non remis en cause depuis.

 

Avec cette clarification apportée, chacun pourra très bien comprendre qui paie quoi, en toute transparence. Et la progressivité réelle du système apparaîtra au premier coup d'oeil, pas besoin d'équation à douze chiffres.


Le barème proposé est progressif. Mais les auteurs montrent que selon les choix politiques il peut être modulé. Dans le barême qu'ils proposent, 3 % des contribuables paient plus qu'aujourd'hui. En dessous de 6000 euros de revenu brut mensuel, on paie moins. 1 % du revenu national est redistribué, soit 15 milliards. Ce n'est pas la nuit du 4 août 1789.

 

L'argument privilégié contre cette réforme serait qu'elle inciterait les plus aisés à quitter la France. Les auteurs montrent que cela serait marginal, car c'est l'organisation actuelle de l'impôt qui favorise l'évaporation fiscale, créant des recoins multiples où les fiscalistes peuvent éviter la perception... De plus, les actionnaires français tirant des dividendes d'activités délocalisées sont imposés en France. Le seul risque serait de perdre encore quelques joueurs de foot...

 

L'impôt doit devenir individuel : l'Etat n'a pas à favoriser des modèles familiaux. De plus, l'imposition conjointe des  couples désincite les femmes à travailler (lorsqu'elle reprenne un travail bien rémunéré, elles sont surtaxées) et pose donc un problème d'égalité hommes-femmes majeur. Les auteurs proposent d'ailleurs une réforme des congés parentaux, qui doivent prévoir une imputation minimale des deux membres du couple.

 

Toujours sur le champ familial, il serait temps d'en finir avec le sort réservé aux 18-25 ans, oubliés du système de redistribution et sous la coupe de leurs parents qui tiennent les cordons de la bourse et reçoivent les avantages. Les auteurs se rallient donc à la vieille revendication d'un revenu pour les jeunes, financé par redistribution des aides apportées aux parents (quotient familial).

 

En ce qui concerne la question primordiale des cotisations sociales, qui étrangement intéresse moins les auteurs, alors qu'elle représente des sommes sans aucune mesure avec l'Impôt sur le Revenu qui les passionne, le livre propose de les baisser, et de les compenser par une "Contribution Patronale Généralisée" élargie aux revenus du capital.

 

J'avoue que j'ai toujours considéré ces histoires de "travail moins coûteux" et de fiscalisation de la sécurité sociale avec méfiance. Intégrer le financement des risques sociaux au salaire, c'était aussi considérer qu'il s'agissait d'un droit imprescrible du travailleur, et non d'une sorte de subvention versée par l'Etat et révisable à tout moment. On "cotise", on ne reçoit pas une aide.

 

Mais alors que le chômage de masse est là depuis des décennies, il est cependant clair que la fiscalité actuelle ne favorise pas non plus l'embauche, elle n'y incite pas en tout cas, même si ce sont avant tout les carnets de commande qui déclenchent les embauches. Or le chômage, l'existence de cette gigantesque "armée de réserve" est le fléau le plus redoutable de notre société : il crée la peur et l'isolement, il pèse sur les santés, il divise le peuple entre travailleurs sous pression du licenciement et "assistés" qui ne marchent pas ensemble, il permet la stagnation des salaires et la dégradation des conditions de travail et des droits. Tout ce qui peut faire progresser le taux d'emploi et réduit cette "armée de réserve" est dans l'intérêt du progrès humain. Il n'est donc pas absurde de réfléchir à faire peser sur d'autres facteurs que l'emploi le financement de ces droits sacrés, qui méritent d'ailleurs de s'élargir à d'autres (dépendances, couverture logement). Enfin c'est une question qui mérite d'être discutée avec moins d'a priori idéologiques.

 

Quant à la TVA sociale, censée faire payer l'impôt aux importations, c'est une illusion selon les auteurs. Car ce sont les consommateurs qui au bout du compte la paieront. Et de manière régressive et non progressive.


Je ne suis pas un spécialiste (contrairement à mon ami Régis qui me dira ce qu'il en pense), mais ce livre m'a rapidement semblé receler quelques faiblesses. Il n'évoque nullement la fiscalité écologique, ni pour la souhaiter ni pour la refuser. C'est tout de même une interrogation incontournable aujourd'hui. Pour cause de réchauffement, ou si on est sceptique pour cause de crise énergétique en vue.

 

Pas un mot non plus sur la fiscalité locale, sur laquelle on pourrait tant dire, encore plus depuis ses dernières réformes. Considérer aujourd'hui que tout se passe à Bercy, c'est un peu irréel.

 

Si le mécanisme qui conduit à faire des impôts indirects des outils injustes (ceux qui peuvent épargner et ne consomment pas tout leur revenu en sont le plus protégés) est bien explicité, rien n'est proposé pour rééquilibrer le modèle fiscal à leur détriment. D'ailleurs, si les auteurs souhaitent tirer un trait sur le "paquet fiscal" (défiscalisation heures supplémentaires, "bouclier"), ils ne citent même pas la TVA sur la restauration.

 

Autre sujet central sur lequel le livre est cette fois-ci frileux : l'existence des exonérations de charges sociales, généralisées pour les bas salaires. Leur efficacité n'a pas été prouvée est-il écrit euphémistiquement, et les auteurs reconnaissent qu'elles tirent les salaires vers le bas (les fameuses "trappes"). En tout cas force est de constater que leur développement n'a pas empêché la France de sombrer dans la croissance molle, le chômage de masse de s'installer, les emplois industriels de s'évaporer, les quartiers en difficulté de s'enfoncer dans l'exclusion (malgré les Zones Franches). Au moins aurait-on espéré lire des réflexions stimulantes sur la modulation possible de ces exonérations, depuis trop longtemps inconditionnelles. Et qui peuvent devenir un nouveau moyen d'influer sur les choix de l'économie privée dans le domaine de l'emploi (par exemple pour inciter fortement à déprécariser l'emploi).

 

En outre, alors que le livre paraît en janvier 2011, aucune ligne n'est consacrée à la taxation des transactions financières. Longtemps moquée par les réalistes autoproclamés quand elle s'appelait "taxe tobin", mais qui aujourd'hui apparaît comme un des freins urgents à déclencher pour mettre un coup d'arrêt aux déchaînements spéculatifs.

 

Enfin, le livre élude absolument la question aujourd'hui posée de la taxation des marchandises aux frontières européennes ou françaises. Bref l'enjeu du niveau de libre-échange que la Nation et l'Union doivent viser.  Parler uniquement d'un timide "code de bonne conduite" sur la fiscalité entre pays européens, d'une vague lutte contre les paradis fiscaux et d'un impôt sur les sociétés harmonisé paraît bien timide.


Messieurs les chercheurs, vous demandera t-on encore un effort pour être aussi "révolutionnaires" que le titre de votre livre, au demeurant utile et stimulant ?

 

Il reste que ce livre martèle une idée fondamentale, qui semble encore délaissée. Les auteurs insistent : ceux qui veulent réformer la fiscalité doivent être précis et concrets, ils doivent dire au nom de quels objectifs ils agissent. Et ils doivent avoir le courage de préciser à qui ils vont demander un effort, de quelle nature. Et pourquoi ce choix.

 

C'est un élément très important, car les proclamations générales se retournent contre leurs auteurs : dans le flou les contribuables anticipent une augmentation de leur contribution. Ils ont d'ailleurs du mal, et on les comprend, à se situer dans l'échelle des revenus, car le système fiscal a emmêlé les paramètres à prendre en compte.

 

Par ailleurs, la force des conservatismes est de proposer des cibles aux mécontentements, des objets désignés aux passions : ce sera le jeune de banlieue (à encadrer par l'armée), l'immigré (à expulser), l'assisté (à ficher et à sanctionner), le fonctionnaire privilégié (à ne pas remplacer). Le discours progressiste ne peut s'en tenir à des déclarations abstraites. Il doit distinguer ceux qui profiteront de la réforme et ceux qui devront s'y résoudre. C'est à ce prix qu'il sera persuasif.

 

Mais la question est : à qui souhaite s'adresser le discours progressiste ?

 

Et l'on retombe inéluctablement sur le débat révélé par le texte désormais célèbre de la Fondation Terra Nova sur la stratégie sociologique de la gauche. Ce texte dit : les ouvriers ne constituent plus le coeur d'une majorité progressiste possible, car ils ne portent pas les valeurs adéquates. Il convient donc d'aller séduire ailleurs, chez les "insiders"... Dont un certain nombre qui seraient défavorisés par une réforme fiscale un peu volontariste. Si l'on reste flou sur les tenants et aboutissants de la réforme fiscale, c'est sans doute afin de ne froisser quiconque.

 

On ne peut certes contenter tout le monde.

Tel est l'incontournable désagrément du gouvernement d'une société déchirée d'inégalités. Mais pourra t-on fuir sans cesse ces choix ?

 

A ceux qui seraient tentés par les incitations à dire adieu aux classes populaires considérées comme une "cible", une niche de marketing parmi d'autres, il est nécessaire de rappeler la phrase de Robespierre :

 

"D'abord, apprenez que je ne suis point le défenseur du peuple ; jamais je n'ai prétendu à ce titre fastueux ; je suis du peuple, je n'ai jamais été que cela, je ne veux être que cela ; je méprise quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus."


 


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22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 08:45

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(...)  Dans "La Démondialisation" Jacques SAPIR, de son côté, est beaucoup plus catégorique que nos trentenaires qui remettent Keynes au goût du jour (article précédent : Le débat économique est enfin relancé (du moins dans les livres) .

 

Selon lui, la globalisation a désormais heurté ses limites, la "démondialisation" est inéluctable (elle a même commencé, se traduisant par un recul du commerce international depuis 2008), ne serait-ce que pour des raisons écologiques, et la seule question valable est de savoir si nous voulons une démondialisation ordonnée, maîtrisée, ou bien chaotique. L'échec des négociations à l'OMC (cycle de Doha qui n'en finit pas ) est le signe d'un coup d'arrêt.

  

La mondialisation est clairement un échec. Elle a déstabilisé les économies et les sociétés, y compris celles du Sud, d'ailleurs minées par les déchets toxiques massivement déversés sur leur territoire par les pays développés. L'intérêt que les forces du marché ont trouvé dans la mondialisation, c'est de s'affranchir de la nécessité de payer correctement leurs salariés afin de leur vendre la production. L'économie a été aspirée par la course à l'exportation, déstabilisante pour tous.

  

Il convient d'en finir avec l'idée selon laquelle la mondialisation serait un nouvel internationalisme.

 

La mondialisation est tout sauf un processus naturel. Elle a été au contraire organisée, permettant de remettre la pression sur les salaires et de restaurer des taux de profit. Les années 90 ont, pour la France, été le moment d'une grande accélération des effets de ma mondialisation, due à l'élargissement européen. L'Union Européenne, en éliminant la possibilité de la dévaluation monétaire, a accentué le phénomène de pression sur les salaires, seule variable d'ajustement dans la compétition pour accéder aux marchés. Jusqu'ici le propos de Jacques Sapir est tout à fait cohérent avec celui des deux collègues Keynésiennes précédemment abordé.

   

Si la France n'assume pas le pilotage de  ce tournant vers la démondialisation, la situation va s'envenimer. Car pendant longtemps, nous avons compensé les différences de coût de production grâce à notre productivité. Aujourd'hui, les pays comme la Chine, l'Inde, ou de l'Europe de l'Est ont progressé en productivité.  Nos digues fragiles s'effondrent.

   

La mondialisation financière est venue ajouter ses effets à la mondialisation des échanges. Pour financer la guerre du Vietnam, les Etats-Unis ont du manipuler le dollar, cassant la parité entre leur monnaie et l'or, inaugurant ainsi l'ère des changes flottants. Le système est devenu spéculatif et le métier de banquier s'est éloigné du crédit. La mondialisation financière fonctionne comme une "trappe à spéculation" atrophiant l'investissement productif. Le FMI est venu encourager ce mouvement en demandant aux pays de s'ouvrir. Aujourd'hui, les investissements réels ne représentent que 5 % des flux de capitaux dans le monde...

  

La crise de 2008, si elle a illustré les méfaits de cette évolution, n'a pas suscité de réaction des gouvernements, sauf sur les paradis fiscaux.

  

Comme les auteurs précédents, Sapir aborde le sujet crucial de notre rapport à l'Allemagne, mais il en tire des conclusions plus radicales. L'Allemagne fonctionne selon lui comme un "passager clandestin" qui tire avantage de l'Union sans subir de contraintes. Le système européen ne répond qu'aux intérêts de l'économie allemande tournée vers l'exportation, ou plutôt du capital allemand. Cela ne pourra pas durer longtemps.

 

L'Euro, comme l'ont noté les auteurs des "trentes glorieuses sont devant nous" est le fruit d'un compromis : l'Allemagne a obtenu l'accès, sans risque de change, aux marchés européens. Les autres pays, en contrepartie, espéraient s'arrimer aux taux d'intérêt modérés dont bénéficiaient l'Allemagne. Mais ce modèle ne fonctionne pas. Les prêteurs peuvent exiger des "primes de risque" très lourdes auprès de certains pays, comme on l'a vu avec la Grêce et le Portugal.

 

Selon Sapir, le mal est profond et tient aux conditions insuffisantes pour un bon fonctionnement du projet de monnaie unique. Un territoire à monnaie unique doit mettre en place, comme aux Etats-Unis, une réelle mobilité du travail car certaines régions vont concentrer les richesses productives. Et surtout, le pendant de la monnaie unique, c'est la solidarité budgétaire à l'échelon continental. Elle n'existe pas en Europe et les allemands n'en veulent pas.

 

Les gouvernements sont donc dans l'impasse : ils se livrent une concurrence fiscale délétère, et leurs efforts sont vains : ainsi la France supprime des fonctionnaires et casse les retraites pour séduire les agences de Notation,  pourtant son déficit est très proche de celui de l'Allemagne.

 

L'interdiction de "monétiser" les déficits, c'est à dire de les faire financer par la Banque Centrale, oblige à emprunter à taux élevé sur les marchés.

 

Les solutions pour sortir de la crise, qui n'a rien de conjoncturelle, consistent en un changement profond de toute la politique économique. Sapir demande la mise en place d'un contrôle des flux de capitaux pour renverser le rapport de forces avec le marché, et la création d'un cadre protectionniste se traduisant par des taxes aux frontières de l'Union. Toute politique de croissance, telle que par exemple décrite par l'Essai de Berger/Rabault, est vouée à la défaite, tant que ce cadre politique n'a pas été modifié.

 

Le monde de demain doit s'organiser sur la base de grandes régions, relativement autonomes économiquement, qui coopèrent. L'Europe devra disposer d'une "monnaie commune" (déjà proposée par certains défenseurs du NON à Maastricht) servant aux transactions internationales, les monnaies nationales revoyant le jour pour permettre le retour de politiques monétaires au service de la croissance.

 

La spécificité de Sapir, si on le compare par exemple à Emmanuel Todd, autre chantre du protectionnisme, c'est qu'il affirme clairement la nécessité d'une rupture unilatérale de la France si l'Europe ne change pas de cap. A tout prendre, elle sera plus souhaitable que le statu quo. L'Allemagne dépend fortement de ses exportations dans quelques pays dont le nôtre. La France a donc la possibilité de susciter un choc salvateur.

  

Cet ouvrage, malgré son caractère technique irritant, et des digressions un peu étonnantes sur des aspects de détail, me semble plus lucide que celui de Mmes Berger et Rabault, qui sous-estiment la contrainte extérieure, et sont sans doute effrayées par l'idée d'engager un bras de fer au sein de l'Union Européenne. Au sein de la critique progressiste finalement, la grande fracture du référendum de 2005 n'est nullement résorbée (et pour cause, la grande explication qui aurait du s'ensuivre n'a jamais eu lieu).

 

Ce qui est frustrant avec ces auteurs protectionnistes, c'est qu'ils ne vont pas encore au bout de leur raisonnement. On a envie d'aller plus loin. Moi qui habite dans le sud-ouest, je ne suis pas "intuitivement" protectionniste, car nous dépendons absolument d'Airbus, entreprise mondialisée.

 

Donc si je suis conscient des dévastations du libre échange dans un contexte de fortes inégalités de droits sociaux et de règlementation, j'attends de ces penseurs qu'ils nous démontrent que la protection n'est pas une aventure inconsidérée. Sera t-il possible de recréer une industrie textile ou une filière d'électroménager, pour éviter que l'on en passe par des importations ? Le protectionnisme risque t-il de déclencher une nouvelle phase d'affrontement des impérialismes ? Risquons-nous de sacrifier les quelques champions industriels qui nous restent ?

 

Les deux livres évoqués ici sont tous deux conscients de l'échec de la stratégie consistant à accélérer la construction européenne pour dresser un bouclier social et recréer les conditions d'une politique économique plus efficace. Ils s'accordent certes sur l'analyse selon laquelle le fonctionnement des institutions européennes est un "cheval de troie" de la mondialisation à contenu libéral. Cette convergence est à souligner, car il y a peu de temps, une fraction très pro-européenne avait tendance à affirmer que l'Europe était un bien en soi. Ce n'est désormais plus possible et on est tenu d'interroger la direction adoptée par cette construction.

 

Cependant, quelles conclusions à en tirer ? Faut-il aller jusqu'à l'aventure de la renationalisation de notre politique économique ? Doit-on claquer la porte ou pratiquer la chaise vide ? Doit-on préférer quelques compromis même bancals, mais qui préservent l'existence de l'Union ? Telles sont les questions posées à ceux qui veulent une autre politique économique.

 

Espérons que ce bouillonnement des méninges soit annonciateur de nouvelles options politiques. Celles-ci seront en tout cas indispensables pour sortir de ce marasme économique qui ronge tout notre fonctionnement social.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Economie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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