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1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 08:10


bacon.jpg Le Ministre de la Culture - est-ce un hommage à Tartuffe ? - prétend avoir "relu" Céline avant de le retirer des célébrations officielles de 2011.

Y avait-il besoin de "relire" pour savoir que Céline fut un des pamphlétaires antisémites les plus violents de l'avant guerre, mais aussi de la guerre et de l'après-guerre ? Un pionnier du révisionnisme aussi. Capable d'écrire, après 1945, que les juifs n'ont pas été persécutés (moins que les collaborateurs selon lui) et que ce devait être un plaisir de se balader avec une étoile jaune... Céline innocent ? Quelle blague ! Pourquoi un innocent aurait-il accepté de partir dans les valises des nazis à la Libération, errant d'un "château l'autre" avec ses compères en traîtrise.

J'ai aimé "Voyage au bout de la nuit" et "Mort à crédit", que j'ai lus plutôt jeune. Plus tard, en y repensant, et avec plus de ressources culturelles à ma disposition, j'ai compris ce qu'annonçaient ce pacifisme, cet individualisme, ce pessimisme absolus. Les germes de la dérive fasciste de Céline étaient déjà dans "le voyage", derrière la façade anarchiste. Mais cela, on ne peut le comprendre qu'avec le recul historique. Car au moment où Céline écrit "le Voyage...", les courants qui agitent l'Europe sont tumultueux et n'ont pas toujours pris une forme nette. Le pacifisme sera le nid du meilleur et du pire : des Résistants et de l'infâme Doriot. De René Char le maquisard et de Céline le salaud.

Céline l'écrivain, c'est son oeuvre écrite, dans son intégralité. Et l'on ne saurait écarter, au nom du sacre du style, les monceaux d'ordure que cette boule de haine vivante a crachés. Ce serait comme admirer Hitler et Mussolini pour leurs talents oratoires.

Il faut donc lire Céline. Le disséquer et le comprendre, sans aucune complaisance. Je suis pour ma part favorable à ce qu'on publie Mein Kampf ou les pamphlets antisémites, mais munis d'un solide dispositif critique et historique accompagnant les pages, ne serait-ce que pour empêcher les fascistes de se victimiser ou de se mythifier. La morale et l'interdit ne peuvent pas suffire à nous prémunir. Il faut lutter par les armes de l'argumentation. Il faut se confronter aux monstres. Il faut étaler aux yeux de tous leur ignominie.

Mais défendre Céline, et encore plus le "célébrer" nationalement, c'est absoudre sa complicité fondamentale avec le crime. Car il n'y a pas de schisme entre l'homme haïssable et l'écrivain Céline. C'est avec sa plume qu'il a préparé, attisé, légitimé, justifié, la folie génocidaire.

On ne juge pas une oeuvre à partir de critères moraux relatifs à la vie de  l'auteur. Mais utiliser cet argument là pour Céline, qui s'est engagé tout entier dans la fange, y nourissant sa plume, c'est être cynique et ignoble.

Je suis effaré de lire, dans les tribunes qui sortent ces derniers jours, tout un tas de snobs défendre Céline en pourfendant "la censure". Ils ne méritent que mépris, ces intellectuels qui se pincent le nez pour pouvoir déguster le style célinien, afin de ne point humer les vapeurs insupportables de ses pages. J'y vois un signe du nihilisme dans lequel s'enfonce notre temps. On nous enjoint sans cesse à être "sans tabous" pour être dans le vrai. Sale époque.

Il s'agissait donc d'inclure Céline dans la liste des "célébrations nationales".

A dire vrai, je n'ai jamais goûté "les Célébrations" de tous types. Ni le concept de Mémoire. Ni le traitement du passé par l'émotion, le recueillement, la minute de silence, la repentance spectacle. Je préfère la nécessité d'Histoire, la noblesse du politique, l'acharnement à comprendre, à chercher, à expliquer. Le nazisme par exemple n'a rien d'un phénomène surnaturel, c'est un fait politique et historique. Qu'il convient d'analyser, et dont on doit dévoiler les causes, les circonstances.

Les Célébrations ressemblent trop à des récitations expiatoires commandées au confessionnal, ou encore à l'achat d'Indulgences. Comme si on célébrait pour éviter d'être réellement fidèle. Dans ma région, par exemple, on rend tout le temps hommage à Jean Jaurès, on le cite sans cesse, on l'imprime sur les cartes de voeux. J'y ai cédé moi-même.
Mais qui le lit ?
Qui réfléchit à son parcours ?
Qui l'imite ?
Qui aurait quitté, comme lui, le confort du nid républicain, pour aller rejoindre un mouvement ouvrier balbutiant et divisé, alors que tous les honneurs lui étaient promis ?
Qui se hisse à son niveau d'exigence intellectuelle ?
Qui a son souci de cohérence entre les mots, les actes, le comportement individuel ?
Sommes-nous un instant dignes de nous réclamer de Jean Jaurès ? Telle est la question qui devrait se poser.

La Célébration force le respect, le silence. Elle empêche l'expression du Dissensus. Elle est ainsi le territoire de la confusion, là où s'épanouissent les hypocrites. L'épisode détestable de la manipulation de la lettre de Guy Môquet nous l'a bien montré.

Et comme l'ont osé une fois les jeunes surréalistes, quand un notable fâné rend un hommage à Arthur Rimbaud, il mériterait qu'on lui rappelle crûment que ce sont des types comme lui qui l'ont convaincu de fuir en Abyssinie.

 

Célébrons un peu moins. Soyons inspirés. Et ne nous contentons pas de donner des noms d'écrivains à des places publiques. Lisons-les. Pour le pire et le meilleur.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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commentaires

cricrib 29/09/2011 15:15


via Arletty, je tombe sur ce billet. Je découvre que Céline a écrit Mein Kampf.
Je pensais qu'il s'agissait d'un Adolf H.
Merci pour l'info !


jérôme Bonnemaison 30/09/2011 09:24



Céline a écrit des pamphlets aussi violents que Mein Kampf. Effectivement. Même s'ils n'ont pas eu la même portée, le sens n'en est pas éloigné.


J'assume cette affirmation.


Mais je pense qu'ils doivent être republiés, accompagnés d'un travail critique approfondi. A chacun de se faire une opinion.


Voyage au bout de la nuit et mort à crédit m'ont enchanté. Mais cela n'exonère en rien cet auteur de ses immondices. D'autant plus qu'il a persévéré après guerre. En plus, on ne peut pas dire
qu'il ait assumé... il a au contraire louvoyé sans cesse et pleurniché sur son sort. Même pas un extrêmiste conséquent. C'était un grand styliste mais un pauvr mec et un intellectuel "dégénéré"
pour reprendre une expressiion qu'il aurait affectionné.



Eryndel 09/02/2011 20:28


Rebonsoir,
Difficile de m'en souvenir avec précision, c'était il y a trois ans. Mais c'est une lettre, si je me souviens bien. Je vais essayer de retrouver les textes respectifs de Céline et de Montaigne, si
tu veux !

A bientôt
Eryndel


jérôme Bonnemaison 09/02/2011 22:18



 


Oui merci, ça m'intéresse.


N'hésite pas à faire connaître ce blog parmi tes connaissances.


Et fais moi connaître tes avis et tes lectures.



Eryndel 09/02/2011 18:45


Bonsoir !
Bel article, bien écrit, à l'argumentation solide. J'avoue ne pas avoir lu Céline avec suffisamment de recul pour commenter cet article avec pertinence, étant donné que je ne connais de lui que
"Voyage au bout de la nuit" - et notamment un passage qui pastiche les "Essais" de Montaigne, que j'ai eu à commenter au CAPES.
Cependant, je peux commmenter la fin de ce texte : trop de gens parlent de tel ou tel auteur comme s'ils connaissaient son œuvre par cœur alors qu'ils n'en connaissent rien. Ils font les
importants, se rendant importuns à ceux qui au contraire ont lu, et savent qu'ils se trompent. Ainsi, je suis totalement d'accord avec ton point de vue : mieux vaut lire avant de célébrer.

Je repasserai, ce blog est très intéressant.
Bonne soirée

Eryndel


jérôme Bonnemaison 09/02/2011 20:23



 


Merci.


Je ne me rappelle plus ce passage qui pastiche les "Essais". Et à l'époque je ne l'aurais pas perçu. Peux-tu m'en dire plus ?



naillades.over-blog.com 04/02/2011 09:44


il y a le blanc , il y a le noir ...et des mots à l' infini pour exprimer nos oppositions . Toutes pensées forgent chacun de nous ...même les plus détestables .
J' ai aimé .


jérôme Bonnemaison 04/02/2011 13:41



Cela est fort bien dit.



David F.M 02/02/2011 13:06


Bonjour Jérôme,
Merci de nous rappeler qui était l'homme Céline, sa pathologie antisémite avant d'encenser le style, qui n'excuse rien. J'admire le ton de ton article, et ton courage, qui va à l'encontre de l'air
du temps intellectuellement correcte.
F.M


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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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