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1 septembre 2014 1 01 /09 /septembre /2014 18:21

Il se trouve que l'ours me fascine. Je ne suis pas le seul. J'ai tous les enfants avec moi, John Irving s'il vous plait (et son merveilleux personnage déguisé en ours dans l'"Hôtel New Hampshire") et maintenant Joy Sorman, talentueuse et éclectique auteure française ("du bruit", "l'inhabitable", chroniqués sur ce blog), qui fait paraître "La peau de l'ours", roman réussi de cette rentrée.

 

Joy Sorman s'est régalée en écrivant une fable, un conte pyrénéen dont je suis familier étant toulousain de naissance. L'écrivain poursuit invariablement ce plaisir incroyable de l'enfance, des histoires entendues les premières années, qui enchantent le monde et donnent l'envie de grandir et de s'y aventurer. Mais c'est une fable d'adulte. Une fable désenchantée.

 

J'ai beau chercher, je ne sais toujours pas ce qui frappe et émeut en l'ours. Ou je ne le sais que trop, je pourrais aligner les motifs. Par exemple ce mélange de force stupéfiante et de ridicule quand il est sur ses deux pattes, cet alliage de puissance et de confondant, qui nous ramène à notre condition absurde d'hommes prométhéens, violents et désuets. Mais cela expliquera t-il cette attraction immédiate qu'il nous procure, primitive et infantile, innocente et sauvage ?

 

Un ours nous raconte sa vie sous la plume claire, alerte, vivifiante de Joy Sorman. S'il sait parler c'est qu'il n'est pas vraiment un ours, mais un hybride. Il est né du viol d'une femme par un ours, mais en grandissant son corps est devenu celui d'un ours, et personne ne sait sa véritable nature. Il a donc la vie d'un plantigrade, vaincu par les hommes.  Vaincu parle surmoi. Vaincu par l'humanisation de la terre entière. La fable part de cette idée d'un monarque vaincu, l'ours, qui a partie liée avec une origine. Nous pourrions, avec Freud, l'appeler le "Ca". Ou avec Spinoza, que sais-je, le conatus ? Les ours ne devaient pas approcher du village. Le désir doit rester à distance.

 

Il y a ces cérémonies villageoises, que Sorman réintègre au cœur de sa fable, où l'on se déguise en ours et l'ont traque les habitants, les femmes surtout, pour les salir. Il y a aussi le chamane qui sait que l'ours est un médium vers un monde perdu. L'origine. L'avant du social. Une mémoire introuvable.

 

Cet ours là, qui joue le jeu de sa vie d'ours, traverse la terre en bateau ou en train, survit aux tempêtes, au commerce froid et à la brutalité des hommes, ressemblant de près à un esclave, se sent bien auprès d'autres monstres de foire, des nains et des femmes  à barbe, devient star de cirque et connait la morbidité du zoo, nous ramène à la stupéfaction qui devrait être la nôtre devant la ville ou la mer. Souvent on le laisse se déplacer à sa guise, comme s'il était familier, une part de nous-même finalement. Il devient ainsi un témoin.

 

Sa seule passion, ce sont les femmes, qui semblent reconnaitre une intimité en lui. L'ours, c'est aussi qu'on le veuille ou non le désir. Le désir qu'on ne chasse pas, malgré tous les efforts pour rendre tout aseptisé, lisse, contrôlable, politiquement correct, assimilable.

 

Enfermé en lui-même, ne déployant pas sa puissance, enchaîné et soumis à la froideur de l'humanité, ou à ses rires imbéciles. Il ne vous rappellerait pas quelqu'un ?

 

Avant de l'avoir tué en nous ("La peau de l'ours", Joy Sorman)
Avant de l'avoir tué en nous ("La peau de l'ours", Joy Sorman)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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