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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 21:55
Loup es-tu ?, « De la lycanthropie », Jean-Michel Gentizon

 

« Il faut bien que ça ait un nom ! »

 

Les éditions l’Age d’homme m’ont très élégamment proposé de puiser dans leur catalogue pour alimenter mon blog. Je l’ai fait avec plaisir, tant leur ligne éditoriale est variée et originale.

 

J’y ai trouvé notamment un livre de Jean Michel Gentizon, Psychiatre , intitulé « De la lycanthropie », ce phénomène qui voit des personnes se penser en bête fauve. Je n’ai su y résister. Le thérapeute de l’Hôpital Ste-Anne a vu un jour débarquer une femme panthère, et il en est resté manifestement fasciné, jusqu’à étudier le sujet à fond.

 

Comme beaucoup de gens, je suis moi aussi fasciné par les animaux sauvages et je partage des photos d’ours sur mon profil facebook, sans trop savoir pourquoi. J’ai une préférence pour leurs présences intempestives, leur surgissement au milieu des affaires humaines. J’ai moi-même connu une femme louve, et ce n’était pas de la tarte. J’ai souvent tendance à rapporter les gens que je rencontre à des figures animalières ; je ne suis pas très original et c’est ce qui doit être justement signifiant. Notons que les animaux sauvages ont tendance, avec le réchauffement climatique, et la destruction de leur habitat, en sus des évasions de zoo ou de chez les illuminés qui les abritent illégalement, à multiplier les incursions en ville. Ainsi à Toulouse, ma bonne ville, nous avons eu droit à deux commandos de sangliers écumant l’hyper centre toulousain en y semant la stupeur. Le jour où j’écris, on apprend qu’un bébé tigre se promène en Seine Saint Denis, et que des voyous marchandisent des selfies avec lui. Mais on ne sait pas d’ou il vient. 

 

En prenant connaissance amusée de ces faits divers, j’ai découvert que la fonction de capitaine de louveterie, au centre du sublime roman de Giono, «un roi sans divertissement », existe encore.

 

Ces incursions m’ont semblé pouvoir inspirer une intuition chamanique : nos doubles animaux, comme les voyaient les indiens, nous disent quelque chose de fondamental, lorsqu’un ours est retrouvé dans une piscine ou qu’un cerf nous regarde au péage. Ils nous signifient sans doute ce que nous savons, à savoir que nous avons saccagé notre propre humus. Ils ne sont pas contents, et nous avertissent de la catastrophe. Comme un retour de refoulé. On peut parier sur une hausse de ces évènements : les ours font les poubelles au canada, ils feront peut-être la manche bientôt.

 

Jean-Michel Gentizon nous parle lui aussi d’inconscient collectif, et d’inconscient individuel, de retour du refoulé, en analysant la lycanthropie et en l’inscrivant dans son historicité.

 

La lycanthropie, très vite reliée par ses observateurs à la mélancolie, est évoquée dans nombre de textes de l’antiquité déjà. Et la référence majeure dans la culture reste le mythe de Lycaon, narré dans « les métamorphoses » d’Ovide, qui d’ailleurs multiplient les cas de transformation d’homme en animal par les dieux. Gentizon, dans la tradition freudienne, se réfère au mythe comme un signifié de l’essentiel de notre condition.

 

Le mythe est le résultat de la prise de conscience de la spécificité humaine. Elle est une voie médiane, tiraillée entre l’être animal et la tentation de devenir Dieu (« l’idéal du Moi » dira la psychanalyse). Il arrive ainsi que les Dieux, devant les prétentions humaines, renvoient l’humain à l’ancienne animalité dont il s’est échappé. Lycaon a été puni pour s’être affranchi des interdits que sont le cannibalisme, l’infanticide. Il est transformé en loup et perd le langage, ce qui nous différencie donc de l’animal. Le mythe met donc en scène le refoulement primaire de pulsions. Le petit fils de Lycaon, fils de Zeus, est appelé à créer la culture du blé. La civilisation. L’animal reste détenteur de ce secret. De ce qui a été chassé de l’humain. Le mythe est aussi là comme patrimoine de ce qui a été oublié.

 

La figure animale , ce double, remplit des fonctions psychiques. Elle rend visible, elle donne forme (et donc empêche dissolution de l’être possiblement, comme un dernier recours), à une part invisible en nous. Une part refoulée. C’est ainsi que l’œuvre picturale angoissée d’un Francis Bacon laisse affleurer ce que nous tentons d’oublier : nous sommes aussi de la viande. L’animal est « le contenant » de pulsions indésirables et enfouies. Le symptôme lycanthropique est un dernier recours pour nombre de sujets en souffrance psychique ou en proie à la folie. En offrant une figure, il empêche la dissolution du moi. Ainsi, dans ce sublime petit roman anxieux qu’est « le pigeon » de Patrick Suskind, la phobie incontrôlable du pigeon trouvé devant la porte du personnage principal, qui va déboussoler sa vie, donne forme à un mal de vivre qui bouillonnait. La figure animale paraît le comble de la folie, mais elle préserve en réalité le sujet de la néantisation.

 

Parlant est le cas réel de cet homme de 45 ans qui va voir sa fille à l’étranger, accompagné de son chien qui ne le quitte jamais. Il va découvrir sa petite-fille qui vient de naître. Lors de la visite, on éloigne le chien. Le père, quand il rentre, perd le chien. Il se retrouve ensuite en état de dépersonnalisation, se retrouve dans la peau d’un loup et se réfugie à l’hôpital. Il est obsédé par une pulsion de protection. Son chien, qui a disparu sans doute de son propre fait, lui servait de double canalisant. Sa disparition, liée à l’impératif de protéger l’enfant, a laissé tomber une digue. L’animal est une possibilité de fuite mais aussi un dernier habitat possible pour la psyché.

 

L’animal est ainsi un double. Chez les peuples animistes il est courant de disposer de deux corps. L’un vit dans la forêt, ailleurs, là où on l’a repoussé. Les inuits voient les esprits comme des créatures hybrides, mi humaines mi animales. La poésie de René Char est marquée par une obsession pour le loup solitaire et le poète lui aussi concédait une tendance lycanthropique. Je me souviens du peintre génial Gérard Garouste, dans l’émission tardive de Laure Adler, « le cercle de minuit », expliquant qu’il était un authentique loup-garou. Un proche de lui le confirmait sur le plateau, tout cela avec un premier degré que Laure Adler sut intégrer admirablement, sans préjugé. Cette présence du double animal se retrouve dans de nombreuses contrées de la culture. Gentizon aurait aussi pu évoquer « la belle et la bête » de Cocteau et l’ambivalence évidente de la figure de la bête. Recluse dans la lointaine forêt. Repoussée, repoussante, et attirante.

 

L’animal est aussi cet objet rejeté. La figure en nous de cette aspiration à jouir sans limites qui a été, justement, domestiquée. Mais voilà, elle peut refaire surface quand le néant menace.

 

C’est notamment le cas lorsque les sociétés sont en crise, comme dans la période, si bien décrite par Michel de Certeau (merveilleuse lecture !) à propos des possessions de Loudun, où la religion se craquelle. Ce fut le cas à la Renaissance. L’ordre spirituel médiéval s’écroulait, ce qui provoquait des phénomènes de déchaînement psychotique, parmi lesquelles la transformation en animal. On liquidait donc les sorcières, on exorcisait, et un Henri Boguet s’est targué d’avoir fait exécuter six cents lycanthropes. Puis le phénomène a été dé diabolisé par la médecine.

 

Si vous avez des tendances lycanthropiques, ne craignez donc rien. Vous n’êtes pas si inhumain qu’il n’y paraît.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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