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25 mai 2011 3 25 /05 /mai /2011 00:00

baba_bobo.jpgLe poète portuguais Fernando Pessoa n'a écrit qu'une seule fiction : un petit dialogue intitulé "Le Banquier anarchiste".

 

Mais quel texte !

Si la poésie est le domaine privilégié des extra-lucides, Pessoa transpose ce rare talent dans cette confession d'un banquier, parue en 1922. Pessoa n'avait sans doute pas idée de la portée de son texte, de ce qu'il entrevoyait.  La marque du génie.

 

Un banquier fortuné explique longuement à un convive comment il est devenu anarchiste. Et pourquoi il l'est plus que jamais, servant la cause au mieux.  La meilleure façon de servir la liberté, selon lui, ce n'est pas l'action collective qui dégénère inéluctablement en tyrannie, c'est bien de se libérer soi-même. En prenant le contrôle de l'argent, le Banquier s'est délivré de toute aliénation sociale. En outre, le Banquier n'a pas rajouté une once d'oppression dans le monde, puisque de toute manière, qu'il devienne personnellement riche ou pas, le système économique est là et bien là.

 

Conclusion : en attendant que chacun se libère individuellement, et qu'ensemble nous puissions détruire l'ordre établi d'un seul coup, il convient de s'occuper de sa propre liberté.

 

L'interprétation classique du "Banquier anarchiste" est qu'il s'agit d'une démonstration par l'absurde de l'hypocrisie bourgeoise, couplée à une dénonciation clairvoyante des risques de tyrannie inhérents à toute révolution...

 

... Oui, c'est cela, mais plus encore. Car ce que Pessoa a perçu avec des décennies d'avance, c'est la capacité du capitalisme à absorber ses contestations, à retourner à son profit les critiques qui lui sont adressées . Le capitalisme est destructeur, mais s'il survit c'est notamment par sa capacité étonnante à se jouer des idéologies, des représentations et des cultures.

 

Quelques décennies après mai 68, on voit nettement comment le capitalisme s'est servi des contestations libertaires d'alors pour asseoir sa prédominance et en finir avec la concurrence du modèle soviétique. A la revendication individualiste il a répondu "banco" ... D'accord pour se délester des vieilles traditions conservatrices si cela permet à la société de consommation de prospérer, d'inventer de nouveaux débouchés sans cesse, des besoins artificiels. Au nom du droit à l'épanouissement de  chacun.

 

Ainsi le capitalisme s'est-il mué en "libéralisme", et à l'imposant bourgeois conservateur à haut de forme a succédé le patron de Virgin : cool, en jeans, arborant cheveux longs, un peu frotté New Age...

 

La solution aux maux de l'humanité serait donc de "se changer soi-même", refrain obsédant de notre époque... L'action collective ne serait qu'un mirage dangereux. Et de fil en aiguille, c'est la politique qui n'a plus de sens. L'économie doit d'ailleurs en être délivrée. Le "marché" libre est ainsi l'aboutissement de l'aspiration libertaire, qui se retrouve totalement dévoyée.

 

En lisant Pessoa on pense facilement à toutes ces pubs qui utilisent Che Guevara ou John Lennon... Qui utilisent sans cesse le mot "révolutionnaire" (comme le patron d'Apple dans les "Guignols')

 

A la fin des années 90, un livre de sociologie majeur , intitulé "Le nouvel esprit du capitalisme" (Luc Boltanski, Eve Chiapello) a très bien décrit cette digestion des idées libertaires par le système économique, afin d'ouvrir de nouveaux champs de développement, mais aussi de dissoudre la contestation qui enflait à la fin des années 60. Tout en s'appropriant le drapeau du "monde libre" : celui où l'on rêve d'aller parce que la vraie vie c'est d'aller au Macdo et d'écouter du rock.

 

L'entreprise a elle-même pleinement intégré les codes libertaires pour théoriser un nouveau management, plus efficace car concordant avec les nouvelles valeurs. Ainsi, l'externalisation a été justifiée par la prise en compte de l'individu, libéré des lourdeurs de la grande organisation. On s'est mis à travailler par "projets"... Et les salariés sont devenus des "partenaires" embauchés au coup par coup. Certains secteurs, comme la pub ou la communication, les NTIC, ont porté ces modèles à l'extrême. On  s'éclate, on se tutoie et on filme des "Lipdub... Mais on y est impitoyable socialement. 

 

Le modèle de l'artiste bohême, voguant de "rencontre en rencontre", guidé par son seul désir, a servi de matrice à la réorganisation de l'entreprise capitaliste flexible.

 

 Le livre de Boltanski/Chiapello, qui je pense a ouvert les yeux de nombreux intellectuels sur les nouveaux visages de l'oppression économique, pourrait être dédié à Fernando Pessoa.

 

La littérature elle-même a su se faire l'écho de ce grand tournant vers le libéralisme libertaire. L'oeuvre de Michel Houellebecq le décrit sous différents aspects.


Bien entendu, le capitalisme est subtil. Il n'a pas abandonné le terrain du conservatisme non plus... il joue sur tous les tableaux. Pendant qu'une partie de ses défenseurs prospèrent sur l'hyper narcissisme et les valeurs d'un désir sans limites, d'autres se consacrent à encadrer les affolés  : il en est ainsi des "Tea parties". L'essentiel est de permettre à l'appropriation des richesses de se perpétuer. La grenouille de bénitier et l'ex baba cool qui a investi se réconcilient pour applaudir les baisses d'impôt.

 

Aujourd'hui, le capitalisme essaie d'agir de même avec la critique écologiste. Les thèmes du "capitalisme vert" sont florissants. Les labels écolos pullulent dans les rayons de nos supermarchés. Le bio est partout. Le marketing écolo s'est généralisé.

 

En ravivant sans cesse le consommateur en chacun de nous, le capital parvient à susciter l'adhésion, ou du moins à anésthésier la révolte.

 

C'est aussi ce qui explique pourquoi, malgré les injustices flagrantes, les inégalités et leur cortège de souffrances, les alternatives ont du mal à être simplement entendues.

 


 


 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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commentaires

Or Pâle 27/06/2014 00:53

J'ai aussi été fascinée par cet ouvrage. Merci d'en parler si bien.

jerome 29/06/2014 23:09

merci Or pâle

philippe 05/11/2013 04:23

L’analyse que vous tirez du banquier anarchiste est forte, je la partage en grande partie, je ne comprends toujours pas comment on peut transformer Mao en icone cool, toutefois, je la trouve
réductrice de la pensée de De Pessoa.
Ce qui m’a profondément passionne dans ce livre, ce n’est non pas la justification du banquier, ou même son chemin, mais la critique acérée et tellement validée par l’histoire des idéaux
révolutionnaires.
En 1922, alors que Staline ne détient pas encore le pouvoir, le banquier choisit l’anarchisme contre le socialisme parce qu’il démontre que le stade de la dictature du prolétariat ne sera jamais
dépasse et que bien plus encore a la dictature du prolétariat succédera une dictature totalitaire et militaire. L’URSS de la guerre froide n’aurait pu mieux être décrite.
De même, l’analyse très simple de la création des hiérarchies sociales au sein même des groupes anarchistes réfute l’idée de société sans classe, l’homme, être social, recherche sa place,
naturellement il commande, obéit ou fuit. Le banquier anarchiste décide de fuir.
Pour moi, ici s’arrête la phase la plus intéressante du livre. A mon sens, le personnage du banquier est plus utilise pour mettre en relief ce propos majeur du livre que pour critiquer le
capitalisme. Bien sur, une fois livre a son sort, ne pouvant se refugier dans aucun autre combat que celui de sa survie, l’anarchiste choisira la voie la plus désirable pour lui. Il aurait pu
devenir artiste, artisan mais il ne possède pour qualité que son intelligence et sa redoutable perspicacité. Il sera homme d’affaire, comprendra les codes et conventions de son nouveau milieu pour
mieux les briser a sa convenance et ainsi sera le premier en son nouveau royaume.
Bien sur, ici, nous pensons aux magiciens de la finance qui ont prospère en se moquant de toute règle morale autre que leur propre profit, nous pensons aussi aux génies de la Silicona Valle qui
ignorent les droits de la propriété intellectuelle pour modeler Internet a leur profit.
Bien sur, ils agissent comme le banquier, mais leur parcours est différent, tellement différent. Ils sont capitalistes par nature, nietzschéens, fondamentalement.
Ils sont les êtres les plus forts d’un monde en transformation, ils se doivent d’imposer leur vision, leur volonté de puissance. Dans les temps de changement, les forts reprennent le pouvoir aux
masses et remodèlent le monde, Rome de la République, les peuples conquérants qui créèrent la noblesse européenne, les conquistadors et autres colons etc. etc.

LOPEZ 01/08/2013 00:16

Bonsoir Jérome,
Pessoa a écrit une autre fiction : L'AFFAIRE VARGAS, qui est un joli monument de fiction psychologique et policière.
Le banquier anarchiste reste une belle démonstration de l'absurdité capitaliste, mais aussi, d'une certaine manière, celle de l'idéal anarchiste qui intellectuellement permet de se libérer de
nombre d'impostures intellectuelles.
J'offre ce livre régulièrement à des amis, mais je conseille vivement aussi L'affaire Vargas.

jérôme Bonnemaison 03/08/2013 23:36



Merci du conseil. Je ne connaissais pas. Je regarderai. M ou Mme Lopez



Jules.LT 01/06/2013 22:27

Ne vous méprenez pas, je suis bien conscient que le capitalisme est bourré de défauts. Le principe de "voter avec son porte-monnaie", par exemple, donne un pouvoir disproportionné aux plus
riches.

Cependant je ne vois pas comment il ne serait "pas tenable". Il s'accommode de toutes les évolutions sociales, et aucune alternative crédible n'existe.
Le pouvoir attirera toujours le pouvoir. L'argent pourra toujours être utilisé pour obtenir plus d'argent. Ces derniers siècles n'ont fait que rendre cela plus explicite.

Les acteurs "non capitalistes" ne dérangent pas le capitalisme, et ne le remplaceront jamais car ils s'appuient sur une minorité capable d'agir par-delà son intérêt personnel.

Dans les pays développés, le capitalisme donne à la majorité assez de confort pour qu'elle ne le remette jamais en cause sérieusement. Le capitalisme ne commet pas l'erreur qui a fait tomber les
systèmes inégalitaires d'antant.
Les pays pauvres acquièrent de petits conforts plus vite que du pouvoir, et seront de même rendus inoffensifs.

Les crises qui ponctuent le capitalisme le font se renouveler et il n'en sort qu'ajusté.

La détérioration de l'environnement est trop lente pour provoquer des révolutions. Elle ne finira que par provoquer des évolutions.

Les coûts sociaux et écologiques finiront par être payés par ceux qui les causent. C'est une question de volonté politique et de capacité économique face au cause du nivellement par le bas que nous
impose la mondialisation. On verra dans quel état sera le climat quand on en arrivera là... Et le capitalisme perdurera.

jérôme Bonnemaison 02/06/2013 13:19



cette affaire de confort est en train de s'effondrer. Dans les pays du dud européens, les fameuses classes moyennes en sont à faire des potagers. En Grêce, les partis dits modérés sont en train
de disparaître. Le capitalisme ne produit plus de croissance en occident, et l'appauvrissement des salariés a commencé, De plus n'oubliez pas que le capitalisme est un système mondial, qui
produit des distorsions, des soubresauts, des guerres et des révolutions. Quand l'opium consumériste ne sera plus là, quand la crise écologique va percuter la crise financière et la crise
sociale, dans une situation qui ressemble à l'état stationnaire que décrivaient les économistes classiques, ce prétendu modèle indépassable (il n'y a jamais rien eu d"indépasable dans les
sociétés humaines, Rome se pensait indépassable) vacillera. Il vacille mais les ferments d'une alternative ne sont pas là. Rien ne dit qu'ils ne viendront pas. L'avenir n'est pas écrit, nulle
part. Cette idée de ladaptation infinie du capitalisme repose sur un exemple, les trente glorieuses. Une configuration toute particulière. Avec la guerre froide en pilier extrêmement fort. Je
suis convaincu du fait que l'humanité sombrera dans la barbarie si elle ne sait pas sortir de ce modèle



Jules.LT 01/06/2013 20:00

On peut dire aussi que le capitalisme, sur la plupart des points, n'empêche pas la société d'évoluer.
Vous voulez être libres? Soyez-le.
Vous voulez un monde plus écologique? Votez avec votre porte-monnaie.

Le capitalisme s'est installé comme une toile de fond qui sous-tend notre société. C'est une courroie de transmission d'évolutions auxquelles il s'adapte sans difficulté.

Il peut être significativement adapté à ce que nous voulons faire de nos sociétés, c'est une bonne chose, mais ses principes fondamentaux ne sont pas près d'être délogés.

jérôme Bonnemaison 01/06/2013 21:43



je ne partage pas votre vision positive de ce mode de production. Comment être libre quand on est transformé en marchandise ? Comment sauver la planète quand le moteur explicite du développement
est l"égoïsme couplé au courtermisme financier, cherchant à externaliser tous les coûts sociaux, écologiques, ailleurs que chez soi ?


Le capitalisme c'est faire de l'argent avec de l'argent. Rien ne dit que nous sommes condamnés à ce modèle historiquement daté. Le marché sans doute, comme système de rencontre entre offre et
demande, est sans doute un outil qui s'impose dans une société complexe. Mais le marché n'est pas le capitalisme. On peut imaginer des tas d'acteurs non capitalistes sur un marché. Les mutuelles,
les associations, les entreprises démocratiquement gérées.... Surtout le capitalisme, n le voit, n'est pas tenable. Il nous condamne aux inégalités incompatibles avec la démocratie, à saper la
planète très vite, et à la stagnation économique secouée par de régulières crises financières meurtières.



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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