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13 juillet 2011 3 13 /07 /juillet /2011 09:31

 

Pasolini3.jpg Qui a écrit la phrase suivante, et quand ?

 

"Aujourd'hui la liberté sexuelle de la majorité est en réalité une convention, une obligation, un devoir social, une anxiété sociale, une caractéristique inévitable de la qualité de vie du consommateur. Bref, la fausse libération du bien-être a créé une situation tout aussi folle et peut-être davantage que celle du temps de la pauvreté (...) le résultat d'une liberté sexuelle "offerte" par le pouvoir est une véritable névrose générale".

 

On serait tenté de répondre que c'est Michel Houellebecq dans les années 2000. On croirait lire un extrait d'"extension du domaine de la lutte" ou des "Particules élémentaires", romans dressant un impitoyable bilan critique des legs de mai 68.

 

Et bien non... L'auteur de ces lignes est Pier Paolo Pasolini, dans un article de presse publié en 1975 !

 

De quoi ringardiser tous ces intellectuels libéraux ou néo-conservateurs d'aujourd'hui qui dressent sans cesse le procès de Mai 68 pour en finir avec l'idée d'un changement radical de société. Ils ne découvrent rien. Celui qui aurait été leur ennemi viscéral avait déjà dressé le tableau. Et surtout,  Pasolini le dévoile : ce sont les forces économiques défendues par ces clercs qui sont responsables de ces évolutions culturelles tant déplorées.

 

Par la même occasion, Pasolini donne un sacré coup de vieux à ceux qui rédigent encore des "manifestes hédonistes", croyant se rebeller (mais contre qui parbleu ?) alors qu'ils sacrifient en cela au rite des valeurs les plus platement petites bourgeoises.

 

Ce grand créateur italien les avait clairement avertis. Mais dans les années 70 ils furent nombreux à ne pas voir qu'en servant de troupes d'élite à la destruction des valeurs conservatrices, croyant ouvir une brèche décisive vers l'émancipation humaine, ils furent l'outil involontaire d'une domination toujours plus grande du système contre lequel ils croyaient lutter. 

 

Certains de creuser le tombeau de l'ancienne société conçue comme une globalité et de répéter la prochaine Révolution, ils furent totalement déconcertés par le reflux de la contestation dans les années post 68. Et mirent longtemps à comprendre que le Marché avait fouillé leurs poches, y puisant l'individualisme, l'aspiration à la liberté et à "jouir sans entraves"... se servant de ce terreau culturel pour discipliner les masses comme jamais..

 

"Les Ecrits corsaires" de Pier Paolo Pasolini, qui rassemblent ses interventions politiques dans ces années (au carrefour des décennies 60-70) montrent qu'il était cependant possible d'être lucide au coeur même de cette époque d'illusions. Ces écrits portent bien leur nom, car Pasolini était bien isolé, dans une gauche où progrès signifiait mécaniquement destruction du vieux monde, sans discernement. Il agissait donc en flibustier, en assénant des coups violents, exagérant parfois son propos explicitement.

 

Pasolini a très vite et nettement perçu la puissance du nouveau pouvoir économique qui s'emparaît des âmes à travers leur transformation consumériste. D'où le caractère irrité, presque désespéré, de ses écrits. Il était profondément attristé par l'aveuglement de son camp, et tentait d'ouvrir les yeux avec des libellés provocateurs. Par exemple cet article titré "Contre les cheveux longs"...

 

(Jusqu'à lire ces jours derniers les "Ecrits corsaires", j'avais éludé Pasolini. Ma seule rencontre avec son oeuvre fut d'assister à une représentation de sa pièce "Porcherie" à Rennes, en compagnie de ma femme. Nous étions sortis dépités, et je me souviens d'une succession de saynètes incompréhensibles, de gestes saccadés. Un happening hermétique et prévisible où les comédiens portaient des groins pour signifier combien était dégoûtant notre modèle de consommation.

 

Mais je savais qu'un jour j'essaierai de découvrir un autre Pasolini, car beaucoup de voix que j'apprécie m'en avaient donné envie. A commencer par les films de Nanni Moretti.)

 

Certes Pasolini est très radical et peu nuancé. Il oublie que la société de consommation a aussi apporté du confort, du temps libre, de l'espérance de vie, du recul de certaines souffrances. Et c"était une tâche historique grandiose que de briser la répression sexuelle, le modèle patriarcal, l'éducation répressive.

 

Les époques se succèdent en se superposant, et l'ancienne société n'a pas encore, trente ans après Pasolini, totalement cédé. Elle s'accroche et tente de reprendre pied, parfois par le côté où on ne l'attend pas (il me semble par exemple que le vieux puritanisme se dissimule parfois derrière un progressisme de façade. Par exemple quand on propose de punir les clients de prostituées au nom de la dignité des femmes... alors que par ailleurs on ne fait rien pour les aider à quitter leur condition. Ce qu'on cherche à prouver, c'est que le politique, incapable de résoudre quelque problème social, désertant l'économie, peut discipliner les corps).

 

Malgré ses exagérations, on ne peut qu'être admiratif devant la lucidité de cet intellectuel alors que ses contemporains, saisis dans les "années de plomb" ont raconté alors beaucoup d'inepties. On peut admirer sa capacité à resituer les évènements de son époque dans le long terme italien et - il utilise déjà le terme - "transnational".

 

Le fascisme mussolinien fut atroce, mais selon Pasolini n'obtint pas l'adhésion profonde du peuple. Le développement industriel, de son côté, a brisé des modèles culturels solidement ancrés depuis des siècles, en quelques années. Il a arrimé l'ensemble des classes sociales aux valeurs de la bourgeoisie, à travers la quête hédoniste qui a arrasé toutes les différences. Pasolini pleure un appauvrissement culturel sans précédent selon lui. Une régression anthropologique, par exemple dans le rapport à la nature. Il écrit ainsi un bel article, se servant de la soudaine disparition des "lucioles" comme une métaphore d'une Italie disparue.

 

En lisant les pages de Pasolini sur la campagne italienne vidée, je n'ai pu m'empêcher de songer à cette belle chanson qu'est "La montagne" de Jean Ferrat, un autre homme de gauche qui se méfia à la même époque de la "modernisation" à marche forcée de son pays. A rebours des intuitions progressistes.

 

Et surtout (on conseille à Michel Onfray de lire Pasolini entre deux séances photo...) L'Eglise catholique a été la perdante historique de cette révolution silencieuse.  Elle s'était ralliée au fascisme. Elle avait été l'inspiratrice d'un régime bourgeois dirigé par la Démocratie-Chrétienne après-guerre. Mais le modèle consumériste s'installant, le capital n'a plus eu besoin de l'Eglise. Au contraire, elle devient gênante, car susceptible de freiner l'installation du nouveau modèle culturel permettant la croissance des profits.

 

Donc, dans le nouveau capitalisme qui émerge des années 60, l'Eglise, comme cette paysannerie traditionnelle arrachée à ses terres et jetée dans les banlieues, est éjectée de la sphère du pouvoir réel.

 

Pour survivre autrement que comme un folkore qui s'étiole irréversiblement, il lui aurait fallu revenir au message des Evangiles : prendre le parti des pauvres, affronter le modèle économique libéral-productiviste. Mais elle s'y est refusée, par aveuglement sur son lien naturel avec le pouvoir. Pasolini a très vite saisi, alors que ses camarades en étaient encore à hurler "A bas la calotte !", que le curé perdait inévitablement la main. Le nouveau modèle économique n'était plus compatible avec les valeurs d'humilité, de tempérance, d'épargne... prônées par les prêtres. D'autres valeurs devenaient indispensables : désormais il conviendra d'être "fun" et "no limit"...

 

Pasolini pressent déjà Berlusconi, mais aussi le modèle américain qui a atteint ses limites en 2008. Cette course en avant incontrôlée, cette pulsion à acheter des biens toujours plus nombreux, qui ne saura jamais s'épancher. Et ne produira en dernière analyse que de la frustration et de la violence.

 

L'aliénation a changé radicalement de forme. La liberté de la femme par exemple (les féministes l'ont compris assez rapidement), n'est plus menacée par des curés octogénaires qui parlent devant une assemblée clairsemée,  mais par l'agressivité marchande qui s'insinue dans les subconscients, oriente, enjoint, culpabilise... La télévision berlusconienne n'en est-elle pas l'expression la plus sinistre ?

 

Et déjà Pasolini demandait aux tenants du "progrès" (notion qu'il demande de distinguer de celle de "développement") de concentrer leurs critiques sur les instruments de cette domination nouvelle : la télévision, la publicité. Conseils malheureusement ignorés, si l'on considère que ce sont souvent des gouvernements progressistes qui au nom de la liberté et de la pluralité ont laissé le spectacle envahir notre vie.

 

 

Pasolini se déclarait marxiste. Il était un sympathisant prudent et critique du PC Italien, dont on sait l'originalité (et les contradictions finalement intenables). Il critiqua précocément les nouvelles formes de l'abaissement humain. Avec des décennies d'avance sur les procès caricaturaux et opportunistes que l'on intente à "l'esprit 68" (instruits par exemple par un Président français qui célèbre pourtant sans cesse les valeurs consuméristes dénoncées par Pasolini en son temps).

 

On dit souvent que ce sont les vainqueurs qui écrivent l'Histoire. C'est certainement aussi vrai pour l'Histoire des idées...

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
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commentaires

Kader 14/07/2011 20:32


Ah...Quelle facilité à écrire...A quand un livre de Jérôme Bonnemaison ?
Amitités


jérôme Bonnemaison 15/07/2011 00:56



Merci Kader


 


Mais  j'ai pas grand chose à raconter d'original. Je préfère lire les autres. En plus il y a tant de merveilleux talents à découvrir. Je ne crois pas au "quart d'heure" de gloire
démocratique... Un blog ça me va déjà très bien.



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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