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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 00:33

 

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"Nous, fils d'Eichmann" : c'est sous ce titre qu'ont été publiées les deux lettres de Gunther Anders adressées au fils du planificateur de la Solution Finale. Une première lettre écrite à la mort du criminel de bureau retrouvé et condamné par l'Etat d'Israël, et une deuxième lettre écrite vingt cinq ans plus tard, en 1988. Le fils d'Eichmann (Klaus de son prénom) s'était solidarisé de son père, clamant son innocence avec les mêmes arguments qu'au procès : un fonctionnaire doit obéir aux ordres, et puis c'est tout...

 

(Anders - cousin de Walter Benjamin que nous avons croisé dans ce blog ( Et l'art ne fut plus jamais le même... (Walter Benjamin)) - était un philosophe allemand juif et antifasciste, qui échappa de peu aux nazis avec son épouse - Hannah Arendt (auteur elle-même d'un livre foudroyant sur le procès Eichmann (Eichmann à Jerusalem), où elle théorise la fameuse "banalité du mal").  Exilé aux Etats-Unis, Anders survit comme il le peut, vit des moments difficiles, se sépare de sa femme puis reprend pied dans la vie intellectuelle. Il rentre en Europe et s'engage contre l'arme atomique dont il souligne la continuité avec l'expérience totalitaire nazie. Anders, inspiré par Marx sera toujours un intellectuel libre, jamais affillié à un clan. Il dialogua certes avec l'Ecole de Francfort (Adorno et consorts) et avec Brecht, mais n'intégra jamais une clique.)

 

Ce sont deux belles lettres, courageuses car lucides. Elles essaient d'expliquer simplement pourquoi ce qui est arrivé à Eichmann n'a rien de surnaturel et d'inexpliquable... Ce serait si confortable de le penser...

 

Le monde de la division sans fin du travail et de l'impérialisme de la machine produit nécessairement des criminels de bureau. L'expérience nazie n'est donc pas une parenthèse diabolique et le plus probable est que l'humanité aura à affronter d'autres menaces de ce type, sous d'autres formes, et peut-être jusqu'à son suicide en tant qu'espèce. Anders touche là à une interprétation de type matérialiste de la Solution Finale, ou plutôt de son efficacité, très convaincante.

 

Cependant, tout en mettant à jour les racines profondes de l'inconcevable, Anders n'esquive pas la question de la responsabilité et met le doigt sur la différence fondamentale entre le planificateur Eichmann et l'huissier, la Secrétaire ou l'Ouvrier qui furent des rouages de la machine à exterminer.

 

Les lettres abordent un autre plan de réflexion passionnant : la question de la responsabilité des descendants. Klaus Eichmann est une victime, devant porter l'héritage de son père, mais il est lui aussi face à une lourde responsabilité. Anders l'interpelle, car il a le choix de deux issues : pérpétuer l'abjection, ou se révolter contre elle avec d'autant de portée qu'il s'appelle Eichmann.

 

Il s'agit avant tout d'une correspondance adressée à un homme. Gunter Anders manifeste toute sa capacité d'empathie envers le fils d'Eichmann pour comprendre son sort : ainsi débusque t-il ce moment sans doute atroce où le fils a saisi que ce criminel de masse et son père, ce père affectueux et prévenant avec lui, n'étaient qu'un seul et même homme. Il n'y a pas eu deux Adolf Eichmann. Le fils est empêché de porter le deuil, car le défunt n'est pas digne de respect.

 

Si nous ne devons pas imputer à Klaus Eichmann une responsabilité familiale, et ainsi l'intégrer parmi nous, et le respecter aussi comme une victime, la contrepartie est que Klaus Eichmann n'a pas le droit moral de se solidariser avec son père. Le fait d'être son fils ne peut pas être une excuse.

 

Klaus Eichmann placé face à ses options, Gunter Anders part à la recherche des causes du cas Eichmann, qui n'est pas un cas isolé mais bien un horizon de plus en plus probable pour l'humanité. C'est le versant hyper pessimiste de la pensée d'Anders : "la vraisemblance que nous gagnions la bataille contre la répétition est plus faible que celle de la perdre".

 

La figure d'Eichmann est devenue "inévitable" dans le monde de la technique. Notre capacité de représentation y est devenue considérablement inférieure à notre capacité de fabrication, tel est le drame.  Alors que rien ne s'oppose au développement de la technique et de la production, notre capacité de perception et de représentation de ce que nous réalisons reste très limitée. Le monde devient ainsi plus obscur.

 

C'est donc une illusion de penser que la technique nous rend plus éclairés. Bien au contraire, elle nous enfonce dans l'ignorance de la portée de nos propres gestes. C'est ainsi, et ici le philosophe touche un fait politique déterminant, que les puissants n'ont plus besoin d'exclure les dominés du savoir. Cela c'était dans l'ancienne société, où "les lumières" étaient un danger pour l'aristocratie. Aujourd'hui, il suffit de faire croire que tout est là, disponible, et que l'on sait. L'omniprésence de l'information est incontestable. Mais en réalité, le monde est obscurci par son caractère technique.

 

Anders, s'il ne le cite pas, se réfère ici directement au concept d'aliénation chez Marx. Le producteur est séparé de la finalité de son travail.

 

Ainsi, notre "sentir" devient insuffisant. On ne peut pas "sentir" six millions de morts organisés industriellement à immense échelle, c'est trop considérable. On sera terriblement choqué par la nouvelle de l'assassinat d'un seul homme. Il est impossible de ressentir un émoi proportionnel.

 

Adolf Eichmann a t-il été victime innocente de ce décalage entre le résultat de son action et sa capacité à l'imaginer ? Non, pas véritablement dit Anders. Cela était valable pour sa Secrétaire, mais Eichmann a travaillé avec l'optique du résultat, de la finalité, appréhendée de manière rationnelle. Il a construit un projet à partir de l'objectif de l'extermination. Devant l'incommensurable, ce que justement on échoue à se représenter, on peut être pris d'une "peur salutaire", qui nous fera reculer, ou nous conduira à saboter, à dénoncer, à nous refuser d'une manière ou d'une autre. Au contraire, Eichmann a réagi par du zèle. Eichmann a profité du caractère inconcevable, trop énorme, du résultat final, pour s'abriter moralement, et pour dégager sa responsabilité. Il s'est dit : "je ne vois pas les millions de gazés, donc je peux les faire gazer". C'est pourquoi Eichmann n'est pas un complice innocent mais un coupable. Son incapacité à ressentir à cette échelle lui a servi de soutien.

 

Donc, chacun de nous est une parcelle dans une division du travail qui s'étend sans cesse, et nous sommes exclus de la représentation de la production dans son ensemble. Mais s'ajoute une autre menace : celle de l'extension sans fin du règne de la machine, ou plutôt de la transformation du monde en machine. Le principe de la machine, c'est la performance maximale, et ainsi la tendance à tout soumettre autour d'elle et à devenir mégamachine. Nous ne pouvons pas nous extraire de ce processus qui nous intègre et nous met au service de l'efficacité. Le bon fonctionnement de la machine est sa propre justification.

 

Ainsi la logique qui a présidé à l'efficacité du projet nazi est-elle toujours à l'oeuvre. Et Anders prend pour exemple l'arme atomique, qui peut détruire plusieurs fois l'humanité, et qui emploie à cet effet des millions de travailleurs complices....

Dans l'Empire technique, nous sommes tous les fils d'Eichmann. Nous en voyons partout autour de nous des exemples : la France est le deuxième exportateur d'armes, dans la sérénité... Et nous mêmes qui fabriquons les armes, ou qui aménageons les lieux où elles sont produites, qui organisons le système de transport, qui percevont les impôts issus de cette activité pour équiper nos villes... Nous pleurons devant les images des guerres qui utilisent ces armes. Si nous les fabriquions de nos mains du début à la fin, et que nous embarquions pour les livrer et expliquer leur maniement, notre approche serait différente.

 

On pense aussi à la chaîne de petites actions qui vont conduire à l'expulsion du territoire de certains demandeurs d'asile déboutés (c'est un peu de la loterie que d'obtenir le statut de réfugié) que la mort probable attend dans leur pays.

 

Sans doute est-ce aussi la complexité du monde financier, son caractère incompréhensible et touffu qui asphyxie la révolte contre le despotisme des marchés.

 

Mais il est possible d'échapper à ce destin de pièce machinique emprisonnée dans son cadre étroit. C'est ainsi que l'arme et la production atomiques ont rencontré des adversaires. Ceux là étaient et sont terrifiés, justement, par le caractère inimaginable des résultats possibles. Le travail de prise de conscience est donc possible, même s'il est ardu.

 

Et la guerre en Irak, assez longtemps, n'a pas suscité d'opposition décisive aux Etats Unis, car là aussi il existait un décalage entre le citoyen qui payait ses impôts pour financer la guerre et l'immense souffrance absurde qui frappait l'Irak. Lorsque les morts sont revenus dans des sacs, les émotions ont reveillé le champ de la représentation, et les Républicains en ont payé enfin le prix.

 

Dans ce processus de réveil de la conscience anesthésiée par la complexité, la parole joue un rôle certes. Mais il me semble que l'action culturelle peut aider considérablement à rapprocher nos perceptions du réel. Ainsi il est incontestable que les films américains qui ont fleuri dans la contestation de la guerre en Irak, ou même dans sa simple description ("Démineurs" par exemple), ont permis au peuple américain de percevoir, à travers des personnages auxquels on peut s'identifier, la gravité du réel. Même si l'on pourra disserter sur l'effet de virtuel et donc de "pour de faux" que le cinéma induit...

 

Les militants agissent autant qu'ils le peuvent, mais dans ce monde interdépendant, les artistes, les écrivains, les producteurs de métaphores et d'allégories, ont plus que jamais un rôle historique de premier plan.

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Philosophie
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fermaton.over-blog.com (Clovis Simard,phD) 20/03/2012 02:13

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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