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1 août 2015 6 01 /08 /août /2015 20:23
L'absent trop lourd à porter - "Van Gogh ou l'enterrement dans les blés, Viviane Forrester
L'absent trop lourd à porter - "Van Gogh ou l'enterrement dans les blés, Viviane Forrester

Après avoir beaucoup aimé sa biographie de Virginia Woolf, je viens de lire celle que Viviane Forrester a consacrée à Vincent Van Gogh, "Van Gogh, ou l'enterrement dans les blés". C'est encore une belle biographie, mais à lire un auteur dans son ampleur on touche aussi à ses limites propres.

 

Ces biographies sont de la famille de celles de Zweig, elles sont psychologiques, et très influencées, plus que Zweig qui ami de Freud n'était pas plongé en analyse, par la psychanalyse. Sans que ce soit clairement dit, d'ailleurs, mais tout en découle dans l'approche de l'œuvre. Et à vrai dire, ce que semble regretter l'auteur dans ces textes, c'est l'absence de la psychanalyse pour venir au secours de ces génies. Woolf a croisé Freud, à peine. Van Gogh est venu avant. Mme Forrester semble accomplir pour eux le parcours qu'ils auraient pu accomplir sur le divan, en parvenant-qui sait- à vivre avec leurs fantômes. La généalogie familiale, les récurrences linguistiques, occupent ainsi une grande place dans ces livres. On est véritablement en analyse. On invite les génies en séance.

 

Le choix, brillant mais risqué, de Mme Forrester est de mettre le doigt sur un nœud central. Presque unique. C'est un parti-pris, et c'est le rôle d'un intellectuel que d'affirmer des parti-pris. Et de démontrer à travers les textes, les coïncidences frappantes qui ne peuvent pas en être vraiment, les jeux de langage, la valeur de l'interprétation qui est la sienne. Elle y parvient. Mais quelle part d'arbitraire y a t-il dans sa sélection des faits et des références, comme par exemple le contenu d'un roman hugolien lu et apprécié par Vincent ? Difficile d'y répondre, en tant que lecteur.

 

Ainsi toute la biographie de Woolf s'organisait autour du trauma de l'inceste latent. Celle de Van Gogh s'organise jusqu'à l'obsession autour du frère, Vincent, mort né un an jour pour jour avant lui. Pas une page sans référence à cet évènement inaugural. A cet avant la naissance qui enferme la vie dans une gangue fatale. Ce n'est pas parce que l'on nait après un enfant mort né qui porte son prénom que l'on devient un génie, mais le génie passe par ce sentier là.

 

La vie de Van Gogh est ainsi une tentative de vivre malgré cette mort là., une impossibilité d'enterrer ce frère ou de le faire revivre, ce qui est la même chose. C'est à dire une vie vécue en se jugeant comme un substitut, comme celui qui doit la vie à un mort, et qui vit en perpétuel manque de ce frère total, qu'il recherche à retrouver en Théo, son cadet, le marchand d'art si précieux aux impressionnistes. La relation entre Théo et Vincent est tout entière analysée comme danse macabre autour de ce Vincent là. Le premier. Et le fils de Théo.... Qui nait peu avant le suicide du peintre... S'appelle Vincent. Théo d'ailleurs ne résiste pas à la mort de son frère, et se suicide aussi. La sœur de ces deux là se suicide aussi. Dans cette famille protestante on se suicide beaucoup et on a tendance à donner le nom des disparus aux nouveaux nés.

 

Ce qui intéresse l'auteur, c'est manifestement le lien entre la folie et le génie. Et dans ces biographies, si la folie n'est pas garantie du génie, ce qui serait absurde, elle lui est tout de même liée. Il ne s'agit pas d'êtres qui peuvent être contenus dans l'ordre social, le débordent et en sont incompris. Là est leur folie puisqu'il n'y a de folie que dans la cité des hommes. Il n'y a pas de fou dans une île déserte. Même si Virginia a été reconnue et célèbre.

 

Il y a une amertume chez la biographe, qu'on comprend : ces êtres sont d'une certaine manière en mission, et la société les pousse aux extrémités qu'ils rejoignent pour produire leur œuvre. Van Gogh essaie de vivre une vie banale, qu'on lui refuse. Ses tentatives de vivre en couple sont des désastres, sa famille le rejette. Mais ce génie qu'on pousse à s'exprimer, parce qu'en définitive il ne peut s'exprimer que dans la marginalité, ne peut être reconnue que dans le dictionnaire. Même si Van Gogh aura le loisir de lire le premier article qui parlera de lui comme d'un immense peintre, juste avant de mourir, ce qui ne servira à rien, car cet article le renverra à sa folie d'artiste enfermé. Ainsi Rimbaud est il célébré par une société proprette qu'il terrifiait, comme Van Gogh terrifiait la population d'Arles qui a pétitionné pour l'envoyer à l'asile. La société crucifie les génies terribles pour ensuite pouvoir les célébrer.

 

Ce que l'auteur met en lumière c'est aussi le retard de la société dans laquelle vécut Vincent Van Gogh, à l'égard de la psychose. Car on ne saurait reprocher à une société de ne pas comprendre un art qu'elle n'est pas disposée à saisir, puisque justement ce sont des voyants qui l'allument, ils sont loin devant et c'est leur sort. Mais peut-être, démontre t-elle, un autre regard aurait pu sauver le génie du peintre, qui a réalisé son œuvre en à peine six ans, après avoir exclu de partout, après avoir tenté l'expérience d'évangéliste, avec une ferveur et un extrémisme qui terrifia autant que son comportement lorsqu'il vendait des tableaux, ou dans les rues d'Arles.

 

A travers Woolf et Van Gogh l'auteur aborde aussi des sociétés conservatrices. La fin de l'ère victorienne , le protestantisme hollandais. Elle y explore les dégâts de cette morale hypocrite, et de la culpabilité qui lui est centrale. C'était ne l'oublions pas, la première tâche de la psychanalyse que de dynamiter cette morale en montrant comment elle produisait de la souffrance. Forrester continue le combat.

 

Un regret toutefois. Viviane Forrester est une littéraire. Elle cherche donc dans les mots prononcés, dans la correspondance, comme elle a cherché dans les écrits de Woolf. Mais elle a beaucoup plus de mal, même si elle s'y essaie, à faire parler l'œuvre. Elle la fait parler à travers les titres des tableaux, à travers la signature, "Vincent"... Mais elle a plus de mal à laisser parler l'esthétique. A évoquer en quoi Van Gogh est un révolutionnaire, parmi les révolutionnaires. C'est une limite de son livre.

 

La biographie fait un sort à la légende d'un Van Gogh un peu dépassé par son génie. Il était très intelligent, cultivé, et c'était un vrai écrivain. Tout sauf un benêt génial. Elle fait aussi un sort à la caricature d'un frère qui l'aurait ignoré et abandonné. C'est une terrible relation que la leur. Celle d'une dépendance réciproque. Ils ont essayé autant que possible d'y donner du sens. Vincent a voulu considérer que Théo participait de sa production. Théo a cru en son frère, mais a voulu vivre sa vie, et n'y est pas parvenu non plus. Le mariage de Théo a été un déclencheur du désastre final.

 

Van Gogh a cherché à redonner vie à ce qui était mort pour qu'il vive. Il ne pouvait pas. Il a aussi sans cesse cherché son frère, la fusion impossible avec lui, mais aussi une société de frères qu'il n'a pu qu'approcher pour replonger dans les affres des crises. Ainsi de sa tentative de vivre et de travailler à Arles avec Gauguin.

 

Mais il reste qu'au sortir du livre on est rentré en intimité avec un grand peintre. Et que l'on ne saurait plus le résumer à quelque démence. La biographie est fille d'une empathie. C'est réussi.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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