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3 juin 2011 5 03 /06 /juin /2011 20:43

 

barca.jpg  Comme chaque toulousain, j'ai les yeux rivés sur Barcelone. C'est magnétique et c'est ainsi.

 

Barcelone est notre grande soeur, magnifique. Elle nous inspire. On envie son patrimoine, son audace, son mariage avec la mer. Beaucoup d'entre nous - j'en suis - y ont des racines familiales, Toulouse étant la capitale de l'exil républicain et Barcelone l'ancien foyer brûlant du Frente Popular.

 

Il règne à Toulouse une sorte de déférence, d'admiration évidente pour la Rose rouge enflammée de la méditerrannée. Et quand les rugbymen de Perpignan foulent la pelouse de Montjuich, nous nous sentons un peu floués...

 

Au sein du monde politique local, surtout à gauche toute à ses mythologies, l'exemple barcelonais est souvent invoqué : par exemple quand il s'agit de transport en commun. On ne devient pas politique à Toulouse sans accomplir un jour ou l'autre le pélerinage barcelonais. Et toute brochure programmatique devra comporter une mention à "Toulouse, ouverte sur le grand sud, via Barcelone".

 

Et il est naturel que la nouvelle majorité municipale de gauche choisisse un grand urbaniste espagnol, celui qui a laissé la dernière empreinte forte sur Barcelone, pour imaginer Toulouse avec hauteur de vue.

 

Pour ma part, je cède sans réticences à ce fantasme. Barcelone est l'autre ville où je voudrais m'installer. Des métropoles que j'ai visitées (si peu il est vrai) c'est celle qui m'a enchanté le plus aisément. Une vraie ville battante, et non un musée. Ceci alors que l'art y est pourtant si présent, sous les formes oniriques qui me parlent le plus. On y trouve la force de violents contrastes qui sont ce que recherchent les âmes urbaines... la mer, le gothique, le dédale, l'hyper technologie, la résurgence de l'Histoire dans d'innombrables failles, le monumental grandiloquent et tout près la montagne où l'on transpire.

 

Une des raisons de mon attrait pour cette ville est aussi qu'elle est une muse littéraire sans égale. Montalban, Mendoza, Marsé, Ledesma, le succès du roman aguicheur de Zafon aujourd'hui ("L'ombre du vent", très moyen à mon goût). Le lecteur est sensible aux mêmes ondes qui excitent l'écrivain.

 

Je viens de lire l'essai que Manuel Vasquez Montalban a consacré à la ville qui est le seul vrai sujet de toute son oeuvre, explorée en tous sens par son personnage "Pepe Carvalho". "Barcelones" est une réflexion sur les évolutions de cette ville depuis le 19ème siècle. Une chronique qui puise dans un arrière-fond marxiste animant encore Montalban. C'est un écrit qui paye aussi son tribut - comme tous les livres de cet auteur - à une grande passion pour la gastronomie.

 

Tout amoureux de Barcelone ou tout lecteur souhaitant la découvrir y trouvera grand intérêt. Car ce livre nous invite à entrer dans la ville, à y rechercher ces "villes enfouies" qui se superposent. C'est donc un Guide autant qu'un livre d'histoire sélective, un essai sur la ville en train de se recréer, et sur un peuple -les catalans - presque assimilables à Barcelone.

 

Mais c'est aussi, en filigrane, un livre sur  "toutes les villes" : Montalban l'avoue d'ailleurs brièvement.

 

L'évolution de la Ville y est appréhendée comme le résultat du conflit économique et social, donc de la lutte des classes, avec une bourgeoisie à l'action dans cette Catalogne qui est le moteur de l'industrialisation du pays. Bourgeoisie qui instrumentalise et ravive la vieille verve "catalaniste" pour entraîner toute la société locale dans son projet productiviste. Fierté bourgeoise qui s'accommode des outrances du modernisme incarné par Gaudi. Bourgeoisie, qui plus tard, après avoir donné un coup d'arrêt au modernisme et vécu la plus grande frayeur face au prolétariat le plus radical et le mieux organisé,  s'abritera derrière le national catholicisme et ses hypocrisies sociales pour livrer Barcelone à la loi du marché, de la spéculation, et aux magouilles des promoteurs. Puis une dernière période, celle de la démocratie revenue, où le compromis politique est aussi un statu quo social, et où l'urbanisme abandonne l'utopie, la référence à un grand "tout", pour se retrancher sur "les projets", l'ambition localisée et concertée.

 

L'évolution de la Ville, si l'on suit Montalban, est donc le reflet fidèle, la traduction dans la pierre et l'art, de l'histoire politique et sociale. Cette conception matérialiste, au sens philosophique, me convient.

 

Ce livre écrit après les jeux olympiques, qui marquèrent une nouvelle étape décisive pour Barcelone, est aussi l'expression d'un désenchantement. Les grandes réalisations des architectes puisaient dans l'utopie, ou du moins dans l'idéologie formulée. S'ils ne parvenaient jamais à redessiner la Ville selon leurs rêves, leurs audaces marquaient la cité.

 

Si nous savons aujourd'hui qu'un "monde meilleur" est préférable au "meilleur des mondes", peut-on concevoir quelque grand dessein urbain, sans référence à une perspective politique et sociale grandiose, sans prétention "totalisante" ? Nous n'en avons guère d'exemple probant.

 

C'est ce que je crois aussi avoir saisi en lisant cet extraordinaire prose poétique écrite par Italo Calvino dans "Les villes invisibles". Livre dans lequel il tente d'épuiser des modèles de villes rêvées, fondées sur une idée.

 

Aussi, la question que je me pose en refermant ce livre est la suivante : de quelles révolutions urbaines peut accoucher notre époque gestionnaire ?

 

Sans doute, la seule idée forte qui prétend aujourd'hui investir radicalement l'urbanisme et l'architecture est l'écologie (pas forcément ou uniquement portée par les écologistes d'ailleurs, ne pas confondre).

 

Mais cette idée est-elle véritablement capable d'être structurante d'une épopée, d'aller au delà du gadget coûteux, de l'exemplarité (les éco-quartiers) ? La notion d'éco-"responsabilité", le souci de "sobriété", peuvent-ils être compatible avec la folie créatrice qui accoucha d'une Sagrada Familia ? Ce n'est certes pas la "sobriété" que nous aimons dans la Casa Battlo ou dans la Pedrera. Paris et New York n'ont rien de sobres.

 

Les dimensions sacrificielle, moralisante voire expiatoire, portées parfois par le discours écologique sont-elles capables d'entraîner une société, de conduire les citoyens à délaisser leurs égoïsmes (par exemple le refus de la densité, alors qu'elle devient vitale, ou le consentement à l'impôt pour financer les infrastructures de transport) ?

 

Telles sont les interrogations qui tournent en moi au sortir des pages de "Barcelones".

 

Cet été, j'irai en Catalogne. Mais a priori je n'approcherai pas de Barcelone.

 

Comme l'a conseillé à quelqu'un récemment un ami qui se reconnaîtra, "il est des rêves qu'il ne vaut mieux pas approcher, et qu'il faut se garder en réserve".  Sage précaution.

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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