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3 août 2013 6 03 /08 /août /2013 23:32

 

tumblr_lz5a18s9t41qex654o1_400.jpgLe roman de F. Exley , "dernier stade de la soif", date des années 60. Il retrace l'odyssée alcoolique et piteuse de son auteur.  On me l'a offert (merci Florence L), et c'est une belle découverte.

 

Les critiques semblent vendre ce livre comme celui d'un auteur un peu maudit, sur l'alcool et la bohême. Réflexe pavlovien ou oubli de lire... 

En réalité, l'alcool a peu de place dans le livre même si on boit en permanence. l'elixir est accessoire au fond, comme le soulignait Baudelaire. Ce n'est pas une aventure alcoolique que j'ai trouvée, mais celle d'un homme confronté à un monde qui ne le tente absolument pas. Quant à la bohême... Inexistante. On n'est pas dans les mémoires de Patti Smith, le monde d'Exley est celui de la classe moyenne, de ses bars, de ses rendez-vous sportifs.

 

Les années 50-60 américaines nous paraissent une sorte d'âge d'or de la modernité portée par la croissance, l'élan du baby boom, les débuts de la libération des moeurs et du rock. Mais déjà les esprits les plus sensibles souffraient de l'american way of life et n'avaient pas du tout envie d'y tenir leur place, jusqu'à la névrose, jusqu'à la dépression, jusqu'à l'alcoolisme et ses spirales furieuses.

 

Exley est de ceux là. Il a fini manifestement par réussir à trouver un équilibre après des années d'alternance entre les canapés de sa mère, d'un ou deux amis et de sa tante, et la clinique psychiatrique où il est abonné. C'est de cette période d'odyssée sur canapé en Californie, à Chicago, en Floride ou à New York qu'il nous parle dans un roman vrai, drôle et triste, brillamment ironique et servi par une écriture imagée et imaginative. 

 

C'est une sorte d'auto analyse que ce roman. Exley finit par comprendre les ressorts de son mal être. En particulier la difficulté léguée par un père, joueur de foot américain, très doué, star de sa province, mais qui préféra se marier et travailler sur des poteaux électriques dans sa petite ville plutôt que de tenter sa chance dans la vaste amérique du sport. Le petit Fred fantasma ainsi la célébrité et la réussite jusqu'à la mythomanie (il parle de paranoia pour sa part), alors qu'il n'avait pas les talents paternels, et peinait à trouver les siens, sous cette pression. Car papa restait une petite star locale, et là était le problème.

 

Mais le fond de l'affaire, c'est l'amérique. C'est elle la grande machine à névroses, en particulier depuis l'apparition de la télévision. D'ailleurs, tous ces gens censés être normaux, qui sont dépeints dans une série de portraits drôlatiques et scabreux, nous apparaissent en réalité pour la plupart aussi détraqués que Fred Exley. Ils ont des obsessions incompréhensibles, sont bêtes, incultes, violents, autocentrés, saccagent leurs enveloppes corporelles avec des pratiques alimentaires écoeurantes, ont beaucoup de mal à vivre avec leur sexualité, réprimée et exaltée en même temps par leur civilisation. Le monde du travail tertiaire, où Exley réalise des expériences après une scolarité dont il ne retire rien, est verrolé par la stupidité des objectifs qu'il se fixe. Ainsi, comment un esprit sain pourrait-il tenir véritablement au poste de rédacteur en chef de la revue "fusées", feuille de chou d'un vendeur de missiles ?

 

 Et on peut se demander si la nuance entre les portraitisés et leur auteur, qui conduit invariablement Exley chez les blouses blanches, ce n'est pas la lucidité justement. La lucidité qui achève de faire basculer dans la dérive alcoolique et la fuite. Exley n'essaie pas de donner un sens à son odyssée, il n'en tire aucune gloire et y puise surtout quelques regrets (d'avoir fait du mal, de ne pas avoir réussi ses mariages), mais il reste que l'on ne peut s'empêcher de penser que c'est lui qui a raison quand il fuit dans la déraison. Le sain devient malsain dans une telle civilisation.

 

Le vrai motif de l'alcool, pour l'auteur, c'est la tristesse. Celle d'appartenir à un monde terne, factice, pauvre en émotions. Le monde des classes moyennes américaines de l'après guerre tourmentées par des affaires de coupons de réduction et obsédées par des besoins artificiels, démultipliés. Tellement pauvre que lorsque le bonheur arrive, comme la naissance d'un enfant, on ne peut plus en tirer le bénéfice sensible. L'alcool essaie de combler ce vide, accessoirement le sexe, mais aussi une autre addiction : le football américain, l'équipe de New York, et plus particulièrement un de ses joueurs qu'Exley a connu à la fac et auprès duquel il s'exalte par procuration. Le foot est ainsi la passion dévorante du personnage affalé sur les canapés d'emprunt. Qui ne comprend pas la passion sportive et ses fonctions fondamentales, dont celle d'introduire un peu d'héroïsme dans nos vies, devrait lire Exley. C'est l'aspect sans doute le plus émouvant de ce livre qui sollicite une large palette de nos sentiments, et c'est ce qu'on attend d'un bon bouquin, non ?

 

Exley possède un art de la narration des relations dynamiques entre les personnages très efficaces, qu'il saisit comme s'il s'agissait d'une saynète alors que l'on parle de plusieurs années de relation. Sa causticité lui permet d'intégrer efficacement humour et tristesse, cruauté et tendresse frustrée.

 

Les chapitres consacrés aux séjours psychiatriques nous décrivent, sans excès - car Exley, impitoyable avec lui-même (il raconte comment un médecin lui explique qu'il  souffre avant tout d'egocentrisme), ne donne jamais vraiment dans l'excessif ni le spectaculaire - un système asilaire assez abject et absurde, incapable de saisir que les malades ne souffrent pas vraiment d'une capacité d'inadaptation, mais sont le produit d'une société hautement pathogène. Les médecins attendent alors que le patient démontre sa bonne volonté à revenir parmi les siens, dans la bonne société. Exley y joue un moment, alternant ainsi les allers retours. Puis il se décide à essayer de comprendre. La psychiatrie a beaucoup évolué heureusement, depuis ce temps de piqures à l'insuline et d'électrochocs. Mais déjà, fort heureusement, il y avait des medecins dotés de bon sens et d'une certaine humanité. 

 

La société américaine a produit une magnifique littérature en secrétant sa critique, sa fuite, son refus, son dégoût. Exley est dans cette tradition là. J'ai songé à Fante, à Irving, à Nabokov, à Ellroy, à Henry Miller, à la tradition du roman noir aussi. J'ai songé à "american beauty" et aux frères Cohen, à "little miss sunshine" et à toute la mythologie du looser. 

 

Les Etats Unis sont à la fois le pays du culte athlétique et de l'obésité spectaculaire, et l'on doit saisir que ces deux extrêmes sont reliés. Les fans sont obèses, les champions se dopent. Les deux sont sacrifiés sur l'autel du fric.

 

Mais comme souvent, ces auteurs qui vivent une relation d'amour-haine avec l'amérique ou en tout cas n'y trouvent que difficilement leur aise, sont profondément américains. Ils parlent à cette amérique qu'ils décrient. Il y a cet amour du foot bien sûr, mais il y a aussi, comme chez nombre d'auteurs, l'idée flottante d'un autre pays, d'une autre idée des Etats Unis. D'un monde perdu. Chez Exley il ne prend pas forme précise mais on en ressent la nostalgie. Ces auteurs ne sont pas des européens à rebours, mais de véritables yankees. 

 

Ils ne demandent pas tellement au fond, sinon de la préoccupation pour la beauté, du ralentissement, de l'écoute, de la considération pour le passé, le futur, le présent, autrui. De l'empathie. Du souci esthétique. Ils souhaitent au fond que l'on s'arrête et que l'on regarde autour de soi, dans ce pays merveilleux qu'ils habitent, doté d'une nature extraordinaire.

 

C'est un peu triste à constater : mais la bonne littérature pousse bien souvent sur les malheurs, la souffrance, le sentiment de marginalité. Ecrire n'est pas normal dans une société de rentabilité. Donc l'écriture tente les a-normaux. Ceux qui ne trouvent pas mieux à accomplir que de noircir des pages sans aucune garantie de rien. C'est ce qu'Exley a réalisé, hésitant à considérer cela comme un symptôme de rechute ou comme une rédemption. 

Les deux ?

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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