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20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 16:06

 

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" Pour la première fois dans l'Histoire on peut entendre la voix de tous"

 

Récemment j'ai écrit sur ce blog un artik' où j'exprime mon aversion pour le livre numérique ( Tout bien réfléchi, je dis " A bas le livre numérique " !)      . Alors que d'habitude, une cinquantaine de personnes accèdent à ce blog chaque jour, là c'est monté à 700... Ce qui en dit long sur la place de l'objet de consommation dans nos pulsions. Evidemment, j'ai eu droit aux adjectifs... C'est fort pratique les adjectifs, ça règle tout en un seul coup. "Passéiste", "anti moderne", et autres reproches du genre. Normal. Pas totalement infondé en plus. A l'âge moyen on regrette de devoir perdre ses repères, on aspire au confort.

 

Je vais ici commettre un éloge de l'essai de Michel Serres, "Petite poucette", à rebours de ce passéïsme supposé. La nostalgie n'est pas forcément (elle peut l'être certes), le refus de la nouveauté. C'est la nostalgie un point c'est tout. Et ce n'est pas parce qu'on stigmatise un élément en particulier dans la technologie qu'on veut retourner au moyen âge ou même qu'on ne décèle pas des perspectives porteuses dans les conditions technologiques qui dessinent un homme nouveau.

Nous devons bien considérer ce que signifie la technologie. Michel Serres est, à l'instar de la figure de Montaigne, ce voisin du sud ouest qu'il semble tant affectionner, un sain matérialiste. Il comprend que l'Homme est un être réel, campé dans le monde où il se fabrique lui-même en le travaillant. Ca tombe bien, c'est ma vision des choses.

 

Dans "Petite poucette", petit livre clair, écrit avec gourmandise, avec un beau talent littéraire, le philosophe ne se pose pas en juge. Il ne se prononce pas au fond sur le mieux ou le moins bien de l'époque. Il fait avec et essaie de comprendre en quoi notre organisation sociale est désuète au regard de nos conditions de vie. Il essaie ensuite de trouver comment nous pourrions nous adapter à la nouvelle configuration, sans encore en trouver les formules. Il accepte de voir le monde tel qu'il est pour essayer de trouver un chemin. il part du "réel pour aller à l'idéal" comme dit cette citation de Jaurès tant affectionnée par les notables dans les discours statuaires (alors que le réel, franchement, n'est pas toujours leur première passion).

 

Mais il ne dresse pas un tableau euphorique du monde nouveau, il n'essaie pas de restaurer le vieux discours scientiste et techno hystérique, venant de loin et que certains geeks reprennent pourtant en pensant qu'ils sont modernes. Serres n'est pas normatif bien que philosophe. Il est plutôt d'un stoïcisme à la Montaigne. Faisons avec notre monde, le nôtre, mais inventons justement. Ne croyons pas que la technologie charrie en elle-même ses propres solutions pour nous permettre de la maîtriser et de lui donner un sens. Rien ne sert de pleurer sur le passé, ou en tout cas pas là. Ailleurs sans doute. Dans la littérature, la poésie et l'art en général. Ou tout seul. Mais Serres n'est pas du genre à créer du faux débat entre les anciens et les modernes. Et si une époque lui rappelle la nôtre, c'est celle de "l'émergence", en Grêce, le siècle de Périclès. Comme quoi l'intérêt pour le passé est loin d'être ringard. C'est tout le contraire même !

 

"Petite Poucette" est un essai important il me semble. Destiné à un large public, il effectue une percée par la clarté de ses intuitions. La définition la plus brillante de la crise, et nous avons tous le sentiment d'une crise généralisée, c'est celle devenue omniprésente (dans ce blog aussi) de Gramsci : elle survient quand l'ancien ne meurt pas et que le nouveau n'est pas encore né. En lisant Serres, on saisit mieux le sens de cette belle phrase. Car Serres en est convaincu : nous vivons une révolution immense, et cette révolution change l'humanité. Ainsi nous sentons nous impuissants. Les enseignants, les politiques, les militants, les citoyens, les responsables de tous poils, les parents. Nous le sommes car nous n'avons pas détruit nos outils obsolètes, qui ne fonctionnent plus.

 

Aussi, celui qui lira "petite poucette" pourra en prendre conscience : les pansements ne servent à rien à notre époque. Ils ne font au contraire que permettre à la gangrène du corps mondial de se développer. Qui croit "rénover" la démocratie avec des réformes partielles, évidemment louables, comme le non cumul ou la parité, etc... rate l'essentiel. Un monde est mort. Partout des masses humaines l'expriment, dans les rues brésiliennes ou turques, ou en allant voter avec leurs pieds. Ou par ce "brouhaha" que Michel Serres décrit dans les amphis. Ce n'est pas parce que les étudiants sont devenus crétins qu'ils bavassent, c'est que ce qui se déroule devant eux n'a plus grand sens. Le "magistral" est défunt. Ce n'est pas parce qu'ils ne croient pas au politique que les citoyens ne lisent plus les tracts, mais parce qu'ils saisissent l'incongruité du tract d'organisation. Et ce ne sont pas les séances somnifères de "participatif" qui y changent quoi que ce soit.

 

En refermant le livre, je me suis dit que nous perdions de vue une idée de bon sens : on ne sort d'une crise que par une révolution. Pourtant l'idée de révolution, paradoxalement, a reculé, alors que la crise s'est enkystée. Donc nous fonctionnons à l'envers. Le "réformisme" s'autoprolame moderne, alors qu'il n'a jamais été aussi ringard au fond. Parce que ceux qui dirigent ne peuvent pas imaginer que d'autres règles du jeu s'instaurent.

 

Qu'est ce qui a changé ? Qui est cette "petite poucette" ? C'est la nouvelle génération qui utilise ses pouces sur son téléphone portable. Elle ne vit plus dans le même Espace Temps, et donc plus dans la même Histoire. Les médias ont préempté l'enseignement des masses. 

 

Serres nous appelle à mesurer les immenses changements qui ont modifié l'humanité en trente ans. Tout a changé. Et d'abord ce que nous avons dans nos têtes. Les appartenances ont éclaté (même si Serres mésestime certains replis identitaires qui coexistent avec ce règne de la monade connectée). Avec les dépendances qu'elles supposaient. Mais quels liens pour s'y substituer ? Nous ne les avons pas inventés.

 

Le Savoir traditionnel est disloqué. L'Histoire du Savoir est son objectivation progressive : du sorcier au livre. Ce qui avait inspiré à Montaigne cette idée de l'éducation comme fabrication de "têtes bien faites et non bien pleines" car les livres étaient là pour nous aider à trouver le savoir à notre guise. Aujourd'hui il s'objective encore mais il se distribue à grande vitesse, il échappe à la concentration. C'est la notion de concentration qui est dissoute par l'époque.

 

Conséquence dantesque : les institutions qui fonctionnaient comme des concentrations de savoirs sont en crise.

 

"Je vois nos institutions luire d'un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprennent qu'elles sont mortes depuis longtemps déjà".

 

Et tout le champ social est concerné.

 

Michel Serres voit dans ce mouvement la chance d'une nouvelle subjectivité plus inventive, libérée de certaines pesanteurs, tournant son génie vers la créativité. Souhaitons qu'il ait raison.

 

Mais pour le moment c'est la crise. Serres est frappé du comportement des étudiants. Le chahut s'est transporté à l'université. La raison en est que l'oralisation de l'écrit n'a plus de sens. Si l'enseinement en reste là, il n'apporte rien, on peut trouver tout cela ailleurs, facilement. L'"offre ponctuelle" de l'amphi n'est rien dans l'océan de savoir accessible. Et je me souviens de mon ennui, en effet, il y a déjà plus de quinze ans, dans ces amphis où l'on devait prendre en note ce que j'avais trouvé dans un livre tout seul. Et Internet n'était pas encore là ! Or, si "la salle est morte", on ne sait encore que construire des salles. Le modèle est en crise.

 

Mais sortons de la fac et regardons le monde... Ce sont les Décideurs qui sont affectés. Il n'y a plus de conducteur unique, il n'y a qu'une multiplicité d'acteurs, qui en savent long, souvent plus long que les "officiels". La fameuse réprésentation classique (même avec sa béquille en papier de "participatif") ne peut plus fonctionner. Elle reposait sur une vision hiérarchique du savoir. Le brouhaha est partout. Les gens discutent pendant que les élus discourrent, les enseignants bavardent pendant que le Proviseur parle, les gendarmes aussi. Aucune assemblée d'adulte n'est plus dsiciplinée. Pourquoi ? Parce que l'on sait que le vertical c'est fini. Que le monopole du savoir c'est fini. 

 

Serres a recours à une allégorie originale pour expliquer ce qui a changé. Il raconte l'histoire du grand magasin "le Bon marché", dont les rendements stagnaient. Le patron, Boucicaut eut une intuition, qui prévaut encore aujourd'hui dans le commerce : le classement c'est fini. On crée du désordre et de la rencontre. Ainsi Mme Michu venue acheter du parfum tombera sur le chemisier de ses rêves. Tel est désormais notre univers. 

 

Mais il va plus loin. On lui répondra que pour penser, on a besoin de concepts. Que ces concepts sont difficiles à former, à transmettre, qu'on doit les expliciter difficilement. Mais Serres n'a pas tellement peur de la mort des concepts, il pense que cela est certes révolutionnaire mais pas forcément fatal. Le concept est rassembleur, et sa mort peut déboucher, grâce à la capacité à visiter une infinité de cas grâce à la technologie, sur un savoir plus tourné vers le singulier, l'unique, le contingent. Le savoir change donc, mais s'appauvrit -il ? Ce n'est pas une affaire réglée.

 

Le travail, lui aussi, est disloqué. On s'ennuie dans l'immense division du travail, et on a besoin de moins en moins de travailleurs. Tel est notre monde. Et après l'industrie le tertaire y a plongé. "Petite Poucette" voudra changer tout cela.

 

Dans cette révolution, on pressent "une démocratie en formation qui,demain, s'imposera". 

 

Car la politique est elle aussi concentrée. Concentrée dans la bulle médiatique. Et elle ne vit plus au rythme de ce nouveau monde. Voila une source de décalage qui explique notre sentiment de vacuité politique. Serres aurait pu ajouter le décalage entre le cadre politique et la réalité de la mondialisation, ainsi que la déprise organisée du politique sur l'économie confiée aux marchés, mais là n'est pas son propos dans "Petite poucette".

 

Les réseaux sociaux préfigurent le nouveau qui ne se dessine pas encore. Jamais aucune organisation n'a rassemblé autant, presque toute l'humanité y est présente. Cela a un sens. Cela est l'avenir. Ce n'est pas un gadget mais un axe de reconstruction. C'est dans la multitude "connective" que bouillonne l'avenir de la politique. Ce sont ces liens qui préparent la nouvelle forme politique qui pourrait convenir à un "printemps occidental" auquel Michel Serres voue son espoir.

 

C'est "virtuel" disent les militants. Oui c'est virtuel. Mais la politique n'a vécu que de virtuel dans l'Histoire. Elle a prospéré sur des notions construites : le prolétariat, la Nation, l'Umma... Des abstractions rassembleuses. 

 

"Alors quoi ?", me dira t-on  Alors on ne sait pas justement. Si on savait c'est qu'on aurait à chercher dans le passé. Or ce n'est pas ce qui se joue. C'est l'inédit qui est devant nous. Pas la reprise de la devanture, pas de repeindre les murs, pas de changer les éléments de langage. Serres est dans cet opuscule un des premiers à percevoir ce décrochage aussi nettement, comme en témoigne cet extrait magnifique à mon sens :

 

" Comme prend la mayonnaise, ces monades solitaires s'organisent, lentement, une à une, pour former un nouveau corps, sans aucun rapport avec ces instutions solennelles et perdues. Quand cette lente constitution se retournera soudain, comme l'iceberg de tantôt, nous dirons ne pas avoir vu l'évènement se préparer".

 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


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Published by jérôme Bonnemaison - dans Philosophie
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commentaires

Formia 26/09/2013 01:33

Monsieur Serres,
Vous avez déclaré "nous avons tous besoin d'un récit pour exister" Et nos Poucets et Poucettes, me semble t il ont besoin surtout de cette philosophie naturelle que vous avez Merveilleusement mise
en mots et en acte et que je tente, grâce Aussi à vous, de poser avec mes pitchous et c'est ainsi que nous accompagnerons (je crois?) de formidables Poucets et Poucettes.
http://www.youtube.com/watch?v=iMWljs7qF_0
Au titre du droit à l'exigence de la totalité, du savoir......encyclopédique.

http://www.youtube.com/watch?v=iMWljs7qF_0.

Formia 26/09/2013 01:07

A mon sens et pourtant bon sang de bon soir......Comme j'aime cet homme et ces méharées !!! Serres s'est fourvoyé avec sa Poucette, l'oeuvre de trop selon moi. Pourquoi? Parce que s'il a bien
compris la 3ème révolution civilisationnelle qui s'opère. Tout se passe comme si Michel S. nous traduisait un monde qui le dépasse. Le Bordel 2.0 (web 2.0) est devenu un système. Avec une vision
Capitale du monde. En fait, je pense que cette jolie Poucette de Serres est hélas une Poucette qui ne ressemble pas à nos contemporains. Sa Poucette est une Poucette des années 2000. Dans son récit
tout se passe comme si un père (gd père?) bienveillant lumineux et éclairé voyait avec une grande tendresse le monde continuer de dérouler sa traversée avec (en filgrane) une formidable promesse de
progrès.
Que nenni !!!! Le Web2.0 et tutti quanti, selon moi Monsieur Serres, est une grande révolution bien plus trash, voyez-vous.
A la Palahaniuk!
Autrement dit l'avenir de Poucette est dans le debunkage (sic).
Formia

jérôme Bonnemaison 26/09/2013 17:55



Le débunkage ? Kesako ?



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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