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10 octobre 2013 4 10 /10 /octobre /2013 19:13

elephant_man_blu-ray3.jpg "Le normal et le pathologique" de Georges Canguilhem a été écrit en 1943, suite à une thèse de Médecine. Je ne connais pas bien Canguilhem, mais je pense que ce n'est pas fortuit. Canguilhem a été un grand résistant au sein du réseau Libération Sud. Et sa déconstruction du concept de normalité ne peut que faire écho aux nécessités de son temps où l'on traquait le minoritaire et l'anormal, je me risque à le penser.

 

Ce livre d'épistémologie, ou plus précisément encore de philosophie médicale, qui se propose de discuter dans le domaine de la médecine le rapport entre la norme et la maladie, a eu un destin grandiose, que Canguilhem sans doute ne prévoyait pas. Il a beaucoup inspiré Michel Foucault, élève de Canguilhem, dont on sait l'influence majeure sur la pensée critique mondiale. Il est aujourd'hui souvent cité par les philosophes. Récemment j'ai parlé de Judith Butler, chez laquelle on sent comme un héritage silencieux, via Foucault (Troublante lecture que trouble dans le genre ("trouble dans le genre", Judith Butler) lorsqu'elle défend la légitimité des formes de vie les plus baroques.

 

En relisant Canguilhem on y trouve les sources fondamentales de nombre de combats contemporains cruciaux. La philosophie de la vie qui en ressort trouve ses échos dans la lutte contre les discriminations, contre l'homophobie, ou pour un regard nouveau sur les marginaux de toutes sortes, et pas uniquement dans le domaine de la santé, où ses conceptions qui définissent la médecine comme une réponse à l'appel du malade, et non comme une entreprise de normalisation fondée sur la moyenne, ont beaucoup compté et doivent encore être méditées. Notre Ministre de l'Intérieur actuel, Monsieur Valls, gagnerait à lire Canguilhem pour aborder le sujet des roms, cette nouvelle "peur" localisée dans la société française.

 

Il y a quelque chose d'émouvant à lire cet essai de théorie médicale... Eh oui... Car on peut y déceler ceci : les idées comptent. Elles font leur chemin. Elles franchissent les disciplines, elles sèment pour l'avenir. Et Canguilhem d'ailleurs, franchit la frontière entre médecine et philosophie avec succès, nous rappelant d'ailleurs dans son livre que les docteurs ont souvent été plus influencés par la littérature que par la science.

 

La médecine, historiquement, a été partagée entre deux tentations théoriques : voir la maladie comme une rupture de l'harmonie générale (les grecs par exemple), ou au contraire comme un problème localisé (la théorie microbienne). Mais Canguilhem pointe leur point commun : la pathologie est une variation polémique d'un état de santé normal. C'est ce qu'il conteste.

 

Il s'appuie notamment sur la critique des théories d'Auguste Comte et de Claude Bernard. Pour Comte, la maladie est décrite comme un changement d'intensité d'un phénomène normal. Mais alors, comment peut-on cerner le normal ? Comte ne le dit pas. Claude Bernard affirmait que si l'on connait la physiologie on peut connaitre tous les troubles qui peuvent en découler. Toute maladie a une fonction normale correspondante. Ces théories sont celles de l'époque scientiste : elles croient à la toute puissance de la science : le physiologiste pourra tout identifier et comprendre, et il pourra même transposer son savoir en politique, comme Comte, qui voyait la guérison de la société comme un retour à sa structure essentielle, normale. De plus, ces scientistes voulaient à tout prix se démarquer de l'âge religieux, et donc de l'idée du "mal". La pathologie ne devait pas être assimilée à un mal isolé, et c'est pour cela qu'on cherchait à la faire dériver de l'état normal, subissant un acroissement ou une dégradation. On voit que l'idéologie n'épargne rien, y compris les sciences "dures".

 

La distinction classique entre normal et pathologique est donc quantitative, signifiant un excès ou une insuffisance. Et c'est cela que conteste l'auteur.

 

Canguilhem propose une définition nouvelle de la maladie. Car il ne tombe pas dans l'impasse de dire que la santé et la maladie seraient indifférenciées. Cela mènerait finalement à nier la maladie ou à tout transformer, comme chez Molière ou Jules Romains, en maladie.

 

Pour notre auteur, il faut rompre avec l'idée que la vie est identique dans la santé et la maladie, celle-ci est une vie nouvelle. La maladie est une "nouvelle allure de la vie". Le malade vit une autre vie.

 

Le malade est celui qui dit qu'il y a maladie. Ce simple constat est majeur pour toute la conception de la médecine ! Ce n'est pas le laborantin qui dit que vous êtes malades, mais vous. Cela change beaucoup de choses si l'on y songe. La parole du malade, son écoute, débarquent dans la médecine. Le médecin est auprès du malade, il est transformé en clinicien.

 

"La santé c'est le silence des organes". La maladie c'est d'abord la conscience de la maladie, d'une gêne, d'un obstacle à la vie que l'on recherche en rapport avec son milieu et sa manière d'être et d'agir dans le monde. Le myope est malade quand il a besoin de voir (il ne pourra pas être marin, mais dans un monde agricole il ne sera pas forcément malade).

 

Il n'y a rien dans la science qui ne soit apparu avant dans la conscience. Spontanément on se dit que les médecins peuvent connaitre une maladie qui vous est inconnue (les malades du cancer qui n'ont pas encore de symptômes par exemple). Mais Canguilhem souligne que s'ils en sont capables, c'est parce qu'une longue chaîne de praticiens est allé chercher ce savoir et leur a transmis, à partir de l'expérience des patients. C'est parce qu'il y a des malades qu'il y a de la Médecine.

 

La douleur, on le sait, n'a de sens qu'individuel. Nous n'avons qu'à écouter nos amies qui ont accouché avec ou sans péridurale pour le comprendre. Nous n'avons qu'à observer certaines capacités de résistance à la douleur qui nous paraissent inconcevables, à nous.

 

La psychiatrie, note l'auteur, a sur ce plan de l'avance sur la médecine. Elle a assez tôt remarqué que certains patients avaient des structures de mentalité incompréhensibles pour le médecin et pour eux-mêmes, et que devant eux on devait conclure à quelque chose de nouveau, qui ne peut pas être considéré comme une modification du dit normal. La psychiatrie a compris que la maladie était une nouvelle allure de la vie. Une nouvelle forme de la vie. L'aliéné est sorti du cadre.

 

Ainsi, l'anormal apparaît comme un autre normal. Et ce n'est plus au microscope d'éclairer la clinique, mais "à la clinique d'éclairer le microscope". Un bouillon de culture ou une courbe de température ne sont pas un diagnostic. C'est l'individu qui devient l'objet de la médecine. Et non pas la science de la physiologie, qui n'est qu'un outil.

 

On retrouve ici le fil de Darwin qui voyait la vie comme une série de mutations. La nouveauté est elle pathologique ? Pas forcément, elle est avant tout une nouvelle forme de vie. C'est le sujet, le malade, qui dira s'il s'agit d'une maladie ou non.

 

"La moyenne" sert d'indicateur de la normalité (par exemple dans les résultats de nos analyses sanguines). Mais qu'est ce qu'une moyenne ? Si l'on prend les espérances de vie, on constate qu'en 1865 elle était de 39 ans, de 52 en 1920. Aujourd'hui elle atteint les 80 ans. Donc la mort est un phénomène social. La durée de vie est celle qui est socialement normative, elle est géographique et historique, elle n'est pas celle qui est biologiquement normale. Canguilhem constate aussi les variations dont sont capables les hommes : des populations africaines supportent des hypoglycémies inenvisageables en Europe, des yoguis parviennent à des états inconcevables pour d'autres. 

 

Il y a des anomalies. Mais ces anomalies ne signifient pas être malade. On peut vivre très bien avec une anomalie. On la découvre parfois à l'autopsie et elle n'aura pas compté dans la vie. Une anomalie peut être une variété indifférente. Pathologie, doit on se rappeler, vient de pathos. D'un sentiment de vie contrarié. 

 

La vie est normative.  Elle produit des normes. Ce n'est pas elle qui les traduit, mais qui les crée. Guérir, c'est d'ailleurs nécessairement produire de nouvelles normes de vie individuelles, pour surmonter les contrariétés que rencontre la vie. La vie n'est pas réversible, elle ne revient pas en arrière, elle crée. Ce dernier point me semble important. Les malades, par exemple les dépressifs, ne reviendront pas en arrière. Ils guériront en inventant quelque chose d'autre. 

 

Ainsi l'homme se sent en bonne santé, quand il se sent "plus que normal", c'est à dire capable d'inventer les normes de vie dont il aura besoin. Le malade se sent justement empêché dans cette normativité.

 

S'écarter du prétendu normal, c'est donc avant tout créer une vie nouvelle. Ce n'est pas forcément être excessif ou insuffisant. On entrevoit ici tout ce qui en découle philosophiquement et politiquement. C'est la souffrance, la vie empêchée, qui fonde la maladie. L'anormal n'est pas pathologie, il est un autre normal.

 

Une autre manière de vivre. Simplement.

Qui ne fait pas de vous une dégradation du censé être normal.

Le malade, somatique ou psychique, est délivré théoriquement de son stigmate.


La philosophie de Canguilhem éclate ainsi d'égalité et de dignité. Et c'est en cela qu'elle a été prolifique.

 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Science
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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