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5 août 2012 7 05 /08 /août /2012 02:41

 

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Placer d’éminentes médiocrités à de brillantes fonctions, ce n’est pas l’apanage de notre époque, loin s’en faut. Je ne sais pas si c’est rassurant.

C’est ainsi que la Société Royale des Sciences du Danemark organisa en 1810 un concours de philosophie ayant pour sujet le fondement de la morale. Arthur Schopenhauerfut le seul à y répondre. Il ne remporta pas pourtant pas le concours…Le jugement lapidaire du comité précise notamment que le ton employé à l’égard de grands philosophes de l’époque n’est pas admissible… Eternelle est cette tendance irrépressible des médiocres parvenus à s’inquiéter de ne pas faire de vaguelettes… C’est leur repère essentiel dans l’existence. Le conformisme coule dans leurs veines. C’est à ça qu’on les reconnaît.

La morale kantienne prétend que la loi morale universelle est la suivante « n’agis que d’après des maximes, dont tu puisses aussi bien vouloir qu’elles deviennent une loi générale de tous les êtres raisonnables ». Pour ceux qui comme moi considèrent cette idée comme le stade le plus raffiné de l’hypocrisie bourgeoise – hautement raffiné certes – l’essai de Schopenhauer rédigé pour le concours,  intitulé « Le fondement de la morale » est jubilatoire.

On n’est pas obligé d’en partager tous les aspects, et ce n’est pas mon cas (son obsession contre le judéo christianisme est notamment de très mauvais augure, mais ce serait anachronique de l’assimiler à ce qui s’ensuivra en Allemagne. Sa misogynie est violente. Sa croyance en la toute puissance de l’inné est absolument critiquable), mais on appréciera la méthode efficace et sans détour dont le philosophe use pour fracasser l’édifice kantien, devenu la pensée officielle d’une bourgeoisie triomphante.

 

Depuis que j’en ai pris connaissance, j’ai toujours « soupçonné » la pensée Kantienne d’avoir été là pour fournir ses lettres de noblesse à la nouvelle culture dominante au début du dix-neuvième siècle. Il a donné tout son éclat à ce qui, finalement, n’est que le nouvel outil d’autorité parmi d’autres d’une classe parvenue au sommet. La bourgeoisie, après avoir déboulonné les principes de l’ancienne société pour en finir avec le privilège de naissance, doit vite trouver une nouvelle morale de l’ordre établi et de la discipline, et former des théologiens d’un nouveau genre (si vous en voulez un exemple contemporain, songez à Luc Ferry). C’est la fonction de la morale kantienne d’en être la plus belle expression. Il fallait trouver un successeur bourgeois à la morale venue du ciel, qui légitimait auparavant l’aristocratie. C’est « l’impératif catégorique », sa formule laïcisée finalement, qui s’en chargera. Un impératif hypocrite, faussement universaliste, dédié à l’obéissance, faisant fi des divisions sociales et du caractère truqué du capitalisme, poussant l’être humain à accepter son sort en respectant les règles du jeu existantes, ignorant la réalité brutale du monde où tout est censé être réglé depuis la déclaration abstraite des droits de l’homme. L’impératif catégorique n’empêchera d’ailleurs nullement ses adeptes de coloniser violemment, de traiter la classe ouvrière plus mal qu’une matière première.

Ce n’est pas par ce versant matérialiste que Schopenhauer s’en prend «  aux pures fantaisies » de Kant, mais il en dévoile, à sa façon bien à lui, tout l’artifice, jusqu’à la ridiculiser. Et moi en plus, il me convainc tout à fait quand il définit les vrais fondements de la morale, qu’il trouve dans l’expérience humaine.

Schopenhauer est un philosophe très surprenant, très direct et lapidaire, cruel fréquemment. Soucieux avant tout de réalisme et méfiant envers les belles formules de la philosophie. Il use de l’ironie comme personne et s’avère même très drôle à certains moments. Ainsi quand il accuse Kant de reclasser les restes de la vieille morale des théologiens en croyant la surpasser :

« Kant, avec son talent de se mystifier lui-même, me fait songer à un homme qui va dans un bal travesti, qui y passe sa soirée à faire la cour à une beauté masquée, et qui pense faire une conquête : elle à la fin se démasque, se fait reconnaître : c’est sa femme. »

Son essai de philosophie, tout à fait mégalomane (lui et lui seul dans l’histoire de la pensée a compris ce qu’était la morale…) ressemble à un pamphlet contre la pensée majoritaire des philosophes de son époque. Faire sourire franchement avec une discussion sur le fondement de la morale, y compris dans sa dimension métaphysique, avouons que ce n’est pas donné à tout le monde. Et puis il y a aussi chez ce penseur très libre (proche de Hobbes dans son idée de guerre de tous contre tous mais aussi du Rousseau qui souligne la répugnance à voir souffrir son semblable) un recours appuyé à la pensée orientale, très inhabituel en son temps évidemment. Une pensée donc fracassante, originale (il consacre de longs passages à la critique de la cruauté envers les animaux, à rebours de Descartes mais aussi de Kant pour lequel les animaux ne doivent pas être maltraités par simple « devoir » à l’égard de l’homme). Et à mon sens Schopenhauer touche souvent très juste.

Pour Kant donc, il y a des « lois morales » pures. Il s’agirait d’une « nécessité morale ». Pour A.S c’est une absurdité : qui dit nécessité dit obligation, commandement. Or les nécessités de Kant, du type « tu ne dois jamais mentir » ne s’imposent jamais en réalité. Ce que je fais a toujours mon consentement en vérité. Les prétendus « devoirs moraux envers soi-même », comme de bien se conserver, n’en sont pas : « la peur suffit déjà à nous donner des jambes, sans qu’il soit nécessaire encore d’y adjoindre un ordre du devoir ».

Les lois pures de Kant, sont des « coquilles vides » qui prétendent s’opposer à la puissance de l’égoïsme humain. Comment peut-on penser que de simples idées dans l’air soient assez fortes pour cela ? C’est impossible et donc là ne peut pas être le fondement de la morale. Il lui faut une base plus solide.

Pour Kant, une action morale relève du devoir et uniquement du devoir. Commentaire  de Schopenhauer : « théorie qui révolte le vrai sens moral. Apothéose de l’insensibilité ». Kant réduit le fondement de la morale à de l’a priori, sans aucun fondement dans l’expérience. C’est cela son erreur. Le ressort de la moralité ne peut être qu’un objet d’expérience et pas une loi qu’on irait se chercher. Qui irait la chercher d’ailleurs ?

Et là j’adore….

«  des concepts purs, abstraits, a priori, sans contenu réel, qui ne s’appuient en rien sur l’expérience, ne sauraient mettre en mouvement le moins du monde les hommes »…

Quelle phrase cinglante que l’on devait faire méditer à tous ceux qui aspirent à quelque rôle dirigeant dans la société.

 

Quelle bizarrerie que cet être humain selon Kant qui face à une situation donnée se demanderait d’abord ce que tout autre être devrait faire…

Kant confond de plus raisonnable et vertueux. Alors que l’expérience humaine montre facilement que l’on peut facilement être raisonnable et vicieux à la fois. La déraison et la générosité peuvent aussi se combiner.

Le caractère de l’impératif catégorique de Kant, c’est qu’il est censé être déconnecté de toute espèce d’intérêt pour l’individu. C’est donc d’agir sans motif que Kant nous parle… « un effet sans cause ». Cela n’a aucun sens.

Alors quel est le fondement de la morale ? Il faut qu’il soit puissant et accessible à tous, pour pouvoir s’opposer – et il y parvient souvent – à la puissance de l’égoïsme.

Car le motif le plus profond chez l’homme comme chez l’animal, c’est l’égoïsme, « le désir d’être et de bien être ». « Chacun fait ainsi de lui-même le centre de l’univers, il rapporte tout à soi ». L’être humain se connaît immédiatement, mais ne connaît autrui que par l’idée qu’il s’en forme (ce en quoi Schopenhauer, à mon sens, peut être dépassé). Le monde humain est ainsi une démonstration d’égoïsme immense, sous de multiples variétés, et parfois sans aucune limite imaginable.

Fait important : c’est seulement par rapport à autrui qu’une action peut être morale ou immorale. Pour que mon action soit morale, il faut donc que le bien d’autrui soit pour moi, directement, un motif, au même titre que mon bien à moi d’ordinaire.

Il faut donc que je m’identifie à autrui.

C’est là le processus de la pitié, une participation aux douleurs d’autrui. C’est là « le principe réel de toute justice spontanée ». Schopenhauer concède immédiatement qu’il y a dans cette opération un « mystère », mais qu’il va essayer d’éclaircir. Et cela en passant par la métaphysique. La compassion a toujours existé, et dans des diversités de situations. On peut trouver que c’est un « sol bien maigre » , mais selon l’auteur, un peu désabusé, c’est déjà assez pour le peu de justice que l’on trouve en ce monde…

Le rôle éminent de la pitié, et là l’auteur est passionnant, est démontré par le fait que finalement la diversité des religions et de leurs dispositifs moraux n’a pas eu grand impact sur la réalité des comportements. Ainsi en Grèce ancienne, la morale religieuse consistait simplement à respecter les serments. Et pourtant les grecs n’étaient pas plus monstrueux que d’autres. C’est qu’ils avaient la compassion eux aussi.

Si on trouve moins immoral de voler de l’argent à un riche qu’à un pauvre, ce n’est pas le fruit d’un impératif catégorique, c’est que l’on sait que le vol sera plus dommageable au pauvre, et que donc notre compassion est sollicitée.

Alors pourquoi certains compatissent alors que d’autres se complaisent dans la cruauté ? Ceci est le fruit de l’inné selon Schopenhauer. On ne peut être que ce que l’on est. Et on ne change pas : « la vertu est mère de la nature, non de la prédication ». Schopenhauer est d’un grand pessimisme social. On peut imposer la légalité mais pas la moralité. On peut éclairer certes, montrer les vraies conséquences des actes, mais cela ne rendra pas les êtres humains différents de ce qu’ils sont. Pour ma part, je ne suivrai le philosophe ni sur le chemin de la croyance en l’inné souverain, ni sur l’idée d’une non perfectibilité. Mais Schopenhauer écrit au début du 19eme et en cela il a quelques circonstances atténuantes que de longues décennies de sciences humaines lui retireraient.

Une fois le fondement de la morale établi, à travers la compassion, il faut en trouver la source ultime. Pourquoi cette faille dans l’égoïsme ? La source est clairement métaphysique pour Schopenhauer. Et là il lui faut avoir recours aux pensées orientales. Mais un rastafari s’y retrouverait aussi… Comme quoi les chemins sont nombreux mais l’on se croise souvent…

Chez l’humain qui a pitié, qui est charitable, il n’y a pas de différence marquée entre soi-même et les autres. La question, finalement, c’est qu’est-ce qu’être soi ? On peut être soi différemment qu’en se centrant sur son enveloppe corporelle.

Et là le philosophe reconnaît tout de même sa dette à Kant. Qui distingue, après Platon « la chose en soi » et « le phénomène ». Seul le phénomène s’offre à nous dans l’espace et le temps, sous une forme multiple. La multiplicité est donc le fruit de l’Unique. Les hommes sont la manifestation d’une humanité.

 

Ainsi celui, rare, qui ne sépare pas le Moi et le Non Moi ne se trompe pas. Il n’est pas victime d’hallucinations. Il est dans le vrai. La pitié n’est que la traduction de cette unité fondamentale de l’humanité.

Certains êtres humains se disent donc en face d’autrui : « c’est moi encore ». J'ai une amie par exemple qui est révoltée contre la prostitution, elle ne supporte pas cela, et quand elle en rencontre elle pense : "mais je ne peux pas laisser cela se dérouler, car ce sont mes soeurs !". On pensera ce qu'on veut de sa position abolitionniste, mais on ne pourra pas lui dénier une véritable grandeur d'âme.

Il me semble à moi lecteur qu’il y a deux façons de recevoir cela : on peut se dire que cette distinction entre l’Unique inaccessible et le multiple perceptible est encore une resucée mystique des arrières mondes, et que le philosophe était bien fatigué à la fin du livre. Ou alors on peut se dire qu’après tout, toute vie sur terre procède d’une même source unique, apparue un jour dans un drôle de bain de culture. Et que le sentiment d’unité a finalement des bases réelles.

Le fondement de la morale, ce serait donc un refrain de reggae… One love… Il y a pire, non ?

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Philosophie
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17 mai 2012 4 17 /05 /mai /2012 21:57

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Malgré son nihilisme et son relâchement presque assumé, l'essai de Frédéric Schiffter, intitulé "le Bluff éthique", est intéressant à lire. Comme tout pamphlet, écrit clairement dans un langage très commun, sans plus d'affectation pédagogique que cela (comme quoi c'est possible) il a un aspect jubilatoire. Lire un pamphlet c'est un peu comme se régaler devant une scène de baston dans un western.

 

Intéressant parce que marginal dans son approche, arrimé à une tradition décriée (les ultra réalistes ou pessimistes, qui vont des sophistes à Cioran et Wittgenstein, en passant par Hobbes, Machiavel). Là ou cette pensée pessimiste risque évidemment de déraper, et où elle est contestable et très vite friable, c'est lorsqu'elle assène une vérité simple (alors qu'aucune vérité n'est censée exister à ses yeux, contradiction interne intenable...) selon laquelle l'Homme serait une bête sauvage dont il n'y aurait rien de plus à attendre. Ce vieux fond des pensées conservatrices.

 

A quelles idoles s'attaque le livre ? Et bien à l'humanisme en général mais surtout à ces philosophes, assez lus aujourd'hui, qui prétendent que la philosophie c'est apprendre à vivre heureux. Schiffter déboulonne ce "blabla éthique" aujourd'hui omniprésent, dans les librairies comme dans la mode des "cafés philos". Les quelques philosophes un peu connus du grand public aujourd'hui donnent tous dans cette veine : qu'ils se prétendent héritiers de Kant (Ferry), d'une pensée rationaliste et laïque plus large (Comte Sponville), des spiritualités orientales (lamas et compagnons de route), ou du     démagogique nietzschéïsme de gauche de Michel Onfray (qui en prend pour son garde, comme ses fans, qualifiés de Don Quichotte et Sancho Pancha).

 

Or, et cela se discute mais se tient, la philosophie pour Monsieur Schiffter n'a pas pour but de donner la formule magique du bonheur, mais d'élucider le réel. Dans toute sa tragédie s'il le faut.

 

L'auteur nous dit de suite, et ce n'est pas pour me déplaire, qu'il sait sa charge inutile. Comme Sganarelle face à Don Juan, le crédule veut être crédule... La Raison a ses limites dans le travail de conviction. Schiffter ne se prend pas vraiment au sérieux, car il n'est vraiment sûr de rien. Et s'il est pugnace, c'est un peu par jeu. Il n'a rien d'un Croisé et d'ailleurs après avoir écrit son essai il a du vite en retourner à sa planche de surf (il est aussi l'auteur d'une "philosophie du surf"...). Ce qui semble l'amuser surtout, c'est de briser un consensus.

 

Pour Schiffter, le monde n'existe pas en fait. Au sens où le monde est une totalité délimitée et maîtrisable par la pensée.  Le concept de "monde" n'est que l'expression de notre désir de sens. Ca sent son Schopenhauer (on l'abordera bientôt dans ce Blog d'ailleurs...). La philosophie, à l'instar de la religion, n'est donc qu'un anthropomorphisme, en particulier depuis Aristote qui a pensé le monde comme un ordre cohérent auquel se conformer.  Tout cela, pour l'auteur, n'est que le signe de l'impuissance de l'homme qui cherche à se protéger de la terreur.  Privé de Dieu, privé des messiannismes laïques, le contemporain est bien embêté... Alors il cherche refuge dans des sagesses portatives, que les philosophes éthiques s'empressent de fournir. Ces sagesses se présentent comme des modes d'emploi afin d'être véritablement humain dans ce monde de brutes.

 

Ces sagesses sont des escroqueries, car de même qu'un porc ne peut pas être plus porcin, un humain ne peut pas être plus humain... L'homme est un prédateur, une bête sauvage et cruelle, un être mu par des pulsions infiniment égoïstes. Et il faut en prendre acte si on veut bien s'organiser, aussi bien individuellement que collectivement. Ouaaaaaaah. Hobbes est appelé à la rescousse pour rappeler ce qui est une évidence aux yeux de l'auteur, et il y ajoute même une ou deux statistiques sur le nombre de meurtres par minute dans le monde... Sans décompter par ailleurs en colonne débit les milliards de vies dignes et solidaires qui coexistent avec la pire réalité.

 

L'essai devient vraiment intéressant quand il replonge dans les sources de la philosophie éthique. Aristote est celui qui a planté profondément cette idée selon laquelle le comportement individuel et l'ordre social doivent se conformer aux lois du cosmos, lois parfaitement illusoires car tout n'est que chaos. Mais Schiffter s'étend longuement sur les deux pensées concurrentes dans le monde greco-romain : l'Epicurisme et le Stoïcisme, en insistant sur leurs volets cosmologiques, souvent mis de côté par les écrivains éthiques d'ailleurs.

 

Schiffter critique ces deux logiques, même s'il sauve partiellement Epicure.

 

Ce qui est juste pour lui chez Epicure, c'est qu'il se réclame d'une physique aléatoire et chaotique.  Mais il entrevoit une éthique possible comme médecine de l'âme. Il s'agit pour lui de chasser certaines idées fausses : par exemple la mort n'est pas un problème puisque nous ne la connaîtrons pas (c'est l'illusion brisée la plus connue). Mais pour Schiffter, une éthique unique et stable est un non sens dans un univers incertain, chaotique. Aucun homme ne peut montrer le chemin à un autre.

 

Le stoïcisme, pour Schiffter, est pire encore. De Zénon jusqu'à Marc Aurèle en passant par Sénèque et Epictète, le monde est considéré comme rationnel. Donc le problème est dans l'âme de l'humain qui peut échapper au malheur s'il se réforme. Schiffter considère qu'il s'agit d'une pensée qui fait de tout homme un coupable (ça se discute, car il n'y a pas de victime dans le stoïcisme, et c'est donc difficile d'imaginer un coupable). A ce jeu là, les prédicateurs chrétiens seront plus cohérents et submergeront le stoïcisme dominant.

 

Chemin faisant, Schiffter réhabilite les sophistes tels Gorgias ou Protagoras, qui ont été les seuls dans le monde antique à démystifier les ruses du langage, et permis aux citoyens de se méfier des discours. Celui qui prétend aider autrui n'est qu'un manipulateur, et les sophistes l'ont démontré par l'exemple. Dignes précurseurs de Machiavel et de Baltasar Gracian. Les sophistes sont comme ces présentateurs de Canal Plus qui agissent comme sur TF1 mais en nous adressant des clins d'oeil signifiant : "je ne suis pas dupe, tu n'es pas dupe de ce que nous faisons là"...

 

Socrate, dévoyé par Platon, était en réalité un lointain précurseur de Wittgenstein pour qui tout est biaisé par les jeux de langage et l'impossibilité à faire correspondre les mots et les choses, ce qui fait qu'on discute sur des sables mouvants et que rien n'est accessible à la raison d'une certaine manière. Socrate interrogeait sans cesse le langage dans ses aspects mensongers.

 

Ces sagesses inspiratrices des manuels éthiques vendus aujourd'hui ont un point commun : on  peut se sculpter en philosophe comme on s'entraîne à devenir un athlète. On parle ainsi d'"exercices spirituels".  Et pour y parvenir on a besoin d'un coach... Les philosophies éthiques reflètent ainsi, comme toujours chez les pessimistes, un désir de domination habilement déguisé.

 

Plus intéressante est la critique fulgurante opérée de cette idée, qu'on retrouve dans les sagesses, d'apprendre à  "vivre au présent". Pour Schiffter- et reconnaissons qu'il marque là un point- ce n'est pas envisageable pour l'humain : "il n'y a que la douleur physique qui rive un homme au présent". Chacun saisit aisément ce que cela signifie. On ne devrait pas raconter d'histoire : "vivre c'est perdre". C'est être cerné par la mort. Il existe certes des expédients comme le divertissement, la pharmacopée, et de fugaces moments d'euphorie, mais cela ne change rien à l'affaire. La seule alternative possible pour échapper à sa condition, c'est le suicide. Pas très enthousiasmant en effet.

 

La faiblesse de ce livre, c'est sa misanthropie radicale. C'est la nature vile de l'être humain qui empêcherait tout projet éthique stable d'être crédible.

 

Schiffter pressent sans doute que là est sa faiblesse, il nous éblouit donc de références majestueuses aux oeuvres de Jacques Petit, Gracian (que je sais très lu et apprécié chez les politiques cultivés, dont certains sont au gouvernement, ce qui en dit long sur leurs préoccupations. Je ne l'ai pas directement lu, cet "homme de cour" mais je ne vais pas le rater). Ces auteurs sont absolument pessimistes sur la capacité de l'Homme à dépasser son égoïsme foncier. Le livre cite d'ailleurs une phrase glaçante  de La Rochefoucauld (il est vrai troublante quand on pense à notre réaction face à des génocides par exemple): " nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui".

 

Ainsi, seul le droit et la force organisée pourraient apaiser le monde et y apporter un peu de stabilité, mais jamais la paix et la sécurité, les pulsions humaines étant ce qu'elles sont. Et Schiffter émet ici une affirmation importante : la morale ne peut pas fonder le droit, c'est le droit qui fonde nécessairement la morale. Il ne peut ainsi y avoir de morale que telle qu'exprimée par la loi... Formidable nouvelle pour tous les cyniques qui s'abritent derrière les limites de la Loi et coupent court aux débats en disant : "c'est tout à fait légal" ! 

 

A mon sens, c'est ignorer que la loi ne peut pas envahir toute l'activité humaine, ce qui serait le totalitarisme poussé à sa fin ultime, ce qui est irréalisable en réalité (les expériences totalitaires ne légiféraient d'ailleurs pas sur tout, et avaient besoin de l'arbitraire pour pouvoir toucher à tout). Et c'est aussi ignorer que la loi n'est heureusement pas figée, elle est évolutive. Et elle change et se recrée sous l'effet de la contestation ou de la revendication morales. La morale est un carburant de la loi, et la morale a sa place dans la vie.

 

Intéressante est la comparaison entre deux leçons philosophiques tirées par deux figures de la Résistance : Albert Camus et Julien Freund. Camus, s'il penche pour une vision absurde du monde, pense que la valeur première doit être l'Homme. Il se rallie à un humanisme de principe, universaliste. Les horreurs de la guerre ne l'ont pas découragé de l'Humain, au contraire ils l'ont poussé à ériger l'humanisme comme un principe intangible, qui ne doit jamais céder à des idéologies historiques. Pour Freund, la conclusion est tout autre : il sort du Maquis avec une vision qui se veut ultra réaliste. Ce n'est pas la politique qui crée du conflit, c'est le conflit qui crée la politique. l'Etat est le produit d'un équilibre des forces internes et d'une confrontation à l'externe. L'éthique occulte l'essence du politique, qui est un antagonisme. La politique engage le commandement et l'obéissance, la délimitation du public et du privé, distingue les amis et les ennemis. Se saisir du monde, c'est accepter cette dimension du politique. Vaste débat, mais les arguments de Freund sont à prendre au sérieux, même si ce pessimisme peut glisser vite vers l'idée que l'être humain n'est bon que pour la dictature. Et quand on entend (comme en ce moment) des expressions râbâchées comme "france rassemblée", "nation apaisée"... On peut penser que ces formules sont assez éloignées de la réalité violente de nos rapports sociaux. Cette violence est réelle et pas une attitude.

 

L'admiration commune que je partagerais avec l'auteur est celle de Montaigne. Dont il rappelle la belle phrase fataliste selon laquelle on a "la sagesse de ses organes" (la vie passe, et la pensée n'est qu'un reflet ou une justification des élans du corps).

 

En définitive, je ne suivrai pas un instant Schiffter sur le chemin caricatural de l'humain diabolique.

 

D'abord parce qu'il y a une contradiction : si le bien et le mal n'existent pas car rien n'est stable, alors pourquoi renvoyer l'humain au mal constant ? Serait-ce la seule vérité stable ?

 

Ensuite parce que si l'Histoire et le présent saignent abondamment, et que la liste des horreurs portées à notre connaissance atteint les limites de la galaxie, on ne les met jamais en balance avec tout ce qui se déroule bien dans notre vie, et qui est incommensurable. Tous ces moments de bonheur partagé qui ne sont pas prescrits. Il me semble que l'humain n'est ni bon ni mauvais, bien au contraire. Il est tout autant social que prédateur. 

 

Schiffter balaie d'un revers la pensée de Levinas selon laquelle l'autre, différent, nous constitue d'emblée dans notre existence, par son simple visage apparaissant à notre regard de nouveau né. Mais il me semble que c'est démontré par les enfants chaque jour. Il m'apparaît que l'homme a un potentiel énorme de création et de destruction. Il n'est ni bon ni mauvais... bien au contraire... On peut sans doute désespérer des hommes qui nous entourent, de notre époque - beaucoup en ont des raisons légitimes - mais pas de l'"humain" en tant que tel.

 

Quant à la philosophie éthique, sans doute est-elle inefficace.  Car s'il suffisait de réfléchir pour être heureux, ce serait finalement assez simple. Et rien ne dit que l'intelligence ou que la vie consacrée à penser rendent heureux. Mais ça ne peut pas faire de mal, Monsieur Schiffter, que de fréquenter Epicure ou Zenon. Même répétés et déformés par de piètres successeurs autoproclamés. Et du moins cela nous permet-il de savoir que nos tourments sont partagés. C'est sans doute sur cette conviction, celle d'un sort commun à nous les humains, que Monsieur Schiffter écrit des livres pour être lu par autrui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 février 2012 6 18 /02 /février /2012 08:43

 

RTEmagicC_4f2703a181_jpg.jpg Dans ce Blog, j'ai déjà manifesté mon inclination pour la Renaissance, à travers Léonard de Vinci ou Montaigne. La Renaissance est le printemps de l'humanité, ce moment inouï où tout foisonne après une longue et relative hibernation.

 

Il me semble que nous aurions bien besoin d'un élan identique à celui de la Renaissance, même si notre époque ressemble parfois plus au Bas Empire Romain qu'à l'ère médiévale...

 

Pourquoi ce printemps ? Il n'est pas tombé du ciel. Ce ne fut pas une somme de coïncidences fortuites. Dans la philosophie matérialiste qui a ma faveur (l'existence précède l'essence pour résumer), la Renaissance peut être lue comme le coup d'envoi de la grande révolution bourgeoise. Elle l'annonce et la prépare, elle en envoie les premiers signes. La Renaissance s'exprime d'abord dans les villes, là où la bourgeoisie se dynamise.

 

Mais l'analyse historique matérialiste ne doit pas être bêtement mécanique. Si les forces matérielles sont en dernière instance le moteur des changements, les idées jouent un rôle essentiel. Elles annoncent les changements (parfois avec un prophétisme déconcertant), elles préparent le terrain et s'attaquent aux remparts de la société à abattre, elles mobilisent autour du grand dessein historique qui anime la classe montante. Pour briser la féodalité, c'est tout un rapport au monde qu'il fallait transformer.

 

Les grandes révolutions historiques sont donc précédées d'un bouillonnement d'idées.  C'est pourquoi il faut être toujours plus attentif à ce qui se passe dans la sphère de la réflexion et de la recherche. Les livres sont les lueurs qui nous annoncent la mort des étoiles.

 

C'est ce que nous montre le philosophe allemand Ernst Bloch dans un petit ouvrage sobrement intitulé "La philosophie de la Renaissance". Il s'y attache à expliquer, de manière tout à fait brillante et limpide, la pensée d'un certain nombre de philosophes de la Renaissance (qui annoncent Descartes et Spinoza, les deux philosophes majeurs de l'âge moderne et du rationalisme), parfois négligés, et de resituer leur pensée dans la perspective de l'ascension de la bourgeoisie européenne. Une ascension qui va d'abord passer par une alliance avec l'Etat central absolutiste, contre le féodalisme local, avant d'en découdre plus tardivement.

 

 

La philosophie de la Renaissance, c'est d'abord la célébration de l'activité : l'Homme invente et agit. Il prend des initiatives. C'est l'époque où les Médicis créent la première Banque à Florence. La bourgeoisie montante a besoin d'une pensée qui se préoccupe de ce qui se déroule sur Terre...

 

Cette activité est individuelle. L'individualisme bourgeois naît à ce moment là. On en trouve les traces dans le théâtre, avec au sommet Shakespeare. Mais dans bien d'autres domaines : pour la première fois, par exemple, la signature d'une oeuvre est un élément qui compte dans l'Art.

 

 

C'est ensuite la conscience de l'immensité du monde, concrétisée par la victoire des idées de Copernic, et la volonté de le conquérir, pulsions typiquement bourgeoises.

 

La Renaissance, sur le plan des idées, commence en Italie. La chute de Constantinople y ramène l'usage du grec. Marsile Ficin, en traduisant Platon en Latin, ouvre sans le savoir une réappropriation de la pensée antique qui va être l'étincelle décisive.

 

Une série de penseurs vont donc manifester des ruptures importantes, irréversibles, avec la pensée médiévale. Avec le génie de l'inventeur et beaucoup de courage : certains seront emprisonnés, et un des plus audacieux d'entre eux - Giordano Bruno - mené au bûcher de l'inquisition. Ces penseurs ont une ambition démesurée, puisqu'il n'existe pas en ce temps de cloisons au sein de la pensée. Ils embrassent le monde et l'univers, rien de moins.

 

On a oublié Patizzi et Pomponazzi. Le premier a ouvert le chemin du panthéïsme : avec l'idée d'un unique souffle de vie qui anime toutes choses, effritant la notion de transcendance. Le second va plus loin, en remettant en cause l'immortalité de l'individu, et en prétendant que les philosophes et les religieux ne peuvent pas se rencontrer, car ils touchent à deux domaines différents : "la nature et la grâce"... La sécularisation de la pensée humaine est en marche.

 

Giordano Bruno, ancien dominicain traqué par l'Eglise, est le plus prophétique de ces penseurs (pour les lecteurs de Marguerite Yourcenar, il est largement le modèle du personnage central de "l'Oeuvre au noir"). C'est le premier à expliquer que l'Univers est infini. D'après lui, notre sensibilité est insuffisante pour saisir le monde, incommensurable. Et Giordano Bruno annonce déjà les découvertes d'exoplanètes en 2011 : "croire qu'il y a seulement des planètes dont l'existence nous est connue à ce jour, n'est pas plus raisonnable que de s'imaginer que le ciel n'est peuplé d'autres oiseaux que de ceux qui passent devant notre petite fenêtre". Et ces planètes, bien entendu, recèlent d'autres intelligences que la nôtre.

 

Bruno associe dans sa pensée l'infiniment grand et l'infiniment petit : le point réalise la ligne qui réalise la surface.

 

Il persévère encore dans cette idée que la matière, dans un univers panthéïste, est le seul principe substantiel.

 

Avec Tomaso Campanella, pionner des utopistes, on voit déjà s'esquisser le caractère furieux du rationalisme, avant même qu'il ne triomphe de l'obscurantisme. Cet extrêmisme de la raison culminera dans les expériences totalitaires. Si le monde va mal c'est qu'il est désordonné, il faut le conformer à l'ordre universel. C'est l'idée d'un Etat Soleil.  Tout doit être organisé, au détail près.

 

L'Allemagne a donné aussi des penseurs à la Renaissance : d'abord Paracelse, qui inspira le personnage de Faust. Ce Médecin qui soulignait les correspondances dans le monde, et entre le monde intérieur et l'univers, prônait une "auto guérison" du monde par la Raison. L'alchimie reflétait cette idée d'une puissance illimitée de l'homme dès lors qu'il savait lire dans le réel. Paracelse imagine déjà l'Homonculus, soit un homme créé en éprouvette...

 

Il y eut aussi l'original et porteur Jakob Bôhme, dont l'originalité est de remettre au goût du jour la pensée manichéenne, exterminée avec la croisade contre les cathares. Bôhme est un cordonnier : un jour il regarde une assiette en étain et a une révélation : la lumière a besoin de l'obscurité pour exister. Il se lance donc dans la construction de la première pensée dialectique depuis Héraclite. Bôhme est le précurseur d'Hegel.

 

Avec Francis Bacon, haut personnage de la monarchie anglaise, nous trouvons la pensée d'une bourgeoisie nationale qui se prépare à prendre le pouvoir et à se lancer dans le capitalisme industriel.  On trouve cette avidité de pouvoir chez Bacon, pour qui la puissance c'est le savoir. Il permet la domination du monde, le "regnum humanum".  Le mot "technique" apparaît.

 

Le monde est régi par les causes, qu'il faut découvrir. Bacon en finit avec le vieux "finalisme" philosophique. Il n'y a que des causes dans un monde désenchanté. La séparation entre religion et science s'impose ainsi. Il faut, pour comprendre le monde, nettoyer son esprit des "idoles", et recourir à l'expérience. Bacon est le premier théoricien radical de l'empirisme.

 

Bacon écrira aussi son utopie : un monde régi par la technique qui conduit au bonheur. Dans cette "nouvelle atlantide" que n'aurait pas reniée Léonard de Vinci, on trouve des hélicoptères, le téléphone, la machine à vapeur...

 

La révolution de la pensée, c'est aussi le renouveau des mathématiques avec Galilée, Kepler puis Newton.  Les découvertes de Galilée dessinent un monde dynamique, rompant radicalement avec la vision médiévale. Il traduit aussi dans son domaine les valeurs de ces bourgeois qui ouvrent les marchés, secouent l'ordre économique et social. S'impose l'idée d'un univers régi par la raison mathématique.

 

Dès cette époque, les jalons sont posés pour une pensée politique nouvelle, avec les pionniers du droit naturel et du contrat social d'un côté (Altusius, Grotius, Hobbes), et le réalisme politique de Machiavel. Quant à Jean Bodin, il formule admirablement, à travers le concept de souveraineté, l'alliance entre les cités bourgeoises et la monarchie pour affaiblir les féodalités. L'idée est déjà nette de la souveraineté du peuple.

 

Belle histoire, que cette odyssée des idées, reflets des mouvements longs du monde, aussitôt réinvestis par les hommes pour aller de l'avant et continuer à tout bouleverser.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 08:44

images.jpg J'ai lu " Le maître ignorant" du philosophe Jacques Rancière, censé être un texte important sur la pédagogie. Le fleuron d'une certaine pensée égalitaire (Rancière est un de ces penseurs fidèles au communisme, qui reviennent actuellement sur le devant de la scène intellectuelle).

 

J'en sors circonspect. Bon, le moins que l'on puisse dire est que je suis plutôt court en sciences de l'éducation et pour tout ce qui concerne ces débats entre pédagogues... Et je ne voudrais pas tomber dans des clichés faute de disposer de mises en perspective suffisantes pour éclairer ce livre.

 

Mais bon...

 

Jacques Rancière a déterré de l'oubli l'oeuvre et les expériences du sieur Joseph Jacotot, qui au début du 19eme siècle se lança, un peu par hasard au début, dans une révolution pédagogique qui resta lettre morte (ce qui désole Rancière). Le livre décrit cette expérience, sans vraiment entrer dans les détails historiques (c'est regrettable à mon avis car du coup le livre devient largement conceptuel et assez verbeux) et essaie d'en tirer les conclusions, en expliquant pourquoi la tentative de ce Jacotot si génial fut une hérésie que les institutions s'empressèrent de liquider.

 

Jacotot, qui par les aléas de la vie se retrouve à Louvain, doit apprendre le Français à des élèves qui ne causent pas un mot de français et avec lesquels il ne peut pas échanger. Faute d'autre solution, il se sert d'un livre de Fénelon (Télémaque) et de sa traduction. Il leur demande de le lire et de le répéter systématiquement, de tenter par la comparaison, d'en tirer une acquisition du français. Fénelon, c'est le français classique. Un bon début quoi... Puis il leur demande de parler en français de ce qu'ils ont lu. Et il est stupéfait du résultat : les élèves parviennent, sans qu'on leur ait appris quoi que ce soit, à s'exprimer correctement.

 

Jacotot va poursuivre en ce sens, sans jamais édifier un système. Son approche (plus qu'une méthode) va prendre le nom d'"enseignement universel". Elle montre qu'on peut enseigner un savoir sans le connaître soi-même. Elle vise non pas à "abrutir" (c'est le terme de Rancière) en imposant un savoir, mais à "émanciper", c'est à dire à démontrer à l'élève qu'il peut accéder lui-même au savoir, à partir de n'importe quelle parole humaine. Car "tout est dans tout" : on peut entrer dans le savoir, user de son intelligence, en prendre conscience, en saisir l'universalité, à partir de n'importe quelle création humaine, qu'il s'agira de comparer à d'autres pour avancer.

 

Jacotot met ainsi en avant une idée radicale : l'égalité de toutes les intelligences.

 

 

Autre idée forte de Jacotot : le langage n'est qu'une technique. L'intelligence préexiste au langage. L'idée qu'il faille enseigner un langage pour développer l'intelligence des élèves est fausse.

 

Il se heurte à la fois aux courants réactionnaires, qui défendent l'inégalité le plus vaillamment, mais aussi au progressisme républicain fondé sur l'idée du développement des intelligences, sur la notion d'instruction, sur la construction d'un système d'éducation progressif, gradué, un peu à l'image du développement de l'individu. Ce qui est subversif chez Jacotot c'est qu'il dynamite l'instruction et la nécessité des instructeurs. N'importe qui peut enseigner selon ses principes, et un maître qui ne connaît pas une note de musique peut enseigner la guitare, car enseigner c'est émanciper. Jacotot passera ainsi sa vie à recevoir des pères de famille ignorants pour leur expliquer rapidement comment émanciper leurs enfants et les conduire sur le chemin du savoir.

 

Jacotot aura des admirateurs, des continuateurs, mais au mieux ils intègreront l'émancipation dans un projet progressiste organisé, n'éliminant pas l'instruction. Mais Jacotot restera un hérétique car il remettait en réalité en cause la nécessité du pédagogue lui-même. L'instruction apparaît comme une domination, un pouvoir, et part au fond du postulat de l'inégalité de l'intelligence.

 

Ce qui me gêne dans le livre, c'est d'abord que Rancière assène que ça marche. Les élèves apprennent vite et bien. Voila donc, ça fonctionnerait. Des témoins l'ont affirmé et on les prend au pied de la lettre. Mais qui sont les élèves ? De quels résultats parle t-on ? La description du cheminement des élèves est très sommaire, et Rancière se concentre sur des développements conceptuels autour de cette notion d'enseignement universel, de ce qu'elle implique en termes de conception de l'homme, etc... Moi, désolé, ça ne me suffit pas.... Le philosophe aurait du emprunter un peu au sociologue ou à l'anthropologue.

 

Sans doute certains éléments sont-ils séduisants dans l'expérience de Jacotot et dans les réflexions qu'elles inspirent à jacques Rancière. L'idée que "tout est dans tout" me paraît excellente. Mais pourquoi écrire cela en 1987 ? Il me semble que l'Education Nationale a depuis longtemps intégré cette idée là, et la diversification des supports de l'enseignement est une vieille réalité.

 

Bien entendu, on peut aider quelqu'un à s'emparer d'un savoir qu'on ignore soi-même, car il y a des clés pour s'attaquer à ces forteresses, et le maître peut les apporter.

 

Quand Rancière via Jacotot parle d'"abrutissement", on peut aussi opiner du chef. Nous avons tous connu, malheureusement, le primat détestable du cours magistral... Ces tunnels d'heures de cours passés à écrire ce que le maître, le professeur, le maître de conférences alignait... Pour en tirer quoi ?  Nous savons tous aussi que les élèves sont soumis à un culte de la moyenne imbécile qui méprise leur propre rythme de développement, bref leur singularité. D'ici à conclure que toute "instruction" est "abrutissement", il y a un pas que je franchirai pas pour ma part.

 

L'idée de l'émancipation me plaît aussi. Si je replonge dans mon enfance, je vois bien que des démarches personnelles (la lecture des BD pour moi par exemple) m'ont peut-être plus formé à l'exercice du Français que bien des cours de collège. Mais cependant, auraient-elles été possibles, ces démarches émancipées, sans le soutien de bases fortes ? Sans cette part forcée de l'éducation, et pénible : apprendre à déchiffrer les syllabes, l'alphabet, réciter les nombres... J'en doute. Tout apprentissage intègre une part de contrainte, de souffrance aussi. Résumer tout cela à l'émancipation me semble un peu (faussement) candide.

 

Ce qui me gêne aussi dans la réflexion de Rancière, c'est qu'elle élude la transmission, sa beauté et sa grandeur. Elle réduit l'explication à la domination. Oui il y a un rapport d'autorité dans la transmission. Et alors ? Il y a aussi la grandeur de passer le relais, de ne pas repartir à zéro, de bâtir sur ce qu'a produit la génération prédécente. Aujourd'hui il y a un mépris de la transmission, cette idée qu'il ne faut pas prendre le temps de regarder ce qui s'est dit et pratiqué dans le passé. A la dissertation, qui utilise les grandes pensées du passé, on préfère l'expression de soi. Mais qu'exprime t-on ? Avant de s'exprimer encore faudrait-il se tourner vers ceux qui ont essayé de comprendre ! La pensée de Rancière, alliée à la facilité de l'expression de soi grâce aux nouvelles technologies, ne conduit-elle pas à mépriser le passé ?

 

D'autant plus que le postulat radical : "toutes les intelligences sont égales" rend inutile la transmission, finalement. "Toutes les intelligences sont égales", c'est tout de même une idée différente de celle des Lumières qui considère que tous les êtres humains sont également dotés en Raison.

 

Pour ma part je souscris tout à fait à cette deuxième idée, mais l'égalitarisme forcené de la première me laisse un peu pantois. D'abord parce que je ne suis pas certain, contrairement à Rancière, que l'intelligence est une seule et même chose. Ma nullité crasse en maths n'a jamais été démentie, même par l'effort... Et je ne suis pas sûr que ce soit faute d'émancipation de ma part...  Ensuite parce que je pense qu'il nous est impossible de comprendre comment Mozart devient Mozart, même si nous savons que tout le monde ne pourrait pas devenir Mozart (et d'ailleurs il n'y a eu qu'un Mozart et il n'y en aura plus d'autre). Et en définitive tant mieux, cela nous rend moins pérméable à l'action des pouvoirs... L'Homme est irréductible et c'est très bien. Sans trancher sur ce qui conduit les êtres à devenir eux-mêmes, si nous parvenions à l'égalité des droits, ce serait déjà très bien... Et nous en sommes très loins, nous nous en éloignons.

 

Au fond, Rancière est resté l'élève d'Althusser et le maoïste qu'il a été (je ne sais pas à quel point d'engagement). Dans le maoïsme occidental, phénomène petit-bourgeois intellectuel par excellence, il y avait la honte de soi. Et la volonté d'expier son statut privilégié à cette époque où les étudiants n'étaient qu'une minorité : d'où la fascination pour un prolétariat recréé de toutes pièces. Un de leurs slogans était tout à fait parlant : "Se mettre à l'école du peuple"... L'intellectuel est forcément un tyran en puissance, un exploiteur et un dégénéré, et il paie cela en allant s'établir en Usine (comme les intellectuels chinois qu'on envoyait de force à la campagne, ce qui déstabilisa l'économie du pays et entraîna des famines monstrueuses). J'avoue que pour ma part, issu d'un milieu populaire, je ne trouve pas qu'en progressant scolairement j'aurais dégénéré et je suis plutôt content de mon parcours et de ce que j'ai pu puiser dans l'école républicaine malgré tous ses défauts, son hypocrisie de machine à trier, et ses aspects proprement révoltants parfois. Je sais aussi ce que je dois aux "instructeurs" un peu sévères qui m'ont obligé à me mobiliser, à apprendre des leçons bêtement parfois. 

 

Rancière voit l'enseignement classique, bâti sur la progression, conçu comme une construction, comme un système de domination. Au contraire, il me semble que l'idée de construire sur des bases a montré son efficacité, a éduqué des générations. Et on sait ce que coûte l'insuffisance de bases. Le savoir a besoin d'être organisé, et cela n'est pas spontané. Cela relève de la transmission justement : de ce que nos prédecesseurs ont trouvé, expérimenté, et qu'ils nous lèguent. Comment se réclamer du progrès humain en abolissant la transmission ?

 

Enfin il y a une idée chez Rancière qui me déplaît foncièrement et me semble dangereuse : c'est l'idée que le langage est neutre. Qu'il n'influence pas l'intelligence. C'est une idée qui me paraît, justement, typique de quelqu'un qui a du accéder à un langage riche très vite dans son enfance. L'épanouissement de l'intelligence, me semble t-il au contraire, est très lié au langage qui lui donne forme. La nuance c'est la liberté. L'absence de nuance, c'est se faire berner. Les dominés sont des êtres privés de la puissance du langage, et des dispositifs puissants essaient de les flatter en ce sens, de les confiner dans la pauvreté du langage. Ne pas nommer c'est ne pas saisir la réalité. S'il y a une urgence dans le combat éducatif, c'est bien de défendre la puissance de la langue et de la diffuser. Dans ce Blog j'ai dit plusieurs fois mon admiration pour Georges Orwell, dont le chef d'oeuvre "1984" repose sur ce lien entre totalitarisme et appauvrissement du langage. Prétendre défendre l'"émancipation" comme Rancière et réserver au langage une place secondaire, c'est un contresens absolu. Telle est mon impression en tout cas.

 

 

Rancière reste sans doute marqué par sa jeunesse intellectuelle quand il écrit "le maître ignorant". Et au final je ne partage pas son enthousiasme pour l'enseignement universel même si l'apport de Joseph Jacotot, démontrant que le peuple pouvait apprendre, qu'il n'était pas condamné à l'obscurantisme, et qu'il n'y avait pas de différence de nature entre les sachants et les autres, est salutaire.

 

 

 

 

 

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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 00:33

 

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"Nous, fils d'Eichmann" : c'est sous ce titre qu'ont été publiées les deux lettres de Gunther Anders adressées au fils du planificateur de la Solution Finale. Une première lettre écrite à la mort du criminel de bureau retrouvé et condamné par l'Etat d'Israël, et une deuxième lettre écrite vingt cinq ans plus tard, en 1988. Le fils d'Eichmann (Klaus de son prénom) s'était solidarisé de son père, clamant son innocence avec les mêmes arguments qu'au procès : un fonctionnaire doit obéir aux ordres, et puis c'est tout...

 

(Anders - cousin de Walter Benjamin que nous avons croisé dans ce blog ( Et l'art ne fut plus jamais le même... (Walter Benjamin)) - était un philosophe allemand juif et antifasciste, qui échappa de peu aux nazis avec son épouse - Hannah Arendt (auteur elle-même d'un livre foudroyant sur le procès Eichmann (Eichmann à Jerusalem), où elle théorise la fameuse "banalité du mal").  Exilé aux Etats-Unis, Anders survit comme il le peut, vit des moments difficiles, se sépare de sa femme puis reprend pied dans la vie intellectuelle. Il rentre en Europe et s'engage contre l'arme atomique dont il souligne la continuité avec l'expérience totalitaire nazie. Anders, inspiré par Marx sera toujours un intellectuel libre, jamais affillié à un clan. Il dialogua certes avec l'Ecole de Francfort (Adorno et consorts) et avec Brecht, mais n'intégra jamais une clique.)

 

Ce sont deux belles lettres, courageuses car lucides. Elles essaient d'expliquer simplement pourquoi ce qui est arrivé à Eichmann n'a rien de surnaturel et d'inexpliquable... Ce serait si confortable de le penser...

 

Le monde de la division sans fin du travail et de l'impérialisme de la machine produit nécessairement des criminels de bureau. L'expérience nazie n'est donc pas une parenthèse diabolique et le plus probable est que l'humanité aura à affronter d'autres menaces de ce type, sous d'autres formes, et peut-être jusqu'à son suicide en tant qu'espèce. Anders touche là à une interprétation de type matérialiste de la Solution Finale, ou plutôt de son efficacité, très convaincante.

 

Cependant, tout en mettant à jour les racines profondes de l'inconcevable, Anders n'esquive pas la question de la responsabilité et met le doigt sur la différence fondamentale entre le planificateur Eichmann et l'huissier, la Secrétaire ou l'Ouvrier qui furent des rouages de la machine à exterminer.

 

Les lettres abordent un autre plan de réflexion passionnant : la question de la responsabilité des descendants. Klaus Eichmann est une victime, devant porter l'héritage de son père, mais il est lui aussi face à une lourde responsabilité. Anders l'interpelle, car il a le choix de deux issues : pérpétuer l'abjection, ou se révolter contre elle avec d'autant de portée qu'il s'appelle Eichmann.

 

Il s'agit avant tout d'une correspondance adressée à un homme. Gunter Anders manifeste toute sa capacité d'empathie envers le fils d'Eichmann pour comprendre son sort : ainsi débusque t-il ce moment sans doute atroce où le fils a saisi que ce criminel de masse et son père, ce père affectueux et prévenant avec lui, n'étaient qu'un seul et même homme. Il n'y a pas eu deux Adolf Eichmann. Le fils est empêché de porter le deuil, car le défunt n'est pas digne de respect.

 

Si nous ne devons pas imputer à Klaus Eichmann une responsabilité familiale, et ainsi l'intégrer parmi nous, et le respecter aussi comme une victime, la contrepartie est que Klaus Eichmann n'a pas le droit moral de se solidariser avec son père. Le fait d'être son fils ne peut pas être une excuse.

 

Klaus Eichmann placé face à ses options, Gunter Anders part à la recherche des causes du cas Eichmann, qui n'est pas un cas isolé mais bien un horizon de plus en plus probable pour l'humanité. C'est le versant hyper pessimiste de la pensée d'Anders : "la vraisemblance que nous gagnions la bataille contre la répétition est plus faible que celle de la perdre".

 

La figure d'Eichmann est devenue "inévitable" dans le monde de la technique. Notre capacité de représentation y est devenue considérablement inférieure à notre capacité de fabrication, tel est le drame.  Alors que rien ne s'oppose au développement de la technique et de la production, notre capacité de perception et de représentation de ce que nous réalisons reste très limitée. Le monde devient ainsi plus obscur.

 

C'est donc une illusion de penser que la technique nous rend plus éclairés. Bien au contraire, elle nous enfonce dans l'ignorance de la portée de nos propres gestes. C'est ainsi, et ici le philosophe touche un fait politique déterminant, que les puissants n'ont plus besoin d'exclure les dominés du savoir. Cela c'était dans l'ancienne société, où "les lumières" étaient un danger pour l'aristocratie. Aujourd'hui, il suffit de faire croire que tout est là, disponible, et que l'on sait. L'omniprésence de l'information est incontestable. Mais en réalité, le monde est obscurci par son caractère technique.

 

Anders, s'il ne le cite pas, se réfère ici directement au concept d'aliénation chez Marx. Le producteur est séparé de la finalité de son travail.

 

Ainsi, notre "sentir" devient insuffisant. On ne peut pas "sentir" six millions de morts organisés industriellement à immense échelle, c'est trop considérable. On sera terriblement choqué par la nouvelle de l'assassinat d'un seul homme. Il est impossible de ressentir un émoi proportionnel.

 

Adolf Eichmann a t-il été victime innocente de ce décalage entre le résultat de son action et sa capacité à l'imaginer ? Non, pas véritablement dit Anders. Cela était valable pour sa Secrétaire, mais Eichmann a travaillé avec l'optique du résultat, de la finalité, appréhendée de manière rationnelle. Il a construit un projet à partir de l'objectif de l'extermination. Devant l'incommensurable, ce que justement on échoue à se représenter, on peut être pris d'une "peur salutaire", qui nous fera reculer, ou nous conduira à saboter, à dénoncer, à nous refuser d'une manière ou d'une autre. Au contraire, Eichmann a réagi par du zèle. Eichmann a profité du caractère inconcevable, trop énorme, du résultat final, pour s'abriter moralement, et pour dégager sa responsabilité. Il s'est dit : "je ne vois pas les millions de gazés, donc je peux les faire gazer". C'est pourquoi Eichmann n'est pas un complice innocent mais un coupable. Son incapacité à ressentir à cette échelle lui a servi de soutien.

 

Donc, chacun de nous est une parcelle dans une division du travail qui s'étend sans cesse, et nous sommes exclus de la représentation de la production dans son ensemble. Mais s'ajoute une autre menace : celle de l'extension sans fin du règne de la machine, ou plutôt de la transformation du monde en machine. Le principe de la machine, c'est la performance maximale, et ainsi la tendance à tout soumettre autour d'elle et à devenir mégamachine. Nous ne pouvons pas nous extraire de ce processus qui nous intègre et nous met au service de l'efficacité. Le bon fonctionnement de la machine est sa propre justification.

 

Ainsi la logique qui a présidé à l'efficacité du projet nazi est-elle toujours à l'oeuvre. Et Anders prend pour exemple l'arme atomique, qui peut détruire plusieurs fois l'humanité, et qui emploie à cet effet des millions de travailleurs complices....

Dans l'Empire technique, nous sommes tous les fils d'Eichmann. Nous en voyons partout autour de nous des exemples : la France est le deuxième exportateur d'armes, dans la sérénité... Et nous mêmes qui fabriquons les armes, ou qui aménageons les lieux où elles sont produites, qui organisons le système de transport, qui percevont les impôts issus de cette activité pour équiper nos villes... Nous pleurons devant les images des guerres qui utilisent ces armes. Si nous les fabriquions de nos mains du début à la fin, et que nous embarquions pour les livrer et expliquer leur maniement, notre approche serait différente.

 

On pense aussi à la chaîne de petites actions qui vont conduire à l'expulsion du territoire de certains demandeurs d'asile déboutés (c'est un peu de la loterie que d'obtenir le statut de réfugié) que la mort probable attend dans leur pays.

 

Sans doute est-ce aussi la complexité du monde financier, son caractère incompréhensible et touffu qui asphyxie la révolte contre le despotisme des marchés.

 

Mais il est possible d'échapper à ce destin de pièce machinique emprisonnée dans son cadre étroit. C'est ainsi que l'arme et la production atomiques ont rencontré des adversaires. Ceux là étaient et sont terrifiés, justement, par le caractère inimaginable des résultats possibles. Le travail de prise de conscience est donc possible, même s'il est ardu.

 

Et la guerre en Irak, assez longtemps, n'a pas suscité d'opposition décisive aux Etats Unis, car là aussi il existait un décalage entre le citoyen qui payait ses impôts pour financer la guerre et l'immense souffrance absurde qui frappait l'Irak. Lorsque les morts sont revenus dans des sacs, les émotions ont reveillé le champ de la représentation, et les Républicains en ont payé enfin le prix.

 

Dans ce processus de réveil de la conscience anesthésiée par la complexité, la parole joue un rôle certes. Mais il me semble que l'action culturelle peut aider considérablement à rapprocher nos perceptions du réel. Ainsi il est incontestable que les films américains qui ont fleuri dans la contestation de la guerre en Irak, ou même dans sa simple description ("Démineurs" par exemple), ont permis au peuple américain de percevoir, à travers des personnages auxquels on peut s'identifier, la gravité du réel. Même si l'on pourra disserter sur l'effet de virtuel et donc de "pour de faux" que le cinéma induit...

 

Les militants agissent autant qu'ils le peuvent, mais dans ce monde interdépendant, les artistes, les écrivains, les producteurs de métaphores et d'allégories, ont plus que jamais un rôle historique de premier plan.

 

 

 

 

 

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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 16:30

gauche Les éditions "Lignes" ont republié un texte écrit par Dionys Mascolo, philosophe proche des "Temps Modernes"  de Sartre et longtemps compagnon de Duras, fugacement communiste. Ce texte écrit après mai 68 est intitulé "Sur le sens et l'usage du mot "Gauche". Cet écrit a aujourd'hui une certaine dimension anachronique bien entendu, mais il permet cependant de saisir de manière frappante certaines questions invariantes.

 

Les Primaires françaises auraient pu être l'occasion inespérée de s'interroger sur ce mot. Car il s'agissait de donner un pouvoir de choix à un corps politique inédit : "les gens de gauche".  Le moment était idéal pour s'interroger à fond sur son sens. Mais ce processus de désignation, s'il a démontré l'intérêt des citoyens pour l'avenir de la gauche, n'a pas permis d'avancer dans la résolution des interrogations profondes et des non dits immenses qui enlisent le camp progressiste.

 

Depuis la chute du bloc soviétique, depuis la grande offensive néolibérale surfant sur la globalisation, la gauche est sur le reculoir. Elle ne parvient pas à formuler un projet de société clair et une stratégie persuasive et mobilisatrice. Ses concepts historiques sont attaqués, floutés, et elle doute elle-même de leur pertinence quand elle ne les a pas répudiés : il en est de l'"égalité" par exemple.

 

Elle n'est plus au pouvoir nulle part en Europe, et quand elle gouverne encore c'est pour assumer toute honte bue le programme des marchés financiers, comme en Grèce. La social-démocratie, empêtrée dans le cadre national, piégée par une mondialisation qu'elle a favorisée lorsqu'elle était au pouvoir, bureaucratisée par son institutionnalisation , échoue dans ses tentatives d'humaniser le système capitaliste ou de le remplacer graduellement. Et ne sait plus à quels objectifs se vouer, s'en remettant à l'habillage sémantique de son désarroi. Aux Etats-Unis, la "gauche" démocrate ne s'en sort pas mieux. Seule la gauche latino-américaine parvient à susciter un engouement populaire, à aller de l'avant, ne suscitant d'ailleurs pas un intérêt immense  dans le monde, excepté pour y reprendre des symbôles, mais pas vraiment pour en analyser le cours et les leçons. Les gauches clairement anti libérales, les courants plus révolutionnaires, ne s'en sortent pas vraiment mieux. Et restent mutiques devant leur incapacité à tirer profit de la crise du capitalisme et des désillusions de la social démocratie. En Afrique et en Asie, la gauche est marginalisée.

 

La crise du capitalisme à son stade financiarisé, éclatant en 2008, aurait du susciter un coup de balancier à gauche, une remise en cause brutale des préceptes libéraux qui ont mené à l'impasse. Et bien non... la gauche se retrouve de plus en plus acculée à chaque étape de la crise. Les masses écoeurées se tournent vers les réponses nationalistes, écoutent les sirènes chantant la haine, la peur et le repli. Et en se focalisant sur la question des Dettes publiques, la droite a très vite imposé sa lecture libérale de la période.

 

Face à un si terrible tableau, il me paraît nécessaire, si l'on ne s'en tient pas à l'état actuel du monde, de se réinterroger sur les sources de ce mouvement historique qualifié de "gauche" (il est ironique de voir en ce mot un synonyme de "maladroit", comme le souligne Mascolo), sur les expériences passées, sur les échecs et les legs, sur les vieux textes. On remarquera, si on lit ce blog de temps en temps, que les lectures évoquées ont souvent trait à cette interrogation. Et ce n'est nullement un hasard. Promenez vous y et vous croiserez Rosa Luxembourg, Léon Blum, Robespierre, Flora Tristan, Léon Trotsky, Roosevelt, Mendès France, Gramsci, La Boétie, les républicains espagnols de 1936 et leurs descendants démocrates de 1982... Et bien d'autres. La culture, disait Goethe, c'est "la conversation avec les morts".

 

Dionys Mascolo note un point encore fondamental aujourd'hui : "il est dans la nature de la gauche d'être déchirée. Cela n'est nullement vrai de la droite". Cette division est une tare congénitale de la gauche, partout dans le monde. Dans une chanson militante pour se moquer des trotskystes, il est dit : "A deux c'est une tendance, à trois c'est la scission"... On n'en sort pas. La droite est moins regardante à faire synthèse. D'où vient cette maladie chronique ?

 

La réponse de Mascolo me paraît convaincante et limpide. Je la cite intégralement, car elle mérite d'intégrer le panthéon de ces phrases soulignées dans un livre, qui touchent au but, formulant et ciblant enfin, une réalité confuse que vous subudoriez sans parvenir à la caler dans l'objectif...

 

" C'est que la droite est faite d'acceptation, et que l'acceptation est toujours l'acceptation de ce qui est, l'état des choses, tandis que la gauche est faite de refus, et que tout refus, par définition, manque de cette assise irremplaçable et merveilleuse : (...) l'évidence et la fermeté de ce qui est".

 

Les conservateurs savent ce qu'ils défendent, les progressistes doivent inventer un monde nouveau, dont les plans ne sont pas distribués en grande surface... Mais de plus, ils sont en désaccord sur ce qui est insupportable dans le monde, sur l'analyse de ces choses qui nous agressent et nous menacent... Pour certains c'est par exemple l'insuffisance création de richesses, pour les autres c'est qu'on en crée trop et qu'on doit "décroître".

 

La droite est pareille à ces derniers cathares, deux cents tout au plus, parvenant à défendre la forteresse perchée de Montségur (Ariège) pendant de longs mois face à une armée de dix mille hommes. "Qui tient les hauts tient les bas" est-il écrit dans "l'Art de la Guerre" de Sun Zu. La droite tient les hauts...

 

De ce fait, la gauche est instable, menacée d'éclater, soumise à des forces centrifuges. Quand elle gouverne, c'est encore pire... Car à sa difficulté d'être de gauche s'ajoutent les contradictions entre la gestion et la transformation.

 

C'est un élément important : la gauche n'est pas divisée par "malveillance, malchance ou maladresse", mais par "nature". Chacun à gauche, doit donc considérer que cette division est insurmontable en une certaine mesure, et qu'il faudra avancer avec elle.

 

La gauche, c'est donc, dans sa diversité, le refus de quelque chose qui est "établi". Et donc le désir de "franchir une limite", de la remettre en cause. La gauche, c'est le dégoût des limites. C'est pourquoi selon Mascolo, l'artiste est attiré par la gauche, car il s'attaque "à la forteresse insupportable et prétentieuse des apparences".

 

On retrouve donc, à partir de ce concept d'établi, " de la gauche" partout, car "les choses sont réactionnaires". On peut exprimer sa révolte dans tous les secteurs du réel. On peut être "de gauche" contre l'académisme, le colonialisme, la révolution elle-même.

 

Une comportement globalement conservateur est donc incompatible, si l'on suit Mascolo, avec une appartenance à "la gauche". Bon moyen de repérer les faussaires... Cherchez bien...

 

Dyonis Mascolo développe une autre idée très importante, permettant de comprendre pourquoi la gauche ne parvient pas à entraîner facilement tous ceux qu'elle dit défendre : "celui à qui tout est déjà refusé naturellement ne songera pas à se dire de gauche"... Celui-là, c'est le révolutionnaire-né. Le prolétaire.  Mais pour se sentir de gauche cela ne suffit pas, il faut "refuser" on l'a vu. Et on ne songe pas à refuser quand tout nous est déjà refusé..."Le refus de gauche est encore un luxe".

 

La droite a pour elle la "force des choses", leur évidence, leur inertie, leur permanence. La réalité se présente comme unie, cohérente car reliée. La droite part donc avec de l'avance, et parvient à se réconcilier sans cesse avec elle-même.

 

Si l'on prend l'exemple de notre actualité, la droite regarde les primaires socialistes comme une danse bien étrange. Et si la gauche n'ose pas contester le principe de candidatures multiples aux présidentielles, l'idée même de plusieurs candidats de droite laisse ce camp scandalisé...

 

Le petit livre de Mascolo n'a pas été réédité au hasard. Il résonne très fortement dans notre époque. Comment peut-on comprendre le maintien au pouvoir d'un Berlusconi ? Comment saisir la réelection de Georges Bush pour un deuxième mandat ? Comment comprendre que malgré les effets catastrophiques, et repérés désormais comme tels par tous, des politiques libérales, la droite a le vent en poupe en Europe ?

 

Tout cela ne serait pas possible sans que la droite ne s'appuie sur les courants qui balaient le monde : sur le consumérisme qui développe l'égoïsme et ruine le sens du collectif et de l'intérêt général, et conduit les citoyens à s'identifier à des gens comme Berlusconi, à trouver normal les liens entre la droite politique et les plus riches, ou l'évasion fiscale de célébrités ( "si j'étais à leur place, je ferais comme eux" entend t-on parfois). La droite prépare elle-même le terrain de ses succès : en flexibilisant le travail, elle atomise les individus et les rend perméables à ses valeurs. En supprimant des postes de fonctionnaires elle oblige les gens à faire sans le service public et à se raccrocher à l'individualisme pour s'en sortir.

 

C'est grâce à la force d'un réel où l'individu est roi, perd de vue la possibilité d'agir ensemble, voit l'autre comme un concurrent sur un marché et non comme un frère de classe ou même un concitoyen, qu'un slogan comme "travailler plus pour gagner plus" a connu un éclatant succès.

 

Enfin la vie est difficile, la condition humaine est ce qu'elle est ; il convient pour chacun de s'adapter au réel, de se le coltiner, d'y adhérer, de faire ce qu'il faut pour s'en sortir. Après tous ces efforts, on nous demanderait de remettre tout cela en question ? Non, c'est vraiment une tâche trop dure. L'élève qui a du obéir, adopter les comportements adéquats, acquérir le "savoir être" nécessaire, peut difficilement enclencher la marche arrière et regarder ce monde si exigeant avec les yeux de la critique qui veut tout renverser.

 

C'est pourquoi la gauche ne pourra pas changer le monde si elle ne trouve pas les moyens de s'attaquer à tous les dispositifs culturels qui enchâinent les êtres à l'ordre établi : la publicité, le fonctionnement des médias, l'atomisation du travail et sa précarisation, la mise en concurrence des travailleurs, la pression de l'entreprise sur la conformité des "personnalités" des salariés.

 

Elle ne réalisera rien non plus, si elle ne parvient pas à trouver les formules pour "marcher séparément mais frapper ensemble".  Car son éclatement est un invariant, et c'est à partir de lui qu'il faut imaginer une stratégie.

 

Vaste programme... Plus ambitieux que de se demander s'il faut réduire le déficit sur un ou trois ans...

 


 



 


 


 



 

 

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12 octobre 2011 3 12 /10 /octobre /2011 16:00

WHAROL.jpgA force de croiser l’intriguant mais sybillin philosophe Walter Benjamin dans de nombreuses lectures (par exemple dans une biographie de Hannah Arendt, dans ses textes, ou dans un essai incompréhensible de Daniel Bensaïd…), son influence devenant de plus en plus prégnante me semble t-il, j’ai voulu aller dans le texte…

 

J’ai donc opté pour un petit texte, mais qui me semblait avoir beaucoup compté dans la pensée de la culture : « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » (1939)…

Bon, j’avertis d’emblée, on est loin des sophismes flattant le lecteur progressiste de Michel Onfray… Et on peut difficilement lire ce texte tout en regardant Koh Lanta et en écoutant le Best Of définitif de la Compagnie Créole main plongée dans un pot Haagen Daas… (mais je ne suis pas ici pour dévoiler mon intimité). Cela mérite un peu de concentration…

 

Apprécier ce texte requiert me semble t-il en préalable une initiation au mouvement général et d'avoir approché certains concepts de la pensée marxiste (par exemple valeurs d’usage et d’échange, fétichisme de la marchandise). Car Benjamin, dans cet essai, applique à l’art de son temps la méthode matérialiste systématisée par Marx et Engels, qui voit dans la production sociale de l’existence la base, en dernier ressort, des déploiements de la perception du monde, de l’idéologie, de la culture, de l’ordre juridique….

 

Ainsi Benjamin identifie la révolution des conditions de production de l’art (c'est-à-dire sa reproductibilité technique grâce à la litographie, à la photo, au cinéma) comme la cause qui va bouleverser sa signification pour l’humanité. Et il imagine son texte comme une ramification possible, dans le domaine de la réflexion sur la culture, du Capital de Marx.

 

C’est un texte difficile ; sans doute à digérer et à relire, à méditer, car il me paraît extrêmement fécond même dans ses recoins les plus hermétiques. J’en parle ici après une première lecture, donc sans avoir trop approfondi et ne saisissant pas toutes les subtilités, mais en pressentant les développements considérables de cette soixantaine de pages.

 

Il a toujours été possible de reproduire une œuvre d’art.  Mais la reproduction « technique » marque un saut qualitatif. Un point décisif est lorsque l’image défile à une vitesse tellement accélérée qu’elle parvient « à suivre la cadence de la parole » : c’est le film.

 

Mais à la reproduction la plus fidèle, il manque « l’aura » de l’œuvre unique. Son authenticité. Ce qui justement, ne peut pas être reproduit.

 

Au contraire de la reproduction manuelle (la copie d’un tableau par exemple), la reproduction technique peut cependant transporter l’œuvre là où elle ne saurait jamais aller (on peut avoir la sagrada familia dans sa chambre) ; et elle peut faire ressortir (par la prise de vue dans le cas de la photo) des aspects insaisissables de l’œuvre. L’autorité de l’œuvre originale est ainsi affaiblie.

 

Ce qui « dépérit » donc, c’est l’aura de l’œuvre d’art. Et ceci entre dans un mouvement plus général d’affaiblissement de la tradition dans la vie de l’humanité, dont l’art n’est qu’un aspect.

Dès 1939, Benjamin l’écrit : le cinéma est un agent de « liquidation de la valeur traditionnelle de l’héritage culturel ».

 

Avec la possibilité de reproduction technique en série, « rendre les choses spatialement et humainement plus proches de soi, c’est chez les masses d’aujourd’hui un désir tout aussi passionné que leur tendance à déposséder tout phénomène de son unicité au moyen d’une réception de sa reproduction »… En 1939, Benjamin distinguait nettement le processus qui nous mène aux DVD et plates-formes de téléchargement.

 

La reproduction en série des œuvres uniques marque une évolution profonde de la civilisation : c’est désormais le règne des Masses. Dans le domaine de la pensée, la statistique s’impose (on le voit ces jours avec les sondages…) ; et la perception des produits culturels se transforme, par la disparition de l’aura dans les séries reproduites.

 

La théorie de « l’art pour l’art » a été une tentative vouée à l’échec de résister à ce mouvement, au moment où la photographie fut inventée. Mais en vain. L’art va définitivement sortir du champ du rituel. Il devient alors un domaine proprement politique et les masses peuvent s’en emparer… Et en cela Walter Benjamin, en tant que communiste optimiste, place les plus grandes espérances.

 

Une autre tentative de résister à cette perte de l’aura sera la création des stars de cinéma… Mais là aussi ce fut peine perdue, et les stars devinrent des people, dont on parle plus comme des personnes (voir les interviews d’acteurs aujourd’hui, qui n’abordent que la vie privée), que comme des vecteurs d’un rituel.

 

Du fait de ces transformations techniques permettant la reproduction de l’œuvre à grande échelle, la distinction entre l’auteur et le public tend à s’effacer…  « A tout moment, le lecteur est prêt à devenir écrivain »… mouvement qui aboutira aux blogs, à Wikipédia, etc… La chose avait commencé dans les courriers des lecteurs des journaux de masse. La même chose se déroule dans le cinéma, en rupture avec le théâtre, et « chacun peut légitimement revendiquer d’être filmé »… Andy Wharol dira « d’avoir son quart d’heure de gloire »…

 

Walter Benjamin, en se référant à Freud, pointe une analogie passionnante entre le cinéma et la psychanalyse. Le freudisme a permis de rendre visibles des choses essentielles qui se perdaient dans le flot des paroles et comportements (les lapsus par exemple), et donc de changer notre perception de la réalité, et le cinéma opère de même. Il nous permet d’approfondir notre vision de la réalité, de la matière, du mouvement. Il nous ouvre « un champ d’action immense que nous ne soupçonnions pas », « grâce à la dynamite de ses dixièmes de seconde ». Le gros plan, le ralenti en sont des manifestations. La caméra « nous ouvre l’accès à l’inconscient visuel comme la psychanalyse nous ouvre l’accès à l’inconscient pulsionnel ». Et ceci est en soi un potentiel de liberté pour l’humanité.

 

Le dadaïsme, « en avance sur son temps » pour le dire prosaïquement, a essayé de produire par la peinture et la littérature ce que le cinéma a pu réaliser ensuite. Le dadaïsme, c’était la destruction systématique de tout l’aura des œuvres… Il comportait donc une dimension prophétique, ou annonciatrice. Mais comme la révolution russe était prématurée en 1905, le projet dadaïste devait attendre un nouvel élan des forces productives pour atteindre son but...

 

On pourrait saisir cette discussion sur l’art comme un luxe de lettrés sans intérêt… Mais Walter Benjamin montre qu’il n’en est rien, dans ces années 30 où le fascisme gangrène l’Europe (jusqu’à conduire cet auteur à se suicider, à la frontière espagnole, traqué par les nazis dans son exil français).

 

Le fascisme tente d’organiser les masses sans remettre en cause la propriété capitaliste qu’il tente de sauver… C’est pourquoi il essaie de canaliser leur révolte en leur permettant de s'exprimer. C’est pourquoi le fascisme est une « esthétisation de la vie politique ». Leni Riefenstahl l’avait bien compris.

 

Cette fuite dans l’esthétisation aboutit nécessairement, et c’est la logique du fascisme, dans la guerre. Celle-ci est la manière pour le capitalisme de surmonter ses contradictions.

 

Ainsi, Benjamin cite Marinetti, le théoricien du mouvement culturel futuriste, rallié à Mussolini : « la guerre est belle ».

 

A cette esthétisation de la politique, la gauche selon Walter Benjamin, doit riposter par la « politisation de l’art ». Prendre conscience de l’immense potentiel révolutionnaire de la culture, décuplé par les techniques de diffusion, de réalisation en série.

 

Si l’optimisme mécaniste de Benjamin ne peut plus être partagé aujourd’hui, et que depuis 1939 nous avons largement eu l’occasion de constater amèrement que la reproductibilité technique de l’art peut aussi être mise au service de la domination des masses… Son texte est tout de même un appel revivifiant au combat pour la culture. Elle ne doit pas être considérée comme un supplément d’âme ou un luxe de pays développé, mais comme un moyen de libération dont on doit pouvoir se saisir. Et pour ma part je crois qu’on sous-estime son rôle historique. On sous-estime par exemple le rôle du cinéma, de la mise en scène, dans la résistance de l’esprit critique. Mes amis « rebelles » dans leur diversité, sont tous des ogres mangeurs d’images…

 

Rien ne sert de pleurer et de dire « c’était mieux avant », ces posters partout affichés des impressionnistes sont minables, et « qu’est ce que c’était bien » quand il n’y avait personne dans les musées et qu’on pouvait s’y recueillir… Au contraire il est indispensable de tirer profit des perspectives que nous offre l’évolution des techniques : les blogs, les vidéos en ligne, la possibilité de faire partager la beauté au plus grand nombre, sans qu’elle assomme chacun de son autorité…

 

Les progrès techniques réalisés dans le monde culturel sont d’une immense portée. Ils peuvent aussi et doivent être mis au profit d’une émancipation de l’humanité.

 

Dans le domaine de l’art en lui-même, je suis frappé par la filiation directe entre le texte de Walter Benjamin et l’Art Contemporain, qui essaie d’en tirer les conclusions, pour ses secteur les plus sincères. Notamment l’œuvre d’Andy Wharol, qu’on peut lire tout entière comme une réinterprétation artistique de cet essai de Benjamin. Les portraits alignés de Marylin Monroe sont l’expression même de la destruction de l’aura dont parle Benjamin. Et en les imprimant sur T Shirts on est encore plus fidèle à ce que voulait expliciter Wharol.

 

Cette dimension philosophique profonde du Pop Art ne m'avait pas sauté aux yeux, même si je saisissais les références à la consommation et à son impact sur la culture, et la lecture de ce petit livre me permet, d’ores et déjà, de porter un autre regard, plus averti et intéressé, sur l'Art Contemporain et ce qu’il essaie de nous dire, sans doute en ressassant… Il y a tout de même lecture moins enrichissante que cet essai de Walter Benjamin…

 

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3 août 2011 3 03 /08 /août /2011 08:47

 

montaigne.jpg Je n'ai pas lu toute son oeuvre, mais je l'ai assez parcourue pour saisir que le "Montaigne" de Stefan Zweig (PUF-Quadrige, 125 pages), le dernier de ses écrits avant qu'il ne se suicide au Brésil, est un de ses plus personnels, intenses, essentiels et épurés.

 

Je viens de le lire, en parallèle avec une anthologie en français moderne des Essais du philosophe de la Renaissance (250 pages rassemblées sous le titre "Le meilleur des Essais", parue en poche chez Arléa). Pas le courage de me plonger dans l'intégrale...

 

Brisé moralement par l'exil et la fuite de l'Europe où déferlent les colonnes hitlériennes, accablé par la vision de ce monde qui sombre dans la violence, loin de cette Europe de l'esprit qu'il aima et incarna, désormais livrée à la monstruosité nazie, Stefan Sweig cherche refuge chez Montaigne.

 

Zweig nous livre encore là une des biographies dont il est friand, très axée sur la psychologie du personnage (on lira aussi avec intérêt ses Marie Stuart, Marie-Antoinette, ou Fouché, sans forcément partager cette grille de lecture intimiste).

 

Mais au su de la vie de Zweig, l'écriture de la biographie n'est ici qu'une conséquence d'un besoin impérieux : chercher ressource et consolation, en ses heures si éprouvantes et finalement fatales, dans l'oeuvre d'un vieux compagnon de route de l'écrivain. Dans cette oeuvre où Montaigne explique la nécessité de se bâtir, en digne héritier des stoïciens qu'il réconcilie avec Epicure, une "citadelle intérieure" pour se protéger des tumultes d'un monde qui tourne au cauchemar.

 

Zweig le tolérant, celui à qui "rien d'humain n'est étranger" ne parvient pas à supporter cette guerre qu'il pressent encore plus meurtière que la précédente. Et celui qui dans ses romans (qu'on relise "Amok" ou "Le joueur d'échecs") vibre si facilement à la musique intérieure des hommes, ressent comme un coup de couteau chaque nouvelle d'une ville bombardée ou d'un navire qui coule.

 

C'est dans les constats de Montaigne que Zweig cherche remède, mais aussi dans l'expérience vécue d'un homme qui se trouva dans une situation proche de la sienne.

L'identification joue à fond entre l'Humaniste de la Renaissance exposé aux Guerres de Religion les plus sanglantes de l'Histoire, et celui du vingtième siècle saisi dans le conflit le plus meurtrier depuis que le monde existe. Entre d'un côté Montaigne jeté dans une époque où tout vacille, où le monde devient plus large et étrange avec la découverte du Nouveau Monde et de l'Imprimerie, et où l'Homme va s'interroger sur sa place en son sein (et au plus haut point à travers les Essais, première oeuvre d'introspection de l'Histoire) ;  et de l'autre Zweig l'intellectuel qui voit le progrès technique, la mécanisation, se retourner subitement contre leurs créateurs pour les ensevelir.

 

Ce processus d'identification apparaît de manière absolument poignante à la fin du livre. Zweig semble y annoncer son suicide, en filigrane. Il évoque la liaison tardive de Montaigne, juste avant sa mort, avec la jeune Marie de Gournay qui vient comme une lueur inespérée. C'est aussi ce qui arrive à Zweig qui vient de se remarier avec la jeune Lotte (pour ceux qui sont intéressés par le détail, on peut lire le récent récit de Laurent Seksik "Les derniers jours de Stephan Zweig" que j'ai trouvé cependant très moyen). Comme si l'intellectuel autrichien saluait sa compagne une dernière fois, par cet hommage littéraire.

 

Mais revenons à Montaigne.

Zweig évoque assez précisément un aspect très intéressant de sa biographie, à savoir l'éducation expérimentale et audacieuse que son père a voulu lui donner : envoyé jusqu'à trois ans dans une famille du peuple, afin de garder à l'esprit le sort de ces gens, Montaigne est élevé dans un climat libertaire totalement inédit à l'époque. Cependant, on lui choisit le Latin comme langue maternelle, ce qui le conduira à incarner plus que tout autre ce retour aux sources qui est l'étincelle de la Renaissance. Si quelqu'un s'interroge encore sur la force de l'Education, il lira utilement le récit de la vie de l'ancien Maire de Bordeaux.

 

Montaigne est, à l'instar de Sénèque, de Marc Aurèle ou d'Epictète, utile à qui cherche à renforcer en lui les antidotes au découragement, à l'auto complaisance, à l'abattement, à la douleur aussi.

Si Montaigne abandonne à trente huit ans toute charge et se retire en sa maison pour parvenir à se comprendre, ce qui débouchera sur la rédaction des Essais, c'est aussi parce qu'il est travaillé sans cesse par la "gravelle" (coliques néphrétiques). Ce qui explique sa propension à voyager beaucoup : il n'y a qu'à cheval que la souffrance s'apaise (c'est un peu le point de départ de l'essai de Jean Lacouture, "Montaigne à cheval", lu il y a dix ans mais qui m'avait semblé une bonne et alerte introduction à l'esprit de cette philosophie, fidèle à cette pensée qui justement considère que s'instruire et s'assagir vont nécessairement de pair avec le plaisir).

 

En son seizième siècle finissant, livré aux fanatismes religieux, à la folie meutrière (la Saint-Bathélémy), Montaigne le petit clerc devint certes respecté de tous. Mais sa circonspection, son scepticisme (certaines phrases laissent penser qu'il inclinait à l'irréligion sans pouvoir le clamer franchement) sa profonde tolérance, sa liberté d'esprit et son indépendance précieusement préservée, ne pouvaient guère être mises à profit, même s'il joua à l'occasion le rôle de médiateur.

 

Cependant, il semble que sa Sagesse ait été une seule fois -mais ce ne fut pas un coup pour rien ! - utilisée à excellent escient par ses contemporains. Ami du futur Henr IV, c'est lui qui sur la fin de sa vie, semble t-il, négocia avec le Parti Catholique (il l'était officiellement) la conversion du futur Roi de France. On sait que ce geste d'Henri mit fin à la guerre civile, et en permettant l'accès au trône du Navarrais déboucha sur l'Edit de Nantes, ce texte essentiel qui fut la première étape vers le modèle laïque français.

Montaigne n'était pas sorti de sa bibliothèque pour rien. Et la Sagesse n'est jamais vaine.

 

Et Montaigne à travers son influence semble nous adresser un clin d'oeil depuis son époque où les Inquisitions prospèrent : si comme le dit Henri IV, "Paris vaut bien une messe", c'est qu'une messe ne vaut pas grand chose...

 

Les Essais de Montaigne, quand ont les lit, ressemblent fort à une oeuvre de philosophe romain ou grec. Ils sèment néanmoins les germes de la modernité : l'empirisme est déjà là (à aucun moment Montaigne ne quitte le terrain de la seule expérience pour fonder ses propos). Le relativisme, qui ne resurgira qu'au dix neuvième siècle, court tout au long de ces pages. La religion, prudemment mais sûrement, est déjà regardée comme un objet d'analyse sociologique (Blaise Pascal qui détestait Montaigne, ne s'était pas trompé d'ennemi).

Et à nos nationalistes et chantres de l'identité nationale, nous citerons ce que disait celui qui est la gloire de la philosophie française depuis quatre siècles :

 

"j'estime tous les hommes nos compatriotes et embrasse un Polonais comme un Français, postposant cette liaison nationale à l'universelle et commune"

 

Mais la philosophie avec ses arguments rationnels, si grandiose soit-elle ne suffit pas toujours à apaiser les âmes tourmentées. Cela, Zweig le savait, lui si proche de Freud qu'il en prononça l'oraison funèbre. Et d'ailleurs l'une des leçons que Montaigne ose formuler comme ses inspirateurs plus anciens, et qu'il est déconcertant de voir écrite à une telle époque où les Inquisiteurs veillent, c'est bien que la mort n'est pas à regretter, et qu'elle constitue souvent une issue fort secourable.

Retourner à Montaigne n'a pas retenu le geste de Zweig, sans doute mûrement réfléchi, pesé, comme le lui aurait conseillé son maître.

 


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12 janvier 2011 3 12 /01 /janvier /2011 11:07

 

taar01_21022002.jpg J'ai reçu quelques mails et des commentaires me reprochant, certes poliment, de m'en prendre au charismatique Michel Onfray.

 

Je vais donc développer ma pensée à ce sujet. Une deuxième couche en quelque sorte. Il faut bien polémiquer un peu.

 

En préalable, je suggère à tout lecteur du piteux"Traité d'Athéologie" de lire "L'avenir d'une illusion" de Sigmund Freud, immense livre sur le fondement de la religion (que "le Monde" vient de republier à vil prix dans sa collection sur les livres qui ont changé le monde).

 

-D'un côté, chez Onfray, un fatras verbeux de poncifs et de considérations mélangées sur les textes dits saints, sur l'histoire et la pratique des Eglises, sur les monothéïsmes pris comme un bloc, sur des évènements historiques datés liés à des sociétés théocratiques, sur le terrorisme islamique, sur la psychologie supposée hystérique des mystiques ou de Saint Paul... Tout cela comme une macédoine indigeste nageant en pleine confusion entre atheïsme, laïcité, intolérances ciblées. En outre écrit à toute vitesse, ce qui se voit (Onfray a écrit... une soixantaine de livres ! Et il est encore bien jeune).

 

Ce Traité, ce sont des propos de bouffeurs de curés au digestif. Avec une ignorance volontaire des contradictions et fractures qui caractérisent les religions et les églises :

Jesus, c'est la fraternité et le glaive.

Moïse, c'est "tu ne tueras point" et les plaies de l'Egypte.

Le christianisme, c'est l'égalité et la dignité humaine, et en même temps l'Ordre Moral et le ciment des despotismes.

L'Eglise catholique, c'est le Concile de Trente, les réseaux d'exliltration des nazis, mais aussi la Théologie de la Libération et la solidarité en France avec les sans-papiers et les Roms. 

Le Protestantisme en tant que pensée, c'est la libération des moeurs mais aussi la justification du "struggle for life".

L'Islam et la politique, c'est l'Andalousie en avant garde des Lumières, et c'est aussi Khomeïny.

La culture dite Islamique, c'est la beauté érotisante des "Mille et une nuits" et le port de la Burka.

La pratique de l'Islam, c'est le Soufisme et le jeune qui fait un peu le Ramadan par tradition...

 

Tirer des citations du Coran ou des deux Testaments pour en conclure que les monothéïsmes sont "bellicistes", c'est un peut court. Ces textes disent tout et son contraire, et bien encore. On y trouve la loi du talion et l'exaltation de l'amour.  Comme le disait le groupe IAM dans un vieux morceau, "chaque livre saint se comprend entre les lignes". C'est l'interprétation qui est déterminante, comme le montrent les litanies de schismes et d'hérésies qui jalonnent l'Histoire. Ce qu'un jeune groupe de Rap marseillais comprend, notre philosophe hertzien ne le saisirait pas ? Fichtre !

 

De plus, la grande erreur d'Onfray est d'ignorer la dimension historique des textes, leur contexte tout simplement. Ces textes ont été écrits à un moment où la violence n'avait pas le même sens qu'aujourd'hui. On doit rapporter n'importe quel texte à la civilisation dans laquelle l'auteur évolue et se forme. Ignorer la différence entre l'Antiquité, le Moyen Âge et le contemporain, c'est tomber dans la même impasse que les intégristes de tous poils.

 

Onfray semble concevoir l'histoire comme une ligne horizontale, où tout se vaut, et où l'on peut distribuer des bons et des mauvais points. Avec une telle vision, tous les citoyens romains étaient des psychopathes parce qu'ils allaient aux jeux du cirque. C'est absurde.

 

- De l'autre côté, chez Freud, dans "l'avenir d'une illusion" c'est une réflexion froide et rigoureuse quant à l'objet qu'elle étudie. Une pensée radicale mais humble et laissant sa place au doute, sans volonté de recourir à la caricature et à l'amalgame. Elle ne laisse pourtant aucune chance au phénomène religieux quand vous refermez l'ouvrage... Freud se permet même le luxe de ne pas prôner l'athéïsme, mais le lecteur s'y voit logiquement conduit. La religion apparaît comme une réaction névrotique collective, fort compréhensible, face à l'angoisse d'un monde démesuré et où la mort est la ligne d'horizon omniprésente.

 

Comparer ces deux oeuvres suffit à mesurer l'outrecuidance de Michel Onfray, quand il s'en prend à Freud, non pas en critiquant sa pensée (ce qui est légitime), mais en attaquant violemment sa personne comme un procureur. Selon la fameuse méthode Nietzschéenne pour laquelle l'homme c'est l'oeuvre... Quelle sornette ! La beauté et la magie d'une oeuvre, quelle qu'elle soit, c'est justement le dépassement. La création. 

 

Je le répète, je n'ai rien contre Onfray intellectuel engagé (il vient de publier une tribune dans le Monde sur la notion de populisme, tout à fait intéressante). Mais je maintiens que ce "philosophe" est un produit cousu sur mesure pour un public plus ou moins "rebelle" qui demande à être conforté dans ses certitudes, sans trop d'efforts (on peut même l'écouter en CD !).

 

Ce qui caractérise Onfray, c'est la posture adolescente, de celui qui est par principe "Contre". Par exemple lorsqu'il se lance (quelle modestie !) dans une "Contre histoire de la philosophie", ou dans un "Anti-manuel de philosophie". Que signifient ces notions ? Que l'histoire de la philosophie est un vaste complot écrit par des curetons et des aigris ? Ce n'est pas sérieux. Aller débusquer des philosophes méconnus permet à Onfray de dénoncer une prétendue conjuration qui aurait sciemment fait taire des milliers de Galilée. Heureusement, ils reprennent vie dans les cours de L'université Populaire de Caen. On est en plein Da Vinci Code avec Platon en Chef du complot.

 

Pourtant, en Hypokhâgne il y a vingt ans déjà, j'en ai avalé du Nietzsche...Je n'ai pas eu l'impression que l'on ne parlait que de Kant. Et encore faut-il le lire, Kant, pour se permettre de le tancer. Les philosophes du "Soupçon"... depuis Marx jusqu'à Derrida en passant par Foucault n'ont pas attendu Michel Onfray pour entrer dans les cours de philosophie. On ne parle plus que d'eux dans certaines Universités américaines. 

 

Onfray flatte un peu le paresseux qui sommeillait pendant les cours de philo en Terminale et qui s'en repent, tout en se cherchant des circonstances atténuantes ("les profs sont soporifiques, la Philo au Lycée ça parle que des vieilles badernes...").

 

L'adolescence, c'est aussi "l'hédonisme" porté au firmament. Et là, Onfray n'est que le serviteur d'un monde qu'il dit détester par ses engagements.

 

Car quelle est la valeur centrale du capitalisme consumériste, sinon justement l'hédonisme dégoulînant de nos écrans ? Soyez hédonistes ou souffrez. Soyez hédonistes ou perdez. Soyez hédonistes ou frustrés. L'hédonisme, c'est la carotte du capitalisme, et c'est la source de bien des violences chez ceux qui ne peuvent y accéder.

 

Allez, promis, dans de prochains articles, je m'en prendrai à des réacs !

 

 

 

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 19:59

imposteur.jpg Je n'aime pas Michel Onfray. Je parle de l'auteur, pas de l'intellectuel engagé ni de l'homme. Ce dernier me semble tout à fait sympathique. Mais son oeuvre dite "philosophique" et sa réputation tiennent un peu de l'imposture, beaucoup d'un art consommé du marketing.

A mon sens, Michel Onfray est à l'"autre gauche" ce que BHL est au social-libéralisme : ce que dans nos romans du 19ème- début vingtième, on juge comme un "poseur" ou un "faiseur" (chez Stendhal,     Proust     ou Musil). Dommage que ces nuances aient disparu de notre langage usuel. Ces mots frappent juste. L'immense Georges Orwell nous a prévenu sur les risques de l'appauvrissement  du langage. Et  il n'est pas un jour où le spectacle du monde ne lui donne raison.

Saviez-vous que les deux "philosophes" bons clients de la télé ont le même éditeur ? Celui-ci est un roué et pense à toutes les niches. Les deux peuvent dire ou écrire des choses justes et courageuses, les deux m'exaspèrent souvent et plus.
 

Comme Jacques Attali ou Jack Lang, Michel Onfray sort plusieurs livres par an. Ce seul indice doit nous persuader de nous en vacciner. Qui a déjà écrit ne serait-ce qu'un mémoire de maîtrise  sait qu'il n'est  pas sérieux d'écrire un livre par trimestre.

 

Les titres sont toujours d'une admirable efficacité publicitaire, destinés au public friand d'hétérodoxie. A cet égard, Onfray est à la philo ce que Nothomb est  au  roman (j'ai lu le ridicule  "hygiène de l'assassin" et j'avoue ne pas comprendre comment cette dame rencontre un tel succès.). Ces titres reposent souvent sur la rencontre impromptue de mots et de significations, ce qui est une méthode vieille comme Lautréamont.

Le "nietzschéisme de gauche" d'Onfray me paraît une construction inepte et immature. Onfray aime bien intenter des procès à des "idoles" comme Freud en déterrant des citations coupées de leur contexte, en utilisant des faits d'ordre privé comme arguments à charge contre une théorie (un peu comme d'Ormesson expliquant que le marxisme ne vaut rien parce que Marx avait une liaison avec la femme de ménage). Et en plus il justifie habilement cette philosophie de paparazzi en nous expliquant que l'homme c'est l'oeuvre, salissant ainsi toute la grande tradition philosophique matérialiste.

 

Onfray est aussi brillant qu'un pigiste du "Parisien" pour savoir que le scandale fait vendre. Mais essayez-donc un instant d'appliquer ses propres procédés à Nietzsche, son héros, en allant chercher chez lui des  citations proches du discours national-socialiste. Vous y trouverez plus que nécessaire des déchaînements contre les faibles, l'égalité, les droits de l'homme. Vous y trouverez des éloges de la Brute, à foison. Cela vous suffirait à dessiner, de manière bêtement anachronique, le philosophe allemand en souteneur reconverti en criminel de guerre.

 

Le nietzschéïsme de gauche me paraît ainsi un attrape nigaud. Une formule pour jeunes adultes narcissiques qui rentreront vite dans le rang. Ces gens qui pensent que boire cinq téquilas à la fête de la promo, c'est "faire de sa vie une oeuvre d'art" comme nous y enjoint Zarathoustra.

 

Comme BHL, Onfray n'est pas un philosophe. Ils sont tous deux des "faiseurs" de dissertation plus débrouillards que les autres. Assez bons pour réussir l'agrégation. Assez débrouillards pour grenouiller dans les coulisses de la télé et dans les couloirs de l'Express et du Nouvel Obs.

La gloire d'Onfray grandit à mesure qu'il s'essaie au scandale (sur le modèle de son aîné BHL). Traiter Freud de fasciste et d'escroc, expliquer que l'oeuvre de Kant porte en germe Adolf Eichmann. Ce sont des absurdités, et pourtant ça marche.
 

Arrangeur de dissertation certes, mais qui a en outre oublié les annotations de ses profs en rouge dans la marge. Onfray pratique l'essayisme sans rigueur, et se vautre dans l'amalgame, l'analogie historique douteuse, le mélange hasardeux des registres.
 

Comme je trouvais cet homme plutôt sympathique, j'ai lu plusieurs de ses livres. Avec une déception grandissante. Le "Traité d'Athéologie" (là aussi, quel titre ronflant !) ne sert pas sa cause. C'est un livre  bâclé, qui mélange sans cesse la théologie, l'histoire des religions, l'histoire politique, les Eglises, les clergés et la Foi. Les crimes de l'inquisition au treizième siècle invalident-ils l'idée de Dieu ? J'en  doute.   Ce serait comme dire que les magouilles de Mirabeau et les abus de Marat délégitiment la démocratie. Nous servir un athéïsme grossier ne sert pas l'athéïsme. Autant se balader nu avec une lanterne dans  la rue en criant "Dieu est mort".    
     dererumnatura.jpg Dans un genre tout aussi populaire, vulgarisateur, mais bien plus rigoureux (et humble), on peut lire "L'esprit de l'athéïsme" d'André Comte Sponville. Qui s'essaie à justifier une position rationnellement athée,   tout en se demandant "pourquoi il ya de l'Etre plutôt que rien du tout ?".
Ou alors se lancer dans Feuerbach, mais bonjour le Doliprane...

Pour ma part, je préfère me délecter de l'Epicurisme poétique de Lucrèce, dans " De la nature des choses"...qui nous exhorte malicieusement non pas à penser que les Dieux n'existent pas, mais qu'ils ne se préoccupent point de nous. Nous n'avons alors qu'à les ignorer pour mener notre vie.


Quant à la théorie d'Onfray sur l'amour, si on la dépouille de son fatras de citations, elle se résume à dire : "chacun fait ce qui lui plaît, mais attention à ne pas faire du mal aux autres ! "Merci Monsieur le  grand philosophe !
 

 

Quelques mérites tout de même à son crédit : avoir reparlé des présocratiques, de Diogène le cynique, et avoir beaucoup travaillé pour l'Université Populaire. Même si j'ai peur qu'il y déverse les mêmes sottises que dans son oeuvre verbeuse et maladivement prolifique.

Michel, arrête un peu de débiter au kilomètre ! Et commence un peu à réfléchir sérieusement. Peut-être parviendras-tu un jour à faire oeuvre de philosophe, à nous offrir un concept, quelque chose qui sert à  penser le monde.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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