Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 22:38

echangestempereRécemment dans ce blog, j'ai parlé du point de vue littéraire d'une transfuge sociale : Zadie Smith. Elle résonne avec mes lectures d'Annie Ernaux, et bien entendu de Pierre Bourdieu, lui-même un transfuge social et culturel. Il y a aussi le beau livre de Didier Eribon : "Retour à Reims".

 

Les transfuges sociaux, en ascension (le déclassement c'est plus dramatique, mais aussi plus évident à percevoir) sont de magnifiques personnages potentiels pour la littérature. Trop peu mobilisés, alors qu'ils le furent par Balzac ou d'autres dans le passé. Mais au delà, ils nous offrent de beaux éclairages sur la société, témoins qu'ils sont de la réalité de l'espace social, qui n'est pas une métaphore, mais bien un espace réel.

 

Franchir les frontières, les repasser, savoir les escalader et y creuser des tunnels, ce n'est pas donné à tout le monde. C'est rare, et on s'y blesse. On s'y abime et on trouve de nouvelles ressources, et on se recoud comme on peut, avec les matériaux que nous procure le monde social, justement. Selon les cultures et les époques.

 

Jules Naudet, sociologue vient de signer aux P.U.F un tès bel essai sociologique, qui analyse de nombreux entretiens avec des hommes et des femmes ayant connu des parcours de réussite très ascendants dans trois pays, que ce soit dans le secteur public/privé ou l'université. "Entrer dans l'élite, parcours de réussite en France, aux Etats-Unis et en Inde" est un livre sur la mobilité et ses conséquences pour les concernés, et de la sorte une exploration des structures essentielles de ces sociétés et de leurs cultures.

 

L'ascension sociale et culturelle est source d'une tension inévitable entre le milieu d'origine et le milieu d'arrivée, bien que parfois niée par les premiers concernés justement qui essaient de reprendre pied sur un sol ferme... Elle implique une véritable conversion, plus ou moins rapide selon les circonstances. Plonger directement en prépa c'est plus violent que passer par la fac de Nanterre et devenir agrégé, puis prof de fac...

 

Cette tension (qu'on retrouve comme une véritable "névrose de classe" chez un romancier comme Paul Nizan) ne peut se résoudre que par la mise en récit de sa propre trajectoire, la manière dont on se représente celle-ci, qu'on lui donne sens.

 

Ces tensions et ces recherches d'équilibre prennent des formes différentes selon les sociétés. Il ne peut en être de même dans une société qui se prétend ouverte mais fortement "racialisée" comme les Etats Unis, une société fermée bien que turbulente comme l'Inde, une société comme la France où se combinent des valeurs d'égalité, une forte perception des classes sociales et des différences de statuts liés à des distinctions.

 

Mais dans tous les cas, la mobilité soulève la possibilité d'un clivage en soi. Il s'agira toujours de "jongler" entre deux histoires, deux milieux, et cete dualité est incontournable. Ce clivage a une dimension sociologique mais aussi morale, et c'est alors le thème de la "trahison des siens" qui est mobilisé. Les mobiles sont assaillis par des sentiments divers : la culpabilité, l'infériorité, l'illégitimité, mais aussi parfois la fierté et l'orgueil. Et il faut vivre avec tout cela.

 

Les mobiles sont exposés à l'écartèlement entre la fidélité et le légitimisme. Mais il est certain qu'on ne peut pas intégrer un nouveau milieu sans en partager, même partiellement, les manières de sentir et de penser. De se mouvoir et de parler. Il y a acculturation nécessaire, il y a apprentissage indispensable.

 

Les concernés, décrivant parfois un "moi irréel", une "double absence", une étrangeté constante, source d'angoisse, vont donc développer des "stratégies de réduction de la tension". La plus connue est le mythe du self made man, qui crée une sorte de logique de continuité entre origine et arrivée. L'idéologie du mérite individuel est un bon remède contre l'angoisse de celui qui est promu. Encore faut-il y croire, et justement la position d'observation privilégiée du mobile le rend lucide quant aux limites de l'individuel...

 

La solution en Inde : payer sa dette

 

En Inde, où la mobilité (très masculine) se joue dans un système social marqué par l'existence encore forte des castes, la plupart des gens rencontrés par les enquêteurs ont pour particularité de préserver des liens forts avec leur milieu d'origine. La mobilité est devenue possible en Inde car les deux systèmes de différenciation : caste et classe, très cohérents auparavant, ont eu tendance à se dissocier. Les mobiles se sont appuyés sur une très forte valorisation de l'école par leurs parents. Une école violente envers les intouchables et autres basses couches sociales, mais qui apparaît comme la seule issue.

 

Les indiens comprennent donc leur propre réussite comme celle de leur famille. Ils l'inscrivent dans l'idéologie familiale. Ils la voient comme un aboutissement collectif.

 

Dans le secteur privé, le castéïsme étant encore prégnant, les mobiles cachent parfois leurs origines. Mais presque tous les mobiles indiens gardent des liens forts avec leur milieu de départ, tiennent à s'engager dans des actions auprès de leur communauté d'origine. L'absence d'une solide protection sociale rend nécessaire des transferts financiers intra familiaux qu'ils ne rechignent pas à opérer. Le principe qui tient lieu de cohérence pour eux est l'idée de "payer sa dette" à la communauté qui leur a permis d'aller vivre là où il y a de l'eau potable, des repas abondants... Le luxe plutôt que la misère.

 

En Inde, l'idéologie joue un rôle important pour ces mobiles. Le mouvement Dalit, né dans les années 50, en contestation du castéisme et en rupture avec l'Hindouisme, inspire ces intellectuels organiques qui ont réussi à sortir de leur milieu.

 

Mais la mobilité ainsi, n'est en réalité qu'économique. Elle n'est pas intégralement sociale. Certains considèrent ainsi qu'ils flottent entre deux mondes sociaux, souffrant de solitude : "je suis dans un monde perdu", "je ne peux pas discuter avec qui que ce soit". Certains nient même qu'ils ont changé de milieu, se voyant plutôt comme des expatriés incapables de revenir.... La négation de leur mobilité réelle dans l'espace social crée finalement les conditions de cette mobilité puisqu'ils restent connectés à leur milieu de départ, conservant ainsi un équilibre psychique.

 

La mobilité aux Etats Unis : vivre au coeur du mythe 

 

Aux Etats Unis, les discours des interviewés ayant intégré l'élite, venus de la classe ouvrière, ont tendance à nier les difficultés d'un double attachement. Les mobiles s'appuient sur une idée très importante dans la société américaine : il n'existerait pas de différence fondamentale entre les gens de l'élite et ceux du peuple. L'élite serait composée de gens ordinaires qui ont réussi (ce que singent sans cesse les politiques américains dans leur communication).

 

Les Etats-Unis se voient comme le pays de la méritocratie, et les personnes en mobilité y croient bien évidemment, ce qui conforte la légitimité de leur parcours. Ils entretiennent la vision d'un monde non figé, ou existent des passerelles (les comprehensive high school combinant enseignement général et professionnel par exemple). La réussite scolaire n'est qu'une étape dans la compétition, survalorisée, qui dure toute l'existence et qui est une valeur partagée (liée au mythe de la frontière). Les diplômes, aux yeux des américains, et contrairement à l'idée que les français s'en font, ne figent pas les situations sociales. On peut changer, évoluer, travailler pour réussir.... Et bien entendu on est responsable de ce qui nous arrive.

 

La réussite est un thème inter générationnel aux Etats Unis. Cela permet aux mobiles de se réinscrire dans un parcours cohérent et de se sentir en phase. Ils réalisent les aspirations de leurs parents, même s'ils ne les voient plus ou n'ont rien à leur dire. L'idéologie familiale est puissante et très mobilisée. Ainsi, si l'on réussit quand on sort du peuple, c'est justement parce qu'on est "grounded" (on a les pieds sur terre grâce aux racines populaires, ou on est "rooted". Le peuple incarne la morale, le sens du travail, le refus du superflu, le courage (les vertus éthiques du capitalisme dont Max Weber parlait déjà il y a un siècle). On ne s'arrête pas à constater une contradiction dans ce discours, qui salue le peuple tout en cherchant à le quitter et en se félicitant d'y parvenir par soi-même...

 

Le milieu d'origine pour l'américain, c'est la famille d'abord. Pas la classe. Les Etats Unis se perçoivent largement comme une société sans classes sociales, où le clivage c'est la frontière à conquérir à l'Ouest, et depuis qu'on a touché la côte, partout ailleurs.

 

Il existe aussi bien entendu d'autres formes de rapport à cette authenticité populaire, comme celle d'une universitaire très fière de ses origines ouvrières, et qui les traduit en nourissant la critique contre les prétentions du modèle américain.

 

Les différences de perception sont fortes entre les blanc et les noirs en ascension. Plutôt que de se référer comme les blancs à la famille pour définir le milieu d'origine, les noirs se réfèrent à la communauté noire. Et cela débouche en fait sur une conscience de la classe d'origine plus forte. La référence "raciale" vient souligner chez eux la lucidité sur les différences entre milieux d'origine et d'arrivée, d'un point de vue socio économique. La fameuse "double conscience" dont parlait le grand leader noir W.E.B Dubois fonctionne comme un filtre. Les noirs en ascension sont beaucoup plus sceptiques sur la réalité de la concurrence libre et non faussée censée régner aux Etats-Unis. La plupart d'entre eux tentent de conserver des liens avec leur communauté d'origine, de l'aider, de lui servir de modèle, parvenant ainsi à trouver un équilibre entre l'ancien et le nouveau monde... 

 

La mobilité hantée par la classe : la France

 

Les trajectoires de mobilités sont fréquemment vécues douloureusement en France. L'école est décrite parfois comme "un supplice" pour les interviewés (énarques, normaliens, diplômés d'HEC, issus de milieux ouvriers et employés). L'école est ambivalente : on y a souffert comme enfant du peuple et c'est elle qui a tout permis. Le parcours de formation apparait comme une très dure course d'obstacles et l'occasion de déchirement avec son milieu d'origine, comme pour cette femme énarque qui explique que son père n'a pas voulu signer son dossier d'entrée directe à sciences po.... Qu'elle a du passer par une prépa, que quand elle était à l'ENA sa mère lui demandait si elle avait une chance de trouver du travail. Elle ne se sentait "jamais chez moi". Avec le temps, elle trouve sa place, mais s'éloigne de sa famille.

 

Les témoignages français mentionnent souvent cette impression d'être "entre deux mondes". La dualité université/grandes écoles est très structurante des discours. La réalité française est que le discours officiel républicain insiste sans cesse sur l'égalité des chances alors que le système de recrutement des élites est très reproductif. Parmi les gens en mobilité sociale, ceux qui ont fréquenté des lycées mixtes socialement ont pu s'acclimater au changement de milieu plus progressivement. Pour ceux qui viennent de lycées populaires et qui arrivent en prépa, l'expérience est vécue brutalement. Elle se traduit par un sentiment de décalage profond avec les autres étudiants et une impression d'illégitimité culturelle. Le passage par l'université est moins brutal, et ceux qui en sont passés par là insistent plus sur leur difficulté à conserver des liens avec leur milieu d'origine que sur la brutalité de l'étape formation.

 

D'ailleurs, les concernés sont amers envers un système d'orientation qui ne les a jamais aidés, ils se voient comme des enfants de la chance, ne décryptant pas les codes et les sentiers, et faisant le bon choix grâce à une information trouvée par hasard ou une rencontre. Bien évidemment, les situations sont diverses : il y a par exemple Polytechnique où le caractère militaire est plus intégrateur, gommant les origines plus aisément. Dans les écoles de commerce, la culture légitimiste, la sympathie à l'égard des classes supérieures donnent un sens plus facile à vivre aux gens en ascension, qui ne se sentent pas tiraillés.

 

Jules Naudet remarque que pour ceux qui vivent la mobilité, la pensée de Pierre Bourdieu est souvent mobilisée pour parvenir à comprendre leur parcours. Il se demande d'ailleurs, de manière fort intéressante, en quoi cette pensée participe du sens donné à leur parcours, comme la pensée marxiste sur les classes sociales participait par elle-même - en se diffusant- de la conscience de classe des ouvriers communistes.

 

Ce sont les "passés" par sciences po Paris qui expriment la plus forte tension. Ce sentiment de ne pas "être à sa place", de manquer d'une "espèce d'aisance" difficilement définissable. Une femme explique qu'elle ne se sentait pas dans son milieu, que les étudiants issus de la bourgeoisie avaient toujours l'air bourgeois même quand ils portaient des hardes, alors qu'elle se sentait ouvrière même quand elle mettait des habits neufs et chers.

 

A l'ENA, s'il faut distinguer l'expérience des externes et des internes, la tension est encore plus forte. Le stage en préfecture ou en Ambassade est en particulier décrit comme "une véritable épreuve de bourgeoisie". Une ancienne élève décrit son humiliation quand l'ambassadeur lui dit qu'elle est "quelqu'un de bien malgré son handicap social". Tous évoquent un profond travail de réforme de leurs dispositions, l'apprentissage d'attitudes et d'un langage. Certains en retirent une amertume : "objectivement j'ai réussi, subjectivement non". Les récits parlent de maîtrise des codes, de nécessaire correction de soi, de redressement, de "programme caché" à apprendre, de "règles non écrites" à respecter, que les enfants de la bourgeoisie ont appris dès l'enfance. Pour certains, la différence restera inexpugnable : "je n'ai pas les codes, il me manquera toujours de ne pas avoir été petite salle pleyel. Je ne suis pas du milieu".

 

Certains essaient pour s'en sortir de dissocier leur comportement au travail, et leur vie privée, allant jusqu'à refuser systématiquement les invitations chez les notables de la province où ils sont en poste de haut fonctionnaire... Ils pratiquent ce que les américains appellent le "code switching".

 

Chez les plus âgés des interviewés, l'idéologie républicaine des trente glorieuses semble fonctionner encore, et les conduit à saluer l'égalité des chances, à relativiser leurs difficultés et les barrières de classe qu'ils ont du affronter. Mais cette idéologie semble ne plus fonctionner chez les plus jeunes qui ne croient pas à la réalité de l'égalité des chances. Le discours républicain est moins mobilisé pour donner sens au récit de vie.

 

Prédomine le sentiment de fatalisme. On ne peut pas ne pas s'éloigner de son milieu d'origine. Quand les liens sont conservés, ils sont abstraits, fantasmés : on se félicite de venir du peuple et d'avoir ainsi "une vision plus large". Mais beaucoup ont eu honte de leur milieu, et honte de cette honte... Le sentiment d'être perdu quelque part en apesanteur est fort : "je ne suis nulle part, si ce n'est dans mon travail". Le militantisme communiste permettait autrefois à des gens en ascension de se réconcilier avec eux même, ou même le militantisme gauchiste des années 70. Cette voie est devenue presque inexistante.

 

Les enfants d'immigrés, rares, dénotent par certaines particularités, qui mettent au défi le discours républicain. Par exemple, une Enarque d'origine magrhébine; si elle se dit sereine grâce à ce qu'elle a réussi à accomplir, a du déchanter car elle pensait que ce parcours ferait d'elle une française comme une autre. Or ce n'est pas le cas, elle est frappée de toujours être questionnée sur ses origines. Elle ne sera d'après elle jamais vraiment française, et elle finit par se dire que ceux qui la questionnent s'intéressent finalement à son parcours singulier et que c'est sans doute positif. Ces témoignages montrent que le discours républicain, qui promet l'égalité des chances en échange de la mise à l'écart du communautaire, est fallacieux puisqu'en définitive la différence est toujours rappelée à celui qui a joué le jeu... Et donc comment dans ce contexte construire un récit de vie qui fait sens, puisqu'on a été sommé pour s'intégrer de justement nier la différence qui est toujours là, soulignée ? Pour tenter de donner sens à leur parcours, les enfants d'immigrés resituent leur réussite dans le long terme, la choix de l'immigration par leur famille, et voient dans leur carrière un aboutissement.

 

Le contexte français, où les classes se ressentent fortement, où les distinctions restent très prévalentes, comme venues de l'Ancien Régime, rend douloureuse la traversée des frontières. Elle oblige à se transformer et à rompre avec son milieu : la renonciation à parler en repas de famille est un classique des témoignages. L'idéologie républicaine, qui ne tient pas ses promesses, ne parvient pas à donner un sens aux parcours de mobilité et à assurer l'équilibre psychique de ceux qui se frottent aux barbelés du social. 

 

Cela me rappelle une phrase de Marx qui disait à peu près que la France était par excellence le pays de la lutte des classes. C'est toujours vrai, de ce point de vue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article
17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 21:35

i_am_a_community_organizer_baratunde_cc_2837373493.jpgComme beaucoup, je fus personnellement très choqué par les émeutes françaises de 2005. Et j'y ai beaucoup réfléchi, en essayant de remettre en cause mes représentations plutôt que de chercher à conforter mes idées préconçues. J'en ai conclu notamment que si ces jeunes brûlaient leurs propres équipements, le sentiment de dépossession devait y être pour quelque chose.... C'est à ce moment que j'ai commencé à tourner autour de cette notion de prise de pouvoir sur sa propre vie... De dépassement du discours insuffisant sur la participation ou l'intégration, au delà même des désignations comme victimes irrémédiables. Et j'ai fini par mettre le doigt sur ce concept d'empowerment, porteur mais ambigu.

 

L'empowerment" est la notion qui monte en puissance dans le discours social (spécialisé) français.... Bientôt vous verrez, les Ministres n'auront plus que cette notion à la bouche. On commence à la traduire pour les circulaires, sous le mot "capacitation". On parle aussi de "pouvoir d'agir" : c'est plus spinoziste, quoi.

 

Bon, la France a du mal avec cette notion, on verra pourquoi, mais elle fera sans doute florès.... Il nous faut des mots, à nous autres français. Nous sommes le pays du verbiage, pour le pire et le meilleur.

 

La notion est difficile à traduire, comme le soulignent Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener (une sociologue urbaine française et une économiste féministe américaine)  dans leur petit essai à quatre mains transatlantiques : "L'empowerment, une pratique émancipatrice". (éditions La Découverte) 

 

Il s'agit de traduire un mot qui qualifie un processus (donner du pouvoir), et un état : celui d'être capable d'agir. Pour l'instant on trouve pas la formule qui tape.

 

 

Le social est en crise, il échoue à reconsolider la société. Mais ne comptez pas sur ses acteurs pour en conclure simplement (ce qui paraît assez évident) que ce n'est pas la faute du social, qui est au final un filet de sécurité de plus en plus tendu, dont on attend des miracles improbables. Donc, de temps en temps surgissent des notions nouvelles, de "nouveaux paradigmes" comme on dit dans les revues. On a vu surgir la notion d'exclusion accordée à celle d'insertion. Puis celle de démocratie participative. A une époque on ne jurait plus que pour "le réseau" ou les "plates formes".... Bon. Aujourd'hui on parle d'empowerment, la nouvelle frontière. C'est un concept utilisé depuis des décennies aux Etats Unis, et déjà dépassé là-bas.

  

Mais attention, ne voyons pas dans cette production de mots qu'un subterfuge auto légitimant pour ceux qui vivent de penser la vie des pauvres. Non, ces notions doivent être sérieusement pensées et déconstruites. Elles sont l'objet de luttes quant à leur contenu, et porteuses d'interprétations diverses, parfois antagonistes. Elles fonctionnent comme des révélateurs idéologiques très pertinents.

 

L'empowerment a plusieurs visages :

-celui de la vieille culpabilité du pauvre (le libéralisme pur et dur),

-celui non moins classique de l'égalité des chances hypocrite (le social libéralisme),

-celui du contre pouvoir offensif et autonome (les forces de la transformation sociale) : cette dernière version étant l'héritière du fameux slogan selon laquelle l'émancipation des dominés ne viendra que d'eux-mêmes...

 

La notion est née dans les critiques de la "grande société" de Lyndon Johnson dans les années 60. Elle est réinvestie par les féministes de la deuxième vague, et essaime notamment en Asie du Sud Est, en Inde. Elle devient ensuite un concept important au sein des institutions mondiales : ONU, Banque Mondiale. Les conservateurs reaganiens tenteront de se l'approprier, comme leurs continuateurs masqués de la Troisième voie clintonienne et blairiste. Pendant toutes ces années, une compréhension plus subversive de l'empowerment continuera de vivre.

 

Puisant dans de nombreuses traditions, dont les tentatives brésiliennes d'un Paolo Freire, le travail social américain se reconstruit à la fin des années 60 autour d'une critique de la bureaucratie et de la mise sous tutelle des pauvres. Une figure intéressante, qui inspira le jeune Obama, est Saul Alinski. Il fonda à Chicago le "community organizing", qui à partir d'une alliance entre l'Eglise et le syndicalisme parvient à organiser des communautés en contre pouvoirs dans les quartiers pauvres de la ville. Saul Alinsky est un radical qui prétend que le travail social est une forme de colonisation sociale, que les quartiers ne sont pas désorganisés par essence mais ont leur potentiel d'organisation qu'il faut mettre en valeur. Alinsky prône l'organisation du peuple, qui doit ensuite créer des rapports de force avec les bailleurs, les pouvoirs publics, et à travers ces conflits développer des capacités de plus en plus larges.

 

En même temps, les féministes américaines s'appuient sur la vieille notion de "self help" (aide toi toi même et le ciel t'aidera...) et de conscientisation. C'est autour des femmes battues (voir précédents billets sur Nancy Fraser) que cette conception se développe autour de la création de lieux d'accueil gérés par les militantes et les femmes. Il s'agit de montrer aux femmes qu'elles ne sont pas assignées au rôle de victime, qu'elles peuvent défendre leurs droits, interpeller les institutions qui les ignorent ou les méprisent.

 

Au départ, le discours de l'empowerment est une critique du travail social, mais il parvient à s'infiltrer dans le travail social lui-même. Celui-ci se repositionne sur l'idée, non pas d'une prestation, mais d'une alliance entre le travailleur social et le peuple. La notion est aussi importée dans le champ de la santé mentale où la psychologie communautaire reprend cette thématique. Les Alcooliques Anonymes par exemple, développeront fortement cette approche du self help : l'alcoolique est le mieux placé pour savoir comment s'en sortir et comment soutenir la communauté.

 

A travers les débats internationaux à l'ONU, et l'action inlassable des féministes de plusieurs courants, la notion se propage et trouve en inde un bel écho, en se greffant à l'héritage du militantisme ghandiste. Le réseau PROSHIKA au bangladesh a pu alphabétiser un million de personnes. La Grameen Bank a aidé 8 millions de micro projets, dont 97 % portés par des femmes. Le SEWA, organisation de femmes incroyable, réunit en Inde 750 000 femmes.... Le travail a été profond : "les femmes ont eu à apprendre leur dignité en tant qu'être humain avant de pouvoir revendiquer leurs droits comme citoyennes".

 

L'empowerment a évidemment besoin de "catalyseurs", donc d'intervenants extérieurs qui viennent déclencher le processus de mobilisation de la communauté. Donc on en revient toujours, d'une manière ou d'une autre, au risque de la dominance par un sachant.

 

Mais surtout, rapidement, le néolibéralisme tente de s'arroger ce concept en le vidant de sa portée de subversion des rapports sociaux. Le Président de la Banque Mondiale déclare par exemple dans les 90's : "l'empowerment des femmes est de l'économie intelligente. Les études montrent que l'investissement dans les femmes produit des retours à la fois sociaux et économiques". Il s'agit en fait, selon la version (libérale ou sociale libérale), de créer de bonnes conditions de marché, c'est à dire de fabriquer des acteurs rationnels "capables" d'évoluer sur le marché. Les sociaux libéraux parleront de diffuser un "capital social". Il s'agit d'offrir des "opportunités" de participer au monde de l'économie de marché (les blairistes adorent ce mot d'"opportunité"). L'égalité des chances a remplacé l'égalité, et il faut s'efforcer de mettre chacun en situation de défendre ses chances. Mais l'organisation stratifiée de la société n'est plus contestée. La méritocratie reste le système officiel de répartition des richesses.

A travers l'empowerment, recentré sur l'individuel, la solution devient toujours une réponse de marché. Un positionnement sur un marché.

 

Les conservateurs américains sont évidemment à la pointe pour retourner la notion d'empowerment. Ils l'enrôlent pour critiquer le fameux "cancer de l'assistanat" (selon Monsieur Wauquiez). Ainsi, le reaganien Jack Kemp avait déclaré : "ils veulent des opportunités, ils ne veulent pas de la servitude des aides sociales. Ils veulent avoir accès au travail et à la propriété privée. Ils ne veulent pas de dépendance. Ils veulent une nouvelle déclaration d'indépendance". La révolution néolibérale se réclame du pouvoir pour le peuple, par le peuple. Comble du cynisme quand on écrase ce peuple au quotidien en l'asphyxiant économiquement. Au nom de l'empowerment, on va légitimer l'affaiblissement de l'Etat social (réduit à sa dimension oppressante), on va stimuler de pseudo opportunités en multipliant les zones franches défiscalisées... (qu'on exportat en France).

 

Les clintoniens et les blairistes vont poursuivre dans ce sens. Le passage du welfare au workfare s'appuie sur cette notion de responsabilisation, donc de supposée reconnaissance des capacités de chacun. Dans cette approche où l'individu est tout, l'analyse des rapports sociaux disparaît.

 

Les politiques sociales se sont donc repositionnées autour de cette notion. Des Empowerment zones ont vu le jour. On y a vu des conseils se mettre en place, constitués de représentants des pouvoirs publics et des habitants, siégeant ensemble, décidant d'actions, lançant des appels d'offres. Le bilan que les auteurs en dressent est que tout cela est bel et bien. Mais ces zones ont participé d'une gestion de proximité contenue, où nombre de politiques publiques restaient inatteignables (les enjeux du logement, du transport). Et surtout, ces processus ont confiné la population des quartiers dans un "cadre managérial", contribuant à accélérer la dépolitisation.

 

Ces constats peuvent être mot pour mot transposés en France il me semble.... Même si on y allé moins loin dans la cogestion du développement social local, bien entendu... Mais ce n'est pas la politique de la ville qui allait changer la vie....

 

Un détour par l'Afrique du Sud post apartheid, où des politiques de black empowerment se sont déployées, montrent la même incapacité à faire évoluer les rapports sociaux : des élites noires ont vu le jour, mais la structure inégalitaire de la société est encore accentuée. De même en France, des enfants des quartiers ont évolué, passé des étapes, sont devenus des figures. Et puis sont partis ou restés à la tête d'organismes institutionnalisés qui délivrent des prestations. La dynamique espérée par certains inspirateurs de la politique de la ville n'a pas eu lieu.

 

En France, les pratiques d'empowerment sont restées faibles. On a plutôt parlé de consultation puis de participation. Mais la République a du mal à imaginer une quelconque médiation entre l'Etat et le citoyen. Donc l'idée que se développent d'autres acteurs forts, indépendants, est très problématique. Et ce qui est vrai pour l'Etat l'a été dans la décentralisation.

 

 

De quel pouvoir parle t-on ?

Là est finalement la question. S'il s'agit de reprendre le pouvoir sur sa vie, c'est une étape nécessaire. Reprendre le contrôle de sa santé, de l'éducation de ses enfants. Se détacher de certaines aliénations. Alors l'empowerment est une approche intéressante, sans doute insuffisamment développée dans notre imagination du social centrée sur l'action unilatérale du secteur public omniscient et de ses partenaires conventionnés. L'empowerment nous permet de prendre en compte que la société ne peut pas s'assécher, elle ne peut pas tout confier au léviathan : toute l'éducation, toute la transmission, toute la solidarité, la fraternité, tout le soin apporté à autrui. Cela c'est une illusion, et notre monde spécialisé dans le social y cède encore, réclamant toujours "des moyens" tout en sachant que finalement ils seront illimités. Chaque centenaire aura t-il un accompagnant en permanence ? Non. L'illusion du "tout organisé et pris en charge" est en réalité jumelle de la folie libérale du toujours moins. Ce sont des visions irréalistes d'une société devenue univoque, où tout est réglé par un principe simpliste : l'impôt, le marché. Les deux paraissent irrespirables et arides....

 

Oui, de quel pouvoir parle t-on ?

Si l'empowerment signifie "faire monter" des représentants des minorités ou des groupes dominés dans les arènes délibératives, est-ce le gage d'un changement social ? On peut en douter. Au contraire, on a l'impression que ces nominations fonctionnent au contraire comme un prétexte pour ne pas agir et changer véritablement les rapports sociaux.

 

La question est qui décide, qui influe, notamment sur le partage des ressources, des budgets, sur les choix de développement.... C'est ce que les auteurs de l'essai appellent le "pouvoir d'agir sur". Ce n'est pas l'expression d'une sous traitance, ni d'un partenariat. C'est nécessairement un pouvoir auto constitué. Un contre pouvoir. Un pouvoir qui en heurte un autre et lui impose des compromis et des évolutions. Ce pouvoir peut-il être suscité ? Appuyé ? Peut-on enfanter le fauve qui vous mordra ? On en doute.

 

Et c'est pourquoi aux Etats Unis des militants nombreux ne parlent plus d'empowerment. Ils se réfèrent peu ou prou à Malcom X. Le pouvoir, ça ne se donne pas, ça se prend.

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article
10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 21:39

lacombe.jpg On peut aimer un livre, vivement conseiller de le lire, trouver qu'il nourrit substantiellement la pensée, sans même en partager le postulat premier. C'est mon cas avec l'essai psychologique de Pierre Bayard dont le titre m'a sauté aux yeux sur un étal de libraire : "Aurais je été pétainiste ou résistant ?" (éditions de minuit).

 

 

(Un jour, j'étais présent à un repas rural avec des personnages hétéroclites dont un notable important. Je ne sais pas ce qui s'empare du notable, mais il se prend d'un coup à se demander à voix haute s'il aurait été résistant pendant la guerre. Et puis il me demande quelle aurait été mon comportement.... (c'est stupide, hein, de demander ça d'un coup, sans vraiment attendre la réponse en plus... il était censé être très intelligent pourtant... Mais comme on ne reprend jamais ces gens supposés toujours pertinents, spirituels, et dans le vrai, leur intelligence se décontracte. Et l'imbécilité s'y cultive). J'ai vainement essayé de lui expliquer que cette question n'avait pas de sens à mes yeux. Car le "je" qu'il invoquait était un fait social et historique déterminé. "Je" dans une autre époque, pour déformer Rimbaud, eut toujours été  un autre. "Je" est le produit de multiples facteurs, où génétique, rencontres, mystère, culture, situation économique et sociale se mêlent, produisant une recette singulière à chaque individu. )

 

La question posée par le titre du livre est donc à mes yeux insoluble. Car le Sujet humain n'est nullement intemporel. Il est ancré dans son époque. Dans une filiation à un moment donné. Dans un noeud d'évènements. Dans un chaos particulier.

 

Pierre Bayard le freudien sait tout cela très bien et il le dit d'emblée. Cependant, il tente tout de même le coup, et tant mieux. Il décide d'envoyer dans le passé une sorte de "délégué" de lui-même qui aurait des caractéristiques psychologiques  proches des siennes. Il s'interroge sur ses réactions probables à chaque étape de la guerre. 

 

Tout le sens de cette tentative est de souligner que chacun de nous a une personnalité potentielle (ou plusieurs). C'est à dire une personnalité qui peut se révéler dans des situations de crise. La seconde guerre mondiale en est donc le terrain d'exploration idéal.

 

Le livre est aussi une interrogation plus précise sur la personnalité du résistant. Comment peut-on être résistant ? Qu'est ce qui se joue psychiquement dans ce basculement ? Bayard, en bon disciple du Freud de "Malaise de la civilisation" ne s'étonne pas outre mesure de l'apparition des bourreaux quand le surmoi social s'effondre. C'est l'apparition de la résistance qui est intriguante.

 

Le hasard peut jouer un rôle pour nous pousser d'un côté ou l'autre de la barrière. C'est l'argument qui ressort du fameux film de Louis Malle, " Lacombe Lucien", où un jeune homme tout prêt de rejoindre le maquis se retrouve enrôlé par les collaborateurs au hasard des rencontres. Cependant, l'auteur propose une lecture plus profonde du film de Malle, démontrant que le hasard n'est que le masque d'une nécessité plus prégnante. Que dit le destin de Lucien Lacombe ? D'abord que le dépolitisé est livré à des motivations     purement psychiques : le jeune Lacombe est marqué par une tendance à la violence et la recherhe d'une figure paternelle, deux éléments qui compteront beaucoup. Cependant, la violence latente de Lacombe ne se serait pas forcément exprimée dans un autre contexte. C'est l'occupation qui va délivrer cette personnalité potentielle de brute.

 

La fameuse expérience de Milgram est convoquée pour aller plus loin. Elle est décrite, souvenez-vous en, dans le film "I comme Icare" : on expérimente l'obéissance à l'autorité en demandant à des volontaires de punir par électrocution des gens qui, volontaires eux aussi, répondent mal à des questions. Ceci dans un cadre universitaire légitime, peuplé de blouses blanches portant un discours de déresponsabilisation de celui qui appuie sur le bouton. L'intérêt est qu'à un moment, l'électrocuté demande de cesser, et le savant réclame la poursuite de l'expérience. Je me souviens qu'il y a quelques années on avait retenté cette expérience à la télévision, justement pour tester l'autorité de la télévision elle-même.

 

Les résultats de ces expériences sont terrifiants : tous les participants acceptent d'électrocuter, et 60 % continuent après les cris.... Milgram voit donc un bourreau potentiel en la plupart d'entre nous.... Bayard pense cependant que l'on doit nuancer les conclusions, car on ne doit pas oublier que les victimes sont volontaires, ce qui n'est pas le cas dans une situation d'oppression sociale réelle. De plus, une part non négligeable des participants refuse d'administrer des décharges passé  un certain cap. Il n'en reste pas moins que l'expérience démontre la force de la soumission à l'autorité....

 

 

... Et quand le Maréchal Pétain prend le pouvoir, il est une figure d'autorité certaine dans le pays.

 

Un autre livre (nous en parlerons dans ce blog, tiens) permet de réfléchir à la situation d'hommes ordinaires plongés dans des conditions extraordinaires et à qui une autorité demande des horreurs. Il s'agit de l'ouvrage de Christopher Browning, "des hommes ordinaires", décrivant les horreurs perpétrées sur le front de l'Est par des policiers allemands. Ils participèrent à l'extermination de plus de 80 000 personnes....

 

Ces hommes n'ont pas commis ces atrocités froidement ou calmement. Beaucoup craquent, d'autres saisissent les propositions (au début) d'être affectés à d'autres missions, d'autres trouvent des moyens de ne pas participer, la plupart dépriment et se noient dans l'alcool. Ils vivent indéniablement un conflit éthique, au sens ou leur Moi est tenaillé par des injonctions contradictoires du surmoi.

 

Pourquoi acceptent-ils ? Il y a certes la peur du châtiment. Il y a l'idéologie. Mais cela ne suffit pas.... Alors Browning se réfère à la soumission à l'autorité.  Mais il va plus loin.... Pour que des hommes ordinaires acceptent ces tâches, seul un puissant moteur peut jouer : la crainte d'être exclu du groupe. La peur de l'asocialité, de l'ostracisme. Le conformisme de groupe, voila ce qui retient encore des hommes qui savent ce qu'ils font.

 

L'idéologie compte, pour ceux qui en ont une. Ainsi Bayard rappelle le destin de Daniel Cordier, maurassien qui devient pourtant le Secrétaire de Jean Moulin. Dans le trouble de la défaite, il pense sincèrement que Maurras sera partisan de la poursuite du combat... Il rejoint Londres et tombe des nues quand il constate que son modèle a capitulé et soutient Vichy.

 

Mais l'idéologie ne suffit pas, il faut qu'elle rencontre une contrainte intérieure très forte, qui conduit à la rupture et à risquer sa vie. Cela demande "une certaine organisation psychique" souligne Bayard. Il faut un Moi hyper pérméable à la situation du monde et qui ne peut pas supporter l'écart entre la réalité et les principes. La réalité devient tout simplement intolérable, et la résistance n'est pas un débat mais une évidence, une nécessité psychologique.

 

L'empathie est aussi un élément déterminant. Et Bayard de rappeler ces gens qui ont pris des risques immenses pour sauver des enfants juifs, sans s'apesantir. Les "Justes" ont des personnalités très particulières, de type altruiste.  Ils s'identifient très facilement à autrui. C'est ainsi que lorsqu'on demande à ces 'justes" pourquoi ils ont agi de la sorte, leurs réponses sont floues. Car en vérité il ne peut pas se poser pour eux de dilemne réel, à partir du moment où un autre souffre, ils souffrent avec lui.

 

Pierre Bayard rappelle avec raison, ce que l'on oublie parfois, que la terreur règne, et qu'elle explique largement le faible nombre de résistants.  Pour que la peur devienne secondaire, nombre de conditions sont nécessaires : personnalité altruiste, force des principes et sensibilité au monde (ces éléments se mettant en place dans la petite enfance selon Bayard). Comme nous le montrent les héros de la Rose Blanche ( Témoins de l'espoir raisonnable ("Ces allemands qui défièrent Hitler" de Gilbert Badia) )  ne pas se sentir seul dans le combat est essentiel. Les Scholl pensent que les allemands sont au fond d'accord avec eux. La croyance religieuse est aussi un puissant auxiliaire de la résistance. Ces éléments consolident la possibilité de penser de manière autonome, c'est à  dire de rompre.

 

Ce qui est remarquable chez le résistant, c'est sa capacité à sortir du cadre. L'exemple de Sousa Mendes, consul du portugal à Bordeaux, est explicite. Il décide, après quelques jours de dépression manifestement intense, de passer outre les ordres, et de signer tous les passeports qu'on lui demande, permettant l'évacuation de milliers de personnes depuis la France occupée. Salazar se vengera en le clochardisant. Dans un premier temps, le consul agit dans une certaine légalité, puis se faisant évidemment remarquer il continue à signer illégalement les passeports, alors qu'il est révoqué. Le plus remarquable c'est que sa famille l'enjoint d'arrêter cette fuite en avant. Sousa Mendes aurait pu céder à la décharge de responsabilité psychique car des ordres lui étaient donnés... Et pourtant il poursuit.

 

Le résistant est donc un créateur. Un inventeur de comportement inédit. C'est ce que dit Cynthia Fleury dans un livre que je viens de lire : le courageux est celui qui "commence". Du courage, encore du courage, toujours du courage (Cynthia Fleury).    

 

Milena Jesenska, connue pour avoir été le grand amour impossible de Kafka, incarne cette capacité à créer l'inédit. Déportée à Ravensbruck pour faits de résistance, elle illuminera les déportés de sa liberté irréductible qui impressionnera jusqu'aux gardiens du camp. Elle désobéit aux ordres des staliniens présents dans le camp qui lui demandent de trier ses amis.... Et elle va jusqu'à proposer un deal au chef de la gestapo : en échange d'une mesure de clémence envers une femme, son amie, elle lui dévoilera un trafic perpétré.... par les gardiens du camp. Le chef sadique de la Gestapo, contre toute attente, accepte. Comme hypnotisé. Plus tard, il demande à Mme Jesenska d'espionner une femme et elle refuse net... Elle n'est pas sanctionnée et le gestapiste la qualifie même de "femme bien". L'aplomb de cette femme va jusqu'à troubler le fonctionnement sadique de son interlocuteur.

 

Comme Milena Jesenska, beaucoup de résistants créent l'impensable : De gaulle en premier lieu, partant à Londres créer les FFL, mais aussi chaque français qui part en angleterre via le Portugal, parfois sans un sou, sans savoir quoi que ce soit de ce qui l'attend. Pour résister, on doit "sortir du cadre". Le résistant est un anti conformiste. Comme ce bosniaque qui, pendant la guerre des balkans des années 90, se déclara Esquimau pour dire son dégoût de l'obsession ethnique....

 

On approche ainsi le "moi" particulier du résistant. Un Moi tout spécialement relationnel, et sur lequel les pulsions égoïstes restent assez inefficaces.

 

Ah au fait, Pierre Bayard, chemin faisant, considère plutôt qu'il aurait adopté un comportement certes désapprobateur mais passif, se consacrant à ses études... A moins que.... Telle rencontre change sa trajectoire.

 

Pierre Bayard pense qu'au delà du "vernis des contigences" il y a un invariant dans l'individu. Et c'est là où je ne le suivrai pas. Je partage son idée selon laquelle il y a un mystère dans cette contrainte intérieure que certains ressentent, qui va les pousser à résister contre toute logique, se mettant en danger absolu. Il y a eu des résistants au rwanda parmi les hutus, protégeant des tutsis. Il y a eu des résistants au cambodge dans les camps de mort des Khmers rouges. Parmi eux, on trouve des gens très simples, sans culture. Le manque de culture les a peut être protégés de la propagande d'ailleurs. 

 

Mais je ne crois pas à cet invariant qui permettrait de s'imaginer dans une autre époque. Cet invariant, c'est nécessairement un succédané de l'âme. L'âme théologique recyclée. Ce n'est pas ma compréhension de l'humanité, immanente.

 

Oui, il y a un mystère chez le résistant. Le moment de la "bascule" est imprévisible. Bayard concède que cette imprévisiblité est rassurante. Elle témoigne de notre capacité à échapper à toute programmation extérieure.

Le résistant est rare, mais il sauve l'idée même d'humanité.

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article
26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 15:29

aEmWsJD0PDkQ-nfwws-CKTl72eJkfbmt4t8yenImKBVaiQDB Rd1H6kmuBW

 

"La marche vers la libre circulation des hommes sera sans doute aussi lente et perturbée que l'a été celle vers la démocratie"

 

Hervé Le Bras

 

 

Le débat sur l'immigration est presque impossible en France.

Qui en pâtit ? Les immigrés bien sûr, et leurs enfants.

 

 

La présence en notre corps politique d'un cancer persistant et aux tentations galopantes -l'extrême droite raciste, héritière honteuse de Vichy et de la collaboration-, est largement responsable de l'incapacité de notre pays et de ses formations "républicaines" (encore qu'il y aurait beaucoup à dire sur ce terme, mais ici n'est pas le propos) à saisir avec sincérité, courage, humanité et intelligence, cette question. Dans un pays pourtant fortement concerné de par sa géographie, sont histoire, son économie encore relativement développée.

 

 

A droite on instrumentalise cyniquement des peurs, on cultive l'amalgame pervers, à gauche on se réfugie fréquemment dans un discours moral sur fond d'examen flou du réel ; et parfois dans la démagogie, l'incohérence ou l'utopie aux mains propres.

 

A propos de l'immigration, comme souvent en France, on s'en tire en disant : "c'est politique". C'est à dire "ça s'évalue au rapport de forces". Les réalités chiffrées, l'examen lucide, la nuance.... sont souvent évacuées. Les réalités humaines sont agitées mais préemptées, et souvent bien relatives. Les sous-entendus boutiquiers sont parfois au centre de l'analyse. Quant à la gauche gouvernementale, elle dit tout, son contraire, parle et agit dans le flou, l'hésitation. Elle ne peut pas convaincre, car elle n'est pas convaincue et a les yeux rivés sur les sondages. Mais on me dira.... c'est une posture générale de sa part, et l'immigration s'y insère.

 

 

En réalité, en dehors des régularisations massives sous F. Mitterrand et L. Jospin, la République a pratiqué, via les Préfets, de la régularisation au fil de l'eau, largement arbitraire. Elle s'est réfugiée dans le silence et les arrangements. Notre pays n'a jamais voulu affronter de face le débat : qui doit entrer ? Qui doit rester et pourquoi ? Qui doit éventuellement partir ? Et pourquoi ces choix ?

 

Alors on préfère l'hypocrisie déléguée aux Préfectures d'un côté, les grands slogans comme "des papiers pour tous" de l'autre(un peu court tout de même comme pédagogie). Et puis des torticolis pour les partis gestionnaires (on enferme les familles mais pas avec les autres, on fait une garde à vue, mais pas la même, etc... Et on joue sur les mots pour s'en tirer. On soutient la régularisation d'un tel parce qu'il est "méritant" mais on vote une loi qui le criminalise, en espérant s'en sortir au cas par cas).

 

 

D'où l'utilité, si on espère y voir un peu plus clair, de revenir aux démographes, au économistes, et à leurs discussions à ce sujet. Certes, leurs constats ne sont pas suffisants. Pour se prononcer sur l'immigration, il faut se référer à d'autres savoirs, comme la sociologie ou l'anthropologie, d'autres dimensions de la pensée : elles tiennent à la philosophie, le choix politique, l'éthique.

Mais les chercheurs en sciences humaines nous aident à avancer en territoire éclairci.

 

Deux petits ouvrages que je viens de lire sur ce sujet qui m'est cher sont précieux :

 

- La nouvelle édition de l'ATLAS mondial des migrations de Catherine Whitol de Wenden, dont les travaux sont patients et admirables de ténacité, et les positions à contre-courant appréciables à mon point de vue. Publié dans cette collection des atlas chez "autrement", toujours passionnante.

 

- Un débat écrit sans concession entre Hervé le Bras, démographe toujours stimulant, et Gérard-François Dumont - universitaire spécialiste de l'immigration et expert sollicité-, intitulé brutalement "Doit-on contrôler l'immigration ?". Question choc, commerciale, absurde de par sa radicalité (tous les pays sans exception contrôlent leur frontière), et évidemment aucun des deux n'y répond définitivement par oui ou par non, préférant se situer dans les nuances. Mais les éditions Prométhée ont eu la bonne idée de publier ce dialogue de haut niveau.

    

La lecture croisée de ces deux publications me laissent quelques idées fortes (arbitrairement choisies bien entendu...) :

 

La contradiction entre d'un côté la liberté quasi totale de circulation des capitaux et biens et de l'autre les fortes restrictions imposées à celle des Hommes pose un problème de principe. Philosophiquement, les Nations n'appartiennent à personne ("on est chez nous" est une affirmation sans fondement. Au nom de quoi dit-on cela ? Au nom du premier arrivé premier servi ? Alors qu'un quart de la population française a un ascendant étranger....).

 

La liberté de circulation est un horizon logique pour l'Humanité (atteint-on un jour l'horizon ? C'est la question de tous les navigateurs) . D'ici à déclarer immédiatement ce droit absolu à circuler et à s'installer, il y a un pas que pour ma part je ne franchirai pas... Et aucun des intervenants de ces livres ne le propose. Car on ne peut pas ignorer les conditions sociales, économiques, dans un monde en profond déséquilibre et traversé par des crises profondes et violentes, qui doivent permettre d'y parvenir. Etienne Balibar compare la liberté de circulation à la liberté d'expression, et c'est à mon sens très pertinent : un démocrate est par nature pour la liberté d'expression sans exception. Mais dans le monde réel, les déchirures de la société ne le rendent pas possible ou souhaitable et on apporte des restrictions. Il en est de même pour la circulation. Mais comme la liberté est un horizon pour lequel on lutte, celle de circuler peut progresser.

    

On ne doit pas ignorer non plus que la migration dérégulée est favorablement considérée par les ultra libéraux (leur pape Milton Friedman en tête) comme force de pression sur les salaires et les droits sociaux, le potentiel d'immigration représentant une gigantesque armée de réserve du capitalisme. Friedman, ce sinistre personnage dont la main invisible fut ensanglantée (il fut conseiller de Pinochet) était même explicitement favorable à l'immigration illégale, permettant de réaliser les rêves du libre marché sans limite.

    

Cependant, la libre circulation n'est pas une absurdité inconcevable. L'Europe l'a conçue en son sein et à vaste échelle, à travers nombre d'étapes. A chaque entrée d'un nouveau membre, on a crié au danger de l'invasion des hordes étrangères.... Cela ne s'est jamais produit. Pourquoi ? parce que l'immigration est un parcours difficile. Ce n'est pas une partie de plaisir, tout simplement. Les exilés et leurs douleurs sont là pour nous le rappeler. La notion d'"appel d'air" devenu un poncif du fonctionnaire et du politique (je l'ai vécu...) n'a jamais été étayée. Les régularisations collectives n'ont jamais été suivies de ces fameuses avalanches. Les gens ne se dépaysent pas aussi facilement que l'on croit.

 

Autre peur agitée : le risque sanitaire. Or, il est évident qu'un immigré se sachant attendu positivement se priera de bonne grâce à des procédures, ce que les illégaux fuient par essence.

 

La sécurité est devenue aussi un motif majeur de restriction. A cela on peut rétorquer que lier sécurité et immigration est sans fondement. En quoi le lien logique peut-il être opéré ? Certes, un territoire doit se protéger d'intrusions terroristes, mais cela c'est un contrôle de sécurité, ce n'est pas forcément lié à un contingentement de l'immigration en tant que tel.

     

L'idéal de l'immigré, au moins quand le motif est économique, et les pays les plus inventifs l'ont démontré, c'est non pas de s'installer définitivement, mais de circuler. Or le paradoxe est qu'une législation féroce envers l'installation oblige d'une certaine manière l'immigré à rester.... puisqu'une fois dans la boîte il a surtout intérêt à se cacher.

     

L'intelligence, ce serait alors vers un monde de mobilités possibles, reconnaissant leur légitimité et leur inéluctabilité, tout en ne provoquant pas de processus irréversibles. L'intelligence, ce serait de travailler à cela, tout en considérant qu'un peuple souverain (l'idée fondatrice de la gauche) a la légitimité à décider des conditions de circulation et d'installation sur le territoire qu'il produit et organise, même si son point d'horizon reste la république universelle et la citoyenneté mondiale.

     

Hervé le Bras a le mérite de saper l'idée du coût prétendu insupportable de l'immigré (comparer les coûts et les apports d'un immigré a pour moi un goût écoeurant, mais il faut bien s'y résigner puisque des voix influentes s'arrogent ce type de calcul saumâtre pour stimuler l'égoïsme).

 

En se référant à la fameuse théorie du cycle de vie de Modigliani (l'économiste hein, pas le peintre....), on voit que l'immigré qui arrive souvent au début de l'âge adulte n'impute pas ses coûts d'éducation à la société d'arrivée. Agé il retourne dans son pays, avec une retraite gelée. Il est donc contributeur à la richesse nationale, plus que tout autre. Mais à cela il y a une condition : il faut que le travailleur soit déclaré et qu'il cotise. Donc qu'il soit régulier. Ceux qui poussent l'immigré dans la clandestinité affutent donc les piquants de leurs propres indignations et nous font de jolis tartuffes... Ils ignorent délibérément que la politique d'expulsion en France a un coût annuel estimé à un demi milliard d'euros....

     

Le thème de l'immigration choisie a été agité récemment, pour servir de prétexte à la traque aux immigrés. Le fait est que ce concept est inopérant, car en vérité c'est l'immigré qui choisit. En fonction de critères que les gouvernements ne contrôlent pas : la langue, la situation du pays, les réseaux préexistants pour l'accueillir, la géographie...

 

 

Un point particulièrement important est débattu : l'immigration est-elle un apport ou un appauvrissement pour les pays de départ ? Les partisans d'une répression à tout crin de l'immigration s'appuient parfois sur le souci du pauvre du Sud.... (alors que dans le même temps ils flattent l'égoïsme de leur peuple). Or les transferts de fonds auprès des pays d'origine sont aujourd'hui un facteur d'enrichissement certain des pays. De plus, cette idée selon laquelle la fuite des cerveaux serait un pur affaiblissement est bien sommaire : la mobilité suppose aussi du transfert de connaissances, de technologie. C'est dans une mobilité intelligente, et non dans la fermeture, que les complémentarités et les solidarités se noueront.

     

Le courage, ce serait de dire aux peuples que l'immigration est inéluctable. Que c'est une réalité dans un monde inégalitaire, où la guerre sévit, où la destruction de l'environnement va chasser des populations, où la jeunesse du Sud s'oppose au vieillissement préoccupant du nord (L'Allemagne et la Russie vont voir leurs populations décroître de manière impressionnante si la natalité en reste là) avec des effets délétères sur leur production économique. L'immigration deviendra un capital humain majeur, sans conteste.

 

L'argent consacré aux traques inhumaines et inefficaces serait mieux employé à appuyer l'intégration. Hervé Le Bras cite un député pourtant très "ferme" sur l'immigration (Thierry Mariani) qui concéda récemment en travail de commission parlementaire que le contrôle des migrations était "au taquet".... Et pourtant les gens passent encore. L'immigration zéro est un mensonge. Partout, les gens passent. Ils meurent dans les mers ou sur les plages (les cartes de l'ATLAS de Mme Whitol de Wenden sont effrayantes), mais leurs successeurs passent.

 

L'immigration, comme le montre l'ATLAS, est facilitée par de nombreux facteurs : le transport plus facile, l'information... L'immigré n'est pas un marginal. Il représente une part significative de la population mondiale. La mobilité s'accroît. Il n'y aura pas de retour en arrière. Le monde s'unifie. Les sociétés intelligentes seront celles qui le comprendront. Mais pour le saisir, il faut sortir des débats instrumentaux, des chantâges et des procès en sorcellerie. Il faut que la Raison et le sentiment de notre humaine condition l'emportent.

 

A mon humble avis, la première des évolutions pour marquer cette approche différente, c'est de cesser de s'en prendre à des gens qui n'ont pour seule motivation de s'en sortir. Si l'on juge nécessaire de réguler l'immigration, ce qui est compréhensible dans ces temps de crise où l'intégration des nouveaux est périlleuse, alors on peut se concentrer sur des processus : les filières, le travail clandestin à dissuader, les accords avec les pays d'origine. Mais criminaliser la tentative de survivre ou de mieux vivre, c'est prendre le débat par le mauvais bout. C'est se perdre. C'est refuser de regarder en face l'Histoire du monde .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article
19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 08:46

capital-VS-travail.jpgL'armée américaine vient de rendre publique sa dernière arme : une cape d'invisibilité. Impressionnante technique de camouflage absolu destiné à semer le trouble et la terreur chez l'ennemi.  Le camouflage est depuis toujours une arme décisive : depuis la chasse préhistorique en passant par Du Guesclin entrant dans les châteaux occupés par les anglais déguisé en vendeur de bois, jusqu'aux jungles vietnamiennes.

 

Il en est de même dans l'antagonisme social. Car nous vivons, c'est en tout cas mon avis (que je partage avec moi-même comme on dit), dans une société non seulement fracturée, mais fondée, du fait de son mode de production, sur des conflits, des divergences d'intérêt qui nourrissent notre existence collective. Bref, la lutte des classes, ce moteur de l'Histoire humaine, ce carburant des révolutions, est à l'oeuvre. Non pas pour des motifs culturels, moraux ou idéologiques, mais parce que notre manière de produire suppose la formation de classes et leur conflictualité pour accéder à des ressources et au pouvoir. Nous ne sommes pas en guerre civile, même si cela surgit parfois dans l'Histoire, mais nous vivons sur le théâtre d'un conflit plus ou moins ouvert.

 

Mais il est justement un enjeu central de cette lutte que de faire croire à son inexistence ou à sa disparition. De la rendre invisible par une cape tissée d'habiles diversions, ou de troubler son image, de la rendre floue. Quoi de mieux, pour rester dominant, que de nier la domination ? Quoi de mieux, pour faire oublier que cette domination est structurée et oppose des macro groupes sociaux, que de nier l'existence d'un conflit central entre capital et travail (les marchés et les salariés si l'on préfère) ? La lutte des classes ne serait qu'un malentendu surmontable par la bonne volonté ("le consensus") ou plutôt d'accepter ce qui est censé être indépassable : l'ordre établi. 

 

Donc, depuis que la théorie de la lutte des classes a été élaborée, par Marx et Engels et leurs successeurs, tel Gramsci, Bourdieu plus tard, des armées d'intellectuels s'évertuent à expliquer qu'elle est inepte. Et pourtant ceux là même qui la contestent sont les premiers à réfléchir et à agir avec une conscience de classe aigue : Mme Laurence Parisot ne croit pas officiellement à la lutte des classes, et pourtant elle est à la tête d'une organisation qui exprime explicitement les intérêts d'une classe : celle des possédants des moyens de production. Une simple anecdote de changement de dénomination montre bien l'enjeu de l'invisibilité des classes : la transformation de son organisation, autrefois Centre National du Patronat Français (CNPF) en Mouvement des Entreprises de France (MEDEF).... manière de faire croire que le PDG représente l'ensemble de l'entreprise, et donc qu'elle est un tout homogène, sans division.

 

Le petit livre pédagogique d'Alain Bihr, "Les rapports sociaux de classe" a le mérite de présenter une synthèse remarquable de la théorie de la lutte des classes, afin que l'on sache de quoi il s'agit. Car ceux qui la contestent, bien entendu, prennent souvent soin de la déformer et de la caricaturer. On a évidemment toute légitimité pour expliquer qu'elle n'a rien de scientifique (pour ma part, je suis resté très sceptique sur la notion de science sociale ou politique, même si je crois qu'on peut introduire de la science dans le débat politique ou social, pour créer des bases communes de discussion. Je préfère parler de "théorie"). On peut parfaitement ne pas adhérer à la théorie des classes, prétendre qu'elles ont disparu ou que leur lutte a disparu. Mais on est en droit d'attendre que ce soit sur la base d'une idée nette de ce qu'elle affirme. Le livre d'Alain Bihr est à cet égard un bel outil de clarification.

 

La lutte des classes n'est pas foncièrement une question de subjectivité

 

 

  En particulier, les adversaires de la théorie de la lutte des classes ont toujours répandu un malentendu efficace : la lutte des classes est dépeinte faussement à travers une seule de ces manifestations : l'affrontement direct, conscient, sur la scène politique ou économique, entre des groupes totalement conscients de leur appartenance de classe et décidés à en découdre. Elle se voit réduite à "Germinal" de Zola.

 

Donc.... lorsque ces scènes particulières disparaissent, on en conclut que la lutte des classes a elle-même disparu. On nous dit notamment :  "regardez, les ouvriers ne votent pas forcément à gauche, donc il n'y a plus de lutte des classes". Comme si les classes étaient des essences, des contenus définis d'avance, emplis d'unités interchangeables et imperméables au monde, comme si la politique n'avait nulle autonomie, comme si les êtres humains étaient des machines simplissimes. Caricature grossière... mais si habile qu'elle est devenue dominante aujourd'hui, contaminant les organisations fondées sur l'idée même d'une lutte des classes, même si l'explosion des inégalités et le coup d'Etat permanent bancaire que nous vivons viennent relancer le débat.

 

Notre société est segmentée, beaucoup moins uniformisée qu'on ne l'a présentée, et cela se voit tout de même... Malgré les prestidigateurs il est difficile, par exemple, de continuer à faire croire à l'égalité des chances entre les classes sociales, ce mythe libéral. Et  dans notre pays, comme le chante Alain Souchon, chacun sait bien au fond que "les cadors on les r'trouve aux mêmes places, nickel; les autres c'est  toujours Châteauroux Palace, plus d'ciel".

 

La lutte des classes, présentée par ses critiques, est ainsi pensée d'abord comme subjective, comme une volonté conciente et délibérée des acteurs. Alain Bihr remet les choses à leur place : c'est ne rien comprendre au matérialisme historique de Marx que de penser la lutte des classes comme une notion d'abord subjective (elle peut le devenir, mais là n'est pas sa réalité fondamentale). La lutte des classes est d'abord et avant tout la résultante des rapports de production dans une société. Elle a les pieds solidement ancrés dans la vie matérielle des humains.

 

Alain Bihr insiste sur cette idée essentielle : on ne peut pas dissocier l'existence des classes sociales et leurs luttes. Le titre du livre est ainsi "rapports sociaux de classes" et non "les classes sociales". Car elles ne vivent que par leur rapport, par leur conflit. Elles sont le fruit de la segmentation de la société. Donc si l'on croit à l'existence de classes, et non pas simplement à des individus atomisés, désaffiliés, alors on doit logiquement considérer qu'il y a lutte. 

 

La lutte des classes provient des rapports de production

 

La classe des travailleurs n'existe que par son rapport au capital, qui est un rapport d'exploitationNous vivons encore, plus que jamais même, dans un monde capitaliste, et ce qu'il est crucial de saisir, c'est que le capital est un rapport social avant tout. 

 

Les producteurs, dans ce régime, ne sont pas propriétaires des moyens de produire, ni de ce qu'ils produisent. Cette séparation est essentielle, elle est une expropriation historique, car il n'en a pas été de même dans le passé. Dans le monde pré capitaliste, il y a unité entre le producteur, son moyen de produire et le produit.

 

La force de travail est ainsi devenue une marchandise qu'on vend et qu'on achète "librement". Cette marchandise sert à fabriquer de la plus-value, que le capitaliste veut maximiser à travers l'intensification du travail, l'allongement de sa durée, ou en diminuant la quantité de travail nécessaire.  La valeur de cette marchandise, pour le capital, est le prix de sa reproduction. C'est autour de la formation de la plus-value et de la définition du prix du travail que se noue l'antagonisme. 

 

Le capitalisme est fondamentalement, économiquement (ce n'est pas une notion morale) un rapport social d'exploitation. Le travailleur travaille quelques heures pour rembourser son prix et ensuite gratuitement pour le capital.

 

Le capital se rend donc maître du process de travail. Et il est conduit à former toute une série de fonctions intérmédiaires afin de se consacrer à ce qui le préoccupe d'abord : la gestion du capital.

 

Le rapport entre les classes, structuré par ce rapport central entre travail et capital, est donc à la fois un rapport d'exploitation, de domination, d'aliénation (au sens ou le travailleur est séparé de son travail). 

 

Les classes sont donc en lutte. De fait, que les individus le veuillent ou non, là n'est pas la question. Elles luttent de fait pour l'accès à la richesse, pour l'usage de la richesse, elles luttent quant à la manière d'utiliser les moyens de produire. Elles luttent pour le pouvoir politique, enjeu majeur, elles luttent pour légitimer leur place ou la contester. Elles luttent pour que leurs idées s'imposent. La lutte des classes prend donc d'innombrables formes, et des degrés d'intensité très variables. Elle débouche sur de multiples compromis aussi, mais ceux qui prônent le compromis oublient souvent que justement il suppose et révèle une lutte : il n'est pas spontané ou naturel.

 

La lutte des classes, du fait de leur diversité (bourgeoisie, prolétariat, petite bourgeoisie...) et de leur fractionnement (bourgeoisie financière, industrielle...) passe par des alliances. La formation de blocs sociaux, qui se réalisent sous la direction d'une classe hégémonique. Marx explique par exemple que la révolution de la deuxième république, en 1848, est le résultat d'une convergence entre la bourgeoisie industrielle, la petite bourgeoisie et le prolétariat. Contre un régime monarchique qui représentait les intérêts de l'aristocratie foncière et de la bourgeoisie financière. 

 

Au sein des classes se forment aussi des couches sociales. Elles n'ont pas l'autonomie d'une classe ou d'une fraction de classe, mais elle a une particularité qui la distingue. C'est par exemple la fameuse aristocratie ouvrière (les qualifiés) qui est attirée par le rapprochement avec l'encadrement ou la petite bourgeoisie.

 

On peut aussi identifier des catégories sociales, inerclassicistes. Comme les fonctionnaires.

 

Sur le terrain de la lutte, multiforme, on distinguera la situation de classe (objective) et la position de classe (les prises de position).

 

Comment penser le rôle de l'Etat dans ce cadre ? Il est d'abord "un moment de la lutte des classes" car il en est une chambre d'enregistrement. Il tend aussi à s'en autonomiser. Fracassée par des luttes, la société a besoin d'assurer son unité, grâce à l'Etat, qui vient séparer la société de la puissance publique. L'Etat est aussi chargé de réfréner la lutte des classes, de l'encadrer dans des limites vivables. Ils se présente ainsi en médiateur et il acte les compromis. C'est pourquoi lorsqu'aucun compromis n'est plus possible (la guerre civile en Espagne par exemple), l'Etat n'est plus viable.

 

Mais saisissons la double nature de l'Etat : s'il recherche un intérêt général, s'il atténue la lutte, il sert donc l'ordre établi aussi, et peu ou prou il est donc au service de la classe dominante.  Il permet la reproduction de cet ordre. Par exemple en garantissant une monnaie, ou en gérant l'accès à des ressources socialisées indispensables pour le capitalisme (l'école).  Une autre de ses fonctions est de servir d'arbitre au sein de la classe dominante (typique est à ce titre le rôle de la commission européenne en matière de droit de la concurrence).

 

La classe dominante et ses alliés ont accès aux responsabilités de l'appareil d'Etat.

 

 A l'égard des classes dominées, l'Etat a aussi un double visage : il sert à les réprimer certes quand c'est nécessaire, et à les intégrer pour permettre la continuité du mode de production.

 

Afin de jouer ces rôles, l'Etat a besoin d'une unité. Une bureaucratie, une logique de hiérarchie propre. Cette bureaucratie a ses propres intérêts. Le capitalisme a besoin d'une autonomie relative de l'Etat. Plus la classe dominante l'est (19eme siècle européen, bureaucratie chinoise) moins l'Etat est autonome. Dans certaines conditions, où la lutte des classes est indécise, l'Etat peut prendre une grande autonomie (le bonapartisme).

 

On l'a vu, les classes sont des réalités objectives, fondues dans les rapports de production. Elles ne sont pas spontanément conscientes d'elles-mêmes, mais elles peuvent le devenir, et cette conscience peut s'effriter, voire disparaître. Ce qui ne supprime pas la classe "en soi". La classe consciente est appelée "classe pour soi" (en soi/pour soi : distinction opérée par la phénoménologie, et Husserl en particulier. Un caillou est 'en soi", alors que la conscience humaine est "pour soi").

 

Devenant consciente, la classe se figure son sort et son destin, elle crée ses organisations. La conscience de classe atteint son apogée dans la formulation d'un projet politique propre, où la classe (c'est le cas avec le socialisme historique) postule à résoudre les problèmes généraux de l'humanité.

 

Et les individus dans tout cela ? Ils existent ! Ils partagent avec d'autres des conditions d'existence qui sont intériorisées et deviennent des manières de penser, d'agir, de ressentir en commun. Ces types humains sont la matière privilégiée de la littérature (Balzac l'a illustré très explicitement) ou du cinéma (songeons à Chaplin ou à Citizen Kane).

 

Il revient à Pierre Bourdieu d'avoir explicité le plus profondément ce système d'incorporation d'une situation sociale, avec son concept d'Habitus. C'est un système de dispositions intégré à l'individu, qui "fait de nécessité vertu", qui conduit l'individu à exprimer des choix, des stratégies, des goûts et dégoûts qui le rattachent à sa classe, sa fraction de classe, sa couche sociale. Qui le conduisent à des horizons d'attente très différents, expliquant en partie les logiques de reproduction des inégalités de génération en génération (un enfant d'ouvrier ne ressent pas spontanément sa vocation de futur agrégé de lettres clasiques ou d'Enarque). Cet Habitus explique alors pourquoi il est si difficile de renverser l'ordre établi, chacun étant ramené à sa place par des schémas intégrés. C'est par la lutte des classes, que le travail critique s'effectue et que peut naître la contestation de l'existant.

 

Mais contrairement à une vison vulgaire de la lutte des classes, cette contestation n'est justement pas spontanée, elle doit être très difficilement construite. D'autant plus que la classe dominante déploie des stratégies de division de ses adversaires : le nationalisme, effaçant les classes, en est une. La xénophobie ou la haine religieuse en est une autre, la diffusion de l'égoïsme consumériste en est encore une autre. La mise en concurrence des salariés, leur atomisation, l'opposition entre salariés et chômeurs (l'armée de réserve du capital) en sont aussi d'autres modes.

 

Les rapports de classes viennent s'articuler avec d'autres rapports sociaux : rapports de genre, rapports de générations par exemple, différences culturelles.... Mais par leur force tirée de la place fondamentale de l'économie dans notre survie, les rapports de classes, issus des rapports de production, imposent leur logique et influent sur les autres rapports sociaux. Ils sont premiers. Ainsi, si la division entre catholicisme et protestantisme a été centrale à la Renaissance, on doit considérer que le protestantisme naît au moment où le capitalisme émerge, la bourgeoisie venant coloniser la pensée religieuse pour défendre sa vision du monde (l'éthique protestante, qui sacralise le mérite, provenant de la providence, exprime le besoin de légitimité des nouveaux possédants. Contrairement à Max Weber, un marxiste verra donc dans le protestantisme un résultat plutôt qu'une cause, mais verra aussi dans le protestantisme une arme dans la lutte des classes, une idéologie et donc une force historique). Mais Max Weber, en tant qu'intellectuel, justement, avait tendance à penser que les idées étaient la force essentielle de l'Histoire...

 

Alain Bihr se contente, et c'est déjà bien, d'expliciter cette théorie de la lutte des classes, et on peut regretter qu'il ne tente pas de l'appliquer à notre temps, où la bourgeoisie financière est devenue la fraction de classe hégémonique.

 

Si à l'échelle mondiale, le salariat se généralise et représente une force potentielle immense, sa faiblesse dans la lutte des classes est à ce jour patente, lorsqu'on constate l'écroulement de son idéologie propre, la faillite de ses organisations ( captées par une bureaucratie issue des couches supérieures du salariat et enfermées dans le cadre national), et la quasi disparition de sa conscience et de tout projet politique indépendant. L'Etat, qui avait enregistré des victoires de la classe salariale, les efface, en revenant à des formes plus régaliennes, et la bourgeoisie a moins besoin de lui. Des mécanismes de division du salariat ont été mis en place, extrêmement puissants : la sous-traitance par exemple, le libre échange à l'échelle mondiale.... Et tant d'autres barrages à la contestation de l'état actuel des choses.

 

Mais ces évolutions ne signifient pas que la lutte est terminée, elle se mène au contraire. Partout et tout le temps. Pour garder sa place dominante, une classe dirigeante doit stabiliser la société. Saisi une fois encore par de violentes contradictions, déstabilisé par l'obésité de sa bulle financière, confronté à la renaissance de contestations disparues pour des raisons politiques (l'échec du socialisme dit "réel"), incapable de résoudre le problème de l'épuisement des ressources planétaires, la classe capitaliste pourra t-elle garder le contrôle de la société ? Devra t-elle changer de stratégie et renoncer, comme le montre certaines tendances, aux méthodes démocratiques ? ...

 

Les conditions de cette lutte changeront : peut-être assisterons-nous à une démondialisation obligée, affaiblissant le capital en lui enlevant sa mobilité ? peut-être la paupérisation des aristocraties ouvirères changera t-elle la donne politique ? Rien n'est écrit, mais ce n'est toujours qu'un début...

 

 

 

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article
25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 20:56

 

King-Kong-Jackson-copie-1.jpgUn portrait de la féministe en gorille géant qui détruit tout sur son passage parce que .... no future.... C'est la voie que propose Virginie Despentes dans ce manifeste singulier et intéressant: "King Kong théorie".

 

Je viens de me décider à lire Despentes. Ce n'est pas que je la trouvais sans intérêt, et elle m'a même fréquemment intrigué et donné le sourire quand elle détonnait dans des émissions littéraires (je me souviens de l'entendre dire dans un débat sur Casanova qu'elle y était indifférente car à l'époque elle aurait gardienné une porcherie, comme la plupart des gens... Et c'était délicieusement décalé avec le côté chic libertin de l'émission, dominée par la figure fatiguante de Sollers).

 

Mais bon, je n'avais pas ressenti une attraction fulgurante pour la littérature évoquant l'ambiance coulisses des béruriers noirs, la bouteille de Jeanlain réchauffée à moitié vide et les larsen au fond du garage en février alors qu'on ne porte que des mitaines et un t shirt filet sous son harrington rachitique....

 

Et puis je n'aime pas trop le côté grossier (grossier hein, pas vulgaire. Celui qui est vulgaire quand JC Giesbert interviewe Despentes, c'est lui... pas elle). Parce qu'il me semble que la vraie transgression aujourd'hui, c'est de parler comme Proust. C'est face à Proust que les riches vulgaires peuvent être réellement mals à l'aise, car ça leur rappelle leur décadence. C'est la phrase proustienne qui est interdite à la télévision, pas l'énormité grossière, qui n'émeut plus personne ou presque. C'est la Princesse de Clèves qui incarne la résistance à éliminer. Ne confondons pas l'Episteme des années 60 et le nôtre.

 

Mais bon.... J'ai des copines politisées et lettrées qui m'ont dit "zyva faut qu'tu lises"... Alors j'ai lu. Et franchement, "King Kong théorie" a bien cette propension regrettable à choquer le bourgeois tel que le disséquait Simenon, mais c'est tout de même un essai qui se tient. Plus subtil et cohérent que je ne l'aurais soupçonné. Et au risque d'irriter les féministes universalistes de mes amies, je trouve que Despentes est assez convaincante lorsqu'elle dynamite l'approche de certains sujets, comme le viol, la prostitution ou la pornographie.

 

Despentes y raconte sa conversion au féminisme... Enfin à une certaine compréhension du féminisme. Un féminisme punk, anar individualiste. Ce n'est pas ma vision du monde mais elle a sa part de noblesse et le mérite de nous alerter sur le danger constant de la domination, sur la nécessité de protéger sa liberté à tout instant, contre toutes les atteintes même quand elles sont déguisées en bienveillance.

 

En premier lieu, soulignons que son féminisme n'est pas basiquement "antimec". Car si elle écrit d'abord pour les moches, les "exclues du grand marché à la bonne meuf", et se considère comme une "prolotte de la féminité", Despentes a aussi une pensée pour les pauv'mecs : "ceux qui chialent volontiers, ceux qui ne sont pas ambitieux, ni compétitifs ni bien membrés"... La société patriarcale est aussi "mutilante" pour les hommes, qui doivent réprimer leurs émotions. Et ne doivent pas oublier que le prix à payer de la femme à la maison, hyper dominée, c'était l'homme rivé à la production ou munition de guerre.

 

La révolution féministe a eu lieu dit Despentes, mais elle se poursuit. Cette femme présumée idéale que l'on enjoint d'être blanche, sexy mais pas trop, réussissant mais point trop pour ne pas être suspecte, intelligente mais un peu effacée... Elle n'existe nulle part. Mais on doit s'en libérer tout à fait.

 

L'ennemi actuel, c'est avant tout le diktat esthétique, d'autant plus prégnant que les femmes ont conquis la liberté de circuler dans la société. Et certaines formes d'expression de la liberté de la femme vont jusqu'à être des aveux de dominée. La femme hyper apprêtée et séduisante, voire la "chaudasse" (selon l'expression de l'auteur) ne disent-elles pas en somme : "sois rassuré cher homme, je suis bien là où tu m'attends, cantonnée au corps".

 

Parallèlement, des discours dominants sont à l'offensive : la maternité épanouissante et obligée. Et l'injonction à ne pas effrayer les hommes, ces pauvres chouchous apeurés par la montée en puissance des femmes... Sinon vous resterez seules les soeurs.. C'est un poncif de la presse féminine.

 

Et puis Despentes s'attaque à des sujets sensibles au sein du camp féministe, qu'elle ne brosse pas dans le sens du poil (oui, ce dernier mot est malheureux...) : le viol, la pornographie, la prostitution. Une femme inspirée par King Kong ne saurait les aborder comme on le fait dans le courant dominant du féminisme contemporain (en tout cas français).

 

Ainsi sur le viol, qu'elle a vécu et dont elle analyse l'expérience, Despentes conseille t-elle aux femmes de cesser de vivre comme des victimes et de pleurnicher. On doit prendre le risque de se faire violer en allant dans le monde. En somme de s'en balancer, de se relever, et de ne pas céder de terrain au prédateur qui erre dans les rues. La solution c'est l'autodéfense. Elle raconte que lors de son viol elle avait un cran d'arrêt dans la poche et n'a pas pensé un instant à s'en servir : " je suis furieuse contre une société qui m'a éduquée sans jamais m'apprendre à blesser un homme s'il m'écarte les cuisses  de force, alors que cette même société m'a inculqué l'idée que c'était un crime dont je ne devais pas me remettre". Perdante sur tous les tableaux, la femme.

 

Les soeurs doivent donc à la fois refuser l'intimidation du violeur qui a pour effet de les cloîtrer, apprendre à se battre (comme le prônait Malcom X pour les afro américains en somme) et relativiser le viol car sinon elle meurent de peur et le violeur a finalement gagné... (en même temps si la femme n'est pas dehors, le violeur ne peut pas violer aurais-je quand même envie de souligner. Donc le violeur aime bien que les femmes sortent tard et seules).

Enfin Virginie... Tout cela, il faut avoir le cran pour se le permettre tout de même... Et se relever sans ciller, ce n'est pas donné à tout le monde.

 

Sur la prostitution, et là je trouve que ces critiques des positions féministes majoritaires touchent juste, elle note que "les prostituées sont l'unique prolétariat dont la condition émeut autant la bourgeoisie (....) Les types de travaux que les femmes non nanties exercent, les salaires misérables pour lesquelles elles vendent leur temps n'intéressent personne". 

 

Despentes met le doigt sur l'hypocrisie bienveillante de l'idéologie abolitionniste (c'est à dire interdisant la prostitution, d'abord sur l'espace public, puis ensuite en pénalisant le client et/ou la prostituée). Et elle enfonce le clou sur le caractère relatif des fameuses atteintes à la dignité dans l'esprit des bien pensants de la cause : "Dormir dehors à quarante ans n'est interdit par aucune législation. La clochardisation est une dégradation tolérable". Eh oui. C'est bien le fait de proposer un service sexuel rémunéré, et uniquement cela, qui est insupportable aux yeux de ce qui veulent interdire la prostitution. D'autres formes de dégradation ne suscitent pas la même ferveur militante. Pourquoi donc ? C'est ce que le féminisme abolitionniste devrait se demander...

 

Quant à l'argument "elles le font parce qu'elles sont pauvres", pour justifier l'abolition, elle a une manière fulgurante de le disloquer : "si elles avaient le choix, les prostituées ne le feraient pas. Tu parles d'une rhétorique. Comme si l'épilatrice de chez Yves Rocher étalait de la cire ou perçait des points noirs par pure vocation esthétique". Personne ne songe à interdire des tas de travaux dégoûtants, aliénants, épuisants, abrutissants, aux femmes, et aux hommes aussi. Ce qui est en cause dans l'abolition de la prostitution, c'est cette idée que les femmes doivent pratiquer le sexe uniquement dans le cadre de l'amour. Et si possible du mariage. Mais comme on a reculé sur le mariage, alors on essaie de restreindre à la situation amoureuse. C'est une forme de contrôle de la sexualité, des femmes en particulier, en définitive. Malgré le decorum éthique.

 

 

Mais Despentes est une punk, souvenons-nous en. Elle ne réclame pas de statut des prostituées ou quelque réforme globale, rationnelle, qui résoudrait les problèmes. Elle est dans sa position anarchiste cohérente. Elle défend la liberté un point c'est tout.

 

On peut d'ailleurs déplorer la prostitution (elle trouve d'ailleurs que c'est une impasse en général, ça l'a été pour elle, car elle l'a pratiquée un certain temps) et être contre son interdiction. Comme on peut déplorer l'alcoolisme et être contre sa prohibition. Comme on peut déplorer l'usage de la cocaïne et être contre la pénalisation de son usage et organiser des salles de shoot (d'ailleurs il est intéressant de noter que beaucoup de partisans de l'abolition de la prostitution se rangent naturellement dans les partisans des salles de shoot ou de toute politique de réduction des risques. Ce qui montre que ce qui est sulfureux, c'est bien la sexualité, et non l'intensité d'une indignité parmi d'autres).

 

L'auteur analyse la fonction sociale de la pornographie, avec intelligence il me semble, comme la résolution d'une tension culturelle dans notre société. D'un côté le sexe s'affiche partout, dans le monde des images. D'un autre il n'est pas question de le pratiquer partout, d'y avoir accès comme on le veut. Donc la pornographie vient lâcher un peu de pression.

 

Despentes ne le dit pas, mais moi oui : si l'on veut que la pornographie recule, c'est au marché qu'il faut s'en prendre, à la logique du porno-chic, du porno pub, de la frustration sexuelle comme argument de vente... Les libéraux qui hurlent contre la pornographie sont des hypocrites de premier ordre.

 

Comme pour la prostitution, la position dominante du féminisme est marquée par une hypocrisie évidente. Le féminisme reproche par exemple au cinéma porno de "ne pas montrer la réalité du sexe". Mais c'est la fonction même du cinéma rappelle Despentes, et on ne peut pas lui donner tort... Qui reproche au cinéma fantastique, au cinéma d'aventures, de ne pas montrer la réalité ? Personne.

 

Là aussi, le problème véritable, c'est que la femme use de son corps comme un homme. C'est cela qui gêne. Despentes fréquente des stars du porno, et constate qu'elle impressionnent les hommes, qu'elles n'ont sûrement pas l'air de victimes ou de "moins que rien". Elles intimident au contraire. Ici aussi, la déploration de l'indignité est relative... On s'indigne du sort fait aux femmes sur les images (Despentes conteste cette vision, car elle considère que le porno magnifie au contraire le corps de la femme et marginalise celui des hommes. A chacun d'apprécier...). Mais qui se soucie véritablement des questions d'exploitation financière de ces femmes, de ce qu'elles deviennent ensuite ? Personne. La "dignité" est décidément un concept bien abstrait. Bien relatif au fond, bien que paré d'universalisme.

 

Ce qui est au fond insupportable dans le porno, comme dans la prostitution, c'est que l'on puisse user de son corps de manière scandaleuse, sans les préalables exigés par la société patriarcale et les valeurs dominantes qui en découlent. La femme doit aimer pour coucher. Elle doit appartenir à un homme, dépendre de lui de son contrôle. Sinon elle est de mauvaise vie, elle est stigmatisée. Et l'Homme aussi doit s'inscrire, d'une manière ou d'une autre, dans un cadre légitimé par la loi et l'Etat, garants des bonnes moeurs, définissant ce qui est digne ou indigne de réaliser avec son propre corps.

 

Le pouvoir est biopouvoir disait Michel Foucault. Le politique investit les corps : la santé, la sexualité, les pratiques alimentaires. Et ceci d'autant plus qu'il déserte le terrain économique et social. A la bérézina sociale répond le pseudo volontarisme du contrôle de nos intimités par le politique.

 

Au final, personnellement, je ne me représente pas la vie en société comme Virginie Despentes. Je ne pense pas qu'on puisse en rester, en clair, à dire "fuck off" et à ne pas se préoccuper du reste. A simplement se préoccuper de se défendre tout seul, même si c'est fondamental de protéger sa liberté comme un acharné. Je crois à l'espace essentiel de l'intérêt général, car la notion d'individu, au fond, doit être très nuancée. Je pense qu'un libertaire qui oublie cet espace du bien public est au fond condamné à devenir un néolibéral.

 

Mais je suis d'accord avec elle lorsqu'elle dit la chose suivante : la vraie indignité, c'est quand on nous impose un contrôle total, même trempé dans la bonne conscience. Quand on décide à notre place, de ce qui est bien et ne l'est pas. Quand on décrète "le digne et l'indigne" depuis des positions légitimes autoproclamées. Quand on outrepasse ce principe selon lequel la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres. L'oppression sait tout à fait enfiler le masque sournois de la générosité.

 

Une société d'hommes et de femmes libres, c'est bien cela : des hommes et des femmes libres, d'abord.

 

 

 

 

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article
15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 09:53

se-liberer-300x200.jpg"Présent et avenir" est en quelque sorte le testament intellectuel de Carl Gustav Jung, psychologue majeur, bâtisseur de la psychanalyse avant de rompre avec Freud.

 

La lecture de ce petit essai parfois un peu opaque malgré une écriture limpide (pour un psy...) a suscité chez moi des sentiments ambivalents. Marqué par un pessimisme d'une ampleur rare, il est écrit à la fin des années 50, au moment où l'hypothèse d'une victoire finale du bloc soviétique est loin d'être exclue. Et Jung prévoit cette victoire comme inéluctable, et la craint comme le pire en tant qu'anti communiste résolu. L'humanité semble menacée par l'écrasement totalitaire, après l'expérience nazie et la place grandissante du communisme stalinien. Jung ne pressent pas l'époque qui va s'ouvrir : celle de la consommation et du règne absolu de la marchandise. "Présent et avenir" est donc un livre daté. Sur lequel plane, comme sur toutes les réflexions de l'époque, la crainte de l'apocalypse atomique, aujourd'hui reléguée par l'efficacité supposée de la dissuasion nucléaire, et par la peur du désastre écologique.

 

Cependant il y a quelque chose de très actuel aussi dans la défense de l'individu authentique que prône Jung. Individu qui doit prendre conscience de la réalité de sa psyché.

 

La réalité de son temps, pour Jung, c'est l'écrasement de l'individu par la masse, aux ordres d'un Etat surpuissant. L'homme y est réduit à une unité statistique. La société et l'Etat deviennent des personnalités à part entière, vers lesquelles on se tourne pour tout réclamer. Les éléments nécessaires à un esclavage d'Etat sont partout présents en Occident. C'est pourquoi le modèle communiste pourra s'y installer sans trop de résistance. L'individu, qui plus est, est asservi à la technique. Pour Jung, l'organisation  de masse, en abaissant l'individu, affaiblit sa capacité morale. C'est "le somnambulisme infantile" de l'homme de masse. Une critique d'ordre libertaire, dont on ne peut nier la pertinence (comment on en sort, c'est une autre affaire) :

 

"Seul peut résister à une masse organisée le sujet qui est tout aussi organisé dans son individualité que l'est une masse".

 

L'avenir ne donnera pas tout à fait raison à Jung, ni tout à fait tort... Le communisme s'effondrera. L'hyper individualisme se développera. Mais ce règne sans partage est-il gage de liberté et de recul de la violence ? On peut en douter. Certes, on demande encore tout à l'Etat mais celui-ci reflue sans cesse, sauf lorsqu'il s'agit de rétablir l'ordre public menacé par sa propre incapacité à résoudre les problèmes de la société. Quant au "somnanbulisme infantile" , il reste indéniablement de mise.... L'avenir ne ressemble jamais vraiment à ce que l'on subodorait, mais certaines intuitions de Jung étaient valables.

 

Jung ne croit pas vraiment à la possibilité de l'homme de vivre sans transcendance. La recul de la religion en occident a donc donné lieu à un transfert vers une nouveau culte, celui de l'Etat.  C'est la critique classique du socialisme comme religion de salut terrestre.  Jung - et là il se trompe - considère que le modèle fordiste n'est pas en capacité de résister aux promesses de lendemains qui chantent du bloc soviétique, car la possession des objets ne débouche que sur de la frustration d'autres objets (ce qui est certes vrai). Mais Jung n'a pas pris en compte les facteurs économiques, sociaux, organisationnels, qui empêchèrent le modèle communiste de tenir la moindre de ses promesses.

 

Le monde n'est que conscience. Donc l'étude de la psyché est d'une importance immense. Pourtant elle n'est que récente, elle a du mal à s'imposer, et elle n'est qu'à ses débuts. Elle a cependant réussi à progresser, et à faire accepter l'existence déterminante de l'inconscient. Par son existence, la psychologie sort l'Homme de sa place misérable d'unité statistique indifférenciée, de numéro dans la société de masse. Chaque individu est unique. La psychologie est un rempart contre l'esclavage d'Etat. Ce sont de beaux passages. Et on pourrait aujourd'hui en dire de même :à l'égard de toutes les dominations qui nous guettent : celles des pervers, du marché.

 

Pour Jung, l'homme moderne est un névrosé. Comme en témoigne la dissociation qui frappe ses croyances et son savoir. Soigner l'homme moderne, ce serait faire comme le Médecin pour l'individu : réconcilier les deux parties en lui. L'inconscient de l'homme, c'est d'abord son instinct (Jung a été influencé par Nietzsche), et il s'est peu à peu éloigné de son instinct, pourtant à la source de sa psyché. La scission entre conscient et inconscient, entre savoir et croyance, devient source de conflit en l'homme, donc d'une pathologie qui lui est consubstantielle. L'homme ne peut s'identifier qu'avec ce dont il est conscient, il est donc déraciné, séparé d'une partie de lui-même.

 

Les hommes espèrent résoudre ce conflit en changeant la société, c'est insuffisant. Ainsi les espérances politiques sont toujours déçues.

 

L'humanité sait désormais que l'inconscient existe, et pourtant elle agit comme si elle l'ignorait, comme si tout affleurait à la conscience. Elle ne se méfie pas d'elle-même. Elle préfère rejeter les problèmes sur l'extérieur, sur autrui. Jung nous appelle à accepter que la capacité à faire le mal, immensément, sans limites, est en nous. Elle est toujours là. Elle n'est pas localisée chez l'autre ou enfermée dans le passé. Le refus de cette réalité en nous est la meilleure façon de déclencher la violence aveugle.

 

Après des années de pratique psy, Jung en est venu à être anti rousseauiste. Les pulsions d'agression chez l'Homme lui semblent plus fortes que tout, et c'est à partir de la volonté de puissance qu'il définit la "nature humaine" à laquelle il croit. Avec un pessimisme bien compréhensible en son temps, et après avoir fréquenté des gens en souffrance toute sa vie. Mais aurais-je envie de lui répondre : le simple fait que des tas de gens s'acharnent à trouver les moyens d'adoucir le monde, n'est-ce pas la preuve de la complexité de la nature humaine, ou même de la fragilité de ce concept de "nature" ?

 

La raison ne suffit pas nous dit Jung (coucou Spinoza !). La peur de l'autre (derrière le mur à son époque, ou aujourd'hui de l'autre côté de la méditterrannée) est trop intense.

 

La sagesse pour l'humanité, c'est donc d'apprendre la lucidité. De connaître ses tendances, de s'analyser. De ne pas être naïf envers soi-même. Il le dit dans un très beau passage :

 

"Connaître et accepter son ombre achemine vers cette modestie qui est nécessaire à la reconnaissance de ses imperfections. Mais précisément c'est cela l'acceptation consciente de ses petitesses et la prise en considération de ses mesquineries personnelles et de ses imperfections, qui est l'attitude la plus nécessaire chaque fois qu'il s'agit d'établir une relation humaine. Car la relation humaine ne repose pas sur la perfection (...) elle repose bien plus sur ce qui dans l'être est imparfait, faible, ce qui a besoin de secours et de soutien, sur tous ces éléments qui sont le fondement et le motif de la dépendance. Ce qui est parfait n'a pas besoin de l'autre".

 

L'élargissement de la conscience individuelle n'est pas vaine. Elle a une influence à travers la construction de l'inconscient collectif (concept phare de Jung). C'est ce à quoi s'adonnent les artistes en particulier. Et ils influencent profondément le monde.

 

Nous ne sommes pas libres sans doute, mais nous pouvons savoir qui nous sommes. Et ainsi ne pas aller n'importe ou, n'importe comment, agi par des forces qui nous dominent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article
28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 21:06

Pal-olithique-Venus--4-.jpg

 

 

" Si donc on nous demande où est l'état de nature nous répondrons : il est ici ; et peu importe d'où l'on parle, de l'ïle de Grande Bretagne, du Cap de Bonne Espérance ou du Détroit de Magellan".

 

                                                                                Ferguson

 

Nous vivons dans un monde où a triomphé l'idée selon laquelle l'être humain est fondamentalement un être égoïste, pingre, cupide, indifférent à autrui s'il ne lui sert à rien... Donc il conviendrait de s'organiser en conséquence.

 

Nier cette nature malsaine, ce serait nous dit-on depuis la fable des abeilles de Mandeville, se priver des ressorts de l'égoïsme, étouffer l'Humain. L'égoïsme serait un moteur puissant de création de richesse, et en fait le seul . La société libérale voit dans l'addition des égoïsmes le chemin du bonheur général, par retombées positives des fruits de l'enrichissement individuel. Une vision pessimiste de l'humanité, certes, mais qui repose aussi sur un postulat particulier : si on est capable de dire que l'Homme est un salopard foncier, c'est qu'il y a du foncier. C'est qu'il y a une nature humaine.

 

Notre représentation du monde, et il n'y a qu'à se rémémorer nos cours de philo de terminale, est arc-boutée sur la distinction discutable entre nature et culture.  Et bien souvent, ceux qui ont critiqué la vision pessimiste qui domine aujourd'hui, ont joué sur ce même terrain. Rousseau a contesté Hobbes, non pas sur sa prétention à isoler une nature humaine, mais sur sa vision de l'état de nature comme état de guerre. Et Jean Jacques oppose une fois encore la culture, pervertie depuis l'apparition de la propriété, à la nature humaine portée à la sociabilité, au partage et à l'altruisme ("le bon sauvage"). Le dualisme, encore et toujours.

Rousseau a perdu.

 

Aujourd'hui, ceux qui contestent la vision simpliste et surtout pas innocente de la nature humaine telle que l'ont formulée Machiavel, Schopenhauer, Nietzsche, Hayek, contestent les termes mêmes du débat. Ils en fracassent les présupposés.

 

Deux petits livres paraissent qui évoquent, dans un esprit très proche, cette notion de "nature humaine", pour la déconstruire et non pour la redorer. Signés par des penseurs de premier plan, héritiers de l'humanisme de la Renaissance dans leur volonté de penser le monde en s'ouvrant à la diversité des savoirs, en refusant les spécialisations "mutilantes". Un "dialogue sur la nature humaine" entre Boris Cyrulnik et Edgar Morin. Riche, magnifique de grandeur d'âme et d'ampleur de vue. Trop court et frustrant.... Et un essai direct et lumineux de l'anthropologue majeur qu'est Marshall Sahlins, intitulé " La nature humaine, une illusion occidentale". 

  

Le dialogue entre les deux penseurs français, qui ont beaucoup de points communs, à commencer par leur capacité à penser globalement tout en étant absolument compréhensibles et éloquents, va au delà de la question de la nature humaine. Il s'agit aussi d'un échange sur le savoir humain ou sur le lien intime entre la vie et la mort. Mais ressort de ce débat la conviction qu'il faut en finir avec la coupure ontologique entre la culture humaine et la nature. Cyrulnik voit l'Homme comme un centaure, planté solidement dans la terre et dressé vers le ciel. La culture est un des ingrédients nécessaires à la nature humaine. Avant même Homo Sapiens la culture avait émergé. La culture est là avant même l'humain que nous connaissons.

  

La culture, c'est le sens, ce qui circule entre nous. Et elle est inséparable de l'Humain. Ainsi Cyrulnik souligne que le cerveau humain est capable de beaucoup, même en l'absence de certains sens, mais que les promesses génétiques de l'Homme ne peuvent pas se développer en l'absence d'autrui. Un Homme isolé trop longtemps perdrait le langage et se déshumaniserait. L'Homme est un être sociable, par définition. Et c'est déjà un caillou sacrément douloureux dans la chaussure libérale....

  

L'Humain est le fruit de plusieurs naissances : la bipédie, la maîtrise du feu et du langage, l'apparition d'Homo Sapiens, les sociétés historiques... L'Humain est un devenir. "La" fameuse nature humaine n'est pas isolable, et surtout pas de la culture. Morin imagine la prochaine étape de l'humanisation dans la prise de conscience de notre appartenance commune à la Terre Patrie (titre d'un de ses magnifiques essais).

  

La prééminence du social se concrétise notamment dans le tabou de l'inceste. Que signifie t-il ? Que l'Homme ne peut survivre que par l'alliance avec autrui. C'est un fait biologique. Nous portons tous en nous la trace des premières cellules de la vie, mais nous avons besoin de nous mélanger à l'extérieur pour nous régénérer.

  

L'Homme a besoin d'autrui pour exister. Il a besoin d'une identité collective pour devenir lui-même. Cyrlunik, le psychanalyste, remarque que l'être humain ne peut pas devenir tout à la fois, il doit réduire son horizon, donc il doit appartenir à une ou plusieur entités pour devenir un individu. Sinon sa construction est menacée. Donc l'individualisme absolu est un non sens. " Devenir soi-même pour rencontrer un autre, qui lui aussi est un autre soi-même". Une lucidité qui rappelle la phrase de Jaurès sur le  patriotisme qui n'éloigne pas de l'internationalisme mais en constitue le chemin. Pour comprendre l'altérité, il faut savoir qui on est.

  

L'Humain a créé un monde immense de signes. Il est capable de décontextualiser les informations. Il est devenu plus fort que ses propres gênes, parvenant à les contrôler. C'est aussi ce monde de signes qui lui permet de penser, d'imaginer, et d'être aussi dangereux. Sans la pensée, pas de génocide. C'est la culture qui donne à l'Humanité ce pouvoir de destruction mais aussi sa capacité à soigner. L'importance de la culture se mesure dans nos émotions : un seul mot suffit à emporter des affects immenses, une seule phrase peut changer une vie. Le monde des signes est devenu une partie majeure de notre réalité. Tout cela balaie les évidences simplistes sur la prétendue nature humaine.

  

Marshall Sahlins aboutit à des conclusions très proches. En rappelant assez longuement l'Histoire des idées occidentales, toutes fondées sur la dichotomie arbitraire entre nature et culture, alors que dans d'autres contrées cette séparation n'a aucun sens. La subjectivité par exemple, n' y est pas réservée à l'humain. La nature animale de l'Homme n' y est pas une damnation, et les animaux n'y sont pas appréhendés comme des bêtes. Quant au "moi" il ne se confond pas partout avec l'individu. C'est le grand apport de l'ethnologie que de nous permettre ce regard décentré.

  

Pour l'auteur "la tradition occidentale", qui passe par Aristote, Saint-Augustin, Machiavel, Hobbes, Smith, jusqu'à Freud...  a pour spécificité de "mépriser l'humanité" en ciblant une vile nature à domestiquer (on retrouve cette idée dans le pêché originel).  Mais il faut aussi répudier la pensée en miroir qui stigmatiserait la fausseté de la culture et célèbrerait la salubrité par essence de la nature (pensée qui s'exprime par exemple dans le culte du "bio"). Car c'est ce fossé qui pose problème.

 

L'Essai est un parcours brillant dans l'Histoire de la société occidentale, qui montre comment cette idée de la nature de l'Homme a toujours servi de pivôt à l'organisation juridique et sociale. Des Républiques de la Renaissance fondées sur l'équilibre des intérêts (Montesquieu fonda aussi cette notion d'équilibre sur une anthropologie pessimiste) à la Révolution américaine inspirée par le calvinisme qui radicalisa la notion de pêché originel. Thomas Paine écrivait ainsi : "Les palais des rois sont bâtis sur les ruines des berceaux d'Eden". Le gouvernement est nécessaire pour éviter la guerre de tous contre tous mais ne doit pas ignorer la nature égoïste des citoyens. En réalité, et là on touche à l'influence de Marx sur Salhins, la nature dangereuse qu'il convenait de contenir, c'était surtout celle des masses...

 

Il revint à Adam Smith de fignoler l'édifice en trouvant la solution pour que l'égoïsme soit célébré comme utile pour le bien commun. C'est la "main invisible" du marché qui finit par trouver la meilleure solution pour tous, car l'offre et la demande doivent toujours s'équilibrer dans l'intérêt des deux parties. Et donc, si l'Etat ne s'en mêle pas, les égoïsmes organiseront au mieux le monde, spontanément. Nous vivons toujours sur ce mythe, comme si les deux parties étaient à égalité, comme si au sein de chacune des parties, tout était fluide et loyal.

 

L'autre solution proposée avec succès par les pessimistes sur la nature humaine sera le nationalisme. C'est à dire porter l'égoïsme à un niveau supérieur, collectif. Pour résoudre les conflits dans le corps national.

 

Mais l'essentiel est pour l'anthropologue de montrer que ce choix de découper une nature humaine spécifique est arbitraire. D'autres sociétés n'isolent pas l'individu du groupe : à Hawaï par exemple, tout le monde est parent. Dans nombre de sociétés, la chasse n'est pas une lutte contre le monde animal mais une collaboration : l'Humain ne se sépare pas de la nature, ni de l'animalité qui du coup n'est pas stigmatisée comme le Mal à proscrire. L'idée d'une nature humaine, qui plus est égoïste, est une idéologie particulière. Elle nous conduit à considérer l'enfant comme un animal à domestiquer, ce qui est une conception tout à fait rare dans le monde.

 

Salhins se moque de Hobbes et de la formule "l'homme est un loup pour l'homme" : 

 

"quelle calomnie pour ces loups grégaires, eux qui savent ce qu'est la déférence, l'intimité, la coopération, le sens de l'ordre inaltérable !".

 

Pour Sahlins, l'anthropologie démontre que la culture est la véritable nature de l'Homme. Les premiers signes de cette culture remontent selon lui à trois millions d'années, alors que l'Homme tel que nous le connaissons a 50 000 ans. L'histoire de l'Humanité émergente est culturelle.  C'est cette spécificité humaine qui se traduit par une déprogrammation par rapport aux instincts. Nos ancêtres ont produit une culture, qui les a ensuite modifiés, et la sélection a été culturelle. La culture a pris le pouvoir.

 

L'individu sans culture, donc l'individu pré social, n'a jamais existé. C'est ce que Marx implique aussi, quand il affirme que l'Homme se façonne dans l'activité sociale. L'état pur de l'Homme n'existe nulle part et n'a jamais existé. Il n'y a pas d'essence de l'Homme. Il n'y a que son existence dans son rapport à la matière qu'il transforme. Dans son travail pour survivre, qui implique une organisation sociale, la formation de civilisations où d'autres générations naîtront.

 

Ce débat sur l'existence d'une nature humaine est fondamental, décisif. L'idée d'une nature humaine non coopérative "met l'humanité en danger" selon Salhins. 

 

Mais avant que ces sages idées infusent dans la société, viennent contester l'hégémonie du libéralisme misanthrope, il se passera du temps (si cela devait survenir...). Edgar Morin suggère que l'on réforme l'enseignement pour apprendre l'introspection, tel que Montaigne l'a pratiquée. S'interroger sur ce qui se joue en moi, et donc remettre en cause les fausses oppositions que l'idéologie capitaliste a ancrées en nous depuis des siècles, s'appuyant sur des tendances fortes de la société chrétienne et même de la pensée antique.

 

" Connais toi, toi-même" reste le mot d'ordre le plus subversif qui soit.

 

 

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article
15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 18:43

socrates-democratie-1.jpg 

Jean-Claude Michéa, orwellien proclamé, essaie de défendre les positions d'une gauche populaire. Pas une gauche fantasmant le peuple, s'adressant au peuple depuis des sommets légitimes, finalement condescendante. Mais une gauche étoitement liée à son substrat historique, sachant tirer parti de ce qu'il a de meilleur, dont cette "commune décence" qu'Orwell discerna en son temps en Angleterre (notamment pendant le second conflit mondial).

 

La décence commune, c'est ce sentiment qui pousse, face à certaines extrêmités, à se dire simplement que "ça ne se fait pas",  et qui manqua et manque encore aux expériences révolutionnaires et réformistes, aux bureaucraties politiques se réclamant du progressisme, aux organisations issues du "mouvement ouvrier".

 

L'un des terrains où se manifeste la discorde entre la gauche qui pense et parle, et le peuple dont elle censée etre la représentante et la figure de proue (je dis bien "censée"), c'est la question culturelle. La "culture populaire", c'est presque une insulte au regard du milieu intellectuel progressiste.

 

Dans un petit texte méchant et criant de vérité, meme s'il manque parfois de nuances, Michéa aborde la question du football, qui occupe une place prépondérante dans les pratiques culturelles populaires, à l'échelle planétaire. "Les intellectuels, le peuple et le ballon rond" (éditions climat) est une défense du football, une critique du mépris intellectuel souvent porté à son encontre, et en meme temps un éloge d'un autre ouvrage : "Le football, ombre et lumière, d'Eduardo Galeano (je ne l'ai pas lu, mais les extraits sont magnifiques). Galeano est une grande voix sud américaine, auteur notamment des "veines ouvertes de l'Amérique latine" que Chavez offrit spectaculairement à Obama lors de leur rencontre au sommet des nations du continent.

 

Michéa écrit ce texte juste avant la coupe du monde 1998, et il me semble que ce n'est pas neutre. Le foot, pendant un temps, est devenu très chic en France, dans le sillage de la coupe du monde remportée. Y compris dans les milieux de la gauche cultivée, attirée par la divine surprise du "black blanc beur". Et depuis, si l'enthousiasme s'est évanoui, il reste que le sport est aujourd'hui regardé d'un autre oeil par les intellectuels. La littérature et le cinéma ont su s'emparer du sport (je pense par exemple  au mythe de la demie finale France Allemagne de Séville 1982, ou récemment à un roman de Jean Rouaud. Des journaux dits "de référence" comme Le Monde ou Libé, donnent une vraie place au sport, avec un approfondissement de la réflexion). Le politique aussi, malheureusement, est venu sur la photo. La tentative d'instrumentalisation par le Président français de la coupe du monde de rugby en France fut un moment particulièrement glauque (allant jusqu'à me pousser, personnellement, à applaudir la victoire des anglais contre le XV de France, ce qui n'aurait jamais pu m'arriver avant et ne surviendra sans doute plus jamais). Les sportifs d'élite ont changé, sont devenus des communicants qui se recyclent dans les médias, inspirent des réactions nouvelles.

 

(Pour ma part, j'ai joué de longues années au foot en club. Ce fut ma passion d'enfant, dévorante comme elle devait l'être. Elle a     fluctué en intensité, selon les âges. J'avoue que les péripéties de l'équipe de France en Afrique du Sud, et plus encore de ce qu'elles suscitèrent et révélèrent (l'infantilisme médiatique, la recherche de boucs émissaires, le racisme qui s'en donne à coeur joie quand on rompt les amarres du surmoi), ont porté un préjudice presque mortel à cette passion que j'entretenais. Le charme est rompu pour le moment (en ce qui concerne le tour de france, il est mort et enterré), et je dois aller le débusquer dans des moments exceptionnels (le périple du Barça, la coupe du Monde, le très haut niveau....). Mais je suis en plein accord avec Michéa : le problème ce n'est pas le football, c'est la "dénaturation" du football par l'argent qui est en cause. Les clubs sont aujourd'hui non pas des fins, mais des moyens de multiplier des transactions rémunératrices. Le problème n'est donc pas de critiquer le football (en tant que sport, je ne parle pas en tant qu'institution complice de la loi marchande), mais le mode de production qui pourrit tout sur son passage. )

 

Un premier trait des intellectuels est à déplorer, c'est cet héritage platonicien qui conduit à inférioriser le corps. Chez ceux qui vivent de produire uniquement des signes, le corps est vulgaire (les intellectuels ont intérêt bien entendu à valoriser leur raison d'être). D'où le mépris du sport. D'où aussi, Michéa aurait du le dire, la stigmatisation du travail manuel (on oriente vers lui par dépit).

 

(Notre civilisation, malgré les innombrables preuves reçues (la somatisation, la dépression, le vieillissement prématuré, la signification du regard, les dimensions physiques du sentiment amoureux et bien d'autres choses encore), n'admet pas que le corps soit l'esprit et que l'esprit soit le corps. Deux modalités différentes d'une même expression de vie. Ce que Spinoza avait saisi.)

 

A cette première raison qui conduit à mépriser le sport, le football ajoute son caractère populaire par excellence. Le populaire est en lui-même difficilement suportable à l'intellectuel qui parfois s'en est distingué. C'est le vulgos. Et le vulgaire est l'ennemi du raffinement intellectuel. Dans le populaire, il y a nécessairement le populiste, soit l'ennemi de la Vérité recherchée par l'intellectuel. Le football se prêtait à sa "confiscation" par les classes populaires, car il ne réclame rien pour être joué. Un terrain vague et une boule de chiffons. C'est donc un sport qui au regard des couches intellectuelles combine toutes les raisons d'être détesté. Surtout quand comme à notre époque il fait tout son possible pour l'être....

 

Le problème de ces intellectuels qui détestent le sport (tels Jean Marie Brohm pour l'extrême gauche, Robert Redeker aussi - ce singe de Voltaire- qui s'est trouvé une nouvelle croisade), c'est qu'ils ne comprennent pas la passion populaire pour le football de l'intérieur. Donc leur critique reste vaine et superficielle. Les meilleurs critiques des dérives du sport sont les amateurs eux-mêmes, capables de mesurer justement ces dérives au regard de leurs attentes et de ce que le foot est capable de produire.

 

Le problème du football, ce n'est pas le football, cette retrouvaille avec la magie de l'enfance, cette "volupté inutile du corps", cette poésie sans objet, c'est au contraire ce qui empêche le foot de s'exprimer. C'est l'argent qui en change le sens.

 

L'argent élimine l'inutile, la poésie, le jeu sans finalité. L'aficionado le sait parfaitement. Il sait très bien, mieux que l'intellectuel venu lui donner la leçon (même pas venu d'ailleurs, puisque l'intellectuel ne parle pas au peuple) débusquer ce qui relève de la magie du jeu, distinguer le moment exceptionnel. Un mauvais footballeur, ou un cynique qui "ne mouille pas le maillot" n'a jamais sa chance auprès de l'aficionado (que Michéa sépare du supporter, cette figure commerciale).

 

L'idée que les spectateurs de foot sont des brutes est stupide. D'abord parce qu'il y a peu de violence dans les stades, au regard des centaines de milliers de personnes qui se rendent à un match le week end. Ensuite parce que ceux qui y perpètrent la violence ne s'intéressent pas au foot, qu sert de prétexte. Ils ne suivent pas le match. Oui, il y a de la violence verbale et machiste. Mais elle n'est pas spécifique au foot, elle est dans la société. Dans un stade, elle a un caractère rituel, théâtralisé, destiné aussi à faire pression sur l'arbitre (le public est le "douzième homme" de l'équipe), ce qui fait partie du jeu. Personne n'en est dupe, qui connait le football. Les gens rient après avoir injurié, c'est un rite hyper convenu des gradins.

 

Ce que les amateurs aiment par exemple chez Zidane, c'est justement sa grâce particulière, son efficacité certes, mais il y a plein de manières d'être efficace. Zidane a le geste unique, et le public qui aime le football le sait. C'est ce qu'il aime aussi chez un Ronaldo (le brésilien) qui multiplie les passements de jambes avant de tirer, ce que personne ne fait. On ne vend pas de la pacotille à l'aficionado.

 

Il y a dans le foot, un "gai savoir des humbles". Le leur, qui leur appartient en propre, et cela ils y tiennent. Et l'existence de ce gai savoir subtil, riche de ses appréciations historiques et de ces subtilités infimes, devrait enthousiasmer les progressistes par le potentiel d'avenir qu'il dévoile. Le peuple est intelligent. Le peuple tient à son sport, son domaine. Un qu'on lui a colonisé mais pas encore totalement subtilisé. Pourquoi le lui reprocher ? Faudrait-il qu'il se drape dans l'ascétisme pour satisfaire aux désirs de pureté frustrés des intellectuels ?

 

J''ajouterai, ce que Michéa ne dit pas, qu'à travers le foot, non seulement le peuple recherche une catharsis, ce qui en soi n'est pas à déplorer. Car nous avons besoin de catharsis. Mais il cherche aussi des occasions de vivre ensemble, de vibrer ensemble, de faire exploser les différences aussi. Qui n'a pas bondi dans une tribune après un but ou un essai ne peut pas le saisir. C'est ce que vient dire la "ola" aussi.

 

Qui fournit ces occasions là à une époque ou tout dessein collectif a non seulement disparu, mais est considéré comme une folie archaïque ? Pourquoi les gens se ruent-ils sur ces célébrations de victoires sportives dans leur ville, arborant leurs couleurs, même s'ils ne savent pas citer un nom de leur équipe ? Parce que c'est enfin un moment d'appartenir au collectif, de le voir se matérialiser. De le voir s'exprimer avec passion et intensité. La société libérale a anésthésié toute dimension collective, tout sentiment d'appartenance élargi (les seuls sentiments collectifs qu'aime le libéralisme, c'est ceux qui demandent de se distinguer fortement, par la consommation de marchandises. L'être "fashion" par exemple).

 

Quant aux valeurs du foot, elles ne sont pas figées, pas univoques. Elles peuvent impliquer le cynisme, la tricherie, la compétition comme loi absolue. Mais le foot c'est aussi le sens de la patience et de l'entraînement, apprendre à s'accrocher, perdre sans être un perdant définitif, et il en est de même pour le gagnant. Mais encore le respect de règles acceptées, de l'arbitrage (qui est le plus souvent accepté, on l'oublie), le rapport nécessaire à la transmission (l'entraîneur), la fraternité et la solidarité éprouvées. Le sacrifice de soi pour le collectif, l'effort pour l'inutile. On y prend confiance et on s'y désinhibe. On y apprend à vivre, sans dommages. Galeano cite Albert Camus qui disait avoir appris sa morale dans le foot. Je veux bien le croire, car je pourrais presque en dire autant.

 

Que vivent le sport et le foot ! Qu'on les libère des chaînes de l'argent. Que ceux qui pensent, écrivent, se dédient aux oeuvres de l'esprit, puissent se mêler à ceux qui utilisent leur corps, les aident à reconquérir leur domaine contre les financiers. Que de leur rencontre naisse de la créativité. Que l'athlète pense un peu plus et que l'intellectuel s'ouvre à d'autres manières de vivre. Que le mépris, qui est le début du fascisme, s'étiole.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article
5 août 2012 7 05 /08 /août /2012 01:52

178441537.jpg

« L’homme n’est pas libre de ne pas faire ce qui lui fait plus de plaisir que toutes les autres actions possibles »

Goûter au génie de Stendhal, c’est bien sûr se plonger dans les romans essentiels : le Rouge et le noir, la chartreuse, et le moins encensé Lucien Leuwen – pourtant superbe -, que l’on ne saurait jamais trop conseiller aux gens qui s’occupent de politique : c’est un excellent manuel de trucage d’élections.

Mais Stendhal a laissé une œuvre bien plus large et chaque ligne est un délice. Je me demande d’ailleurs à quoi sert d’en parler ici, mis à part par hygiène mentale personnelle (ce qui il est vrai est une raison d’être importante de ce blog). Car vous mériteriez plutôt, badaud égaré ici, de trouver une simple somme de citations du livre dont je vais parler, tellement chaque phrase éclate de superbe.

Il y a ainsi  cet essai, moins lu et pourtant si fructueux, intitulé « De l’amour ». D’une forme assez originale en son époque. Une sorte de mélange entre l’essai, les souvenirs, les digressions, et la confidence, d’une écriture assez libre, avec des mini romans insérés, des extraits de mémoires, des aphorismes, des documents (le Code de l’amour courtois provençal).

Stendhal y dissèque l’amour, tout en le célébrant. C’est dans ces lignes qu’il établit sa théorie de la cristallisation (ou double cristallisation) sur lesquelles nous avons tant ferraillé étant en classe de français et causant de Julien Sorel. Il faut bien dire qu’en matière de psychologie, les romanciers français du 19eme sont indépassables.

C’est aussi et peut-être avant tout une grande profession de foi féministe (« donnez à régler à votre femme vos affaires avec les fermiers de deux de vos terres, je parie que les registres seront mieux tenus que par vous »). Car l’idée de Stendhal, c’est que la liberté des femmes, l’égalité des sexes, seront de puissantes vitamines de l’amour, et donc du bonheur. L’humanité ressent donc un impérieux besoin de la libération des femmes. C’est un fil directeur solide de sa théorie sur l’amour.

On trouve dans « De l’amour » un Stendhal optimiste, pas le moins du monde cynique ou même désabusé (un anti Balzac), totalement ouvert d’esprit : par exemple quand il rend un hommage très appuyé à la civilisation arabe dans son rapport à l’amour, sans verser dans l’exotisme. Dans certains passages, il touche au scandaleux, citant un jugement occitan d’amour courtois où il est conseillé d’aimer hors mariage pour que l’intérêt ne se mélange jamais au sentiment (« l’allégation de mariage n’est pas excuse légitime contre l’amour »), ou prétendant qu’« il faut avoir un mari prosaïque et prendre un amant romanesque ». Et pour lui, c’est entendu, avoir maîtresse et amant est bien naturel, mais la facilité du divorce doit permettre de ne pas trop compliquer l’existence non plus. Le clergé, ici comme ailleurs, est le grand ennemi du bonheur.

Pourquoi écrire ce qui appelle un essai d’idéologie sur l’amour ? Parce qu’il se sent meutri par un échec cinglant avec une femme, Matilde, pour laquelle il entretint une vive passion, mais qui le repoussa. Il voulut sublimer cette douleur en roman mais tout aurait été trop reconnaissable ; alors il opta pour le déguisement de ses sentiments sous la forme de la spéculation. Mais malgré la déception et la frustration, ce livre est un éloge de l’amour.

 

Stendhal distingue quatre amours différents : l’amour passion, l’amour goût (« tandis que l’amour passion emporte au travers de tous nos intérêts, l’amour goût sait toujours s’y conformer »… Quelle phrase sublime…), l’amour physique, l’amour de vanité.

Il s’arrête longuement sur ce miracle, la naissance de l’amour. En séparant sept phases :

-          L’admiration

-          La spéculation autour du plaisir

-          L’espérance. Un tout petit peu d’espérance suffit, comme une étincelle.

-          La naissance de l’amour proprement dite

Tout au long de son essai, Stendhal différencie les rapports de la femme et de l’homme à l’amour, mais il ne naturalise ou n’essentialise jamais cette différence. En cela il est tout à fait avant-gardiste et superbe. Ces différences s’expliquent très clairement, et facilement sous la plume de Stendhal, par les rôles sociaux dévolus aux deux sexes, et qui impliquent ainsi des psychologies divergentes.

Le fait que les femmes de son temps soient plus sujettes à l’émotion que les hommes, plus tournés vers la raison, est un résultat « de nos plats usages » qui ne donnent aucun rôle aux femmes dans la sphère économique. L’usage de la raison ne débouche que sur de la frustration pour une femme. Le fluide nerveux chez les hommes s’écoule par la cervelle, à cause du travail, et par le cœur chez les femmes.

-          La première cristallisation. C’est ici que Stendhal évoque le fameux rameau de Salzbourg, qu’on jette au fond d’une mine de sel et que l’on récupère constellé, comme couvert d’une infinité de diamants. La cristallisation, c’est « l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections ». Une puissante force de l’imagination qui se met en route.

-          Puis le doute naît

-          C’est alors que survient la seconde cristallisation. Et le sentiment de l’amour partagé

Evidemment, la cristallisation est plus difficile à trente ans qu’à dix huit, mais elle en sort plus solide aussi et plus merveilleuse.

 

Toujours en fonction des rôles sociaux, car Stendhal ne donne jamais dans un psychologisme désincarné ou hors sol, les femmes doivent être plus méfiantes et prudentes. Les mouvements de naissance de l’amour sont donc chez elles plus progressifs.

 

L’amour est magique car il s’avère un puissant  hallucinogène : « il suffit alors d’avoir l’idée d’une perfection pour la voir dans ce qu’on aime » . L’amour, s’il a des accointances avec la recherche de la beauté en toutes choses, peut conduire à aimer la laideur. Car la beauté « ne peut nous fournir que des probabilités sur le compte d’une femme », or c’est de la passion qui est en jeu dans l’amour :

 

« L’homme qui a éprouvé le battement de cœur que donne de loin le chapeau de satin blanc de ce qu’il aime est tout étonné de la froideur où le laisse l’approche de la plus grande beauté du monde ».

 

Belle leçon que Stendhal donne à notre époque d’étalage que l’éloge de la pudeur : « la pudeur prête à l’amour le secours de l’imagination, c’est lui donner la vie ».

 

Le livre regorge de conseils aux amoureux : soyez naturels. L’affectation est le pire : « tout l’art d’aimer se réduit, ce me semble, à dire exactement ce que le degré d’ivresse du moment comporte, c’est-à-dire, en d’autres termes, à écouter son âme ».

 

Stendhal, grand voyageur et européen s’il en est, détaille les particularités de l’amour dans chaque contrée, en fonction de sa culture. Et sachant distinguer entre les classes, s’il vous plaît. En France (malheureusement pour l’auteur, l’amour courtois provençal y a été abattu par les croisés), la passion est difficile, car chacun craint pour son image. Or l’amour c’est toujours prendre des risques insensés : « l’amour est une fleur délicieuse, mais il faut avoir le courage d’aller la cueillir sur les bords d’un précipice ». L’italien « se laisse aller à l’inspiration du moment » et il n’y a pas de ridicule en Italie, les cultures et les usages y sont trop morcelés pour cela… En Espagne, il y a heureusement l’influence des maures…  Aux Etats-Unis, la Raison est si omniprésente que la cristallisation y est devenue très difficile… (quel prophétisme !).

 

Le grand espoir de Stendhal, c’est l’égalité hommes femmes qui enflammera l’amour. Il casse une à une les objections s’opposant à cette égalité, par exemple celle qui prétend que les femmes, égales à l’homme, deviendront ses « rivales ». Selon Stendhal, donner une éducation au femmes, leur parler de l’amour très jeune, et mieux encore leur assurer une éducation mutuelle avec les hommes – la même -, c’est ouvrir la voie au bonheur : la société se prive des génies potentiels féminins, et les hommes de compagnes grandioses. L’amour s’ampute de la sincérité, de la profondeur , de la richesse des nuances (« sans les nuances, avoir une femme qu’on adore ne serait pas un bonheur, et même serait impossible »).

 

Bref, pour imiter Danton : de l’amour, encore de l’amour, toujours de l’amour. Envers et contre tout.

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche