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17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 01:12
carapa.jpg Les étals des bouquinistes tiennent miraculeusement souvent leurs promesses. On y trouve ce qu'on n'aurait jamais l'idée de chercher sur Amazon. C'est pourquoi si la librairie meurt, les bouquinistes donneront du fil à retordre au grand capital.... Et pas que par la baisse du prix.

Dernièrement, j'ai trouvé une publication Maspero très vintage : "Balzac et le réalisme français" du marxiste hongrois Georg Lukacs (dont j'avais déjà lu avec beaucoup de mal et peu de profit   "Histoire et conscience de classe" il y a quelques années).

Lukacs est avec Gramsci un marxiste qui a pris très au sérieux les questions culturelles. On a beau jeu aujourd'hui de caricaturer la critique artistique et plus particulièrement littéraire issue du marxisme. On la confond caricaturalement avec les théories jdanoviennes et plus tard maoïstes. On en retient l'idée sommaire, vulgaire, de l'art prolétarien, chargé de l'édification des masses, de leur mobilisation, soumis instrumentalement sur le fond et la forme aux circulaires du Parti.
 
Oui, cela a existé et fut effroyable. Maïakovski s'en tua (Vladimir Maïakovski, Révolutionnaire des âmes ), dès les premier jalons. Mais c'est l'immense forêt qui cache le bel arbre de l'approche matérialiste de la littérature. C'est à dire son interprétation critique par la pensée postulant que l'évolution historique trouve ses sources, en dernière instance, dans la manière dont l'Humanité transforme le monde et se transforme lui-même, produisant la société et la culture, et l'Histoire du monde. La culture est l'expression d'une société, dans ses antagonismes, dans son état de développement, et l'écrivain n'y échappe pas, n'étant pas pur esprit planant sur le monde.
 
Le travail critique littéraire de Lukacs, réalisé au milieu du vingtième siècle, mérite d'être connu, et n'a rien du mécanisme stupide que l'on prête au marxisme esthétique.
 
Lukacs souligne l'admiration que les marxistes éprouvent tout naturellement pour l'âge classique du roman bourgeois, le roman étant l'expression par excellence de l'art depuis le triomphe des révolutions bourgeoises, en ce qu'il est la mise en scène du parcours individuel. Le personnage, voila le héros de cette classe n'ayant pour totem que l'individu.
Pourquoi cette admiration ? Car ce roman classique met en scène la totalité de l'homme, dans son ensemble social. Et le marxiste s'y retrouve à son aise. Les grandes oeuvres classiques sont des fenêtres sur les étapes de l'évolution des sociétés, et le matérialisme historique y trouve son matériau privilégié.
 
Au sein de l'âge classique du roman français, qui occupe Lukacs particulièrement, on doit distinguer selon lui deux étapes : le réalisme, et le naturalisme.  Le réalisme (Balzac, Stendhal) met en scène des "types" qui sont les éléments où convergent les réalités d'une période historique. Il n'est pas abstrait ni subjectif, mais se fonde sur une assise réeelle, qui ne recherche pas des cas "moyens" comme plus tard le naturalisme de Flaubert ou de Zola, mais des "types" réunissant en eux toute l'analyse d'une situation historique et sociale
 
La dérive du grand réalisme au naturalisme procède de l'idéologie libérale, devenue dominante, et qui présente les humains comme des isolats. 
 
Le réalisme procède de cette intuition que "tout est politique" (ce qui ne veut pas dire, selon Lukacs lui-même, que tout se ramène à la seule politique !). Le réalisme grandiose n'est pas le vulgaire "roman à thèses", qui lui aussi est une abstraction. 
 
Le réalisme d'un Balzac, la sublime clarté que ses types, ses personnages, jettent sur le capitalisme de son temps, contrastent avec ses convictions propres de royaliste. Et c'est en cela qu'il est admirable aussi. Ses personnages dépassent ses convictions propres, lui échappent d'une certaine manière, et là est le vrai réalisme
 
Pour Lukacs, évidemment, la place de l'écrivain dans la société explique, comme pour n'importe quel acteur social, son rapport au monde. Et l'isolement renforcé de l'écrivain bourgeois, en ce qu'il se détache peu à peu de la vie sociale dans ce qu'elle a de plus crucial, va condamner le réalisme. Zola, à la fin de sa vie, plonge dans l'action politique avec l'affaire Dreyfus, devient un acteur de la lutte, mais il est trop tard dans son existence pour que son approche littéraire en ait été bouleversée. On concèdera à Lukacs qu'il y a une accointance certaine entre les destinées de beaucoup de nos écrivains français contemporains (Prépa parisienne, Normale Sup, agrégation...) et le caractère étroit et abstrait de leurs productions maniérées.

Lukacs prend l'exemple du roman "les paysans" de Balzac (que je n'ai pas lu) dans lequel il saisit le drame de la paysannerie, passant d'un exploiteur à l'autre... Comment le paysan qui a obtenu la parcellisation des grandes exploitations, au lieu d'être tondu par les redevances féodales se voit opprimé par l'usurier et l'hypothèque, et privé de ses droits coutumiers de surcroît. La paysannerie sera le dindon de la farce des révolutions bourgeoises, payant le prix du sang des guerres et subissant à chaque fois la ruine. Balzac en reste évidemment au stade du désespoir du paysan français, et même s'il perçoit les avantages de la grande exploitation il ne peut pas historiquement - il est trop tôt- critiquer l'abaissement du paysan d'un point de vue post bourgeois. Il ne s'en réfère qu'à ses convictions légitimistes, réactionnaires.
 
Balzac, dans son oeuvre d'une ampleur incroyable, saisit toutes les étapes du développement capitaliste français à son démarrage. Il en photographie par exemple la conséquence pour l'ancienne classe dirigeante, telle que condensée dans cette exclamation d'un personnage de Duchesse : "Vous êtes donc fous ici... Vous voulez rester au XVeme siècle alors que nous sommes au XIXeme ? Mes chers enfants il n'y a plus de noblesse, il n'y a plus que de l'aristocratie".
 
Il n'expose pas ces évolutions directement et vulgairement, mais les inclut dans une série d'intrigues, de luttes et de parcours. Chaque personnage est le représentant d'une classe. Et sa conscience sociale trouve son fondement dans son inscription dans les rapports sociaux. Balzac s'exclame "Dis moi ce que tu as, je te dirai ce que tu penses".
 
"Les Illusions perdues" (que j'ai lu) inventent le roman de la désillusion face au monde capitaliste, comme Don Quichotte fut le roman de la désillusion du chevalier face au monde moderne émergeant. Préparé par le Rouge et le Noir, ou les confessions d'un enfant du siècle dont nous avons parlé dans ce blog, Balzac part lui aussi de cette idée d'une première génération bourgeoise, héroïque, qui renversa l'ancien régime, et qui laisse derrière elle le vide post napoléonien. Les idéalistes cèdent la place aux spéculateurs. La restauration puis la monarchie de juillet signent le triomphe d'une bourgeoisie qui passe désormais aux choses sérieuses : faire de l'argent.
 
Les "Illusions perdues" abordent ainsi la transformation de la littérature en marchandise. Balzac en explore toutes les étapes (de la fabrication du papier à l'édition à la condition du journaliste et de l'écrivain) et en montre l'abjection. Le personnage de Lucien de Rubempré, qui combine aptitude poétique et vide intérieur, est propice à montrer tous les aspects de cette capitalisation de l'esprit, et de la visiter à travers un parcours d'ascension et de déchéance. Balzac abolit le hasard en transformant tous les évènements fortuits en nécessité. Chaque accident est l'expression d'une profonde nécessité sociale. Tout détail se ramène à la totalité, comme les costumes provinciaux de Lucien vite inmettables à Paris. Le lien entre l'individuel et le social, ou plutôt leur dialectique profonde et insécable, ne trouveront pas meilleurs peintres que Balzac.
Ce qu'il y a de tonique chez Balzac tient au fait qu'il saisit la marchandisation du monde à sa racine, lorsqu'elle s'élance. C'est pourquoi son réalisme est puissant, et ne pourra être retrouvé par des générations ultérieures qui feront face à une société où le règne de la marchandise est entériné, intégré. 

Chez ces écrivains de l'âge classique, la "confrontation" avec le romantisme est inévitable, au sens où on ne peut pas éviter de se positionner par rapport à lui, d'une manière ou d'une autre. Chez Balzac cela prend la forme du surnaturel ("La peau de chagrin").
 
Stendhal est l'autre grand réaliste de la période. Il est à la fois proche de Balzac et s'en détache fortement sur certains aspects. les deux écrivains s'admirent et se critiquent. Ils repoussent tous deux aussi bien le romantisme des états d'âme que les vastes peintures historiques abstraites, essayant de saisir dans la narration les causalités du social qui s'incarnent. 
Mais chez Stendhal il y a une prégnance de la biographie, et le sauvetage in extremis des personnages, qui meurent ou sortent du jeu, mais ne se laissent pas prendre par le système. C'est là où le romantisme s'exprime chez Stendhal. Celui-ci est un rationaliste, héritier des lumières et de la Renaissance et ses personnages se heurtent à la nouvelle réalité. Balzac ne l'est pas, sa vision est plus sombre. C'est comme si Stendhal essayait de sauver la première période bourgeoise, même si ses héros sont esseulés et échouent. Balzac, non, il est paradoxalement passé à autre chose, il est déjà dans la théorie balbutiante de la lutte des classes.
 
On mesure le temps passé lorsqu'on lit Zola qui se réclame le successeur. Zola liquide, après Flaubert, tout romantisme. Le roman avance au jour le jour et se refuse toute exubérance. Il est marqué par l'empirisme bourgeois. L'écrivain est rabaissé à un rang de chroniqueur de son époque, il n'est plus en tant qu'écrivain un héros de son époque. Il est un spectateur (malgré l'affaire Dreyfus, mais là c'est trop tard et c'est l'intellectuel qui intervient pas le romancier). Le naturalisme se veut donc plus statistique que typique, il refuse l'extraordinaire, il aime la lourdeur.
 
Ainsi le capitalisme condamne t-il l'écrivain bourgeois à ne pas se réaliser pleinement en tant qu'artiste.
 
Si pour ma part, je me garderai bien de définir ce que doit être le roman, ce que les marxistes de l'époque de Lukacs, même les plus ouverts, ne rechignaient pas à théoriser, je pense que l'idée selon laquelle les conditions de production d'une oeuvre sont fondamentales dans son interprétation restent valables. Je ne crois pas à la pure grâce de l'écrivain ni à sa Muse. Je pense aussi que la trajectoire sociale de l'écrivain infère fortement son oeuvre, comme on le voit consciemment dans celle d'une Annie Ernaux. Et que le sort social des artistes rejaillit dans l'art, d'une manière ou d'une autre. Un regard matérialiste sur l'art conserve toute sa légitimité même si chaque oeuvre, comme chaque être humain, est irréductible et unique. Et ne se laissera jamais saisir tout à fait par quelque grille d'interprétation. Les écrivains conscients du socle social sur lequel ils sont assis pour écrire sont souvent les plus passionnants.
 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 09:19

11257281-mosaique-vieux.jpg Notre pays recèle des tas de "bizzareries" selon Emmanuel Todd et Hervé le Bras.

 

Comment ce pays, qui apparaît le chantre (en tout cas jusqu'à récemment) d'une certaine résistance au néolibéralisme, qui a par exemple voté massivement non au traité européen de 2005, peut-il aussi élire Nicolas Sarkozy, et laisser s'enkyster en lui un Front National qui approche désormais les 20 % ?

 

C'est que selon nos deux démographes, la France est d'une complexité tout à fait particulière, qui explique peut-être son rapport unique à l'universel. Dans "Le Mystère français", bel essai tout neuf assorti d'une très riche et passionnante documentation cartographique, on va à la rencontre de ces paradoxes français, bousculés par de puissantes mutations.

 

On retrouve dans ce texte le ton singulier de ces auteurs, combinant rigueur scientifique (aridité parfois), souci de réflexion méthodologique, ouverture d'esprit, et sens de l'acidité aussi... Tout ce qui fait qu'on aime les lire.

 

Leur spécificité est d'insister sur un certain nombre de causalités d'après eux centrales et négligées par les analystes : les niveaux éducatifs, les systèmes familiaux (notamment la dualité entre famille souche ou complexe, et famille nucléaire, correspondant à des systèmes de transmission différents de la propriété foncière : l'aînesse pour l'un, le partage entre frères pour l'autre), le rapport à la religion traditionnelle du pays : le catholicisme.

 

Mais s'ils critiquent Marx pour son économicisme, qu'ils assimilent à celui des libéraux, les auteurs ne se privent pas de se référer à la théorie des classes sociales et à leur antagonisme (revendiquant même leur inspiration par "les luttes de classes en France" de Santo Karlito). En réalité, leur approche essaie de dépasser les oppositions entre matérialisme et idéalisme : "l'économie n'est après tout que l'application de l'intelligence humaine à la transformation de la matière et du monde, et donc une composante parmi d'autres des mentalités".

 

J'ajoute pour ma part que quand ils parlent du rôle de l'habitat dispersé ou regroupé dans la création des mentalités, de quoi s'agit-il sinon d'une réalité économique ? Ces modes d'habitat correspondaient avant tout à un moyen de survivre. De gérer la rareté. C'est plus un marxisme dogmatique qui est repoussé que le marxisme en tant que boîte à outils fructueuse. Les auteurs, c'est le moins que l'on puisse dire, n'ignorent pas l'économie. Ils pointent justement la contradiction entre les évolutions abstraites de la politique économique et la réalité des hommes et des territoires, rêtive aux abstractions monétaires.

 

 

En fait, c'est la crise multiforme de la société française post industrielle qui fait affleurer de vieilles tendances  de notre pays. Les "couches protectrices" qu'étaient le catholicisme et le communisme dans les zones déchristianisées, qui garantissaient une certaine "stabilité mentale" des populations se sont dissoutes. Les turbulences sont au rendez-vous. La disparition de l'extrême gauche communiste dans les zones déchristianisées a suscité une perte d'énergie sociale considérable. Selon les auteurs, il n'est pas interdit de penser qu'il en sera de même pour les zones "catholiques zombies", aujourd'hui en ascension. Si elles se heurtent à un mur économique elles pourraient elles aussi souffir de la disparition de leurs principes.

 

 

On ne comprend pas la France contemporaine si on ne prend pas la mesure de l'explosion éducative qu'elle a vécue. Dans les années 80-90, le taux de bâcheliers est passé de 17 à 37 %, alors que la croissance économique était en berne. Un plafond est atteint autour de 35 %. S'y ajoutent 16 et 14 % de bacs techniques et bacs pros.  Ce sont les régions où était la famille souche (où l'on se préoccupe fortement du devenir des générations) où l'éducation a décollé le plus fortement.

 

La pyramide de l'éducation est donc désormais une figure renversée (12 % sont restés au niveau primaire). C'est ce qui explique l'angoisse française selon les auteurs. On regarde vers le bas de l'entonnoir.... On a peur de tomber dans ces 12 %. A la contestation de la pointe de la pyramide a succédé la peur conservatrice, dans la mesure où ces élans éducatifs n'ont pas été suivis d'une dynamique économique. Si l'économie ne suit pas l'éducation, on entre en crise... C'est ce que nous vivons d'après les auteurs, et ce n'est qu'un début.

 

Une autre donnée fondamentale de la France contemporaine, c'est le "terminus pour l'Eglise". Le pourcentage de messalisants est devenu infime, et en plus constitué par les personnes âgées.  Pourtant, de manière étonnante, le catholicisme continue de manière décalée par rapport au passé d'influer sur les comportements éducatifs ou politiques. C'est ce que les auteurs appellent plaisamment un "catholicisme zombie" : mort il marche encore.

 

Autre révolution : le taux d'activité des femmes qui atteint 84 %, ce qui est extraordinaire historiquement. Les femmes obtiennent 57 % des bacs généraux, 57 % des masters, 45 % des doctorats.  Les hommes gardent encore la maîtrise des domaines techniques et scientifiques, et les inégalités économiques sont encore très puissantes entre les sexes. Les pôles stratégiques de pouvoir restent contrôlés par les hommes. Mais les tendances, si elles se poursuivent (ce n'est pas certain), peuvent conduire à un "écrasement éducatif" des hommes. C'est le cas dans la génération des 25-30 ans aujourd'hui. Les auteurs soulignent le caractère inédit d'une telle configuration, si elle se produit. On pourrait selon eux aller vers la première société matriarcale développée de l'histoire. La ville, dont la dominance se confirme sans cesse, est encore l'apanage des hommes. A niveau éducatif élevé similaire, ce sont les hommes qui partent plus dans les grandes villes.

 

On doit aussi mesurer le choc terrible de la désindustrialisation, le secteur secondaire ne représentant plus que 12 % des actifs contre 40 % dans les années 70. L'hécatombe... Le monde ouvrier est laminé, dispersé, dilué. Dans certaines régions, l'histoire industrielle a été très courte. En l'absence d'un socle industriel minimal, par exemple dans le midi, on en revient presque à un stade pré industriel.

 

Les classes populaires s'exilent vers les frontières départementales, dans des territoires délaissés. Les ouvriers ne voisinent plus avec les autres ouvriers, mais avec les employés et les agriculteurs. Ils sont plus nombreux dans le nord que dans le sud mais disparaissent des villes partout.

 

Un problème de la France est que ses régions industrielles ne s'appuient pas, exceptées Rhone Alpes et Midi-Pyrénées, sur un haut niveau éducatif. Ce qui est une des composantes de nos faiblesses exportatrices.

 

La France déprime, bien que l'espérance de vie ait décollé depuis les années 70, et que le taux de suicide reste stable.  La fécondité de deux enfants par femme est relativement excellente en Europe. La population augmente. C'est un tableau nuancé, où tout n'est pas noir, contrairement à ce que nous expliquent les déclinistes pour nous convaincre de passer dans la moulinette de la mondialisation libérale...

 

La France, sur le plan anthropologique, est structurée fortement sur la différence entre famille souche ou complexe (Occitanie, Alsace...), et famille nucléaire (éparpillée) : Bassin parisien. Le type d'habitat regroupé ou dispersé entre en résonnance avec ces modèles. Mais au delà de ces grands modèles, la France se particularise par la diversité de ses combinaisons. Elle est très hétérogène.

 

On y trouve des modèles d'individualisme égalitaire (bassin parisien), de hiérarchie coopérative (sud ouest, alsace lorraine), de l'individualisme familial (l'Ouest), et toutes sortes de nuances coopératives familiales.

 

Le catholicisme est historiquement lié aux périphéries, loin des centres d'innovation. Mais la déchristianisation a commencé il y a longtemps : dans certaines régions les difficultés de recrutement des prêtres ont commencé au milieu du 18eme siècle.

 

Ce catholicisme a perdu toute influence sur les comportements familiaux : on n'observe plus aucun lien statistique entre zone catholique et fécondité. C'est le niveau éducatif qui cause la baisse de la fécondité (dans les villes) et l'âge différé du premier enfant.

 

Cependant, le catholicisme "zombie" a de puissants effets. C'est dans les zones catholiques anciennes que les femmes crèvent tous les plafonds éducatifs. Dans l'ouest particulièrement.  C'est aussi là certes qu'elles travaillent beaucoup à temps partiel. Le catholicisme garde aussi une influence forte sur l'attrait pour l'éducation technique (le modèle de Joseph le charpentier...). L'exemple type en est la communauté portugaise.

 

Les auteurs appellent à prendre conscience de l'élévation du niveau éducatif des classes populaires à travers le technique. Une partie importante des jeunes actifs (40 %) est composée de ces bacs pros, techniques.  Ces "classes moyennes techniques" sont rejetées en périphérie, périurbanisées, et leur progrès est méprisé par les couches intellectuelles urbaines. On assiste à une "séparation physique et mentale" entre classes moyennes supérieures et ces classes moyennes techniques, qui crée de l'amertume et explique des votes droitiers.

 

Mais ce n'est pas fatal, la société pouvant reprendre conscience de son unité fondamentale, et pouvant réapprécier de manière critique le vrai problème : le détachement inexorable de la fraction richissime de la population.

 

Sur le plan éducatif et social, on aboutit à une stratification en trois couches, si on écarte les 1 % très favorisés (voire les 0, 01 %).

- Les classes moyennes au sens large qui représentent 48 % de la population active

- Les classes moyennes techniques, qui représentent 40 %.

-  Une France en difficulté, qui représente 12 %.

 

Cette répartition se traduit par de grandes disparités territoriales. Les profils du Finistère, de la Seine Saint Denis, de la Haute-Garonne sont très différents.

 

Le monde des employés a aujourd'hui une place centrale dans la société française, représentant un tiers de la P.A, et composé de 80 % de femmes. Le service public y a une place importante, mais pas majoritaire.

 

Les ouvriers sont moins nombreux qu'auparavant mais représentent encore un monde 15 fois plus importants que les agriculteurs choyés par le discours politique.... Mais ils sont atomisés dans le territoire.

 

La ville a pris le pouvoir en France, et les catégories culturellement dominées en sont écartées. La ville combine trois populations : les cadres supérieurs très éduqués, la pauvreté éduquée (jeune) : ces fameux "bobos" qui ne le sont que culturellement. Et les immigrés. Les enfants de l'immigration, au coeur des villes, pourraient d'ailleurs en tirer profit pour occuper une place déterminante dans la France de demain.

 

Le fait majeur qui déstabilise ce tableau, c'est l'explosion récente des inégalités économiques auxquelles la France avait mieux résisté que d'autres pays. Les hauts revenus se séparent nettement depuis les années 2000 :

 

 "nous pouvons dessiner un modèle des rapports de forces entre classes qui ne se contente pas d'opposer la masse de la population à une fraction supérieure mal définie, mais qui distingue et oppose les classes vraiment supérieures (les 1 %.... les 0, 1 %) aux classes moyennes supérieures (...) Nous voyons donc se recréer la configuration de classes ayant conduit à la révolution de 1789".

 

 

Contrairement à ce que nous assènent les libéraux et libéraux dits sociaux, les français sont mobiles. Ils bougent beaucoup. Et c'est d'ailleurs un des mystères français que de voir les vieilles influences anthropologiques comme la famille et la religion continuer à agir malgré cette mobilité.

 

Si les mariages mixtes entre immigrés et français stagnent, ils restent à un niveau élevé incitant à l'optimisme : 46 % des hommes algériens sont exogames, 38 % des femmes sahéliennes.

 

La France est donc dans une contradiction entre égalité réelle et égalité rêvée. Les régions les plus travaillées par l'inégalité économique aujourd'hui sont paradoxalement celles qui croyaient autrefois à l'égalité pour des raisons familiales et par rupture avec la chrétienté. L'égalité réelle a été mieux préservée dans les régions autoritaires, que dans les régions de l'individualisme égalitaire qui firent les beaux jours de la révolution française et de ses répliques.

 

 

Sur le plan politique, ce méli mélo se confirme.

 

Le retour récent du PS au pouvoir et son monopole institutionnel va paradoxalement de pair avec un glissement à droite des suffrages. Le vieillissement de la population, combiné avec l'enrichissement de ces générations en est une cause majeure. La nouvelles stratification éducative qui crée des crispations en est une autre. 

 

Dans cette course à droite, l'UMP a libéré un espace au centre que le PS a occupé naturellement.

 

Malgré les scores similaires de F Mitterrand et de F Hollande, les réalités politiques ont été bouleversées, comme la géographie électorale. Le catholicisme de droite, autrefois très structurant, s'efface. La Bretagne, l'ouest intérieur, le pays basque, le sud est du massif central, ne sont plus des apanages de droite.

 

L'autre grande différence est le score du FN. Ceci alors que l'extrême gauche a disparu des cartes. La géographie du vote Mélenchon ne correspond pas au vote trotskyste de 2002, ni à l'ancienne france communiste. Le vote Mélenchon s'est réalisé sur les mêmes terres que le vote PS : ils s'agit ainsi sociologiquement d'une lutte pour l'interprétation de ce que doit être le socialisme.

 

Le FN s'est émancipé des zones à présence immigrée, pour s'affirmer partout comme le parti des dominés, des faibles, des éloignés, des perdants éducatifs.

 

Les villes sont passées à gauche en particulier grâce à la jeunesse éduquée en paupérisation. Plus la ville est grande, plus le score PS est important.

 

Le catholicisme "zombie" joue encore un rôle politique lors des référendums, les régions anciennement catholiques ayant tendance à voter pour tout ce qui affaiblit le niveau national... Mais cette influence sombre : en 2005 la plupart des départements marqués par la religion ont voté Non, et seulement 13 départements ont voté oui.

 

 

La vieille stucturation politique française entre catholicisme et déchristianisation a disparu.

 

La carte du vote Hollande ressemble de près à la carte de la famille complexe ou souche. Pourquoi ? En temps de crise disent les auteurs, la famille est une valeur refuge. La France "cherche dans ses profondeurs anthropologiques des forces de résistance à l'adversité". La famille souche voit dans l'Etat Providence, censé être protégé par la gauche, une extension de ses solidarités primaires. L'occitanie vote à gauche.

 

 

L'Est français se droitise fortement. On doit pour le comprendre mesurer le poids de la désindustrialisation. Alors que d'autres régions comme l'Aquitaine, la Bretagne, peuvent être optimistes au regard d'un passé traditionnel dont elles sont sorties, s'offrant plus de perspectives, l'Est vit dans un sentiment de déclin et d'amertume, qui portent au pessimisme, à la peur du déclassement. En outre, les frontières de l'Est concentrent fortement les populations les plus riches (travailleurs transfrontaliers avec la Suisse par exemple), qui semblent donner le ton.

 

Politiquement, on se retrouve dans un grand paradoxe, que les auteurs jugent "pathologique" de par les confusions qu'il recouvre. La gauche est forte dans les régions qui traditionnellement ne croient pas à l'égalité, la droite tient des régions qui depuis le bas moyen âge ont défendu l'idée de l'égalité des frères et donc des hommes.

 

La gauche et la droite ont échangé leurs bases anthropologiques. Ce qui explique le sentiment d'incompréhension voire de stupéfaction que l'on rencontre souvent dans l'analyse des résultats électoraux dans notre pays, souvent tissés de paradoxes apparents.

 

Qu'en conclure sinon que "la France existe toujours". Qu'elle n'est pas assimilable à des modèles imposés de l'extérieur. Le catholicisme zombie n'est pas le protestantisme zombie qui a pris le pouvoir en Allemagne depuis la réunification. La France doit ainsi "chercher en elle-même, plutôt que dans les comportements mimétiques, les forces de l'adaptation". Ces spécificités françaises font que des politiques correspondant à d'autres cultures, telles que le franc fort, n'ont suscité aucune cohérence ici. Nos régions industrielles classiques ne s'appuyaient pas sur un haut niveau éducatif tourné vers la recherche rapide de gains de productivité, excepté quelques régions (l'aéronautique).

 

En France, seule l'intervention de l'Etat, et c'est pour cela qu'il s'est imposé, est capable de maintenir la jonction dans une mosaïque. En Allemagne, l'anthropologie est plus homogène, c'est pour cela que le pays a pu supporter le modèle fédéral, n'étant pas menacé par de réelles forces centrifuges.

 

Le livre en appelle donc à renier une approche politique abstraite de la France et de l'Europe, assimilant les pays à des marchés. A la finance s'oppose l'anthropologie, la réalité des populations et de leur rapport au social et à la production.

 

Todd et le Bras ont une manière délicieuse de saper le libéralisme par le bas. De lui couper les chevilles, et de ne pas en rester à une dénonciation morale des dégâts du système. Les libéraux, qui se targuent d'incarner la raison dans l'Histoire, sont les vrais idéologues bornés, les yeux fermés sur la réalité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 21:05

797732305da1069d06f6159a17990241.jpgTout lecteur avide de Kafka appréciera l'essai, certes hermétique parfois, mais profond, de Maurice Blanchot : "De Kafka à Kafka", un classique de la critique.

 

C'est un livre marqué par l'influence de Hegel et un sens tout à fait aigu de la dialectique, forme constante (parfois trop systématique ?) de la pensée de l'auteur. Il réclame pour être compris d'avoir goûté aux oeuvres de K, au "Château" particulièrement.

 

En évoquant Kafka, Blanchot parle de la littérature. "Je ne suis que littérature" disait le tchèque, à mon sens (je m'y risque) le créateur majeur du 2Oeme siècle. Son oeuvre radicale interroge la littérature toute entière, à l'instar du roman inaugural que fut "Don Quichotte" de Cervantès, indéniablement son arrière grand père spirituel.

 

La littérature, dit crûment Blanchot, est "nulle". Et c'est cette nullité qui est extraordinaire. C'est ce que les êtres qui vivent sans le compagnonnage de la littérature ne saisissent pas, sans doute. Cette nullité est pour l'écrivain tout l'enjeu et K en avait la plus claire des consciences.

 

Pour écrire on a besoin de talent, mais on n'a pas de talent tant qu'on n'a pas écrit. L'écrivain existe en écrivant. Et ça recommence sans cesse.

La littérature est donc néant, et négation du néant. Ici on commence à approcher les vertiges métaphysiques que connaissent bien les lecteurs de K...  

 

Je me souviens de cet été de 1991 je crois, où j'ai lu "Le château" par bordées d'une centaine de pages. Dès le début on sait qu'on est entré dans une expérience unique en son genre, et ça se confirme page après page. Un vertige, oui. Le sentiment inouï d'une ombre gigantesque invisible, ou d'un vide introuvable. Une impression de vérité, de rencontre avec une profondeur intime retrouvée là sur le papier. Une connaissance informelle datant de l'âge de raison. K est parvenu à infiltrer dans ses histoires d'apparence banale toute l'anxiété inhérente à la condition de l'homme moderne. 

 

Dans la littérature, il s'agit de sauver le monde et d'en être la ruine aussi. Les livres de Kafka en sont les meilleurs exemples. La ruine du monde que l'on recrée, dont on disloque le langage pour le reformer. Et si l'on écrit le monde, c'est par conscience du néant qui s'avance.

 

L'écrivain doit donc passer à l'acte, quelles que soient les conditions. Même quand il perd son temps comme K dans une compagnie d'assurances. Il s'agit de "passer de la nuit de la possibilité au jour de la présence".

 

L'écrivain écrit pour lui-même, pour conjurer le néant. Ensuite son oeuvre lui échappe. Mais valent seulement ces livres là ; ceux qui sont écrits pour le lecteur n'ont pas d'intérêt immense pour lui car justement le lecteur attend la radicalité de la parole nouvelle. Kafka, sans doute par son rapport étroit et en même temps en rupture avec "le peuple du livre" cherche son salut dans l'écriture, le domaine du sacré. Il sait pourtant qu'il n'y trouvera pas Israel mais le désert.  

 

L'écrivain est un travailleur, il est à l'"ouvrage". Le travail consiste dans la transformation du monde pour se transformer soi-même. La littérature est donc nulle, mais elle n'est pas rien.

 

L'écrivain est dans son travail "maître de tout", mais sa limite est qu'il ne l'est QUE de tout. Il possède l'infini, mais le "fini lui manque". L'imaginaire ne lui permet que d'appréhender le monde comme Tout.

 

Revenons sur cette idée de ruine du monde dans la littérature, pour la préciser. L'acte de nommer me donne une signification certes, mais en même temps il supprime la chose signifiée. Pour que je dise le mot "femme" par exemple, elle doit d'une certaine manière perdre ses os... Le langage est donc qualifié par Blanchot d'"immense hécatombe".

 

La conséquence philosophique est qu'il n'y a plus dans la littérature des êtres ou des existants, mais de l'être.

 

Pour être pensé, l'être suppose, on le sait, sa contrepartie : le néant (s'il y a de l'être, c'est qu'il y a la possibilité du néant, à partir du moment où Dieu n'est pas certain). Le langage et donc la littérature qui l'utilise par excellence est liée à l'expérience du néant. C'est en cela que l'oeuvre de Kafka éclaire ce qu'est la littérature.

 

Les livres de Kafka nous comblent en nous rappelant à la fraternité des perceptions humaines essentielles, mais ils nous glacent aussi. Ce sont des histoires, car on ne peut pas parler du néant autrement, et en même temps on ne peut pas dégager ces histoires de leur signification générale. Dans ces romans, on a toujours l'impression de se situer à la fois dans le claustrophobe et l'immensité universelle.  La lecture de Kafka a quelque chose d'impossible, une "anxiété propre à cet art" dit Blanchot.

 

L'oeuvre de K est celle de la mort de Dieu. Il y trouve une "sorte de revanche". Mort il est toujours aussi puissant. Les livres du tchèque sont lourds de cette transcendance défunte.

 

Mais Kafka trouve quelque chose de fondamental. Le problème de l'impatience. L'arpenteur du "Château" se fourvoie toujours par impatience. C'est ce qui le conduit de mésaventures en mésaventures. Pourquoi ? Parce qu'il ne sert à rien de vouloir en finir avec l'infini. Il ne nous sert donc à rien d'être impatients.

 

Blanchot ne le relève pas, car il écrit en 1981, mais depuis on a redécouvert l'idée de sagesse. Que nous disent toutes les sagesses ? Elles nous conseillent de renoncer à l'impatience et veulent nous reconduire à considérer l'instant présent.

 

L'autre issue, c'est celle que Blanchot nomme "la fantasmagorie bureaucratique".... Le monde y a plongé totalement, ce que Kafka voyait s'avancer. Une illusion pour répondre à la peur du néant. A la peur de cette mort, qui n'est pas en elle-même un problème. Le problème justement, c'est qu'on ne peut pas savoir si elle est vraiment là, on ne peut pas la concevoir.

 

A travers cette faute de l'impatience, sans doute Kafka a trouvé une clé. Il ne l'aura pas utilisée lui-même, inapte à la vie, ne désirant être que littérature, incapable de répondre à la passion terrestre de Milena. On dit pourtant qu'à la fin de sa vie, rivé à sa plume, souffrant, Kafka a pu aimer.

 

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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 22:38

echangestempereRécemment dans ce blog, j'ai parlé du point de vue littéraire d'une transfuge sociale : Zadie Smith. Elle résonne avec mes lectures d'Annie Ernaux, et bien entendu de Pierre Bourdieu, lui-même un transfuge social et culturel. Il y a aussi le beau livre de Didier Eribon : "Retour à Reims".

 

Les transfuges sociaux, en ascension (le déclassement c'est plus dramatique, mais aussi plus évident à percevoir) sont de magnifiques personnages potentiels pour la littérature. Trop peu mobilisés, alors qu'ils le furent par Balzac ou d'autres dans le passé. Mais au delà, ils nous offrent de beaux éclairages sur la société, témoins qu'ils sont de la réalité de l'espace social, qui n'est pas une métaphore, mais bien un espace réel.

 

Franchir les frontières, les repasser, savoir les escalader et y creuser des tunnels, ce n'est pas donné à tout le monde. C'est rare, et on s'y blesse. On s'y abime et on trouve de nouvelles ressources, et on se recoud comme on peut, avec les matériaux que nous procure le monde social, justement. Selon les cultures et les époques.

 

Jules Naudet, sociologue vient de signer aux P.U.F un tès bel essai sociologique, qui analyse de nombreux entretiens avec des hommes et des femmes ayant connu des parcours de réussite très ascendants dans trois pays, que ce soit dans le secteur public/privé ou l'université. "Entrer dans l'élite, parcours de réussite en France, aux Etats-Unis et en Inde" est un livre sur la mobilité et ses conséquences pour les concernés, et de la sorte une exploration des structures essentielles de ces sociétés et de leurs cultures.

 

L'ascension sociale et culturelle est source d'une tension inévitable entre le milieu d'origine et le milieu d'arrivée, bien que parfois niée par les premiers concernés justement qui essaient de reprendre pied sur un sol ferme... Elle implique une véritable conversion, plus ou moins rapide selon les circonstances. Plonger directement en prépa c'est plus violent que passer par la fac de Nanterre et devenir agrégé, puis prof de fac...

 

Cette tension (qu'on retrouve comme une véritable "névrose de classe" chez un romancier comme Paul Nizan) ne peut se résoudre que par la mise en récit de sa propre trajectoire, la manière dont on se représente celle-ci, qu'on lui donne sens.

 

Ces tensions et ces recherches d'équilibre prennent des formes différentes selon les sociétés. Il ne peut en être de même dans une société qui se prétend ouverte mais fortement "racialisée" comme les Etats Unis, une société fermée bien que turbulente comme l'Inde, une société comme la France où se combinent des valeurs d'égalité, une forte perception des classes sociales et des différences de statuts liés à des distinctions.

 

Mais dans tous les cas, la mobilité soulève la possibilité d'un clivage en soi. Il s'agira toujours de "jongler" entre deux histoires, deux milieux, et cete dualité est incontournable. Ce clivage a une dimension sociologique mais aussi morale, et c'est alors le thème de la "trahison des siens" qui est mobilisé. Les mobiles sont assaillis par des sentiments divers : la culpabilité, l'infériorité, l'illégitimité, mais aussi parfois la fierté et l'orgueil. Et il faut vivre avec tout cela.

 

Les mobiles sont exposés à l'écartèlement entre la fidélité et le légitimisme. Mais il est certain qu'on ne peut pas intégrer un nouveau milieu sans en partager, même partiellement, les manières de sentir et de penser. De se mouvoir et de parler. Il y a acculturation nécessaire, il y a apprentissage indispensable.

 

Les concernés, décrivant parfois un "moi irréel", une "double absence", une étrangeté constante, source d'angoisse, vont donc développer des "stratégies de réduction de la tension". La plus connue est le mythe du self made man, qui crée une sorte de logique de continuité entre origine et arrivée. L'idéologie du mérite individuel est un bon remède contre l'angoisse de celui qui est promu. Encore faut-il y croire, et justement la position d'observation privilégiée du mobile le rend lucide quant aux limites de l'individuel...

 

La solution en Inde : payer sa dette

 

En Inde, où la mobilité (très masculine) se joue dans un système social marqué par l'existence encore forte des castes, la plupart des gens rencontrés par les enquêteurs ont pour particularité de préserver des liens forts avec leur milieu d'origine. La mobilité est devenue possible en Inde car les deux systèmes de différenciation : caste et classe, très cohérents auparavant, ont eu tendance à se dissocier. Les mobiles se sont appuyés sur une très forte valorisation de l'école par leurs parents. Une école violente envers les intouchables et autres basses couches sociales, mais qui apparaît comme la seule issue.

 

Les indiens comprennent donc leur propre réussite comme celle de leur famille. Ils l'inscrivent dans l'idéologie familiale. Ils la voient comme un aboutissement collectif.

 

Dans le secteur privé, le castéïsme étant encore prégnant, les mobiles cachent parfois leurs origines. Mais presque tous les mobiles indiens gardent des liens forts avec leur milieu de départ, tiennent à s'engager dans des actions auprès de leur communauté d'origine. L'absence d'une solide protection sociale rend nécessaire des transferts financiers intra familiaux qu'ils ne rechignent pas à opérer. Le principe qui tient lieu de cohérence pour eux est l'idée de "payer sa dette" à la communauté qui leur a permis d'aller vivre là où il y a de l'eau potable, des repas abondants... Le luxe plutôt que la misère.

 

En Inde, l'idéologie joue un rôle important pour ces mobiles. Le mouvement Dalit, né dans les années 50, en contestation du castéisme et en rupture avec l'Hindouisme, inspire ces intellectuels organiques qui ont réussi à sortir de leur milieu.

 

Mais la mobilité ainsi, n'est en réalité qu'économique. Elle n'est pas intégralement sociale. Certains considèrent ainsi qu'ils flottent entre deux mondes sociaux, souffrant de solitude : "je suis dans un monde perdu", "je ne peux pas discuter avec qui que ce soit". Certains nient même qu'ils ont changé de milieu, se voyant plutôt comme des expatriés incapables de revenir.... La négation de leur mobilité réelle dans l'espace social crée finalement les conditions de cette mobilité puisqu'ils restent connectés à leur milieu de départ, conservant ainsi un équilibre psychique.

 

La mobilité aux Etats Unis : vivre au coeur du mythe 

 

Aux Etats Unis, les discours des interviewés ayant intégré l'élite, venus de la classe ouvrière, ont tendance à nier les difficultés d'un double attachement. Les mobiles s'appuient sur une idée très importante dans la société américaine : il n'existerait pas de différence fondamentale entre les gens de l'élite et ceux du peuple. L'élite serait composée de gens ordinaires qui ont réussi (ce que singent sans cesse les politiques américains dans leur communication).

 

Les Etats-Unis se voient comme le pays de la méritocratie, et les personnes en mobilité y croient bien évidemment, ce qui conforte la légitimité de leur parcours. Ils entretiennent la vision d'un monde non figé, ou existent des passerelles (les comprehensive high school combinant enseignement général et professionnel par exemple). La réussite scolaire n'est qu'une étape dans la compétition, survalorisée, qui dure toute l'existence et qui est une valeur partagée (liée au mythe de la frontière). Les diplômes, aux yeux des américains, et contrairement à l'idée que les français s'en font, ne figent pas les situations sociales. On peut changer, évoluer, travailler pour réussir.... Et bien entendu on est responsable de ce qui nous arrive.

 

La réussite est un thème inter générationnel aux Etats Unis. Cela permet aux mobiles de se réinscrire dans un parcours cohérent et de se sentir en phase. Ils réalisent les aspirations de leurs parents, même s'ils ne les voient plus ou n'ont rien à leur dire. L'idéologie familiale est puissante et très mobilisée. Ainsi, si l'on réussit quand on sort du peuple, c'est justement parce qu'on est "grounded" (on a les pieds sur terre grâce aux racines populaires, ou on est "rooted". Le peuple incarne la morale, le sens du travail, le refus du superflu, le courage (les vertus éthiques du capitalisme dont Max Weber parlait déjà il y a un siècle). On ne s'arrête pas à constater une contradiction dans ce discours, qui salue le peuple tout en cherchant à le quitter et en se félicitant d'y parvenir par soi-même...

 

Le milieu d'origine pour l'américain, c'est la famille d'abord. Pas la classe. Les Etats Unis se perçoivent largement comme une société sans classes sociales, où le clivage c'est la frontière à conquérir à l'Ouest, et depuis qu'on a touché la côte, partout ailleurs.

 

Il existe aussi bien entendu d'autres formes de rapport à cette authenticité populaire, comme celle d'une universitaire très fière de ses origines ouvrières, et qui les traduit en nourissant la critique contre les prétentions du modèle américain.

 

Les différences de perception sont fortes entre les blanc et les noirs en ascension. Plutôt que de se référer comme les blancs à la famille pour définir le milieu d'origine, les noirs se réfèrent à la communauté noire. Et cela débouche en fait sur une conscience de la classe d'origine plus forte. La référence "raciale" vient souligner chez eux la lucidité sur les différences entre milieux d'origine et d'arrivée, d'un point de vue socio économique. La fameuse "double conscience" dont parlait le grand leader noir W.E.B Dubois fonctionne comme un filtre. Les noirs en ascension sont beaucoup plus sceptiques sur la réalité de la concurrence libre et non faussée censée régner aux Etats-Unis. La plupart d'entre eux tentent de conserver des liens avec leur communauté d'origine, de l'aider, de lui servir de modèle, parvenant ainsi à trouver un équilibre entre l'ancien et le nouveau monde... 

 

La mobilité hantée par la classe : la France

 

Les trajectoires de mobilités sont fréquemment vécues douloureusement en France. L'école est décrite parfois comme "un supplice" pour les interviewés (énarques, normaliens, diplômés d'HEC, issus de milieux ouvriers et employés). L'école est ambivalente : on y a souffert comme enfant du peuple et c'est elle qui a tout permis. Le parcours de formation apparait comme une très dure course d'obstacles et l'occasion de déchirement avec son milieu d'origine, comme pour cette femme énarque qui explique que son père n'a pas voulu signer son dossier d'entrée directe à sciences po.... Qu'elle a du passer par une prépa, que quand elle était à l'ENA sa mère lui demandait si elle avait une chance de trouver du travail. Elle ne se sentait "jamais chez moi". Avec le temps, elle trouve sa place, mais s'éloigne de sa famille.

 

Les témoignages français mentionnent souvent cette impression d'être "entre deux mondes". La dualité université/grandes écoles est très structurante des discours. La réalité française est que le discours officiel républicain insiste sans cesse sur l'égalité des chances alors que le système de recrutement des élites est très reproductif. Parmi les gens en mobilité sociale, ceux qui ont fréquenté des lycées mixtes socialement ont pu s'acclimater au changement de milieu plus progressivement. Pour ceux qui viennent de lycées populaires et qui arrivent en prépa, l'expérience est vécue brutalement. Elle se traduit par un sentiment de décalage profond avec les autres étudiants et une impression d'illégitimité culturelle. Le passage par l'université est moins brutal, et ceux qui en sont passés par là insistent plus sur leur difficulté à conserver des liens avec leur milieu d'origine que sur la brutalité de l'étape formation.

 

D'ailleurs, les concernés sont amers envers un système d'orientation qui ne les a jamais aidés, ils se voient comme des enfants de la chance, ne décryptant pas les codes et les sentiers, et faisant le bon choix grâce à une information trouvée par hasard ou une rencontre. Bien évidemment, les situations sont diverses : il y a par exemple Polytechnique où le caractère militaire est plus intégrateur, gommant les origines plus aisément. Dans les écoles de commerce, la culture légitimiste, la sympathie à l'égard des classes supérieures donnent un sens plus facile à vivre aux gens en ascension, qui ne se sentent pas tiraillés.

 

Jules Naudet remarque que pour ceux qui vivent la mobilité, la pensée de Pierre Bourdieu est souvent mobilisée pour parvenir à comprendre leur parcours. Il se demande d'ailleurs, de manière fort intéressante, en quoi cette pensée participe du sens donné à leur parcours, comme la pensée marxiste sur les classes sociales participait par elle-même - en se diffusant- de la conscience de classe des ouvriers communistes.

 

Ce sont les "passés" par sciences po Paris qui expriment la plus forte tension. Ce sentiment de ne pas "être à sa place", de manquer d'une "espèce d'aisance" difficilement définissable. Une femme explique qu'elle ne se sentait pas dans son milieu, que les étudiants issus de la bourgeoisie avaient toujours l'air bourgeois même quand ils portaient des hardes, alors qu'elle se sentait ouvrière même quand elle mettait des habits neufs et chers.

 

A l'ENA, s'il faut distinguer l'expérience des externes et des internes, la tension est encore plus forte. Le stage en préfecture ou en Ambassade est en particulier décrit comme "une véritable épreuve de bourgeoisie". Une ancienne élève décrit son humiliation quand l'ambassadeur lui dit qu'elle est "quelqu'un de bien malgré son handicap social". Tous évoquent un profond travail de réforme de leurs dispositions, l'apprentissage d'attitudes et d'un langage. Certains en retirent une amertume : "objectivement j'ai réussi, subjectivement non". Les récits parlent de maîtrise des codes, de nécessaire correction de soi, de redressement, de "programme caché" à apprendre, de "règles non écrites" à respecter, que les enfants de la bourgeoisie ont appris dès l'enfance. Pour certains, la différence restera inexpugnable : "je n'ai pas les codes, il me manquera toujours de ne pas avoir été petite salle pleyel. Je ne suis pas du milieu".

 

Certains essaient pour s'en sortir de dissocier leur comportement au travail, et leur vie privée, allant jusqu'à refuser systématiquement les invitations chez les notables de la province où ils sont en poste de haut fonctionnaire... Ils pratiquent ce que les américains appellent le "code switching".

 

Chez les plus âgés des interviewés, l'idéologie républicaine des trente glorieuses semble fonctionner encore, et les conduit à saluer l'égalité des chances, à relativiser leurs difficultés et les barrières de classe qu'ils ont du affronter. Mais cette idéologie semble ne plus fonctionner chez les plus jeunes qui ne croient pas à la réalité de l'égalité des chances. Le discours républicain est moins mobilisé pour donner sens au récit de vie.

 

Prédomine le sentiment de fatalisme. On ne peut pas ne pas s'éloigner de son milieu d'origine. Quand les liens sont conservés, ils sont abstraits, fantasmés : on se félicite de venir du peuple et d'avoir ainsi "une vision plus large". Mais beaucoup ont eu honte de leur milieu, et honte de cette honte... Le sentiment d'être perdu quelque part en apesanteur est fort : "je ne suis nulle part, si ce n'est dans mon travail". Le militantisme communiste permettait autrefois à des gens en ascension de se réconcilier avec eux même, ou même le militantisme gauchiste des années 70. Cette voie est devenue presque inexistante.

 

Les enfants d'immigrés, rares, dénotent par certaines particularités, qui mettent au défi le discours républicain. Par exemple, une Enarque d'origine magrhébine; si elle se dit sereine grâce à ce qu'elle a réussi à accomplir, a du déchanter car elle pensait que ce parcours ferait d'elle une française comme une autre. Or ce n'est pas le cas, elle est frappée de toujours être questionnée sur ses origines. Elle ne sera d'après elle jamais vraiment française, et elle finit par se dire que ceux qui la questionnent s'intéressent finalement à son parcours singulier et que c'est sans doute positif. Ces témoignages montrent que le discours républicain, qui promet l'égalité des chances en échange de la mise à l'écart du communautaire, est fallacieux puisqu'en définitive la différence est toujours rappelée à celui qui a joué le jeu... Et donc comment dans ce contexte construire un récit de vie qui fait sens, puisqu'on a été sommé pour s'intégrer de justement nier la différence qui est toujours là, soulignée ? Pour tenter de donner sens à leur parcours, les enfants d'immigrés resituent leur réussite dans le long terme, la choix de l'immigration par leur famille, et voient dans leur carrière un aboutissement.

 

Le contexte français, où les classes se ressentent fortement, où les distinctions restent très prévalentes, comme venues de l'Ancien Régime, rend douloureuse la traversée des frontières. Elle oblige à se transformer et à rompre avec son milieu : la renonciation à parler en repas de famille est un classique des témoignages. L'idéologie républicaine, qui ne tient pas ses promesses, ne parvient pas à donner un sens aux parcours de mobilité et à assurer l'équilibre psychique de ceux qui se frottent aux barbelés du social. 

 

Cela me rappelle une phrase de Marx qui disait à peu près que la France était par excellence le pays de la lutte des classes. C'est toujours vrai, de ce point de vue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 21:35

i_am_a_community_organizer_baratunde_cc_2837373493.jpgComme beaucoup, je fus personnellement très choqué par les émeutes françaises de 2005. Et j'y ai beaucoup réfléchi, en essayant de remettre en cause mes représentations plutôt que de chercher à conforter mes idées préconçues. J'en ai conclu notamment que si ces jeunes brûlaient leurs propres équipements, le sentiment de dépossession devait y être pour quelque chose.... C'est à ce moment que j'ai commencé à tourner autour de cette notion de prise de pouvoir sur sa propre vie... De dépassement du discours insuffisant sur la participation ou l'intégration, au delà même des désignations comme victimes irrémédiables. Et j'ai fini par mettre le doigt sur ce concept d'empowerment, porteur mais ambigu.

 

L'empowerment" est la notion qui monte en puissance dans le discours social (spécialisé) français.... Bientôt vous verrez, les Ministres n'auront plus que cette notion à la bouche. On commence à la traduire pour les circulaires, sous le mot "capacitation". On parle aussi de "pouvoir d'agir" : c'est plus spinoziste, quoi.

 

Bon, la France a du mal avec cette notion, on verra pourquoi, mais elle fera sans doute florès.... Il nous faut des mots, à nous autres français. Nous sommes le pays du verbiage, pour le pire et le meilleur.

 

La notion est difficile à traduire, comme le soulignent Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener (une sociologue urbaine française et une économiste féministe américaine)  dans leur petit essai à quatre mains transatlantiques : "L'empowerment, une pratique émancipatrice". (éditions La Découverte) 

 

Il s'agit de traduire un mot qui qualifie un processus (donner du pouvoir), et un état : celui d'être capable d'agir. Pour l'instant on trouve pas la formule qui tape.

 

 

Le social est en crise, il échoue à reconsolider la société. Mais ne comptez pas sur ses acteurs pour en conclure simplement (ce qui paraît assez évident) que ce n'est pas la faute du social, qui est au final un filet de sécurité de plus en plus tendu, dont on attend des miracles improbables. Donc, de temps en temps surgissent des notions nouvelles, de "nouveaux paradigmes" comme on dit dans les revues. On a vu surgir la notion d'exclusion accordée à celle d'insertion. Puis celle de démocratie participative. A une époque on ne jurait plus que pour "le réseau" ou les "plates formes".... Bon. Aujourd'hui on parle d'empowerment, la nouvelle frontière. C'est un concept utilisé depuis des décennies aux Etats Unis, et déjà dépassé là-bas.

  

Mais attention, ne voyons pas dans cette production de mots qu'un subterfuge auto légitimant pour ceux qui vivent de penser la vie des pauvres. Non, ces notions doivent être sérieusement pensées et déconstruites. Elles sont l'objet de luttes quant à leur contenu, et porteuses d'interprétations diverses, parfois antagonistes. Elles fonctionnent comme des révélateurs idéologiques très pertinents.

 

L'empowerment a plusieurs visages :

-celui de la vieille culpabilité du pauvre (le libéralisme pur et dur),

-celui non moins classique de l'égalité des chances hypocrite (le social libéralisme),

-celui du contre pouvoir offensif et autonome (les forces de la transformation sociale) : cette dernière version étant l'héritière du fameux slogan selon laquelle l'émancipation des dominés ne viendra que d'eux-mêmes...

 

La notion est née dans les critiques de la "grande société" de Lyndon Johnson dans les années 60. Elle est réinvestie par les féministes de la deuxième vague, et essaime notamment en Asie du Sud Est, en Inde. Elle devient ensuite un concept important au sein des institutions mondiales : ONU, Banque Mondiale. Les conservateurs reaganiens tenteront de se l'approprier, comme leurs continuateurs masqués de la Troisième voie clintonienne et blairiste. Pendant toutes ces années, une compréhension plus subversive de l'empowerment continuera de vivre.

 

Puisant dans de nombreuses traditions, dont les tentatives brésiliennes d'un Paolo Freire, le travail social américain se reconstruit à la fin des années 60 autour d'une critique de la bureaucratie et de la mise sous tutelle des pauvres. Une figure intéressante, qui inspira le jeune Obama, est Saul Alinski. Il fonda à Chicago le "community organizing", qui à partir d'une alliance entre l'Eglise et le syndicalisme parvient à organiser des communautés en contre pouvoirs dans les quartiers pauvres de la ville. Saul Alinsky est un radical qui prétend que le travail social est une forme de colonisation sociale, que les quartiers ne sont pas désorganisés par essence mais ont leur potentiel d'organisation qu'il faut mettre en valeur. Alinsky prône l'organisation du peuple, qui doit ensuite créer des rapports de force avec les bailleurs, les pouvoirs publics, et à travers ces conflits développer des capacités de plus en plus larges.

 

En même temps, les féministes américaines s'appuient sur la vieille notion de "self help" (aide toi toi même et le ciel t'aidera...) et de conscientisation. C'est autour des femmes battues (voir précédents billets sur Nancy Fraser) que cette conception se développe autour de la création de lieux d'accueil gérés par les militantes et les femmes. Il s'agit de montrer aux femmes qu'elles ne sont pas assignées au rôle de victime, qu'elles peuvent défendre leurs droits, interpeller les institutions qui les ignorent ou les méprisent.

 

Au départ, le discours de l'empowerment est une critique du travail social, mais il parvient à s'infiltrer dans le travail social lui-même. Celui-ci se repositionne sur l'idée, non pas d'une prestation, mais d'une alliance entre le travailleur social et le peuple. La notion est aussi importée dans le champ de la santé mentale où la psychologie communautaire reprend cette thématique. Les Alcooliques Anonymes par exemple, développeront fortement cette approche du self help : l'alcoolique est le mieux placé pour savoir comment s'en sortir et comment soutenir la communauté.

 

A travers les débats internationaux à l'ONU, et l'action inlassable des féministes de plusieurs courants, la notion se propage et trouve en inde un bel écho, en se greffant à l'héritage du militantisme ghandiste. Le réseau PROSHIKA au bangladesh a pu alphabétiser un million de personnes. La Grameen Bank a aidé 8 millions de micro projets, dont 97 % portés par des femmes. Le SEWA, organisation de femmes incroyable, réunit en Inde 750 000 femmes.... Le travail a été profond : "les femmes ont eu à apprendre leur dignité en tant qu'être humain avant de pouvoir revendiquer leurs droits comme citoyennes".

 

L'empowerment a évidemment besoin de "catalyseurs", donc d'intervenants extérieurs qui viennent déclencher le processus de mobilisation de la communauté. Donc on en revient toujours, d'une manière ou d'une autre, au risque de la dominance par un sachant.

 

Mais surtout, rapidement, le néolibéralisme tente de s'arroger ce concept en le vidant de sa portée de subversion des rapports sociaux. Le Président de la Banque Mondiale déclare par exemple dans les 90's : "l'empowerment des femmes est de l'économie intelligente. Les études montrent que l'investissement dans les femmes produit des retours à la fois sociaux et économiques". Il s'agit en fait, selon la version (libérale ou sociale libérale), de créer de bonnes conditions de marché, c'est à dire de fabriquer des acteurs rationnels "capables" d'évoluer sur le marché. Les sociaux libéraux parleront de diffuser un "capital social". Il s'agit d'offrir des "opportunités" de participer au monde de l'économie de marché (les blairistes adorent ce mot d'"opportunité"). L'égalité des chances a remplacé l'égalité, et il faut s'efforcer de mettre chacun en situation de défendre ses chances. Mais l'organisation stratifiée de la société n'est plus contestée. La méritocratie reste le système officiel de répartition des richesses.

A travers l'empowerment, recentré sur l'individuel, la solution devient toujours une réponse de marché. Un positionnement sur un marché.

 

Les conservateurs américains sont évidemment à la pointe pour retourner la notion d'empowerment. Ils l'enrôlent pour critiquer le fameux "cancer de l'assistanat" (selon Monsieur Wauquiez). Ainsi, le reaganien Jack Kemp avait déclaré : "ils veulent des opportunités, ils ne veulent pas de la servitude des aides sociales. Ils veulent avoir accès au travail et à la propriété privée. Ils ne veulent pas de dépendance. Ils veulent une nouvelle déclaration d'indépendance". La révolution néolibérale se réclame du pouvoir pour le peuple, par le peuple. Comble du cynisme quand on écrase ce peuple au quotidien en l'asphyxiant économiquement. Au nom de l'empowerment, on va légitimer l'affaiblissement de l'Etat social (réduit à sa dimension oppressante), on va stimuler de pseudo opportunités en multipliant les zones franches défiscalisées... (qu'on exportat en France).

 

Les clintoniens et les blairistes vont poursuivre dans ce sens. Le passage du welfare au workfare s'appuie sur cette notion de responsabilisation, donc de supposée reconnaissance des capacités de chacun. Dans cette approche où l'individu est tout, l'analyse des rapports sociaux disparaît.

 

Les politiques sociales se sont donc repositionnées autour de cette notion. Des Empowerment zones ont vu le jour. On y a vu des conseils se mettre en place, constitués de représentants des pouvoirs publics et des habitants, siégeant ensemble, décidant d'actions, lançant des appels d'offres. Le bilan que les auteurs en dressent est que tout cela est bel et bien. Mais ces zones ont participé d'une gestion de proximité contenue, où nombre de politiques publiques restaient inatteignables (les enjeux du logement, du transport). Et surtout, ces processus ont confiné la population des quartiers dans un "cadre managérial", contribuant à accélérer la dépolitisation.

 

Ces constats peuvent être mot pour mot transposés en France il me semble.... Même si on y allé moins loin dans la cogestion du développement social local, bien entendu... Mais ce n'est pas la politique de la ville qui allait changer la vie....

 

Un détour par l'Afrique du Sud post apartheid, où des politiques de black empowerment se sont déployées, montrent la même incapacité à faire évoluer les rapports sociaux : des élites noires ont vu le jour, mais la structure inégalitaire de la société est encore accentuée. De même en France, des enfants des quartiers ont évolué, passé des étapes, sont devenus des figures. Et puis sont partis ou restés à la tête d'organismes institutionnalisés qui délivrent des prestations. La dynamique espérée par certains inspirateurs de la politique de la ville n'a pas eu lieu.

 

En France, les pratiques d'empowerment sont restées faibles. On a plutôt parlé de consultation puis de participation. Mais la République a du mal à imaginer une quelconque médiation entre l'Etat et le citoyen. Donc l'idée que se développent d'autres acteurs forts, indépendants, est très problématique. Et ce qui est vrai pour l'Etat l'a été dans la décentralisation.

 

 

De quel pouvoir parle t-on ?

Là est finalement la question. S'il s'agit de reprendre le pouvoir sur sa vie, c'est une étape nécessaire. Reprendre le contrôle de sa santé, de l'éducation de ses enfants. Se détacher de certaines aliénations. Alors l'empowerment est une approche intéressante, sans doute insuffisamment développée dans notre imagination du social centrée sur l'action unilatérale du secteur public omniscient et de ses partenaires conventionnés. L'empowerment nous permet de prendre en compte que la société ne peut pas s'assécher, elle ne peut pas tout confier au léviathan : toute l'éducation, toute la transmission, toute la solidarité, la fraternité, tout le soin apporté à autrui. Cela c'est une illusion, et notre monde spécialisé dans le social y cède encore, réclamant toujours "des moyens" tout en sachant que finalement ils seront illimités. Chaque centenaire aura t-il un accompagnant en permanence ? Non. L'illusion du "tout organisé et pris en charge" est en réalité jumelle de la folie libérale du toujours moins. Ce sont des visions irréalistes d'une société devenue univoque, où tout est réglé par un principe simpliste : l'impôt, le marché. Les deux paraissent irrespirables et arides....

 

Oui, de quel pouvoir parle t-on ?

Si l'empowerment signifie "faire monter" des représentants des minorités ou des groupes dominés dans les arènes délibératives, est-ce le gage d'un changement social ? On peut en douter. Au contraire, on a l'impression que ces nominations fonctionnent au contraire comme un prétexte pour ne pas agir et changer véritablement les rapports sociaux.

 

La question est qui décide, qui influe, notamment sur le partage des ressources, des budgets, sur les choix de développement.... C'est ce que les auteurs de l'essai appellent le "pouvoir d'agir sur". Ce n'est pas l'expression d'une sous traitance, ni d'un partenariat. C'est nécessairement un pouvoir auto constitué. Un contre pouvoir. Un pouvoir qui en heurte un autre et lui impose des compromis et des évolutions. Ce pouvoir peut-il être suscité ? Appuyé ? Peut-on enfanter le fauve qui vous mordra ? On en doute.

 

Et c'est pourquoi aux Etats Unis des militants nombreux ne parlent plus d'empowerment. Ils se réfèrent peu ou prou à Malcom X. Le pouvoir, ça ne se donne pas, ça se prend.

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 21:39

lacombe.jpg On peut aimer un livre, vivement conseiller de le lire, trouver qu'il nourrit substantiellement la pensée, sans même en partager le postulat premier. C'est mon cas avec l'essai psychologique de Pierre Bayard dont le titre m'a sauté aux yeux sur un étal de libraire : "Aurais je été pétainiste ou résistant ?" (éditions de minuit).

 

 

(Un jour, j'étais présent à un repas rural avec des personnages hétéroclites dont un notable important. Je ne sais pas ce qui s'empare du notable, mais il se prend d'un coup à se demander à voix haute s'il aurait été résistant pendant la guerre. Et puis il me demande quelle aurait été mon comportement.... (c'est stupide, hein, de demander ça d'un coup, sans vraiment attendre la réponse en plus... il était censé être très intelligent pourtant... Mais comme on ne reprend jamais ces gens supposés toujours pertinents, spirituels, et dans le vrai, leur intelligence se décontracte. Et l'imbécilité s'y cultive). J'ai vainement essayé de lui expliquer que cette question n'avait pas de sens à mes yeux. Car le "je" qu'il invoquait était un fait social et historique déterminé. "Je" dans une autre époque, pour déformer Rimbaud, eut toujours été  un autre. "Je" est le produit de multiples facteurs, où génétique, rencontres, mystère, culture, situation économique et sociale se mêlent, produisant une recette singulière à chaque individu. )

 

La question posée par le titre du livre est donc à mes yeux insoluble. Car le Sujet humain n'est nullement intemporel. Il est ancré dans son époque. Dans une filiation à un moment donné. Dans un noeud d'évènements. Dans un chaos particulier.

 

Pierre Bayard le freudien sait tout cela très bien et il le dit d'emblée. Cependant, il tente tout de même le coup, et tant mieux. Il décide d'envoyer dans le passé une sorte de "délégué" de lui-même qui aurait des caractéristiques psychologiques  proches des siennes. Il s'interroge sur ses réactions probables à chaque étape de la guerre. 

 

Tout le sens de cette tentative est de souligner que chacun de nous a une personnalité potentielle (ou plusieurs). C'est à dire une personnalité qui peut se révéler dans des situations de crise. La seconde guerre mondiale en est donc le terrain d'exploration idéal.

 

Le livre est aussi une interrogation plus précise sur la personnalité du résistant. Comment peut-on être résistant ? Qu'est ce qui se joue psychiquement dans ce basculement ? Bayard, en bon disciple du Freud de "Malaise de la civilisation" ne s'étonne pas outre mesure de l'apparition des bourreaux quand le surmoi social s'effondre. C'est l'apparition de la résistance qui est intriguante.

 

Le hasard peut jouer un rôle pour nous pousser d'un côté ou l'autre de la barrière. C'est l'argument qui ressort du fameux film de Louis Malle, " Lacombe Lucien", où un jeune homme tout prêt de rejoindre le maquis se retrouve enrôlé par les collaborateurs au hasard des rencontres. Cependant, l'auteur propose une lecture plus profonde du film de Malle, démontrant que le hasard n'est que le masque d'une nécessité plus prégnante. Que dit le destin de Lucien Lacombe ? D'abord que le dépolitisé est livré à des motivations     purement psychiques : le jeune Lacombe est marqué par une tendance à la violence et la recherhe d'une figure paternelle, deux éléments qui compteront beaucoup. Cependant, la violence latente de Lacombe ne se serait pas forcément exprimée dans un autre contexte. C'est l'occupation qui va délivrer cette personnalité potentielle de brute.

 

La fameuse expérience de Milgram est convoquée pour aller plus loin. Elle est décrite, souvenez-vous en, dans le film "I comme Icare" : on expérimente l'obéissance à l'autorité en demandant à des volontaires de punir par électrocution des gens qui, volontaires eux aussi, répondent mal à des questions. Ceci dans un cadre universitaire légitime, peuplé de blouses blanches portant un discours de déresponsabilisation de celui qui appuie sur le bouton. L'intérêt est qu'à un moment, l'électrocuté demande de cesser, et le savant réclame la poursuite de l'expérience. Je me souviens qu'il y a quelques années on avait retenté cette expérience à la télévision, justement pour tester l'autorité de la télévision elle-même.

 

Les résultats de ces expériences sont terrifiants : tous les participants acceptent d'électrocuter, et 60 % continuent après les cris.... Milgram voit donc un bourreau potentiel en la plupart d'entre nous.... Bayard pense cependant que l'on doit nuancer les conclusions, car on ne doit pas oublier que les victimes sont volontaires, ce qui n'est pas le cas dans une situation d'oppression sociale réelle. De plus, une part non négligeable des participants refuse d'administrer des décharges passé  un certain cap. Il n'en reste pas moins que l'expérience démontre la force de la soumission à l'autorité....

 

 

... Et quand le Maréchal Pétain prend le pouvoir, il est une figure d'autorité certaine dans le pays.

 

Un autre livre (nous en parlerons dans ce blog, tiens) permet de réfléchir à la situation d'hommes ordinaires plongés dans des conditions extraordinaires et à qui une autorité demande des horreurs. Il s'agit de l'ouvrage de Christopher Browning, "des hommes ordinaires", décrivant les horreurs perpétrées sur le front de l'Est par des policiers allemands. Ils participèrent à l'extermination de plus de 80 000 personnes....

 

Ces hommes n'ont pas commis ces atrocités froidement ou calmement. Beaucoup craquent, d'autres saisissent les propositions (au début) d'être affectés à d'autres missions, d'autres trouvent des moyens de ne pas participer, la plupart dépriment et se noient dans l'alcool. Ils vivent indéniablement un conflit éthique, au sens ou leur Moi est tenaillé par des injonctions contradictoires du surmoi.

 

Pourquoi acceptent-ils ? Il y a certes la peur du châtiment. Il y a l'idéologie. Mais cela ne suffit pas.... Alors Browning se réfère à la soumission à l'autorité.  Mais il va plus loin.... Pour que des hommes ordinaires acceptent ces tâches, seul un puissant moteur peut jouer : la crainte d'être exclu du groupe. La peur de l'asocialité, de l'ostracisme. Le conformisme de groupe, voila ce qui retient encore des hommes qui savent ce qu'ils font.

 

L'idéologie compte, pour ceux qui en ont une. Ainsi Bayard rappelle le destin de Daniel Cordier, maurassien qui devient pourtant le Secrétaire de Jean Moulin. Dans le trouble de la défaite, il pense sincèrement que Maurras sera partisan de la poursuite du combat... Il rejoint Londres et tombe des nues quand il constate que son modèle a capitulé et soutient Vichy.

 

Mais l'idéologie ne suffit pas, il faut qu'elle rencontre une contrainte intérieure très forte, qui conduit à la rupture et à risquer sa vie. Cela demande "une certaine organisation psychique" souligne Bayard. Il faut un Moi hyper pérméable à la situation du monde et qui ne peut pas supporter l'écart entre la réalité et les principes. La réalité devient tout simplement intolérable, et la résistance n'est pas un débat mais une évidence, une nécessité psychologique.

 

L'empathie est aussi un élément déterminant. Et Bayard de rappeler ces gens qui ont pris des risques immenses pour sauver des enfants juifs, sans s'apesantir. Les "Justes" ont des personnalités très particulières, de type altruiste.  Ils s'identifient très facilement à autrui. C'est ainsi que lorsqu'on demande à ces 'justes" pourquoi ils ont agi de la sorte, leurs réponses sont floues. Car en vérité il ne peut pas se poser pour eux de dilemne réel, à partir du moment où un autre souffre, ils souffrent avec lui.

 

Pierre Bayard rappelle avec raison, ce que l'on oublie parfois, que la terreur règne, et qu'elle explique largement le faible nombre de résistants.  Pour que la peur devienne secondaire, nombre de conditions sont nécessaires : personnalité altruiste, force des principes et sensibilité au monde (ces éléments se mettant en place dans la petite enfance selon Bayard). Comme nous le montrent les héros de la Rose Blanche ( Témoins de l'espoir raisonnable ("Ces allemands qui défièrent Hitler" de Gilbert Badia) )  ne pas se sentir seul dans le combat est essentiel. Les Scholl pensent que les allemands sont au fond d'accord avec eux. La croyance religieuse est aussi un puissant auxiliaire de la résistance. Ces éléments consolident la possibilité de penser de manière autonome, c'est à  dire de rompre.

 

Ce qui est remarquable chez le résistant, c'est sa capacité à sortir du cadre. L'exemple de Sousa Mendes, consul du portugal à Bordeaux, est explicite. Il décide, après quelques jours de dépression manifestement intense, de passer outre les ordres, et de signer tous les passeports qu'on lui demande, permettant l'évacuation de milliers de personnes depuis la France occupée. Salazar se vengera en le clochardisant. Dans un premier temps, le consul agit dans une certaine légalité, puis se faisant évidemment remarquer il continue à signer illégalement les passeports, alors qu'il est révoqué. Le plus remarquable c'est que sa famille l'enjoint d'arrêter cette fuite en avant. Sousa Mendes aurait pu céder à la décharge de responsabilité psychique car des ordres lui étaient donnés... Et pourtant il poursuit.

 

Le résistant est donc un créateur. Un inventeur de comportement inédit. C'est ce que dit Cynthia Fleury dans un livre que je viens de lire : le courageux est celui qui "commence". Du courage, encore du courage, toujours du courage (Cynthia Fleury).    

 

Milena Jesenska, connue pour avoir été le grand amour impossible de Kafka, incarne cette capacité à créer l'inédit. Déportée à Ravensbruck pour faits de résistance, elle illuminera les déportés de sa liberté irréductible qui impressionnera jusqu'aux gardiens du camp. Elle désobéit aux ordres des staliniens présents dans le camp qui lui demandent de trier ses amis.... Et elle va jusqu'à proposer un deal au chef de la gestapo : en échange d'une mesure de clémence envers une femme, son amie, elle lui dévoilera un trafic perpétré.... par les gardiens du camp. Le chef sadique de la Gestapo, contre toute attente, accepte. Comme hypnotisé. Plus tard, il demande à Mme Jesenska d'espionner une femme et elle refuse net... Elle n'est pas sanctionnée et le gestapiste la qualifie même de "femme bien". L'aplomb de cette femme va jusqu'à troubler le fonctionnement sadique de son interlocuteur.

 

Comme Milena Jesenska, beaucoup de résistants créent l'impensable : De gaulle en premier lieu, partant à Londres créer les FFL, mais aussi chaque français qui part en angleterre via le Portugal, parfois sans un sou, sans savoir quoi que ce soit de ce qui l'attend. Pour résister, on doit "sortir du cadre". Le résistant est un anti conformiste. Comme ce bosniaque qui, pendant la guerre des balkans des années 90, se déclara Esquimau pour dire son dégoût de l'obsession ethnique....

 

On approche ainsi le "moi" particulier du résistant. Un Moi tout spécialement relationnel, et sur lequel les pulsions égoïstes restent assez inefficaces.

 

Ah au fait, Pierre Bayard, chemin faisant, considère plutôt qu'il aurait adopté un comportement certes désapprobateur mais passif, se consacrant à ses études... A moins que.... Telle rencontre change sa trajectoire.

 

Pierre Bayard pense qu'au delà du "vernis des contigences" il y a un invariant dans l'individu. Et c'est là où je ne le suivrai pas. Je partage son idée selon laquelle il y a un mystère dans cette contrainte intérieure que certains ressentent, qui va les pousser à résister contre toute logique, se mettant en danger absolu. Il y a eu des résistants au rwanda parmi les hutus, protégeant des tutsis. Il y a eu des résistants au cambodge dans les camps de mort des Khmers rouges. Parmi eux, on trouve des gens très simples, sans culture. Le manque de culture les a peut être protégés de la propagande d'ailleurs. 

 

Mais je ne crois pas à cet invariant qui permettrait de s'imaginer dans une autre époque. Cet invariant, c'est nécessairement un succédané de l'âme. L'âme théologique recyclée. Ce n'est pas ma compréhension de l'humanité, immanente.

 

Oui, il y a un mystère chez le résistant. Le moment de la "bascule" est imprévisible. Bayard concède que cette imprévisiblité est rassurante. Elle témoigne de notre capacité à échapper à toute programmation extérieure.

Le résistant est rare, mais il sauve l'idée même d'humanité.

 

 

 

 

 

 

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 15:29

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"La marche vers la libre circulation des hommes sera sans doute aussi lente et perturbée que l'a été celle vers la démocratie"

 

Hervé Le Bras

 

 

Le débat sur l'immigration est presque impossible en France.

Qui en pâtit ? Les immigrés bien sûr, et leurs enfants.

 

 

La présence en notre corps politique d'un cancer persistant et aux tentations galopantes -l'extrême droite raciste, héritière honteuse de Vichy et de la collaboration-, est largement responsable de l'incapacité de notre pays et de ses formations "républicaines" (encore qu'il y aurait beaucoup à dire sur ce terme, mais ici n'est pas le propos) à saisir avec sincérité, courage, humanité et intelligence, cette question. Dans un pays pourtant fortement concerné de par sa géographie, sont histoire, son économie encore relativement développée.

 

 

A droite on instrumentalise cyniquement des peurs, on cultive l'amalgame pervers, à gauche on se réfugie fréquemment dans un discours moral sur fond d'examen flou du réel ; et parfois dans la démagogie, l'incohérence ou l'utopie aux mains propres.

 

A propos de l'immigration, comme souvent en France, on s'en tire en disant : "c'est politique". C'est à dire "ça s'évalue au rapport de forces". Les réalités chiffrées, l'examen lucide, la nuance.... sont souvent évacuées. Les réalités humaines sont agitées mais préemptées, et souvent bien relatives. Les sous-entendus boutiquiers sont parfois au centre de l'analyse. Quant à la gauche gouvernementale, elle dit tout, son contraire, parle et agit dans le flou, l'hésitation. Elle ne peut pas convaincre, car elle n'est pas convaincue et a les yeux rivés sur les sondages. Mais on me dira.... c'est une posture générale de sa part, et l'immigration s'y insère.

 

 

En réalité, en dehors des régularisations massives sous F. Mitterrand et L. Jospin, la République a pratiqué, via les Préfets, de la régularisation au fil de l'eau, largement arbitraire. Elle s'est réfugiée dans le silence et les arrangements. Notre pays n'a jamais voulu affronter de face le débat : qui doit entrer ? Qui doit rester et pourquoi ? Qui doit éventuellement partir ? Et pourquoi ces choix ?

 

Alors on préfère l'hypocrisie déléguée aux Préfectures d'un côté, les grands slogans comme "des papiers pour tous" de l'autre(un peu court tout de même comme pédagogie). Et puis des torticolis pour les partis gestionnaires (on enferme les familles mais pas avec les autres, on fait une garde à vue, mais pas la même, etc... Et on joue sur les mots pour s'en tirer. On soutient la régularisation d'un tel parce qu'il est "méritant" mais on vote une loi qui le criminalise, en espérant s'en sortir au cas par cas).

 

 

D'où l'utilité, si on espère y voir un peu plus clair, de revenir aux démographes, au économistes, et à leurs discussions à ce sujet. Certes, leurs constats ne sont pas suffisants. Pour se prononcer sur l'immigration, il faut se référer à d'autres savoirs, comme la sociologie ou l'anthropologie, d'autres dimensions de la pensée : elles tiennent à la philosophie, le choix politique, l'éthique.

Mais les chercheurs en sciences humaines nous aident à avancer en territoire éclairci.

 

Deux petits ouvrages que je viens de lire sur ce sujet qui m'est cher sont précieux :

 

- La nouvelle édition de l'ATLAS mondial des migrations de Catherine Whitol de Wenden, dont les travaux sont patients et admirables de ténacité, et les positions à contre-courant appréciables à mon point de vue. Publié dans cette collection des atlas chez "autrement", toujours passionnante.

 

- Un débat écrit sans concession entre Hervé le Bras, démographe toujours stimulant, et Gérard-François Dumont - universitaire spécialiste de l'immigration et expert sollicité-, intitulé brutalement "Doit-on contrôler l'immigration ?". Question choc, commerciale, absurde de par sa radicalité (tous les pays sans exception contrôlent leur frontière), et évidemment aucun des deux n'y répond définitivement par oui ou par non, préférant se situer dans les nuances. Mais les éditions Prométhée ont eu la bonne idée de publier ce dialogue de haut niveau.

    

La lecture croisée de ces deux publications me laissent quelques idées fortes (arbitrairement choisies bien entendu...) :

 

La contradiction entre d'un côté la liberté quasi totale de circulation des capitaux et biens et de l'autre les fortes restrictions imposées à celle des Hommes pose un problème de principe. Philosophiquement, les Nations n'appartiennent à personne ("on est chez nous" est une affirmation sans fondement. Au nom de quoi dit-on cela ? Au nom du premier arrivé premier servi ? Alors qu'un quart de la population française a un ascendant étranger....).

 

La liberté de circulation est un horizon logique pour l'Humanité (atteint-on un jour l'horizon ? C'est la question de tous les navigateurs) . D'ici à déclarer immédiatement ce droit absolu à circuler et à s'installer, il y a un pas que pour ma part je ne franchirai pas... Et aucun des intervenants de ces livres ne le propose. Car on ne peut pas ignorer les conditions sociales, économiques, dans un monde en profond déséquilibre et traversé par des crises profondes et violentes, qui doivent permettre d'y parvenir. Etienne Balibar compare la liberté de circulation à la liberté d'expression, et c'est à mon sens très pertinent : un démocrate est par nature pour la liberté d'expression sans exception. Mais dans le monde réel, les déchirures de la société ne le rendent pas possible ou souhaitable et on apporte des restrictions. Il en est de même pour la circulation. Mais comme la liberté est un horizon pour lequel on lutte, celle de circuler peut progresser.

    

On ne doit pas ignorer non plus que la migration dérégulée est favorablement considérée par les ultra libéraux (leur pape Milton Friedman en tête) comme force de pression sur les salaires et les droits sociaux, le potentiel d'immigration représentant une gigantesque armée de réserve du capitalisme. Friedman, ce sinistre personnage dont la main invisible fut ensanglantée (il fut conseiller de Pinochet) était même explicitement favorable à l'immigration illégale, permettant de réaliser les rêves du libre marché sans limite.

    

Cependant, la libre circulation n'est pas une absurdité inconcevable. L'Europe l'a conçue en son sein et à vaste échelle, à travers nombre d'étapes. A chaque entrée d'un nouveau membre, on a crié au danger de l'invasion des hordes étrangères.... Cela ne s'est jamais produit. Pourquoi ? parce que l'immigration est un parcours difficile. Ce n'est pas une partie de plaisir, tout simplement. Les exilés et leurs douleurs sont là pour nous le rappeler. La notion d'"appel d'air" devenu un poncif du fonctionnaire et du politique (je l'ai vécu...) n'a jamais été étayée. Les régularisations collectives n'ont jamais été suivies de ces fameuses avalanches. Les gens ne se dépaysent pas aussi facilement que l'on croit.

 

Autre peur agitée : le risque sanitaire. Or, il est évident qu'un immigré se sachant attendu positivement se priera de bonne grâce à des procédures, ce que les illégaux fuient par essence.

 

La sécurité est devenue aussi un motif majeur de restriction. A cela on peut rétorquer que lier sécurité et immigration est sans fondement. En quoi le lien logique peut-il être opéré ? Certes, un territoire doit se protéger d'intrusions terroristes, mais cela c'est un contrôle de sécurité, ce n'est pas forcément lié à un contingentement de l'immigration en tant que tel.

     

L'idéal de l'immigré, au moins quand le motif est économique, et les pays les plus inventifs l'ont démontré, c'est non pas de s'installer définitivement, mais de circuler. Or le paradoxe est qu'une législation féroce envers l'installation oblige d'une certaine manière l'immigré à rester.... puisqu'une fois dans la boîte il a surtout intérêt à se cacher.

     

L'intelligence, ce serait alors vers un monde de mobilités possibles, reconnaissant leur légitimité et leur inéluctabilité, tout en ne provoquant pas de processus irréversibles. L'intelligence, ce serait de travailler à cela, tout en considérant qu'un peuple souverain (l'idée fondatrice de la gauche) a la légitimité à décider des conditions de circulation et d'installation sur le territoire qu'il produit et organise, même si son point d'horizon reste la république universelle et la citoyenneté mondiale.

     

Hervé le Bras a le mérite de saper l'idée du coût prétendu insupportable de l'immigré (comparer les coûts et les apports d'un immigré a pour moi un goût écoeurant, mais il faut bien s'y résigner puisque des voix influentes s'arrogent ce type de calcul saumâtre pour stimuler l'égoïsme).

 

En se référant à la fameuse théorie du cycle de vie de Modigliani (l'économiste hein, pas le peintre....), on voit que l'immigré qui arrive souvent au début de l'âge adulte n'impute pas ses coûts d'éducation à la société d'arrivée. Agé il retourne dans son pays, avec une retraite gelée. Il est donc contributeur à la richesse nationale, plus que tout autre. Mais à cela il y a une condition : il faut que le travailleur soit déclaré et qu'il cotise. Donc qu'il soit régulier. Ceux qui poussent l'immigré dans la clandestinité affutent donc les piquants de leurs propres indignations et nous font de jolis tartuffes... Ils ignorent délibérément que la politique d'expulsion en France a un coût annuel estimé à un demi milliard d'euros....

     

Le thème de l'immigration choisie a été agité récemment, pour servir de prétexte à la traque aux immigrés. Le fait est que ce concept est inopérant, car en vérité c'est l'immigré qui choisit. En fonction de critères que les gouvernements ne contrôlent pas : la langue, la situation du pays, les réseaux préexistants pour l'accueillir, la géographie...

 

 

Un point particulièrement important est débattu : l'immigration est-elle un apport ou un appauvrissement pour les pays de départ ? Les partisans d'une répression à tout crin de l'immigration s'appuient parfois sur le souci du pauvre du Sud.... (alors que dans le même temps ils flattent l'égoïsme de leur peuple). Or les transferts de fonds auprès des pays d'origine sont aujourd'hui un facteur d'enrichissement certain des pays. De plus, cette idée selon laquelle la fuite des cerveaux serait un pur affaiblissement est bien sommaire : la mobilité suppose aussi du transfert de connaissances, de technologie. C'est dans une mobilité intelligente, et non dans la fermeture, que les complémentarités et les solidarités se noueront.

     

Le courage, ce serait de dire aux peuples que l'immigration est inéluctable. Que c'est une réalité dans un monde inégalitaire, où la guerre sévit, où la destruction de l'environnement va chasser des populations, où la jeunesse du Sud s'oppose au vieillissement préoccupant du nord (L'Allemagne et la Russie vont voir leurs populations décroître de manière impressionnante si la natalité en reste là) avec des effets délétères sur leur production économique. L'immigration deviendra un capital humain majeur, sans conteste.

 

L'argent consacré aux traques inhumaines et inefficaces serait mieux employé à appuyer l'intégration. Hervé Le Bras cite un député pourtant très "ferme" sur l'immigration (Thierry Mariani) qui concéda récemment en travail de commission parlementaire que le contrôle des migrations était "au taquet".... Et pourtant les gens passent encore. L'immigration zéro est un mensonge. Partout, les gens passent. Ils meurent dans les mers ou sur les plages (les cartes de l'ATLAS de Mme Whitol de Wenden sont effrayantes), mais leurs successeurs passent.

 

L'immigration, comme le montre l'ATLAS, est facilitée par de nombreux facteurs : le transport plus facile, l'information... L'immigré n'est pas un marginal. Il représente une part significative de la population mondiale. La mobilité s'accroît. Il n'y aura pas de retour en arrière. Le monde s'unifie. Les sociétés intelligentes seront celles qui le comprendront. Mais pour le saisir, il faut sortir des débats instrumentaux, des chantâges et des procès en sorcellerie. Il faut que la Raison et le sentiment de notre humaine condition l'emportent.

 

A mon humble avis, la première des évolutions pour marquer cette approche différente, c'est de cesser de s'en prendre à des gens qui n'ont pour seule motivation de s'en sortir. Si l'on juge nécessaire de réguler l'immigration, ce qui est compréhensible dans ces temps de crise où l'intégration des nouveaux est périlleuse, alors on peut se concentrer sur des processus : les filières, le travail clandestin à dissuader, les accords avec les pays d'origine. Mais criminaliser la tentative de survivre ou de mieux vivre, c'est prendre le débat par le mauvais bout. C'est se perdre. C'est refuser de regarder en face l'Histoire du monde .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 08:46

capital-VS-travail.jpgL'armée américaine vient de rendre publique sa dernière arme : une cape d'invisibilité. Impressionnante technique de camouflage absolu destiné à semer le trouble et la terreur chez l'ennemi.  Le camouflage est depuis toujours une arme décisive : depuis la chasse préhistorique en passant par Du Guesclin entrant dans les châteaux occupés par les anglais déguisé en vendeur de bois, jusqu'aux jungles vietnamiennes.

 

Il en est de même dans l'antagonisme social. Car nous vivons, c'est en tout cas mon avis (que je partage avec moi-même comme on dit), dans une société non seulement fracturée, mais fondée, du fait de son mode de production, sur des conflits, des divergences d'intérêt qui nourrissent notre existence collective. Bref, la lutte des classes, ce moteur de l'Histoire humaine, ce carburant des révolutions, est à l'oeuvre. Non pas pour des motifs culturels, moraux ou idéologiques, mais parce que notre manière de produire suppose la formation de classes et leur conflictualité pour accéder à des ressources et au pouvoir. Nous ne sommes pas en guerre civile, même si cela surgit parfois dans l'Histoire, mais nous vivons sur le théâtre d'un conflit plus ou moins ouvert.

 

Mais il est justement un enjeu central de cette lutte que de faire croire à son inexistence ou à sa disparition. De la rendre invisible par une cape tissée d'habiles diversions, ou de troubler son image, de la rendre floue. Quoi de mieux, pour rester dominant, que de nier la domination ? Quoi de mieux, pour faire oublier que cette domination est structurée et oppose des macro groupes sociaux, que de nier l'existence d'un conflit central entre capital et travail (les marchés et les salariés si l'on préfère) ? La lutte des classes ne serait qu'un malentendu surmontable par la bonne volonté ("le consensus") ou plutôt d'accepter ce qui est censé être indépassable : l'ordre établi. 

 

Donc, depuis que la théorie de la lutte des classes a été élaborée, par Marx et Engels et leurs successeurs, tel Gramsci, Bourdieu plus tard, des armées d'intellectuels s'évertuent à expliquer qu'elle est inepte. Et pourtant ceux là même qui la contestent sont les premiers à réfléchir et à agir avec une conscience de classe aigue : Mme Laurence Parisot ne croit pas officiellement à la lutte des classes, et pourtant elle est à la tête d'une organisation qui exprime explicitement les intérêts d'une classe : celle des possédants des moyens de production. Une simple anecdote de changement de dénomination montre bien l'enjeu de l'invisibilité des classes : la transformation de son organisation, autrefois Centre National du Patronat Français (CNPF) en Mouvement des Entreprises de France (MEDEF).... manière de faire croire que le PDG représente l'ensemble de l'entreprise, et donc qu'elle est un tout homogène, sans division.

 

Le petit livre pédagogique d'Alain Bihr, "Les rapports sociaux de classe" a le mérite de présenter une synthèse remarquable de la théorie de la lutte des classes, afin que l'on sache de quoi il s'agit. Car ceux qui la contestent, bien entendu, prennent souvent soin de la déformer et de la caricaturer. On a évidemment toute légitimité pour expliquer qu'elle n'a rien de scientifique (pour ma part, je suis resté très sceptique sur la notion de science sociale ou politique, même si je crois qu'on peut introduire de la science dans le débat politique ou social, pour créer des bases communes de discussion. Je préfère parler de "théorie"). On peut parfaitement ne pas adhérer à la théorie des classes, prétendre qu'elles ont disparu ou que leur lutte a disparu. Mais on est en droit d'attendre que ce soit sur la base d'une idée nette de ce qu'elle affirme. Le livre d'Alain Bihr est à cet égard un bel outil de clarification.

 

La lutte des classes n'est pas foncièrement une question de subjectivité

 

 

  En particulier, les adversaires de la théorie de la lutte des classes ont toujours répandu un malentendu efficace : la lutte des classes est dépeinte faussement à travers une seule de ces manifestations : l'affrontement direct, conscient, sur la scène politique ou économique, entre des groupes totalement conscients de leur appartenance de classe et décidés à en découdre. Elle se voit réduite à "Germinal" de Zola.

 

Donc.... lorsque ces scènes particulières disparaissent, on en conclut que la lutte des classes a elle-même disparu. On nous dit notamment :  "regardez, les ouvriers ne votent pas forcément à gauche, donc il n'y a plus de lutte des classes". Comme si les classes étaient des essences, des contenus définis d'avance, emplis d'unités interchangeables et imperméables au monde, comme si la politique n'avait nulle autonomie, comme si les êtres humains étaient des machines simplissimes. Caricature grossière... mais si habile qu'elle est devenue dominante aujourd'hui, contaminant les organisations fondées sur l'idée même d'une lutte des classes, même si l'explosion des inégalités et le coup d'Etat permanent bancaire que nous vivons viennent relancer le débat.

 

Notre société est segmentée, beaucoup moins uniformisée qu'on ne l'a présentée, et cela se voit tout de même... Malgré les prestidigateurs il est difficile, par exemple, de continuer à faire croire à l'égalité des chances entre les classes sociales, ce mythe libéral. Et  dans notre pays, comme le chante Alain Souchon, chacun sait bien au fond que "les cadors on les r'trouve aux mêmes places, nickel; les autres c'est  toujours Châteauroux Palace, plus d'ciel".

 

La lutte des classes, présentée par ses critiques, est ainsi pensée d'abord comme subjective, comme une volonté conciente et délibérée des acteurs. Alain Bihr remet les choses à leur place : c'est ne rien comprendre au matérialisme historique de Marx que de penser la lutte des classes comme une notion d'abord subjective (elle peut le devenir, mais là n'est pas sa réalité fondamentale). La lutte des classes est d'abord et avant tout la résultante des rapports de production dans une société. Elle a les pieds solidement ancrés dans la vie matérielle des humains.

 

Alain Bihr insiste sur cette idée essentielle : on ne peut pas dissocier l'existence des classes sociales et leurs luttes. Le titre du livre est ainsi "rapports sociaux de classes" et non "les classes sociales". Car elles ne vivent que par leur rapport, par leur conflit. Elles sont le fruit de la segmentation de la société. Donc si l'on croit à l'existence de classes, et non pas simplement à des individus atomisés, désaffiliés, alors on doit logiquement considérer qu'il y a lutte. 

 

La lutte des classes provient des rapports de production

 

La classe des travailleurs n'existe que par son rapport au capital, qui est un rapport d'exploitationNous vivons encore, plus que jamais même, dans un monde capitaliste, et ce qu'il est crucial de saisir, c'est que le capital est un rapport social avant tout. 

 

Les producteurs, dans ce régime, ne sont pas propriétaires des moyens de produire, ni de ce qu'ils produisent. Cette séparation est essentielle, elle est une expropriation historique, car il n'en a pas été de même dans le passé. Dans le monde pré capitaliste, il y a unité entre le producteur, son moyen de produire et le produit.

 

La force de travail est ainsi devenue une marchandise qu'on vend et qu'on achète "librement". Cette marchandise sert à fabriquer de la plus-value, que le capitaliste veut maximiser à travers l'intensification du travail, l'allongement de sa durée, ou en diminuant la quantité de travail nécessaire.  La valeur de cette marchandise, pour le capital, est le prix de sa reproduction. C'est autour de la formation de la plus-value et de la définition du prix du travail que se noue l'antagonisme. 

 

Le capitalisme est fondamentalement, économiquement (ce n'est pas une notion morale) un rapport social d'exploitation. Le travailleur travaille quelques heures pour rembourser son prix et ensuite gratuitement pour le capital.

 

Le capital se rend donc maître du process de travail. Et il est conduit à former toute une série de fonctions intérmédiaires afin de se consacrer à ce qui le préoccupe d'abord : la gestion du capital.

 

Le rapport entre les classes, structuré par ce rapport central entre travail et capital, est donc à la fois un rapport d'exploitation, de domination, d'aliénation (au sens ou le travailleur est séparé de son travail). 

 

Les classes sont donc en lutte. De fait, que les individus le veuillent ou non, là n'est pas la question. Elles luttent de fait pour l'accès à la richesse, pour l'usage de la richesse, elles luttent quant à la manière d'utiliser les moyens de produire. Elles luttent pour le pouvoir politique, enjeu majeur, elles luttent pour légitimer leur place ou la contester. Elles luttent pour que leurs idées s'imposent. La lutte des classes prend donc d'innombrables formes, et des degrés d'intensité très variables. Elle débouche sur de multiples compromis aussi, mais ceux qui prônent le compromis oublient souvent que justement il suppose et révèle une lutte : il n'est pas spontané ou naturel.

 

La lutte des classes, du fait de leur diversité (bourgeoisie, prolétariat, petite bourgeoisie...) et de leur fractionnement (bourgeoisie financière, industrielle...) passe par des alliances. La formation de blocs sociaux, qui se réalisent sous la direction d'une classe hégémonique. Marx explique par exemple que la révolution de la deuxième république, en 1848, est le résultat d'une convergence entre la bourgeoisie industrielle, la petite bourgeoisie et le prolétariat. Contre un régime monarchique qui représentait les intérêts de l'aristocratie foncière et de la bourgeoisie financière. 

 

Au sein des classes se forment aussi des couches sociales. Elles n'ont pas l'autonomie d'une classe ou d'une fraction de classe, mais elle a une particularité qui la distingue. C'est par exemple la fameuse aristocratie ouvrière (les qualifiés) qui est attirée par le rapprochement avec l'encadrement ou la petite bourgeoisie.

 

On peut aussi identifier des catégories sociales, inerclassicistes. Comme les fonctionnaires.

 

Sur le terrain de la lutte, multiforme, on distinguera la situation de classe (objective) et la position de classe (les prises de position).

 

Comment penser le rôle de l'Etat dans ce cadre ? Il est d'abord "un moment de la lutte des classes" car il en est une chambre d'enregistrement. Il tend aussi à s'en autonomiser. Fracassée par des luttes, la société a besoin d'assurer son unité, grâce à l'Etat, qui vient séparer la société de la puissance publique. L'Etat est aussi chargé de réfréner la lutte des classes, de l'encadrer dans des limites vivables. Ils se présente ainsi en médiateur et il acte les compromis. C'est pourquoi lorsqu'aucun compromis n'est plus possible (la guerre civile en Espagne par exemple), l'Etat n'est plus viable.

 

Mais saisissons la double nature de l'Etat : s'il recherche un intérêt général, s'il atténue la lutte, il sert donc l'ordre établi aussi, et peu ou prou il est donc au service de la classe dominante.  Il permet la reproduction de cet ordre. Par exemple en garantissant une monnaie, ou en gérant l'accès à des ressources socialisées indispensables pour le capitalisme (l'école).  Une autre de ses fonctions est de servir d'arbitre au sein de la classe dominante (typique est à ce titre le rôle de la commission européenne en matière de droit de la concurrence).

 

La classe dominante et ses alliés ont accès aux responsabilités de l'appareil d'Etat.

 

 A l'égard des classes dominées, l'Etat a aussi un double visage : il sert à les réprimer certes quand c'est nécessaire, et à les intégrer pour permettre la continuité du mode de production.

 

Afin de jouer ces rôles, l'Etat a besoin d'une unité. Une bureaucratie, une logique de hiérarchie propre. Cette bureaucratie a ses propres intérêts. Le capitalisme a besoin d'une autonomie relative de l'Etat. Plus la classe dominante l'est (19eme siècle européen, bureaucratie chinoise) moins l'Etat est autonome. Dans certaines conditions, où la lutte des classes est indécise, l'Etat peut prendre une grande autonomie (le bonapartisme).

 

On l'a vu, les classes sont des réalités objectives, fondues dans les rapports de production. Elles ne sont pas spontanément conscientes d'elles-mêmes, mais elles peuvent le devenir, et cette conscience peut s'effriter, voire disparaître. Ce qui ne supprime pas la classe "en soi". La classe consciente est appelée "classe pour soi" (en soi/pour soi : distinction opérée par la phénoménologie, et Husserl en particulier. Un caillou est 'en soi", alors que la conscience humaine est "pour soi").

 

Devenant consciente, la classe se figure son sort et son destin, elle crée ses organisations. La conscience de classe atteint son apogée dans la formulation d'un projet politique propre, où la classe (c'est le cas avec le socialisme historique) postule à résoudre les problèmes généraux de l'humanité.

 

Et les individus dans tout cela ? Ils existent ! Ils partagent avec d'autres des conditions d'existence qui sont intériorisées et deviennent des manières de penser, d'agir, de ressentir en commun. Ces types humains sont la matière privilégiée de la littérature (Balzac l'a illustré très explicitement) ou du cinéma (songeons à Chaplin ou à Citizen Kane).

 

Il revient à Pierre Bourdieu d'avoir explicité le plus profondément ce système d'incorporation d'une situation sociale, avec son concept d'Habitus. C'est un système de dispositions intégré à l'individu, qui "fait de nécessité vertu", qui conduit l'individu à exprimer des choix, des stratégies, des goûts et dégoûts qui le rattachent à sa classe, sa fraction de classe, sa couche sociale. Qui le conduisent à des horizons d'attente très différents, expliquant en partie les logiques de reproduction des inégalités de génération en génération (un enfant d'ouvrier ne ressent pas spontanément sa vocation de futur agrégé de lettres clasiques ou d'Enarque). Cet Habitus explique alors pourquoi il est si difficile de renverser l'ordre établi, chacun étant ramené à sa place par des schémas intégrés. C'est par la lutte des classes, que le travail critique s'effectue et que peut naître la contestation de l'existant.

 

Mais contrairement à une vison vulgaire de la lutte des classes, cette contestation n'est justement pas spontanée, elle doit être très difficilement construite. D'autant plus que la classe dominante déploie des stratégies de division de ses adversaires : le nationalisme, effaçant les classes, en est une. La xénophobie ou la haine religieuse en est une autre, la diffusion de l'égoïsme consumériste en est encore une autre. La mise en concurrence des salariés, leur atomisation, l'opposition entre salariés et chômeurs (l'armée de réserve du capital) en sont aussi d'autres modes.

 

Les rapports de classes viennent s'articuler avec d'autres rapports sociaux : rapports de genre, rapports de générations par exemple, différences culturelles.... Mais par leur force tirée de la place fondamentale de l'économie dans notre survie, les rapports de classes, issus des rapports de production, imposent leur logique et influent sur les autres rapports sociaux. Ils sont premiers. Ainsi, si la division entre catholicisme et protestantisme a été centrale à la Renaissance, on doit considérer que le protestantisme naît au moment où le capitalisme émerge, la bourgeoisie venant coloniser la pensée religieuse pour défendre sa vision du monde (l'éthique protestante, qui sacralise le mérite, provenant de la providence, exprime le besoin de légitimité des nouveaux possédants. Contrairement à Max Weber, un marxiste verra donc dans le protestantisme un résultat plutôt qu'une cause, mais verra aussi dans le protestantisme une arme dans la lutte des classes, une idéologie et donc une force historique). Mais Max Weber, en tant qu'intellectuel, justement, avait tendance à penser que les idées étaient la force essentielle de l'Histoire...

 

Alain Bihr se contente, et c'est déjà bien, d'expliciter cette théorie de la lutte des classes, et on peut regretter qu'il ne tente pas de l'appliquer à notre temps, où la bourgeoisie financière est devenue la fraction de classe hégémonique.

 

Si à l'échelle mondiale, le salariat se généralise et représente une force potentielle immense, sa faiblesse dans la lutte des classes est à ce jour patente, lorsqu'on constate l'écroulement de son idéologie propre, la faillite de ses organisations ( captées par une bureaucratie issue des couches supérieures du salariat et enfermées dans le cadre national), et la quasi disparition de sa conscience et de tout projet politique indépendant. L'Etat, qui avait enregistré des victoires de la classe salariale, les efface, en revenant à des formes plus régaliennes, et la bourgeoisie a moins besoin de lui. Des mécanismes de division du salariat ont été mis en place, extrêmement puissants : la sous-traitance par exemple, le libre échange à l'échelle mondiale.... Et tant d'autres barrages à la contestation de l'état actuel des choses.

 

Mais ces évolutions ne signifient pas que la lutte est terminée, elle se mène au contraire. Partout et tout le temps. Pour garder sa place dominante, une classe dirigeante doit stabiliser la société. Saisi une fois encore par de violentes contradictions, déstabilisé par l'obésité de sa bulle financière, confronté à la renaissance de contestations disparues pour des raisons politiques (l'échec du socialisme dit "réel"), incapable de résoudre le problème de l'épuisement des ressources planétaires, la classe capitaliste pourra t-elle garder le contrôle de la société ? Devra t-elle changer de stratégie et renoncer, comme le montre certaines tendances, aux méthodes démocratiques ? ...

 

Les conditions de cette lutte changeront : peut-être assisterons-nous à une démondialisation obligée, affaiblissant le capital en lui enlevant sa mobilité ? peut-être la paupérisation des aristocraties ouvirères changera t-elle la donne politique ? Rien n'est écrit, mais ce n'est toujours qu'un début...

 

 

 

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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 20:56

 

King-Kong-Jackson-copie-1.jpgUn portrait de la féministe en gorille géant qui détruit tout sur son passage parce que .... no future.... C'est la voie que propose Virginie Despentes dans ce manifeste singulier et intéressant: "King Kong théorie".

 

Je viens de me décider à lire Despentes. Ce n'est pas que je la trouvais sans intérêt, et elle m'a même fréquemment intrigué et donné le sourire quand elle détonnait dans des émissions littéraires (je me souviens de l'entendre dire dans un débat sur Casanova qu'elle y était indifférente car à l'époque elle aurait gardienné une porcherie, comme la plupart des gens... Et c'était délicieusement décalé avec le côté chic libertin de l'émission, dominée par la figure fatiguante de Sollers).

 

Mais bon, je n'avais pas ressenti une attraction fulgurante pour la littérature évoquant l'ambiance coulisses des béruriers noirs, la bouteille de Jeanlain réchauffée à moitié vide et les larsen au fond du garage en février alors qu'on ne porte que des mitaines et un t shirt filet sous son harrington rachitique....

 

Et puis je n'aime pas trop le côté grossier (grossier hein, pas vulgaire. Celui qui est vulgaire quand JC Giesbert interviewe Despentes, c'est lui... pas elle). Parce qu'il me semble que la vraie transgression aujourd'hui, c'est de parler comme Proust. C'est face à Proust que les riches vulgaires peuvent être réellement mals à l'aise, car ça leur rappelle leur décadence. C'est la phrase proustienne qui est interdite à la télévision, pas l'énormité grossière, qui n'émeut plus personne ou presque. C'est la Princesse de Clèves qui incarne la résistance à éliminer. Ne confondons pas l'Episteme des années 60 et le nôtre.

 

Mais bon.... J'ai des copines politisées et lettrées qui m'ont dit "zyva faut qu'tu lises"... Alors j'ai lu. Et franchement, "King Kong théorie" a bien cette propension regrettable à choquer le bourgeois tel que le disséquait Simenon, mais c'est tout de même un essai qui se tient. Plus subtil et cohérent que je ne l'aurais soupçonné. Et au risque d'irriter les féministes universalistes de mes amies, je trouve que Despentes est assez convaincante lorsqu'elle dynamite l'approche de certains sujets, comme le viol, la prostitution ou la pornographie.

 

Despentes y raconte sa conversion au féminisme... Enfin à une certaine compréhension du féminisme. Un féminisme punk, anar individualiste. Ce n'est pas ma vision du monde mais elle a sa part de noblesse et le mérite de nous alerter sur le danger constant de la domination, sur la nécessité de protéger sa liberté à tout instant, contre toutes les atteintes même quand elles sont déguisées en bienveillance.

 

En premier lieu, soulignons que son féminisme n'est pas basiquement "antimec". Car si elle écrit d'abord pour les moches, les "exclues du grand marché à la bonne meuf", et se considère comme une "prolotte de la féminité", Despentes a aussi une pensée pour les pauv'mecs : "ceux qui chialent volontiers, ceux qui ne sont pas ambitieux, ni compétitifs ni bien membrés"... La société patriarcale est aussi "mutilante" pour les hommes, qui doivent réprimer leurs émotions. Et ne doivent pas oublier que le prix à payer de la femme à la maison, hyper dominée, c'était l'homme rivé à la production ou munition de guerre.

 

La révolution féministe a eu lieu dit Despentes, mais elle se poursuit. Cette femme présumée idéale que l'on enjoint d'être blanche, sexy mais pas trop, réussissant mais point trop pour ne pas être suspecte, intelligente mais un peu effacée... Elle n'existe nulle part. Mais on doit s'en libérer tout à fait.

 

L'ennemi actuel, c'est avant tout le diktat esthétique, d'autant plus prégnant que les femmes ont conquis la liberté de circuler dans la société. Et certaines formes d'expression de la liberté de la femme vont jusqu'à être des aveux de dominée. La femme hyper apprêtée et séduisante, voire la "chaudasse" (selon l'expression de l'auteur) ne disent-elles pas en somme : "sois rassuré cher homme, je suis bien là où tu m'attends, cantonnée au corps".

 

Parallèlement, des discours dominants sont à l'offensive : la maternité épanouissante et obligée. Et l'injonction à ne pas effrayer les hommes, ces pauvres chouchous apeurés par la montée en puissance des femmes... Sinon vous resterez seules les soeurs.. C'est un poncif de la presse féminine.

 

Et puis Despentes s'attaque à des sujets sensibles au sein du camp féministe, qu'elle ne brosse pas dans le sens du poil (oui, ce dernier mot est malheureux...) : le viol, la pornographie, la prostitution. Une femme inspirée par King Kong ne saurait les aborder comme on le fait dans le courant dominant du féminisme contemporain (en tout cas français).

 

Ainsi sur le viol, qu'elle a vécu et dont elle analyse l'expérience, Despentes conseille t-elle aux femmes de cesser de vivre comme des victimes et de pleurnicher. On doit prendre le risque de se faire violer en allant dans le monde. En somme de s'en balancer, de se relever, et de ne pas céder de terrain au prédateur qui erre dans les rues. La solution c'est l'autodéfense. Elle raconte que lors de son viol elle avait un cran d'arrêt dans la poche et n'a pas pensé un instant à s'en servir : " je suis furieuse contre une société qui m'a éduquée sans jamais m'apprendre à blesser un homme s'il m'écarte les cuisses  de force, alors que cette même société m'a inculqué l'idée que c'était un crime dont je ne devais pas me remettre". Perdante sur tous les tableaux, la femme.

 

Les soeurs doivent donc à la fois refuser l'intimidation du violeur qui a pour effet de les cloîtrer, apprendre à se battre (comme le prônait Malcom X pour les afro américains en somme) et relativiser le viol car sinon elle meurent de peur et le violeur a finalement gagné... (en même temps si la femme n'est pas dehors, le violeur ne peut pas violer aurais-je quand même envie de souligner. Donc le violeur aime bien que les femmes sortent tard et seules).

Enfin Virginie... Tout cela, il faut avoir le cran pour se le permettre tout de même... Et se relever sans ciller, ce n'est pas donné à tout le monde.

 

Sur la prostitution, et là je trouve que ces critiques des positions féministes majoritaires touchent juste, elle note que "les prostituées sont l'unique prolétariat dont la condition émeut autant la bourgeoisie (....) Les types de travaux que les femmes non nanties exercent, les salaires misérables pour lesquelles elles vendent leur temps n'intéressent personne". 

 

Despentes met le doigt sur l'hypocrisie bienveillante de l'idéologie abolitionniste (c'est à dire interdisant la prostitution, d'abord sur l'espace public, puis ensuite en pénalisant le client et/ou la prostituée). Et elle enfonce le clou sur le caractère relatif des fameuses atteintes à la dignité dans l'esprit des bien pensants de la cause : "Dormir dehors à quarante ans n'est interdit par aucune législation. La clochardisation est une dégradation tolérable". Eh oui. C'est bien le fait de proposer un service sexuel rémunéré, et uniquement cela, qui est insupportable aux yeux de ce qui veulent interdire la prostitution. D'autres formes de dégradation ne suscitent pas la même ferveur militante. Pourquoi donc ? C'est ce que le féminisme abolitionniste devrait se demander...

 

Quant à l'argument "elles le font parce qu'elles sont pauvres", pour justifier l'abolition, elle a une manière fulgurante de le disloquer : "si elles avaient le choix, les prostituées ne le feraient pas. Tu parles d'une rhétorique. Comme si l'épilatrice de chez Yves Rocher étalait de la cire ou perçait des points noirs par pure vocation esthétique". Personne ne songe à interdire des tas de travaux dégoûtants, aliénants, épuisants, abrutissants, aux femmes, et aux hommes aussi. Ce qui est en cause dans l'abolition de la prostitution, c'est cette idée que les femmes doivent pratiquer le sexe uniquement dans le cadre de l'amour. Et si possible du mariage. Mais comme on a reculé sur le mariage, alors on essaie de restreindre à la situation amoureuse. C'est une forme de contrôle de la sexualité, des femmes en particulier, en définitive. Malgré le decorum éthique.

 

 

Mais Despentes est une punk, souvenons-nous en. Elle ne réclame pas de statut des prostituées ou quelque réforme globale, rationnelle, qui résoudrait les problèmes. Elle est dans sa position anarchiste cohérente. Elle défend la liberté un point c'est tout.

 

On peut d'ailleurs déplorer la prostitution (elle trouve d'ailleurs que c'est une impasse en général, ça l'a été pour elle, car elle l'a pratiquée un certain temps) et être contre son interdiction. Comme on peut déplorer l'alcoolisme et être contre sa prohibition. Comme on peut déplorer l'usage de la cocaïne et être contre la pénalisation de son usage et organiser des salles de shoot (d'ailleurs il est intéressant de noter que beaucoup de partisans de l'abolition de la prostitution se rangent naturellement dans les partisans des salles de shoot ou de toute politique de réduction des risques. Ce qui montre que ce qui est sulfureux, c'est bien la sexualité, et non l'intensité d'une indignité parmi d'autres).

 

L'auteur analyse la fonction sociale de la pornographie, avec intelligence il me semble, comme la résolution d'une tension culturelle dans notre société. D'un côté le sexe s'affiche partout, dans le monde des images. D'un autre il n'est pas question de le pratiquer partout, d'y avoir accès comme on le veut. Donc la pornographie vient lâcher un peu de pression.

 

Despentes ne le dit pas, mais moi oui : si l'on veut que la pornographie recule, c'est au marché qu'il faut s'en prendre, à la logique du porno-chic, du porno pub, de la frustration sexuelle comme argument de vente... Les libéraux qui hurlent contre la pornographie sont des hypocrites de premier ordre.

 

Comme pour la prostitution, la position dominante du féminisme est marquée par une hypocrisie évidente. Le féminisme reproche par exemple au cinéma porno de "ne pas montrer la réalité du sexe". Mais c'est la fonction même du cinéma rappelle Despentes, et on ne peut pas lui donner tort... Qui reproche au cinéma fantastique, au cinéma d'aventures, de ne pas montrer la réalité ? Personne.

 

Là aussi, le problème véritable, c'est que la femme use de son corps comme un homme. C'est cela qui gêne. Despentes fréquente des stars du porno, et constate qu'elle impressionnent les hommes, qu'elles n'ont sûrement pas l'air de victimes ou de "moins que rien". Elles intimident au contraire. Ici aussi, la déploration de l'indignité est relative... On s'indigne du sort fait aux femmes sur les images (Despentes conteste cette vision, car elle considère que le porno magnifie au contraire le corps de la femme et marginalise celui des hommes. A chacun d'apprécier...). Mais qui se soucie véritablement des questions d'exploitation financière de ces femmes, de ce qu'elles deviennent ensuite ? Personne. La "dignité" est décidément un concept bien abstrait. Bien relatif au fond, bien que paré d'universalisme.

 

Ce qui est au fond insupportable dans le porno, comme dans la prostitution, c'est que l'on puisse user de son corps de manière scandaleuse, sans les préalables exigés par la société patriarcale et les valeurs dominantes qui en découlent. La femme doit aimer pour coucher. Elle doit appartenir à un homme, dépendre de lui de son contrôle. Sinon elle est de mauvaise vie, elle est stigmatisée. Et l'Homme aussi doit s'inscrire, d'une manière ou d'une autre, dans un cadre légitimé par la loi et l'Etat, garants des bonnes moeurs, définissant ce qui est digne ou indigne de réaliser avec son propre corps.

 

Le pouvoir est biopouvoir disait Michel Foucault. Le politique investit les corps : la santé, la sexualité, les pratiques alimentaires. Et ceci d'autant plus qu'il déserte le terrain économique et social. A la bérézina sociale répond le pseudo volontarisme du contrôle de nos intimités par le politique.

 

Au final, personnellement, je ne me représente pas la vie en société comme Virginie Despentes. Je ne pense pas qu'on puisse en rester, en clair, à dire "fuck off" et à ne pas se préoccuper du reste. A simplement se préoccuper de se défendre tout seul, même si c'est fondamental de protéger sa liberté comme un acharné. Je crois à l'espace essentiel de l'intérêt général, car la notion d'individu, au fond, doit être très nuancée. Je pense qu'un libertaire qui oublie cet espace du bien public est au fond condamné à devenir un néolibéral.

 

Mais je suis d'accord avec elle lorsqu'elle dit la chose suivante : la vraie indignité, c'est quand on nous impose un contrôle total, même trempé dans la bonne conscience. Quand on décide à notre place, de ce qui est bien et ne l'est pas. Quand on décrète "le digne et l'indigne" depuis des positions légitimes autoproclamées. Quand on outrepasse ce principe selon lequel la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres. L'oppression sait tout à fait enfiler le masque sournois de la générosité.

 

Une société d'hommes et de femmes libres, c'est bien cela : des hommes et des femmes libres, d'abord.

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 09:53

se-liberer-300x200.jpg"Présent et avenir" est en quelque sorte le testament intellectuel de Carl Gustav Jung, psychologue majeur, bâtisseur de la psychanalyse avant de rompre avec Freud.

 

La lecture de ce petit essai parfois un peu opaque malgré une écriture limpide (pour un psy...) a suscité chez moi des sentiments ambivalents. Marqué par un pessimisme d'une ampleur rare, il est écrit à la fin des années 50, au moment où l'hypothèse d'une victoire finale du bloc soviétique est loin d'être exclue. Et Jung prévoit cette victoire comme inéluctable, et la craint comme le pire en tant qu'anti communiste résolu. L'humanité semble menacée par l'écrasement totalitaire, après l'expérience nazie et la place grandissante du communisme stalinien. Jung ne pressent pas l'époque qui va s'ouvrir : celle de la consommation et du règne absolu de la marchandise. "Présent et avenir" est donc un livre daté. Sur lequel plane, comme sur toutes les réflexions de l'époque, la crainte de l'apocalypse atomique, aujourd'hui reléguée par l'efficacité supposée de la dissuasion nucléaire, et par la peur du désastre écologique.

 

Cependant il y a quelque chose de très actuel aussi dans la défense de l'individu authentique que prône Jung. Individu qui doit prendre conscience de la réalité de sa psyché.

 

La réalité de son temps, pour Jung, c'est l'écrasement de l'individu par la masse, aux ordres d'un Etat surpuissant. L'homme y est réduit à une unité statistique. La société et l'Etat deviennent des personnalités à part entière, vers lesquelles on se tourne pour tout réclamer. Les éléments nécessaires à un esclavage d'Etat sont partout présents en Occident. C'est pourquoi le modèle communiste pourra s'y installer sans trop de résistance. L'individu, qui plus est, est asservi à la technique. Pour Jung, l'organisation  de masse, en abaissant l'individu, affaiblit sa capacité morale. C'est "le somnambulisme infantile" de l'homme de masse. Une critique d'ordre libertaire, dont on ne peut nier la pertinence (comment on en sort, c'est une autre affaire) :

 

"Seul peut résister à une masse organisée le sujet qui est tout aussi organisé dans son individualité que l'est une masse".

 

L'avenir ne donnera pas tout à fait raison à Jung, ni tout à fait tort... Le communisme s'effondrera. L'hyper individualisme se développera. Mais ce règne sans partage est-il gage de liberté et de recul de la violence ? On peut en douter. Certes, on demande encore tout à l'Etat mais celui-ci reflue sans cesse, sauf lorsqu'il s'agit de rétablir l'ordre public menacé par sa propre incapacité à résoudre les problèmes de la société. Quant au "somnanbulisme infantile" , il reste indéniablement de mise.... L'avenir ne ressemble jamais vraiment à ce que l'on subodorait, mais certaines intuitions de Jung étaient valables.

 

Jung ne croit pas vraiment à la possibilité de l'homme de vivre sans transcendance. La recul de la religion en occident a donc donné lieu à un transfert vers une nouveau culte, celui de l'Etat.  C'est la critique classique du socialisme comme religion de salut terrestre.  Jung - et là il se trompe - considère que le modèle fordiste n'est pas en capacité de résister aux promesses de lendemains qui chantent du bloc soviétique, car la possession des objets ne débouche que sur de la frustration d'autres objets (ce qui est certes vrai). Mais Jung n'a pas pris en compte les facteurs économiques, sociaux, organisationnels, qui empêchèrent le modèle communiste de tenir la moindre de ses promesses.

 

Le monde n'est que conscience. Donc l'étude de la psyché est d'une importance immense. Pourtant elle n'est que récente, elle a du mal à s'imposer, et elle n'est qu'à ses débuts. Elle a cependant réussi à progresser, et à faire accepter l'existence déterminante de l'inconscient. Par son existence, la psychologie sort l'Homme de sa place misérable d'unité statistique indifférenciée, de numéro dans la société de masse. Chaque individu est unique. La psychologie est un rempart contre l'esclavage d'Etat. Ce sont de beaux passages. Et on pourrait aujourd'hui en dire de même :à l'égard de toutes les dominations qui nous guettent : celles des pervers, du marché.

 

Pour Jung, l'homme moderne est un névrosé. Comme en témoigne la dissociation qui frappe ses croyances et son savoir. Soigner l'homme moderne, ce serait faire comme le Médecin pour l'individu : réconcilier les deux parties en lui. L'inconscient de l'homme, c'est d'abord son instinct (Jung a été influencé par Nietzsche), et il s'est peu à peu éloigné de son instinct, pourtant à la source de sa psyché. La scission entre conscient et inconscient, entre savoir et croyance, devient source de conflit en l'homme, donc d'une pathologie qui lui est consubstantielle. L'homme ne peut s'identifier qu'avec ce dont il est conscient, il est donc déraciné, séparé d'une partie de lui-même.

 

Les hommes espèrent résoudre ce conflit en changeant la société, c'est insuffisant. Ainsi les espérances politiques sont toujours déçues.

 

L'humanité sait désormais que l'inconscient existe, et pourtant elle agit comme si elle l'ignorait, comme si tout affleurait à la conscience. Elle ne se méfie pas d'elle-même. Elle préfère rejeter les problèmes sur l'extérieur, sur autrui. Jung nous appelle à accepter que la capacité à faire le mal, immensément, sans limites, est en nous. Elle est toujours là. Elle n'est pas localisée chez l'autre ou enfermée dans le passé. Le refus de cette réalité en nous est la meilleure façon de déclencher la violence aveugle.

 

Après des années de pratique psy, Jung en est venu à être anti rousseauiste. Les pulsions d'agression chez l'Homme lui semblent plus fortes que tout, et c'est à partir de la volonté de puissance qu'il définit la "nature humaine" à laquelle il croit. Avec un pessimisme bien compréhensible en son temps, et après avoir fréquenté des gens en souffrance toute sa vie. Mais aurais-je envie de lui répondre : le simple fait que des tas de gens s'acharnent à trouver les moyens d'adoucir le monde, n'est-ce pas la preuve de la complexité de la nature humaine, ou même de la fragilité de ce concept de "nature" ?

 

La raison ne suffit pas nous dit Jung (coucou Spinoza !). La peur de l'autre (derrière le mur à son époque, ou aujourd'hui de l'autre côté de la méditterrannée) est trop intense.

 

La sagesse pour l'humanité, c'est donc d'apprendre la lucidité. De connaître ses tendances, de s'analyser. De ne pas être naïf envers soi-même. Il le dit dans un très beau passage :

 

"Connaître et accepter son ombre achemine vers cette modestie qui est nécessaire à la reconnaissance de ses imperfections. Mais précisément c'est cela l'acceptation consciente de ses petitesses et la prise en considération de ses mesquineries personnelles et de ses imperfections, qui est l'attitude la plus nécessaire chaque fois qu'il s'agit d'établir une relation humaine. Car la relation humaine ne repose pas sur la perfection (...) elle repose bien plus sur ce qui dans l'être est imparfait, faible, ce qui a besoin de secours et de soutien, sur tous ces éléments qui sont le fondement et le motif de la dépendance. Ce qui est parfait n'a pas besoin de l'autre".

 

L'élargissement de la conscience individuelle n'est pas vaine. Elle a une influence à travers la construction de l'inconscient collectif (concept phare de Jung). C'est ce à quoi s'adonnent les artistes en particulier. Et ils influencent profondément le monde.

 

Nous ne sommes pas libres sans doute, mais nous pouvons savoir qui nous sommes. Et ainsi ne pas aller n'importe ou, n'importe comment, agi par des forces qui nous dominent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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