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2 juin 2013 7 02 /06 /juin /2013 19:44

yalta.jpg On peut distinguer me semble t-il deux types d'universalistes. Les premiers sont les impériaux déguisés, bien connus (la caricature est en France Bernard Henri Levy, sorte d'idéal type de cette posture), toujours prompts à tout simplifier, à jeter des anathèmes et à justifier les sanctuarisations d'oléoducs par les Etats Unis au nom de grands concepts hérités de Kant, qui n'en reviendrait sans doute pas d'être embringué dans de telles aventures.

 

Les seconds ont ma faveur : ils croient à l'universalité de l'aspiration à la liberté, à l'égalité et à la fraternité. Mais ils ne se leurrent pas sur les nombreuses instrumentalisations de ces nobles idées dans les rapports de forces violents de notre monde. Ils savent aussi qu'une société est complexe, ils connaissent l'Histoire et la méditent, ils savent éviter les manichéismes simplistes, ils ne méprisent pas autrui, ils sont attentifs à l'anthropologie (Mme Françoise Héritier dont on a parlé ici, incarne très bien cet universalisme là. Il en est de même avec un des ses maîtres, Levi Strauss, qui avait fort bien dit dans sa célèbre conférence "race et histoire" que l'humanité n'avait jamais été cloisonnée et avait avancé en unissant ses forces) .

 

C'est justement parce qu'ils ont confiance en l'humanité que ces éclairés n'adhèrent pas au simplisme des ultras. Respecter l'humanité c'est aussi comprendre que les humains ne sont jamais dans telle situation par résultat d'une essence. Les universalistes "ultras", abstraits, toujours prêts à envoyer des drones pour éveiller les peuples à la démocratie, sont paradoxalement les pires des relativistes, puisqu'ils évacuent tout ce qui fait qu'une société est différente d'une autre. Si on élude l'Histoire, l'évolution sociale, l'économie et la démographie, l'étude des structures d'une société, alors on ne peut que verser dans l'explication essentialiste pour comprendre les différences. C'est à dire le racisme. Et en même temps on se prive de repérer les ferments de l'évolution heureuse possible d'une société.

 

Contrairement à ce que veulent faire croire les ultras et faux universalistes, le dilemme n'est pas de les suivre ou de sombrer dans le relativisme qui accepte tout et légitime l'oppression parce que "culturelle". Non, il y a bien un combat philosophique au sein même de l'universalisme.

 

Georges Corm, universitaire libanais (c'est le grand mérite des éditions de "La Découverte" que de nous permettre de découvrir justement d'autres voix, décentrées), est de cette trempe universaliste intelligente. Dans "L'Europe et le mythe de l'occident", essai fourmillant datant de 2009, il se lance dans une vaste fresque historique nous permettant de déconstruire ce concept d'occident. Nous vivons naturellement avec lui, comme une catégorie naturalisée, et pourtant rien n'est moins vacillant que sa réalité historique. Déconstruire ce concept, et celui d'Orient au passage, c'est évidemment démontrer que le fameux choc des civilisations promis par Samuel Huttington est une folie. Car les termes en sont infondés.

 

C'est un livre très riche et au style élégant, qui rassemble beaucoup de choses très connues certes, mais essaie de les articuler. C'est un livre dont la construction est quelque peu bancale , baroque même, avec des digressions (intéressantes par ailleurs), mais Corm ne perd jamais sa boussole même s'il est parfois répétitif et que le sens de la synthèse n'est pas toujours son fort.

 

Sa thèse, convaincante, est que le concept d'occident est une "stylisation" de l'Histoire. Une tentative de lui donner un sens a posteriori (et donc aussi pour l'avenir). Mais quand on se plonge dans l'Histoire européenne puis occidentale, on se rend compte assez vite de l'inanité de ce concept. Rien de plus fracassé et pétri de contradictions que ledit occident.

 

(Corm, et là j'aurai tendance à me séparer de lui, pense que ce sont les idées qui font l'Histoire. C'est à mes yeux une prétention sociocentriste d'intellectuel qui pense que son activité est la plus décisive, et ne pourrait supporter d'être un simple reflet. Mais n'entrons pas dans cette discussion que le blog aborde ailleurs sans doute, et concédons à l'auteur qu'évidemment les idées ont leur importance, ne serait-ce que parce que les intérêts et réalités brutes doivent prendre forme dans la conscience.)

 

Le mot occident, associé à celui de "monde libre" a servi d'arme idéologique pendant la guerre froide. Il en est le fruit. Celui-ci n'a pas dépéri avec l'URSS mais on l'a laissé actif pour justifier des prétentions de régulation de l'ordre mondial. Avec force maladresse car cette théâtralisation "de mauvais goût" de l'occident a pour contrepartie celle d'un orient mythifié aussi, ou en tout cas victime globale. Le mauvais goût du concept d'occident, c'est par exemple de considérer que son ferment est le christianisme alors que celui-ci est né en orient et qu'il a connu douze siècles de vie dans un Empire byzantin qu'on ignore savamment.

 

Ce que feignent d'ignorer les prétendus universels et vrais unilatéraux c'est que l'expansion de l'Europe dans le monde depuis 1492 a transformé les peuples et les cultures. L'Histoire continue, mais tout a changé, les idées européennes se sont diffusées, et c'est en leur nom que les peuples ont arraché la décolonisation. On ne peut pas réfléchir comme s'il existait des civilisations opaques, c'est absurde. Ainsi des phénomènes récents dans les sociétés musulmanes, comme l'affirmation forcenée de l'"oumma" par les islamistes rappelle fortement la plainte romantique de la communauté perdue et l'idéologie du "volk" qui imprégna toutes les élites européennes. Le projet sioniste lui-même procèdait de ses sentiments : reconstitution d'un monde, unité retrouvée, retour à la terre...

 

L'Histoire européenne, c'est d'abord le fracas et la diversité, comme nulle part ailleurs dans le monde où régnaient de grands empires au moment où notre continent, après la chute du St Empire, n'était qu'un agrégat de principautés, seigneuries, et les Etats émergeaient très difficilement à travers des siècles de guerres, de frondes, de séditions...

 

On présente, tel Hegel, qui a une grande influence sur tout le discours occidentaliste, l'Histoire de cette partie du monde comme le développement d'une idée, contenue dans le monothéïsme. Mais l'histoire religieuse de l'Europe est tout sauf un développement continu et harmonieux. Les hérésies écrasées, les schismes y sont légion. Jusqu'à la rupture entre catholicisme et protestantisme qui n'est pas une petite affaire, et qui a occasionné des massacres à une échelle effrayante.

 

Cette logique hégelienne de l'idée qui avance réactive des tendances lourdes dans notre histoire, exprimées par le millénarisme, les croisades, le départ vers le nouveau monde.... L'eschatologie européenne puis occidentale n'est pas morte,la guerre en Irak l'a malheureusement démontré.

 

Pour mythifier cette idée d'occident uni, tout est bon, et on ne s'embarrasse pas de contradictions. Ainsi on nous explique alternativement que l'unité de l'occident c'est le "génie du christianisme" (Chateaubriand), puis tout le contraire, à savoir que la modernité européenne puis américaine, c'est la sortie du sacré. Puis on cherche des explications alambiquées pour dire que le christianisme porte en lui son propre dépassement.... Mouais....

 

Le fait est que le christianisme est lui-même un phénomène hyper contradictoire. Entre la générosité de la parole du Christ et les conversions forcées de Charlemagne... L'horreur et la bonté. Le pal de l'inquisition et le sourire de St François aux pauvres. Quelle unité ? La Réforme elle-même, ce sera l'idée de la liberté et la pire intransigeance.

 

Alors est -ce le règne de l'individu qui caractérise l'occident ? Ce serait oublier que la politique des masses écrasantes y a trouvé avec le communisme réel et le nazisme ses réalisations les plus abouties.... Que le nationalisme y a été théorisé.

 

L'"occident" s'est construit en utilisant des fertilisations de l'extérieur, au contact des autres régions du monde. Nous devons beaucoup à Averroès et Maimonide les andalous, nous n'aurions pas eu de Renaissance sans la redécouverte de l'antiquité via les traducteurs arabes, mais nous devons aussi aux chinois qui nous ont donné la manivelle, le compas, et la poudre et d'autres choses. L'Europe ne serait pas telle sans ses explorateurs, et nous n'aurions pas obtenu nos surplus alimentaires décisifs sur le plan économique sans les apports du continent américain.

 

Le commerce n'a pas été inventé en Europe, il était pratiqué par les summériens et les phéniciens... Ce n'est pas sa spécificité.

 

Le développement économique européen, qui se sépare du reste du monde au 18eme siècle, procède de sources diverses, mais en particulier démographiques, et non d'une "essence" européenne. Et quand la machine à vapeur s'empare du coton, il vient d'Inde.

 

S'il est une région du monde qui a manifesté les plus grands contrastes entre l'horreur et la beauté, c'est l'Europe. Mozart et Hitler (en évoquant Mozart, on soulignera que Corm considère que l'Europe a tout de même une spécificité qui l'unifie : le moment européen de la musique, ou partout sur le continent a fleuri le génie musical, lors du 19eme siècle. Il y consacre de longs développements. Ce moment prolifique a été d'une intensité unique dans l'Histoire).

 

L'occident c'est aussi le nazisme. Et on ne saurait croire à un simple accident de parcours. Hitler n'est compréhensible que dans le temps long, et dans un contexte culturel. Il surgit comme un produit terrifiant de cette crise de la culture où au sortir de la prégnance du christianisme et de ses contradictions sanglantes, les sociétés entrent en turbulence. Donc le nazisme est un produit des contradictions européennes.

 

Si certains historiens conservateurs, comme Nolte ou Furet ont essayé de faire du nazisme la simple réaction à la révolution française et à ses excès (et son héritiere russe), barrant d'un coup de crayon l'immense lumière qu'elle représenta, le nazime paraît plutôt surgir d'un terreau particulier où se mêlent les résidus d'un romantisme amer, la nostalgie de temps héroïques mythifiés, la difficulté à accepter la mort de Dieu, la fuite en avant dans l'idée du "volk" qui doit se constituer en liquidant les impuretés qui le menaceraient, en particulier la communauté juive européenne déjà stigmatisée et qui va servir d'exutoire dément.

 

Les élites européennes ont fourni ce terreau, y compris à travers des figures très éloignées d'Hitler. Les "considérations d'un apolitique" de Thomas Mann repoussent la civilisation froide franco anglaise, se réfugient dans l'idée de la "culture" du peuple allemand. L'immense succès de Nietzsche, de sa haine de la démocratie et de l'égalité, est absolument troublant. Le refus de la modernité s'empare de tous les esprits européens, jusqu'en Russie avec Dostoïevski. Dans "la grande transformation" Karl Polanyi explique magistralement comment le marché a détruit les communautés, semé le trouble, isolé les individus et déstabilisé les sociétés. Le romantisme fut l'expression d'une réaction à l'urbanisation galopante, une nostalgie médiévale recréée de toutes pièces. L'anti modernité a triomphé, dans la littérature française avec Baudelaire, Flaubert, Claudel, et tant d'autres. Et on a cherché à recréer l'idée d'hamonie à travers le nationalisme, pas seulement en Allemagne, mais aussi en France avec Michelet puis Renan. Le "volk" a été l'expression de ce désir d'unité reconstituée. L'idée de la décadence culmine avec Oswald Spengler et son "déclin de l'occident". C'est dans cette scission entre culture et civilisation que le danger nazi surgit. En Russie, le même débat agite le 19eme siècle entre slavophiles et occidentaux. Si Vichy collabore avec Hitler, c'est par lâcheté certes, mais aussi par volonté de saisir l'occasion de la revanche sur la révolution française et les lumières. Donc Hitler n'était pas seul même s'il porte à son paroxysme tout ce dégoût du monde où la démocratie est apparue.

 

Petite digression : c'est aussi le génie de Marx que d'avoir tenté de dépasser cette opposition frontale entre les Lumières et le romantisme. D'avoir essayé de concevoir la sortie de l'aliénation dans la solution collective et sécularisée.

 

Et aujourd'hui.... les européens, qui ont tant chamboulé le monde entier, n'ont plus grande volonté d'y peser. Non pas forcément par sagesse mais par renoncement et obsession sur leurs petits débats de machinerie bureaucratique. Tendances autistiques auxquelles s'ajoutent le projet du marché pur réalisé. Georges Corm regrette cette absence de l'Europe, mais l'affaire lui paraît pliée pour un moment. Il est vrai que son regard décentré est ici précieux... Vu de l'extérieur, notre division sur l'Irak et plus encore le besoin des Etats Unis pour solutionner la guerre yougoslave signent notre inanité en matière internationale. L'Europe est vue par un auteur comme Corm comme un appendice américain, intégré dans une OTAN qui aurait du se dissoudre. Ce n'est pas moi qui lui donnerait tort.

 

Intéressante est la fin du livre qui montre que les processus dangereux que l'on observe dans le monde rappellent à bien des égards des expériences européennes. L'urbanisation galopante où prospèrent les salafistes dans les pays arabes post révolutionnaires évoque les thèses de Karl Polanyi. Quant au conflit israelo palestinien, c'est une pure exportation d'un problème européen comme on le sait. Viviane Forrester, paix à son âme, avait souligné dans un essai courageux ("le crime occidental") la responsabilité de l'occident qui après guerre, au lieu de faire face à ce qui s'était passé et de proposer l'intégration et la laïcité aux juifs survivants, avait exporté ce souci avec lui-même en ignorant, encore, que la palestine avait une histoire, un peuple, qu'elle n'était pas responsable.

 

Donc l'Europe devrait être porteuse des leçons des drames qui l'ont fracassée. Elle devrait, en reconsidérant son parcours, ouvrir une relation au reste du monde sortant des caricatures, modeste mais désireuse d'aider autant que possible à ce que les malheurs européens et ceux qu'elle a commis ailleurs, ne soient plus de mise. Mais cela réclamerait de rompre avec le mythe de l'occident unique, sûr de lui-même, arrogant, donneur de leçons à toute la terre. Ceci alors que l'occident est de loin la région qui pollue le plus malgré le développement chinois, indien, brésilien. Alors que notre démocratie se transforme en "ploutocratie" grossière.

 

La cause universaliste ne peut avancer que si les comportements qui suscitent son rejet se réduisent. Que si l'on cesse de braquer les peuples contre l'occident mythifié, enflammant ainsi les mythes concurrents et dessinant un monde binaire, totalement artificiel. Georges Corm le dit avec beaucoup de bon sens : les bons côtés de la vie occidentale sont assez attractifs en eux mêmes pour fournir un terrain propice à l'universalisation de ce que nous avons de meilleur, et d'abord une certaine expansion de la liberté individuelle, relative mais qui a su percer. 

 


 


 


 


 


 


 


 



 




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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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3 mai 2013 5 03 /05 /mai /2013 17:28

images.jpgLe premier tome du profond travail de Françoise Héritier, chroniqué précédemment ( La domination masculine, un putsch contre le monopole de la fécondité ("Masculin/féminin", la pensée de la différence. Tome 1. Françoise Héritier))      , traquait dans la diversité des systèmes sociaux la permanence de la différenciation hiérarchique des sexes. Six ans plus tard, en 2002, paraît une suite de cette réflexion plus ancrée dans le présent et s'interrogeant sur l'avenir. Comment avancer vers l'égalité, "dissoudre la hiérarchie" -tome 2, alors que le poids du modèle archaïque est énorme ? Mme Héritier, anthropologue, et à ce titre soucieuse de la spécificité des sociétés et du respect des cultures, est pourtant une universaliste convaincue. C'est dans ce cadre de pensée qui lui permet d'embrasser le particulier dans l'universel qu'elle réfléchit à l'avenir de l'humanité à double visage.

 

La thèse convaincante de Mme Héritier, développée dans le premier tome, est qu'à la source de la volonté de dominer, il y a la différence matérielle entre sang féminin perdu involontairement, et sang masculin qui coule volontairement. Le masculin a cherché à s'approprier la fécondité, sa domination n'est pas un effet de nature mais un effet d'une symbolisation apparue très tôt dans l'hominisation. Le "scandale" initial à résoudre, c'est le fait que l'homme, pour faire des fils, était obligé de passer par un corps de femme, alors que les femmes se reproduisaient en filles.

 

La dualité sexuelle est un fait. A partir de là, les caractères masculin et féminin se sont connotés. L'auteur pense même que l'humanité a pensé pour la première fois l'identique et le différent en observant la différence en son sein entre homme et femme.  Mais la hiérarchie entre les deux n'était pas fatale, elle s'est insinuée très tôt, avant l'exogamie justement permise par l'appropriation des femmes, devenues monnaie d'échange. L'inférorisation du féminin est passée par cette idée que seul le masculin féconde, il est ce "souffle" dont parle Aristote.  

Le seul levier assez fort pour commencer à déstabiliser un tel ordre, c'est le droit à la contraception, qui porte le fer dans le "lieu" même où les femmes ont été piégées

 

Aujourd'hui, les "invariants" de la domination sont toujours à l'oeuvre, partout, sous des formes diverses, plus ou moins brutales. Des pseudo pensées scientifiques cherchent toujours à démontrer la stupidité supposée des femmes : après avoir cherché dans la taille des crânes on cherche dans la neurologie. On fonctionne toujours avec la dualité des sexes transformée en hiérarchie. La femme est concrète, alors que l'homme est abstrait dit-on, et on transforme cela en supériorité sans interroger les critères en tant que socialement construits.

 

Les femmes sont toujours supposées dangereuses. Saint Augustin disait qu'elles étaient un sac d'ordures, et on retrouve ce caractère de danger, de souillure, de source du mal, dans toutes les cultures : le yin et le yang compris. L'humanité n'est pas sortie de ce cercle vicieux qui voit les hommes contenir les femmes dans un statut inférieur, les éloignant, accentuant ainsi leur peur du féminin et de leur propre "part de féminité" (cette dernière expression a ouvert chez moi un torrent d'interrogations, sur lesquelles je reviendrai pour conclure).

 

Une longue analyse du SIDA en Afrique démontre combien cette représentation du mal féminin est vivace. "On attrape le sida chez les femmes" ("on" est masculin, l'humain est réduit au masculin) dit un dicton. Ils se dit que coucher avec une vierge permet de se délester de la maladie, par transfert des humeurs froides. Un encouragement au viol et à la contamination.

 

Les axes solides du système archaïque sont les suivants : l'appropriation du corps féminin est un droit des hommes, et le désir masculin n'attend pas. La femme a une double nature, elle est faible et maléfique (elle a toujours tort en fait). La violence féminine est la pire des transgressions. En témoignait la haine franquiste des "hyènes rouges" que l'on tondait pour les renvoyer à leur animalité. La violence sexuelle masculine a été utilisée de tous temps comme une arme entre hommes, pour marquer son territoire.  Les femmes n'ont jamais été considérées comme les vrais humains. 

 

Un chapitre passionnant est consacré aux erreurs de Simone de Beauvoir, que Françoise Héritier admire bien entendu, mais dont elle explore les limites, démontrant ainsi sa grande intégrité intellectuelle. SDB avait beaucoup lu et travaillé au Musée de l'Homme mais il lui manquait des connaissances anthropologiques. Bien que s'inspirant de Levi Strauss, elle est restée enfermée dans une vision évolutionniste de la situation féminine, et non structuraliste.  SDB a pensé, en lisant Malinowski, que l'humanité primitive ne savait pas lier copulation et engendrement. Alors que la seule chose inconnue d'ailleurs jusqu'à une époque récente, était le rôle du spermatozoïde.  SDB est ainsi allée chercher dans le néolithique le moment où la domination a surgi.  L'invention de l'agriculture aurait relié la femme féconde à la terre et à l'immanence, l'homme se réservant la transcendance. La hiérarchie naissait donc.  Outre le fait que SDB ne se réfère qu'à ce qui s'est passé dans le croissant fertile où le néolithique a surgi, et donc met de côté le fait que la domination masculine s'est imposée partout, en dehors même de ce schéma, elle a raté l'essentiel : c'est beaucoup plus tôt que la différence des sexes s'impose et fonde les notions d'identique et de différent.  Mais le concept de différence ainsi fixé, il a fallu que la hiérarchie surgisse. Tous les peuples ont vite perçu qu'il était besoin des deux sexes pour engendrer, et selon l'expresssion de Napoléon en ont conclu que "la femme est donnée à l'homme pour qu'elle lui donne des fils".  Les hommes avaient besoin de déposséder les femmes pour se reproduire à l'identique.  Ce n'est pas le partage sexué des tâches qui fonde la domination, mais ce besoin de dépossession, très ancien.  Un signe en est qu'à la ménopause, le statut des femmes change dans toutes les sociétés.

 

La grande révolution c'est ainsi la contraception qui libère les femmes là ou elles ont été constituées prisonnières. C'est un tournant "sans précédent". Si ce fait s'est produit en occident, il commence à marquer toute la planète comme le montrent les baisses de taux de fécondité libérant la femme de l'enchaînement des naissances. Y compris en Iran. La rupture entre sexualité et procréation est irréversible sans doute. Par le droit à la contraception, les femmes prennent le pouvoir sur leur corps et sur la procréation, elles ne sont plus cette matière inerte dont parlait Aristote. La contraception emporte d'autres droits : celui de choisir son partenaire par exemple. C'est une clé fondamentale. F Héritier pense que les gouvernants qui l'ont adopté n'ont pas vu ce caractère révolutionnaire, pensant au contraire délester les hommes d'une contrainte de plus . Ils ont en réalité ouvert la possibilité de la liberté. 

 

Peut on penser des nouvelles techniques de reproduction qu'elles affecteront le rapport entre féminin et masculin ? Non répond F Héritier. En effet, tous les schémas de parenté et de filiation qui peuvent en ressortir ont été expérimentés dans le passé et se sont très bien adaptés avec la domination masculine. Le clonage reproductif, par contre, pourrait avoir des conséquences inédites. Il s'agirait de simple reproduction et non de procréation. Dans le cas du clonage féminin, on n'a théoriquement même pas besoin de conserver le genre masculin, qui peut disparaître. Dans le cas du clonage masculin on peut imaginer une soumission terrible des femmes transformées en productrices d'ovules. La vraie question posée par le clonage est la possible fin de l'altérité. Un retour à l'humanité d'avant l'exogamie. La fin du lien social et la perte de la diversité génétique.  Le fantasme de sélection génétique pourrait se réaliser avec des schémas de domination encore plus terribles. Des problèmes incommensurables seraient posés par la coxistence de générations rendue possible, ainsi que par le clonage post mortem. Qui peut imaginer ce que serait la construction d'une identité sans filiation, sans complexe d'oedipe ? Un aventurisme peu tentant.

 

Le relativisme culturel reste la grande force de résistance au discours critique féministe. L'anthropologie a mis en avant ce relativisme pour imposer le respect des cultures et non pour ériger des citadelles. Les condamnations des mutilations sexuelles par les institutions internationales (ONU, OMS) ne sont que très récentes, même si peu à peu l'idée universaliste fait son chemin.

 

Or il n'est pas vrai comme on l'a vu que la domination masculine soit une spécificité culturelle localisée. C'est un fait universel. Les pays où les femmes s'en libèrent relativement sont donc des fronts avancés et non des particularités à visée impérialiste. La question posée est universelle, comme la domination a été imposée universellement.  Si le droit international avance, si les droits nationaux avancent, on se heurte à la coutume, à l'intérorisation d'un schéma archaïque, où les femmes elles-mêmes ont un rôle actif, les dominés participant de leur propre domination dans un schéma d'oppression parfait (Bourdieu).


Le féminisme peut toutefois compter sur un allié objectif : l'économicisme. Car il devient évident que la marginalisation des femmes est une cause de sous-développement. En Europe, il est frappant de constater que ce sont les pays où les femmes travaillent le plus que le taux de natalité est fort (France, Danemark). La libération des femmes est un facteur de vitalité sociale. Et c'est à ce titre que le féminisme peut rencontrer certains intérêts convergents avec d'autres forces pas forcément intéressées au premier plan par la question des inégalités.

 

L'oppression des femmes n'est pas une cause du sous développement, mais celui-ci s 'en nourrit. Le sous développement n'est donc pas une excuse.

 

La grande erreur dans laquelle peut tomber le féminisme, selon l'auteur, est de parler des femmes comme constituant un groupe minoritaire comme un autre. Cela signifie alors que la norme est le masculin, et c'est cela qu'on doit briser.  

 

Le féminisme ne doit pas ignorer qu'il est impossible à l'humanité de ne pas distinguer l'identique et le différent. La volonté d'égalité excessive qui prône l'indifférenciation et non l'égalité des droits, et le différentialisme absolu sont deux extrêmes tout aussi absurdes, aux bouts d'une chaîne des différentes manières de concevoir le masculin et le féminin.

 

L'identité suppose la différence, et le vivant doit et devra composer avec un donné : la différence sexuée.  Le différentialisme est dangereux en ce qu'il présuppose l'impossibilité de coopérer.

 

Les femmes, ayant reconquis un statut de personnes à part entière par le droit à la contraception, se lancent à l'assaut de la parole et de la représentation politique. Mais doit-on penser que les femmes ont besoin d'une représentation en tant que femmes ? Si l'humanité est une avec deux aspects, alors la réponse est qu'on doit pouvoir se représenter mutuellement. F Héritier est ainsi critique sur la constitutionnalisation de la parité réalisée en France. L'idée de base reste qu'un sexe "représente mal l'autre". En disant cela, on valide les représentations qui ont permis l'exclusion des femmes. Le problème de la parité est qu''elle ne dit rien de l'égale et universelle dignité de l'être humain". Il est sans doute cruel aux progressistes de l'entendre, mais il est vrai que la parité est vue comme un moyen pour les femmes d'être "mieux représentées", les hommes continuant en fait de l'être par des hommes. Les femmes sont donc constituées ou reconstituées en groupe social distinct. Est-ce un mal nécessaire ? L'avenir le dira.

 

Mais le danger est qu'on se contente à l'avenir de mettre en place des "formes" qui s'accomodent de la bonne vieille discrimination dans les esprits et comportements. On ne remarque d'ailleurs aucun effet de "contagion" démocratique de la parité. Les domaines qui n'ont pas été touchés par la loi restent inégalitaires, et surtout les vrais postes de pouvoir. Le problème de la parité par la loi est qu'il ne touche pas au système archaïque de représentation du masculin/féminin. C'est un système d'exception sans portée profonde. Et il a même le défaut de stigmatiser les élues de la parité comme telles, alors que les hommes sont "normalement" élus.

 

Mme Héritier effectue une percée décisive lorsqu'elle propose de ne pas envisager le combat pour l'égalité comme une course à handicap; mais plutôt comme un "système où l'on se rejoint". Cela passe par un volontarisme dans les nominations, par le développement des structures petite enfance, par la suppression de l'imposition commune dans les ménages afin que le salaire de la femme ne soit plus vu comme un supplément... Il faut aussi assumer le fait qu'il n'y a pas de politique féminine. Les femmes en politique font de la politique, voila tout. 

 

Un invariant très puissant de la domination reste le caractère licite de la pulsion masculine à satisfaire. Saint Augustin lui-même voyait ainsi dans la prostitution un mal nécessaire évitant le chaos. La différence de définition entre homme public et femme publique montre le chemin à parcourir... Les sociétés humaines ont été marquées et beaucoup le restent, par l'indifférence pour le viol. Les assistants sexuels, expérimentés en Hollande, ne le sont que pour les hommes.... La notion de nymphomanie assimile le désir féminin a une maladie dangereuse. 

 

La publicité dans certaines de ses formes est venue réactiver cet invariant. Il y a certes une forme d'utilisation de l'érotisation des objets qui n'est pas spécifiquement liée à a domination masculine, mais la publicité omniprésente repose parfois sur la dévalorisation pseudo humoristique de la femme, combinée à son exposition en tant que moyen illimité de satisfactions sexuelle pour l'homme. Un comble est le fait que pour vendre aux femmes, on utilise souvent le désir masculin, ce qui signifie que la femme n'existe que par le désir des hommes.

 

Pour l'auteur, il n'existe pas véritablement de prostitution libre, puisque c'est toujours la satisfaction d'une demande masculine de tous temps considérée comme légitime et auxquelles les femmes doivent se soumettre. Cependant, si la répression des trafiquants et autres maquereaux ne fait pas discussion, celle des clients pose de vives questions. Mme Héritier (je partage son avis) considère que c'est une "fausse bonne idée" dans un contexte culturel qui ne conduira qu'à la clandestinité.  "Parvenir à l'égalité ne peut pas se faire par des sanctions incompréhensibles au regard du schème dominant". 


Il est assez déplorable de remarquer que les vieux schémas se reconfigurent, comme avec les "tournantes" (qui ne sont pas l'apanage des quartiers populaires). Chez certains jeunes, la distinction est systématiquement  opérée entre femmes inaccessibles, femmes réservées à la procréation plus tard, et faibles et isolées appropriées sexuellement. Le recul du romantisme adolescent est en lui-même inquiétant.

 

Le reflet inversé du désir masculin sans limites à satisfaire est le fameux instinct maternel, mythe auquel on doit faire un sort.  Il n'y a pas de raison à une différence entre homme et femme en matière de désir d'enfant. Certes, il y a chez la femme l'envie possible d'une expérience corporelle unique à vivre, mais là est la seule différence. Pourtant notre société continue de fonctionner comme si le désir d'enfant, de source maternelle unique, était un caprice constituant une lourdeur pour l'économie, ignorant qu'il implique le père, et qu'il est une donnée de la condition humaine. Mme Héritier, mais là n'était pas son propos, aurait pu montrer ici en quoi le capitalisme, qui cherche à évacuer, à externaliser, tout coût, est un combat contre l'humain. Il en nie même la nécessité de reproduction, assimilée à une charge inutile.

 

La loi sur le congé paternité est pour Mme Héritier un prototype de ce qu'il faut accomplir pour encourager l'égalité. Son succès immédiat en témoigne.  On rejoint ici l'exigence universaliste de l'auteur qui se méfie des dispositifs particularistes, qui maintiennent l'idée d"une différence hiérarchisée. Elle préfère tout ce qui peut dessiner l'universel.

 

" On fera plus pour la dignité des femmes en accordant des droits aux hommes considérés comme féminins plutôt que par la discrimination positive". 

 

Ainsi plaide t-elle intelligemment pour des actions qui encouragent les femmes et les hommes à se "rejoindre". Par exemple l'utilisation des services publics petite enfance, ou le fait d'accorder une bonification retraite à un homme qui s'arrêterait pour s'occuper de ses enfants. Cette notion de course de relais imaginaire entre hommes et femmes qui se rejoignent au milieu est profondément enrichissante et originale.

 

Mme Héritier insiste encore et encore sur le rôle de l'éducation. C'est évidemment le vecteur multiforme par lequel le modèle archaïque se transmet. C'est là où on doit agir. Et nous avons tous un rôle à jouer. On doit retenir ce très beau conseil empreint de sagesse :


"Savoir se corriger soi-même, en mettant ses actes, y compris linguistiques, en accord avec ses principes, avoir à coeur de montrer, de faire comprendre les mécanismes cachés, d'ouvrir les yeux jusqu'ici fermés, aider de façon concrète, même aux niveaux les plus humbles, à la réalisation d'un pas vers l'égalité : telles sont les recommandations que l'on peut faire à tous les êtres humains de bonne volonté".


A ce prix, l'égalité triomphera. Après des "milliers d'années" de travail peut-être. Mais pour mettre un terme à des dizaines de millénaires d'oppression. Le mâle humain y "gagnera un interlocuteur" comme Mme Héritier le dit, l'empruntant sans le dire à Stendhal.

 

A la fin de cette belle réflexion universaliste, lucide sur les obstacles vers l'égalité mais volontaire et ne doutant pas d'une issue possible car pensable, je confesse cependant une frustration. A un moment, Mme Héritier dit que les hommes ont une "part de féminin" en eux. Mais de quoi s'agit-il ? D'un féminin socialement construit ou de quelque chose qui resterait invariable, ou en tout cas de spécifique, voire d'ontologique ? Bref, si Mme Héritier distingue différence et hiérarchie, elle en reste à l'idée sommaire d'une différence sexuée. Cette différence se traduit notamment par le rapport au sang. Mais encore ? Cette différence reste inexplorée par Mme Héritier, qui ne prend pas non plus le temps d'expliquer qu'elle n'existerait pas. Y a t-il des causes métaboliques qui seraient facteurs d'une approche différente du monde, même si la culture est surpuissante ? Ou en tout cas d'une rencontre sous des angles différents avec l'environnement et la société ? Le fait de pouvoir avoir un enfant dans son corps a t-il des implications pour les femmes que les hommes ignorent ? Les sexualités masculine et féminine sont ils neutres ? Car Mme Héritier parle surtout de la réaction des hommes à la fécondité féminine à l'aube de l'humanité. Mais Quid des femmes ?


Si le "deuxième sexe" avait pour "angle mort" la question de l'appropriation de la fécondité, Masculin/féminin me semble avoir pour sien celui de la réflexion sur la différence, en tant que simple différence. La hiérarchie des sexes est efficacement déconstruite, certes, et l'auteur nous explique en même temps que la différence sexuée est irréductible. Mais qu'est ce que cette différence en dehors de celle des organes reproductifs et de quelques différences physiques apparentes (la voix, la peau) ? N'a t-elle aucune portée, ce qui est possible ? Etre fille et garçon est il sans importance, en dehors des rôles sociaux à endosser ? Ce sont des questions que je me pose personnellement, sans adhérer un instant au mythe intéressé de l'éternel féminin, et que les deux beaux tomes de masculin/féminin ne m'ont pas permis de commencer à résoudre malgré leurs apports sur la déconstruction de la domination.

 

Il me semble en outre que mieux saisir la différence, si elle est cernable, peut aider à la distinguer de l'idée d'une hiérarchie. Cela pourrait nous aider à expliquer que nous sommes différents mais égaux, ce que je crois, même si je ne pense pas à la constance des différences dans l'Histoire, mais à leur transformation à travers les sociétés, les trajectoires individuelles.

... Et maintenant il me resterait à avancer de ce côté ci de la réflexion. Et à trouver les pensées qui y conduisent.

 

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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 17:00

 

2357900773_1.png(J'aurais pu vous parler de l'essai "l'architecture est un sport de combat", de Rudy Ricciotti. Livre d'entretiens avec l'architecte méridional susnommé. Mais c'est un bien mauvais livre, gavé de pédanterie et de faconde surjouée. L'architecte s'y veut Cyrano, il n'en est que la parodie ennuyeuse. Là où un Daniel Herrero réussit à nous séduire, car sa truculence est au service de son amour du sport et non de sa propre gloire, Ricciotti fatigue vite, car il ne réussit qu'à se mettre en scène, à illustrer la haute idée qu'il a de soi-même, à plaquer des lectures et des références sans les mettre véritablement en perspective avec sa pratique (on passe sans cesse brutalement d'une référence théorique à une anecdote de chantier, sans saisir le rapport), et à régler des comptes avec des catégories (les gens du Louvre en particulier). Les références sexuelles qui font vrai mec du Sud (genre ma bite et mon couteau), l'auto satisfaction baveuse , l'anti conformisme en écusson, les digressions épicuriennes autour de l'amour de la cuisine, le langage rocailleux à se donner des aphtes.... ne sont pas précieux en eux mêmes. On doit y trouver du sens et c'est là où le livre se plante comme un pont d'architecte qui s'est gouré dans ses calculs, car la pensée y est pauvre comme les lignes de ronds points périurbaines que cet architecte déteste légitimement. Une fois que l'architecte a dit qu'il est pénible de se coltiner les bureaucrates et nécessaire de faire travailler les artisans locaux et de s'intéresser au lieu d'implantation (quel scoop !), et que le béton c'est une chouette matière.... On s'ennuie à mourir à le regarder se vanter. On peut certes trouver sympathique sa charge contre le minimalisme anglo saxon et le conformisme"HQE" qu'il qualifie de simple "fourrure verte" en réalité polluante car technivore.... Mais on a tout compris assez vite. Heureusement le livre est court.)

 

Donc je ne parlerai pas plus de cette perte de temps que je me suis infligé. Je me consacrerai plutôt à vous inviter à découvir le meilleur de la recherche et de la réflexion en sciences humaines françaises, avec Françoise Héritier et son "Masculin/féminin". Le tome 1 consacré à "la pensée de la différence". Elle y développe cette idée selon laquelle la domination masculine est une sorte de putsch contre le monopole de l'enfantement par le corps féminin.

(C'est une étape de plus dans mon exploration en voie d'approfondissement de ce sujet fondamental de l'inégalité hommes-femmes, dont on retrouverait quelques petits cailloux rapprochés dans ce blog (Nancy Fraser, Despentes, et même Christine de Pisan...). Le féminisme est à mes yeux un domaine passionnant, car c'est un secteur de lutte en ébullition intellectuelle, ce qui n'est pas le cas de tous, malheureusement... Les "Soeurs" se donnent la peine d'aller au fond, de théoriser (parfois de manière certes byzantine ou sectaire) n'hésitent pas à cliver entre elles, et donnent du fil à retordre à leurs contradicteurs souvent bien ternes et paresseux. A travers le féminisme, on touche aussi à des questions fondamentales posées au monde contemporain : le biopouvoir, la justice et l'égalité croisées avec la reconnaissance de la différence, la marchandisation de l'humain, le biopouvoir, notre devenir à l'âge de la révolution génétique... Le féminisme est lieu idéal pour tirer tous les fils de la pensée.)

 

Dans ce livre d'une hauteur de vues impressionnante, appuyée sur une documentation qui ne l'est pas moins, la grande anthropologue veut "débusquer" dans les représentations humaines certains "invariants". Ils témoignent du fait que le masculin est toujours en situation de domination sur le féminin. Les humains ont commencé à penser en observant ce qu'ils avaient sous la main : le corps et son milieu. Toutes les sociétés interprètent donc un fond biologique commun puis s'organisent. Elles ont ce substrat en commun, mais n'en effectuent pas une traduction unique. Il faut deux sexes différenciés pour engendrer, il y a un ordre des générations.... A partir de là toutes les possibilités ont été explorées, sauf le matriarcat !

 

Avec un certain pessimisme lourd d'un passif venu du fond des âges, F Héritier constate que la "valence différencielle des sexes" (leur différence exprimée en hiérarchie) est un invariant dans l'histoire humaine. Elle y voit l'expression d'une volonté de contrôle masculin sur la reproduction. Cette volonté a du s'exprimer dès qu'il a été constaté que la perte du sang était "volontaire" chez l'homme (la chasse, la lutte), et "non volontaire" chez la femme à travers les menstrues et l'accouchement. Selon son degré de complexité, une société peut préindiquer le choix du conjoint, en désignant par exemple la fille de l'oncle à un garçon. Elle peut désigner un groupe dans lequel choisir son conjoint, ou pointer comme la nôtre des interdits liés à des individus (tabou de l'inceste). La filiation "ne va pas de soi", elle est une règle sociale. Il y a des sociétés patrilinéaires, matrilinéaires, bilatérales.... La filiation est une construction sociale, qui ne coïncide pas forcément avec le biologique. Chez les Samo du Burkina Faso, une femme a un amant avant de rejoindre son mari et fréquemment un enfant qui devient le fils du mari. Un système de parenté n'existe que dans la conscience des humains.

 

Mais il reste que tout système de parenté travaille le même matériau : le caractère sexué des individus, la fratrie, la succession des générations. Il en résulte de grandes différences certes. Chez les indiens Omaha, le système est si hiérarchisé que la soeur est considérée comme la fille de son frère. Mais malgré ces différences.... On n'a jamais trouvé une société où la femme se retrouve en position de dominante. Il y a partout un sexe majeur et un mineur. La filiation est sociale, toujours. Chez les inuits, le sexe de l'enfant n'est pas forcément son sexe biologique jusqu'à sa puberté, il est celui de l'âme nom qui est censé avoir pénétré la mère. Malgré ces différences sociales dans les systèmes de parenté et de filiation, il y a cependant partout un langage dualiste qui exprime la suprématie masculine. Ce dualisme se cristallise en particulier autour de l'opposition du chaud masculin et du froid féminin. On en retrouve les traces aujourd'hui dans les expressions comme "frigide", "chaud gaillard".... Autre invariant : la stérilité est imputée aux femmes. Ce qui donne le statut de femme, c'est la conception. La femme stérile est assimilée au pire des malheurs, sous de multiples formes. Dans certaines sociétés on n'enterre pas les femmes stériles. On s'est évertué à penser que l'homme ne saurait être stérile. C'est depuis très peu qu'on reconnait qu'il peut l'être.

 

Dans beaucoup de civilisations, on retrouve dans l'art la figure de l'homme de profil, dressé sur un seul pied. Cette figure incarne la force de procréation masculine. Aristote a systématisé ces représentations : le sperme est "pneuma", le souffle qui donne forme à la matière. La femme n'est que le réceptacle du sang transformé en sperme. Pourquoi donc les filles naissent -elles ? Aristote n'y va pas par quatre chemins : la fille est un échec, c'est le premier degré de la monstruosité. Un excès de féminin dans la procréation est responsable. Le christianisme se situe dans la même logique : Jésus ne fait pas usage de sa sexualité, il use du verbe divin.... Seul le masculin en est capable. La prêtrise sera ainsi réservée aux hommes.

 

La stérilité féminine est la faute de la femme. Ainsi, si l'on sait que les jeunes filles qui ont leurs règles n'ovulent pas forcément pendant les premiers temps, voire les premières années, et sont ainsi naturellement protégées, on a imputé cela à leur comportement, suspect forcément. La sexualité féminine a toujours été strictement contrôlée par la famille. Comme la procréation. Chaque étape relevant de rituels. Le discours symbolique légitime toujours le pouvoir masculin. Le mythe y sert parfois, comme dans des peuples où on parle d'une ancienne société matriarcale où les femmes opprimaient les hommes et où fort heureusement on s'est révolté. Dans une tribu, ce mythe est même uniquement raconté aux hommes.... Les seuls cas de "matrones", rares (il y en avait dans les sociétés iroquoises) concernent des femmes ménopausées, et ce n'est pas un hasard.

 

On arrive donc à la thèse de Françoise Héritier : ce n'est pas le sexe qui est la réelle différence entre hommes et femmes, c'est la fécondité. Là est le "scandale" pour les mecs. La domination masculine est le moyen d'une appropriation de la fécondité qui leur échappe. Certes, les femmes des temps anciens étaient enceintes et moins mobiles, cela a du influer sur la répartition sexuée des tâches. Mais qui dit séparation des tâches ne dit pas hiérarchie. La domination avait un but : obtenir la contrepartie de ce scandale qui donnait aux femmes la possibilité d'engendrer les filles, mais aussi les garçons. Alors que l'homme ne le pouvait pas.

 

Pour survivre, les clans humains ont du pratiquer l'exogamie afin de cesser de s'entretuer systématiquement. L'appropriation de la femme féconde comme objet de transaction a ainsi été pratiquée par les hommes. La question du sang a du être très tôt mise en avant comme un élément indiquant une hiérarchie des sexes : l'homme décidait de risquer son sang, par la chasse ou la guerre, alors que la femme voyait couler son sang. D'où l'omniprésence de ces thématiques du sang, du chaud et du froid dans les civilisations. L'appropriation de la fécondité par les mecs suppose que le célibat soit proscrit, ce qui a été jusqu'à très peu de temps le cas. Surtout pour le célibat féminin, accusé de tous les maux (responsable de la sécheresse, des calamités...). Dans beaucoup de civilisations, le célibat était même impossible, sous peine de mort, car la différenciation des tâches était telle que l'on ne pouvait pas vivre seul.

 

Ce versant de l'histoire de l'humanité est précieux pour aborder les sujets contemporains autour de la bioéthique, en particulier pour la procréation assistée. Et les tribus dites primitives ont à nous apprendre, par leur sens du social. La filiation est sociale on l'a vu, et l'individu n'est jamais tout à fait qu'un individu, il est dans une chaîne. Ainsi dit Mme Héritier, dans l'acte de procréer, l'individu est "partie prenante " et "partie prise". Il est celui qui procrée, mais aussi celui qui est engendré. Il n'est pas possible de penser la pure individualité, c'est ce que prenaient en compte les sociétés anciennes et que notre société hyper individualiste perd de vue. La revendication d'engendrer pour tous pose ainsi un problème. Car n'a t-on pas le droit d'avoir deux parents et non pas simplement deux géniteurs ? L'auteur cite un jugement de 1985 où le père d'un enfant né sous insémination artificielle a pu récuser son statut de père en mettant en avant sa stérilité. Privant ainsi l'enfant de sa filiation. Les débats récents, à l'occasion du mariage pour tous, ont touché à d'autres problématiques par extension, dont celle de la Procréation Médicalement Assistée, aujourd'hui encore limitée en France à des motifs médicaux (mais pour combien de temps ?). La Gestation Pour Autrui a aussi été évoquée. Et comme le dit Mme Héritier, on a senti ce "glissement" possible du droit à la vie au droit de donner la vie, qui aboutit facilement au choix du moyen préféré pour y parvenir. L'auteur y voit me semble t-il avec raison une radicalisation de l'individualisme (j'ajouterais consumériste). Or, l'individu ne peut pas être pensé seul, en dehors de ses liens, dont celui avec la génération qu'il engendre.

 

Le féminisme a donc été plus que pertinent en portant le fer, lors du vingtième siècle, au coeur même du dispositif patriarcal : le domaine du contrôle de la sexualité et de la procréation. C'est par là qu'il fallait commencer, car c'est sur ce socle que tout l'édifice d'oppression a été construit. Mais l'héritage anthropologique est immensément puissant. Comment y trouver des failles à exploiter pour avancer vers l'égalité, dans la pratique, et dans les têtes ? C'est sans doute ce que Mme Héritier se demande dans le second tome... A suivre !!!

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17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 01:12
carapa.jpg Les étals des bouquinistes tiennent miraculeusement souvent leurs promesses. On y trouve ce qu'on n'aurait jamais l'idée de chercher sur Amazon. C'est pourquoi si la librairie meurt, les bouquinistes donneront du fil à retordre au grand capital.... Et pas que par la baisse du prix.

Dernièrement, j'ai trouvé une publication Maspero très vintage : "Balzac et le réalisme français" du marxiste hongrois Georg Lukacs (dont j'avais déjà lu avec beaucoup de mal et peu de profit   "Histoire et conscience de classe" il y a quelques années).

Lukacs est avec Gramsci un marxiste qui a pris très au sérieux les questions culturelles. On a beau jeu aujourd'hui de caricaturer la critique artistique et plus particulièrement littéraire issue du marxisme. On la confond caricaturalement avec les théories jdanoviennes et plus tard maoïstes. On en retient l'idée sommaire, vulgaire, de l'art prolétarien, chargé de l'édification des masses, de leur mobilisation, soumis instrumentalement sur le fond et la forme aux circulaires du Parti.
 
Oui, cela a existé et fut effroyable. Maïakovski s'en tua (Vladimir Maïakovski, Révolutionnaire des âmes ), dès les premier jalons. Mais c'est l'immense forêt qui cache le bel arbre de l'approche matérialiste de la littérature. C'est à dire son interprétation critique par la pensée postulant que l'évolution historique trouve ses sources, en dernière instance, dans la manière dont l'Humanité transforme le monde et se transforme lui-même, produisant la société et la culture, et l'Histoire du monde. La culture est l'expression d'une société, dans ses antagonismes, dans son état de développement, et l'écrivain n'y échappe pas, n'étant pas pur esprit planant sur le monde.
 
Le travail critique littéraire de Lukacs, réalisé au milieu du vingtième siècle, mérite d'être connu, et n'a rien du mécanisme stupide que l'on prête au marxisme esthétique.
 
Lukacs souligne l'admiration que les marxistes éprouvent tout naturellement pour l'âge classique du roman bourgeois, le roman étant l'expression par excellence de l'art depuis le triomphe des révolutions bourgeoises, en ce qu'il est la mise en scène du parcours individuel. Le personnage, voila le héros de cette classe n'ayant pour totem que l'individu.
Pourquoi cette admiration ? Car ce roman classique met en scène la totalité de l'homme, dans son ensemble social. Et le marxiste s'y retrouve à son aise. Les grandes oeuvres classiques sont des fenêtres sur les étapes de l'évolution des sociétés, et le matérialisme historique y trouve son matériau privilégié.
 
Au sein de l'âge classique du roman français, qui occupe Lukacs particulièrement, on doit distinguer selon lui deux étapes : le réalisme, et le naturalisme.  Le réalisme (Balzac, Stendhal) met en scène des "types" qui sont les éléments où convergent les réalités d'une période historique. Il n'est pas abstrait ni subjectif, mais se fonde sur une assise réeelle, qui ne recherche pas des cas "moyens" comme plus tard le naturalisme de Flaubert ou de Zola, mais des "types" réunissant en eux toute l'analyse d'une situation historique et sociale
 
La dérive du grand réalisme au naturalisme procède de l'idéologie libérale, devenue dominante, et qui présente les humains comme des isolats. 
 
Le réalisme procède de cette intuition que "tout est politique" (ce qui ne veut pas dire, selon Lukacs lui-même, que tout se ramène à la seule politique !). Le réalisme grandiose n'est pas le vulgaire "roman à thèses", qui lui aussi est une abstraction. 
 
Le réalisme d'un Balzac, la sublime clarté que ses types, ses personnages, jettent sur le capitalisme de son temps, contrastent avec ses convictions propres de royaliste. Et c'est en cela qu'il est admirable aussi. Ses personnages dépassent ses convictions propres, lui échappent d'une certaine manière, et là est le vrai réalisme
 
Pour Lukacs, évidemment, la place de l'écrivain dans la société explique, comme pour n'importe quel acteur social, son rapport au monde. Et l'isolement renforcé de l'écrivain bourgeois, en ce qu'il se détache peu à peu de la vie sociale dans ce qu'elle a de plus crucial, va condamner le réalisme. Zola, à la fin de sa vie, plonge dans l'action politique avec l'affaire Dreyfus, devient un acteur de la lutte, mais il est trop tard dans son existence pour que son approche littéraire en ait été bouleversée. On concèdera à Lukacs qu'il y a une accointance certaine entre les destinées de beaucoup de nos écrivains français contemporains (Prépa parisienne, Normale Sup, agrégation...) et le caractère étroit et abstrait de leurs productions maniérées.

Lukacs prend l'exemple du roman "les paysans" de Balzac (que je n'ai pas lu) dans lequel il saisit le drame de la paysannerie, passant d'un exploiteur à l'autre... Comment le paysan qui a obtenu la parcellisation des grandes exploitations, au lieu d'être tondu par les redevances féodales se voit opprimé par l'usurier et l'hypothèque, et privé de ses droits coutumiers de surcroît. La paysannerie sera le dindon de la farce des révolutions bourgeoises, payant le prix du sang des guerres et subissant à chaque fois la ruine. Balzac en reste évidemment au stade du désespoir du paysan français, et même s'il perçoit les avantages de la grande exploitation il ne peut pas historiquement - il est trop tôt- critiquer l'abaissement du paysan d'un point de vue post bourgeois. Il ne s'en réfère qu'à ses convictions légitimistes, réactionnaires.
 
Balzac, dans son oeuvre d'une ampleur incroyable, saisit toutes les étapes du développement capitaliste français à son démarrage. Il en photographie par exemple la conséquence pour l'ancienne classe dirigeante, telle que condensée dans cette exclamation d'un personnage de Duchesse : "Vous êtes donc fous ici... Vous voulez rester au XVeme siècle alors que nous sommes au XIXeme ? Mes chers enfants il n'y a plus de noblesse, il n'y a plus que de l'aristocratie".
 
Il n'expose pas ces évolutions directement et vulgairement, mais les inclut dans une série d'intrigues, de luttes et de parcours. Chaque personnage est le représentant d'une classe. Et sa conscience sociale trouve son fondement dans son inscription dans les rapports sociaux. Balzac s'exclame "Dis moi ce que tu as, je te dirai ce que tu penses".
 
"Les Illusions perdues" (que j'ai lu) inventent le roman de la désillusion face au monde capitaliste, comme Don Quichotte fut le roman de la désillusion du chevalier face au monde moderne émergeant. Préparé par le Rouge et le Noir, ou les confessions d'un enfant du siècle dont nous avons parlé dans ce blog, Balzac part lui aussi de cette idée d'une première génération bourgeoise, héroïque, qui renversa l'ancien régime, et qui laisse derrière elle le vide post napoléonien. Les idéalistes cèdent la place aux spéculateurs. La restauration puis la monarchie de juillet signent le triomphe d'une bourgeoisie qui passe désormais aux choses sérieuses : faire de l'argent.
 
Les "Illusions perdues" abordent ainsi la transformation de la littérature en marchandise. Balzac en explore toutes les étapes (de la fabrication du papier à l'édition à la condition du journaliste et de l'écrivain) et en montre l'abjection. Le personnage de Lucien de Rubempré, qui combine aptitude poétique et vide intérieur, est propice à montrer tous les aspects de cette capitalisation de l'esprit, et de la visiter à travers un parcours d'ascension et de déchéance. Balzac abolit le hasard en transformant tous les évènements fortuits en nécessité. Chaque accident est l'expression d'une profonde nécessité sociale. Tout détail se ramène à la totalité, comme les costumes provinciaux de Lucien vite inmettables à Paris. Le lien entre l'individuel et le social, ou plutôt leur dialectique profonde et insécable, ne trouveront pas meilleurs peintres que Balzac.
Ce qu'il y a de tonique chez Balzac tient au fait qu'il saisit la marchandisation du monde à sa racine, lorsqu'elle s'élance. C'est pourquoi son réalisme est puissant, et ne pourra être retrouvé par des générations ultérieures qui feront face à une société où le règne de la marchandise est entériné, intégré. 

Chez ces écrivains de l'âge classique, la "confrontation" avec le romantisme est inévitable, au sens où on ne peut pas éviter de se positionner par rapport à lui, d'une manière ou d'une autre. Chez Balzac cela prend la forme du surnaturel ("La peau de chagrin").
 
Stendhal est l'autre grand réaliste de la période. Il est à la fois proche de Balzac et s'en détache fortement sur certains aspects. les deux écrivains s'admirent et se critiquent. Ils repoussent tous deux aussi bien le romantisme des états d'âme que les vastes peintures historiques abstraites, essayant de saisir dans la narration les causalités du social qui s'incarnent. 
Mais chez Stendhal il y a une prégnance de la biographie, et le sauvetage in extremis des personnages, qui meurent ou sortent du jeu, mais ne se laissent pas prendre par le système. C'est là où le romantisme s'exprime chez Stendhal. Celui-ci est un rationaliste, héritier des lumières et de la Renaissance et ses personnages se heurtent à la nouvelle réalité. Balzac ne l'est pas, sa vision est plus sombre. C'est comme si Stendhal essayait de sauver la première période bourgeoise, même si ses héros sont esseulés et échouent. Balzac, non, il est paradoxalement passé à autre chose, il est déjà dans la théorie balbutiante de la lutte des classes.
 
On mesure le temps passé lorsqu'on lit Zola qui se réclame le successeur. Zola liquide, après Flaubert, tout romantisme. Le roman avance au jour le jour et se refuse toute exubérance. Il est marqué par l'empirisme bourgeois. L'écrivain est rabaissé à un rang de chroniqueur de son époque, il n'est plus en tant qu'écrivain un héros de son époque. Il est un spectateur (malgré l'affaire Dreyfus, mais là c'est trop tard et c'est l'intellectuel qui intervient pas le romancier). Le naturalisme se veut donc plus statistique que typique, il refuse l'extraordinaire, il aime la lourdeur.
 
Ainsi le capitalisme condamne t-il l'écrivain bourgeois à ne pas se réaliser pleinement en tant qu'artiste.
 
Si pour ma part, je me garderai bien de définir ce que doit être le roman, ce que les marxistes de l'époque de Lukacs, même les plus ouverts, ne rechignaient pas à théoriser, je pense que l'idée selon laquelle les conditions de production d'une oeuvre sont fondamentales dans son interprétation restent valables. Je ne crois pas à la pure grâce de l'écrivain ni à sa Muse. Je pense aussi que la trajectoire sociale de l'écrivain infère fortement son oeuvre, comme on le voit consciemment dans celle d'une Annie Ernaux. Et que le sort social des artistes rejaillit dans l'art, d'une manière ou d'une autre. Un regard matérialiste sur l'art conserve toute sa légitimité même si chaque oeuvre, comme chaque être humain, est irréductible et unique. Et ne se laissera jamais saisir tout à fait par quelque grille d'interprétation. Les écrivains conscients du socle social sur lequel ils sont assis pour écrire sont souvent les plus passionnants.
 

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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 09:19

11257281-mosaique-vieux.jpg Notre pays recèle des tas de "bizzareries" selon Emmanuel Todd et Hervé le Bras.

 

Comment ce pays, qui apparaît le chantre (en tout cas jusqu'à récemment) d'une certaine résistance au néolibéralisme, qui a par exemple voté massivement non au traité européen de 2005, peut-il aussi élire Nicolas Sarkozy, et laisser s'enkyster en lui un Front National qui approche désormais les 20 % ?

 

C'est que selon nos deux démographes, la France est d'une complexité tout à fait particulière, qui explique peut-être son rapport unique à l'universel. Dans "Le Mystère français", bel essai tout neuf assorti d'une très riche et passionnante documentation cartographique, on va à la rencontre de ces paradoxes français, bousculés par de puissantes mutations.

 

On retrouve dans ce texte le ton singulier de ces auteurs, combinant rigueur scientifique (aridité parfois), souci de réflexion méthodologique, ouverture d'esprit, et sens de l'acidité aussi... Tout ce qui fait qu'on aime les lire.

 

Leur spécificité est d'insister sur un certain nombre de causalités d'après eux centrales et négligées par les analystes : les niveaux éducatifs, les systèmes familiaux (notamment la dualité entre famille souche ou complexe, et famille nucléaire, correspondant à des systèmes de transmission différents de la propriété foncière : l'aînesse pour l'un, le partage entre frères pour l'autre), le rapport à la religion traditionnelle du pays : le catholicisme.

 

Mais s'ils critiquent Marx pour son économicisme, qu'ils assimilent à celui des libéraux, les auteurs ne se privent pas de se référer à la théorie des classes sociales et à leur antagonisme (revendiquant même leur inspiration par "les luttes de classes en France" de Santo Karlito). En réalité, leur approche essaie de dépasser les oppositions entre matérialisme et idéalisme : "l'économie n'est après tout que l'application de l'intelligence humaine à la transformation de la matière et du monde, et donc une composante parmi d'autres des mentalités".

 

J'ajoute pour ma part que quand ils parlent du rôle de l'habitat dispersé ou regroupé dans la création des mentalités, de quoi s'agit-il sinon d'une réalité économique ? Ces modes d'habitat correspondaient avant tout à un moyen de survivre. De gérer la rareté. C'est plus un marxisme dogmatique qui est repoussé que le marxisme en tant que boîte à outils fructueuse. Les auteurs, c'est le moins que l'on puisse dire, n'ignorent pas l'économie. Ils pointent justement la contradiction entre les évolutions abstraites de la politique économique et la réalité des hommes et des territoires, rêtive aux abstractions monétaires.

 

 

En fait, c'est la crise multiforme de la société française post industrielle qui fait affleurer de vieilles tendances  de notre pays. Les "couches protectrices" qu'étaient le catholicisme et le communisme dans les zones déchristianisées, qui garantissaient une certaine "stabilité mentale" des populations se sont dissoutes. Les turbulences sont au rendez-vous. La disparition de l'extrême gauche communiste dans les zones déchristianisées a suscité une perte d'énergie sociale considérable. Selon les auteurs, il n'est pas interdit de penser qu'il en sera de même pour les zones "catholiques zombies", aujourd'hui en ascension. Si elles se heurtent à un mur économique elles pourraient elles aussi souffir de la disparition de leurs principes.

 

 

On ne comprend pas la France contemporaine si on ne prend pas la mesure de l'explosion éducative qu'elle a vécue. Dans les années 80-90, le taux de bâcheliers est passé de 17 à 37 %, alors que la croissance économique était en berne. Un plafond est atteint autour de 35 %. S'y ajoutent 16 et 14 % de bacs techniques et bacs pros.  Ce sont les régions où était la famille souche (où l'on se préoccupe fortement du devenir des générations) où l'éducation a décollé le plus fortement.

 

La pyramide de l'éducation est donc désormais une figure renversée (12 % sont restés au niveau primaire). C'est ce qui explique l'angoisse française selon les auteurs. On regarde vers le bas de l'entonnoir.... On a peur de tomber dans ces 12 %. A la contestation de la pointe de la pyramide a succédé la peur conservatrice, dans la mesure où ces élans éducatifs n'ont pas été suivis d'une dynamique économique. Si l'économie ne suit pas l'éducation, on entre en crise... C'est ce que nous vivons d'après les auteurs, et ce n'est qu'un début.

 

Une autre donnée fondamentale de la France contemporaine, c'est le "terminus pour l'Eglise". Le pourcentage de messalisants est devenu infime, et en plus constitué par les personnes âgées.  Pourtant, de manière étonnante, le catholicisme continue de manière décalée par rapport au passé d'influer sur les comportements éducatifs ou politiques. C'est ce que les auteurs appellent plaisamment un "catholicisme zombie" : mort il marche encore.

 

Autre révolution : le taux d'activité des femmes qui atteint 84 %, ce qui est extraordinaire historiquement. Les femmes obtiennent 57 % des bacs généraux, 57 % des masters, 45 % des doctorats.  Les hommes gardent encore la maîtrise des domaines techniques et scientifiques, et les inégalités économiques sont encore très puissantes entre les sexes. Les pôles stratégiques de pouvoir restent contrôlés par les hommes. Mais les tendances, si elles se poursuivent (ce n'est pas certain), peuvent conduire à un "écrasement éducatif" des hommes. C'est le cas dans la génération des 25-30 ans aujourd'hui. Les auteurs soulignent le caractère inédit d'une telle configuration, si elle se produit. On pourrait selon eux aller vers la première société matriarcale développée de l'histoire. La ville, dont la dominance se confirme sans cesse, est encore l'apanage des hommes. A niveau éducatif élevé similaire, ce sont les hommes qui partent plus dans les grandes villes.

 

On doit aussi mesurer le choc terrible de la désindustrialisation, le secteur secondaire ne représentant plus que 12 % des actifs contre 40 % dans les années 70. L'hécatombe... Le monde ouvrier est laminé, dispersé, dilué. Dans certaines régions, l'histoire industrielle a été très courte. En l'absence d'un socle industriel minimal, par exemple dans le midi, on en revient presque à un stade pré industriel.

 

Les classes populaires s'exilent vers les frontières départementales, dans des territoires délaissés. Les ouvriers ne voisinent plus avec les autres ouvriers, mais avec les employés et les agriculteurs. Ils sont plus nombreux dans le nord que dans le sud mais disparaissent des villes partout.

 

Un problème de la France est que ses régions industrielles ne s'appuient pas, exceptées Rhone Alpes et Midi-Pyrénées, sur un haut niveau éducatif. Ce qui est une des composantes de nos faiblesses exportatrices.

 

La France déprime, bien que l'espérance de vie ait décollé depuis les années 70, et que le taux de suicide reste stable.  La fécondité de deux enfants par femme est relativement excellente en Europe. La population augmente. C'est un tableau nuancé, où tout n'est pas noir, contrairement à ce que nous expliquent les déclinistes pour nous convaincre de passer dans la moulinette de la mondialisation libérale...

 

La France, sur le plan anthropologique, est structurée fortement sur la différence entre famille souche ou complexe (Occitanie, Alsace...), et famille nucléaire (éparpillée) : Bassin parisien. Le type d'habitat regroupé ou dispersé entre en résonnance avec ces modèles. Mais au delà de ces grands modèles, la France se particularise par la diversité de ses combinaisons. Elle est très hétérogène.

 

On y trouve des modèles d'individualisme égalitaire (bassin parisien), de hiérarchie coopérative (sud ouest, alsace lorraine), de l'individualisme familial (l'Ouest), et toutes sortes de nuances coopératives familiales.

 

Le catholicisme est historiquement lié aux périphéries, loin des centres d'innovation. Mais la déchristianisation a commencé il y a longtemps : dans certaines régions les difficultés de recrutement des prêtres ont commencé au milieu du 18eme siècle.

 

Ce catholicisme a perdu toute influence sur les comportements familiaux : on n'observe plus aucun lien statistique entre zone catholique et fécondité. C'est le niveau éducatif qui cause la baisse de la fécondité (dans les villes) et l'âge différé du premier enfant.

 

Cependant, le catholicisme "zombie" a de puissants effets. C'est dans les zones catholiques anciennes que les femmes crèvent tous les plafonds éducatifs. Dans l'ouest particulièrement.  C'est aussi là certes qu'elles travaillent beaucoup à temps partiel. Le catholicisme garde aussi une influence forte sur l'attrait pour l'éducation technique (le modèle de Joseph le charpentier...). L'exemple type en est la communauté portugaise.

 

Les auteurs appellent à prendre conscience de l'élévation du niveau éducatif des classes populaires à travers le technique. Une partie importante des jeunes actifs (40 %) est composée de ces bacs pros, techniques.  Ces "classes moyennes techniques" sont rejetées en périphérie, périurbanisées, et leur progrès est méprisé par les couches intellectuelles urbaines. On assiste à une "séparation physique et mentale" entre classes moyennes supérieures et ces classes moyennes techniques, qui crée de l'amertume et explique des votes droitiers.

 

Mais ce n'est pas fatal, la société pouvant reprendre conscience de son unité fondamentale, et pouvant réapprécier de manière critique le vrai problème : le détachement inexorable de la fraction richissime de la population.

 

Sur le plan éducatif et social, on aboutit à une stratification en trois couches, si on écarte les 1 % très favorisés (voire les 0, 01 %).

- Les classes moyennes au sens large qui représentent 48 % de la population active

- Les classes moyennes techniques, qui représentent 40 %.

-  Une France en difficulté, qui représente 12 %.

 

Cette répartition se traduit par de grandes disparités territoriales. Les profils du Finistère, de la Seine Saint Denis, de la Haute-Garonne sont très différents.

 

Le monde des employés a aujourd'hui une place centrale dans la société française, représentant un tiers de la P.A, et composé de 80 % de femmes. Le service public y a une place importante, mais pas majoritaire.

 

Les ouvriers sont moins nombreux qu'auparavant mais représentent encore un monde 15 fois plus importants que les agriculteurs choyés par le discours politique.... Mais ils sont atomisés dans le territoire.

 

La ville a pris le pouvoir en France, et les catégories culturellement dominées en sont écartées. La ville combine trois populations : les cadres supérieurs très éduqués, la pauvreté éduquée (jeune) : ces fameux "bobos" qui ne le sont que culturellement. Et les immigrés. Les enfants de l'immigration, au coeur des villes, pourraient d'ailleurs en tirer profit pour occuper une place déterminante dans la France de demain.

 

Le fait majeur qui déstabilise ce tableau, c'est l'explosion récente des inégalités économiques auxquelles la France avait mieux résisté que d'autres pays. Les hauts revenus se séparent nettement depuis les années 2000 :

 

 "nous pouvons dessiner un modèle des rapports de forces entre classes qui ne se contente pas d'opposer la masse de la population à une fraction supérieure mal définie, mais qui distingue et oppose les classes vraiment supérieures (les 1 %.... les 0, 1 %) aux classes moyennes supérieures (...) Nous voyons donc se recréer la configuration de classes ayant conduit à la révolution de 1789".

 

 

Contrairement à ce que nous assènent les libéraux et libéraux dits sociaux, les français sont mobiles. Ils bougent beaucoup. Et c'est d'ailleurs un des mystères français que de voir les vieilles influences anthropologiques comme la famille et la religion continuer à agir malgré cette mobilité.

 

Si les mariages mixtes entre immigrés et français stagnent, ils restent à un niveau élevé incitant à l'optimisme : 46 % des hommes algériens sont exogames, 38 % des femmes sahéliennes.

 

La France est donc dans une contradiction entre égalité réelle et égalité rêvée. Les régions les plus travaillées par l'inégalité économique aujourd'hui sont paradoxalement celles qui croyaient autrefois à l'égalité pour des raisons familiales et par rupture avec la chrétienté. L'égalité réelle a été mieux préservée dans les régions autoritaires, que dans les régions de l'individualisme égalitaire qui firent les beaux jours de la révolution française et de ses répliques.

 

 

Sur le plan politique, ce méli mélo se confirme.

 

Le retour récent du PS au pouvoir et son monopole institutionnel va paradoxalement de pair avec un glissement à droite des suffrages. Le vieillissement de la population, combiné avec l'enrichissement de ces générations en est une cause majeure. La nouvelles stratification éducative qui crée des crispations en est une autre. 

 

Dans cette course à droite, l'UMP a libéré un espace au centre que le PS a occupé naturellement.

 

Malgré les scores similaires de F Mitterrand et de F Hollande, les réalités politiques ont été bouleversées, comme la géographie électorale. Le catholicisme de droite, autrefois très structurant, s'efface. La Bretagne, l'ouest intérieur, le pays basque, le sud est du massif central, ne sont plus des apanages de droite.

 

L'autre grande différence est le score du FN. Ceci alors que l'extrême gauche a disparu des cartes. La géographie du vote Mélenchon ne correspond pas au vote trotskyste de 2002, ni à l'ancienne france communiste. Le vote Mélenchon s'est réalisé sur les mêmes terres que le vote PS : ils s'agit ainsi sociologiquement d'une lutte pour l'interprétation de ce que doit être le socialisme.

 

Le FN s'est émancipé des zones à présence immigrée, pour s'affirmer partout comme le parti des dominés, des faibles, des éloignés, des perdants éducatifs.

 

Les villes sont passées à gauche en particulier grâce à la jeunesse éduquée en paupérisation. Plus la ville est grande, plus le score PS est important.

 

Le catholicisme "zombie" joue encore un rôle politique lors des référendums, les régions anciennement catholiques ayant tendance à voter pour tout ce qui affaiblit le niveau national... Mais cette influence sombre : en 2005 la plupart des départements marqués par la religion ont voté Non, et seulement 13 départements ont voté oui.

 

 

La vieille stucturation politique française entre catholicisme et déchristianisation a disparu.

 

La carte du vote Hollande ressemble de près à la carte de la famille complexe ou souche. Pourquoi ? En temps de crise disent les auteurs, la famille est une valeur refuge. La France "cherche dans ses profondeurs anthropologiques des forces de résistance à l'adversité". La famille souche voit dans l'Etat Providence, censé être protégé par la gauche, une extension de ses solidarités primaires. L'occitanie vote à gauche.

 

 

L'Est français se droitise fortement. On doit pour le comprendre mesurer le poids de la désindustrialisation. Alors que d'autres régions comme l'Aquitaine, la Bretagne, peuvent être optimistes au regard d'un passé traditionnel dont elles sont sorties, s'offrant plus de perspectives, l'Est vit dans un sentiment de déclin et d'amertume, qui portent au pessimisme, à la peur du déclassement. En outre, les frontières de l'Est concentrent fortement les populations les plus riches (travailleurs transfrontaliers avec la Suisse par exemple), qui semblent donner le ton.

 

Politiquement, on se retrouve dans un grand paradoxe, que les auteurs jugent "pathologique" de par les confusions qu'il recouvre. La gauche est forte dans les régions qui traditionnellement ne croient pas à l'égalité, la droite tient des régions qui depuis le bas moyen âge ont défendu l'idée de l'égalité des frères et donc des hommes.

 

La gauche et la droite ont échangé leurs bases anthropologiques. Ce qui explique le sentiment d'incompréhension voire de stupéfaction que l'on rencontre souvent dans l'analyse des résultats électoraux dans notre pays, souvent tissés de paradoxes apparents.

 

Qu'en conclure sinon que "la France existe toujours". Qu'elle n'est pas assimilable à des modèles imposés de l'extérieur. Le catholicisme zombie n'est pas le protestantisme zombie qui a pris le pouvoir en Allemagne depuis la réunification. La France doit ainsi "chercher en elle-même, plutôt que dans les comportements mimétiques, les forces de l'adaptation". Ces spécificités françaises font que des politiques correspondant à d'autres cultures, telles que le franc fort, n'ont suscité aucune cohérence ici. Nos régions industrielles classiques ne s'appuyaient pas sur un haut niveau éducatif tourné vers la recherche rapide de gains de productivité, excepté quelques régions (l'aéronautique).

 

En France, seule l'intervention de l'Etat, et c'est pour cela qu'il s'est imposé, est capable de maintenir la jonction dans une mosaïque. En Allemagne, l'anthropologie est plus homogène, c'est pour cela que le pays a pu supporter le modèle fédéral, n'étant pas menacé par de réelles forces centrifuges.

 

Le livre en appelle donc à renier une approche politique abstraite de la France et de l'Europe, assimilant les pays à des marchés. A la finance s'oppose l'anthropologie, la réalité des populations et de leur rapport au social et à la production.

 

Todd et le Bras ont une manière délicieuse de saper le libéralisme par le bas. De lui couper les chevilles, et de ne pas en rester à une dénonciation morale des dégâts du système. Les libéraux, qui se targuent d'incarner la raison dans l'Histoire, sont les vrais idéologues bornés, les yeux fermés sur la réalité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 21:05

797732305da1069d06f6159a17990241.jpgTout lecteur avide de Kafka appréciera l'essai, certes hermétique parfois, mais profond, de Maurice Blanchot : "De Kafka à Kafka", un classique de la critique.

 

C'est un livre marqué par l'influence de Hegel et un sens tout à fait aigu de la dialectique, forme constante (parfois trop systématique ?) de la pensée de l'auteur. Il réclame pour être compris d'avoir goûté aux oeuvres de K, au "Château" particulièrement.

 

En évoquant Kafka, Blanchot parle de la littérature. "Je ne suis que littérature" disait le tchèque, à mon sens (je m'y risque) le créateur majeur du 2Oeme siècle. Son oeuvre radicale interroge la littérature toute entière, à l'instar du roman inaugural que fut "Don Quichotte" de Cervantès, indéniablement son arrière grand père spirituel.

 

La littérature, dit crûment Blanchot, est "nulle". Et c'est cette nullité qui est extraordinaire. C'est ce que les êtres qui vivent sans le compagnonnage de la littérature ne saisissent pas, sans doute. Cette nullité est pour l'écrivain tout l'enjeu et K en avait la plus claire des consciences.

 

Pour écrire on a besoin de talent, mais on n'a pas de talent tant qu'on n'a pas écrit. L'écrivain existe en écrivant. Et ça recommence sans cesse.

La littérature est donc néant, et négation du néant. Ici on commence à approcher les vertiges métaphysiques que connaissent bien les lecteurs de K...  

 

Je me souviens de cet été de 1991 je crois, où j'ai lu "Le château" par bordées d'une centaine de pages. Dès le début on sait qu'on est entré dans une expérience unique en son genre, et ça se confirme page après page. Un vertige, oui. Le sentiment inouï d'une ombre gigantesque invisible, ou d'un vide introuvable. Une impression de vérité, de rencontre avec une profondeur intime retrouvée là sur le papier. Une connaissance informelle datant de l'âge de raison. K est parvenu à infiltrer dans ses histoires d'apparence banale toute l'anxiété inhérente à la condition de l'homme moderne. 

 

Dans la littérature, il s'agit de sauver le monde et d'en être la ruine aussi. Les livres de Kafka en sont les meilleurs exemples. La ruine du monde que l'on recrée, dont on disloque le langage pour le reformer. Et si l'on écrit le monde, c'est par conscience du néant qui s'avance.

 

L'écrivain doit donc passer à l'acte, quelles que soient les conditions. Même quand il perd son temps comme K dans une compagnie d'assurances. Il s'agit de "passer de la nuit de la possibilité au jour de la présence".

 

L'écrivain écrit pour lui-même, pour conjurer le néant. Ensuite son oeuvre lui échappe. Mais valent seulement ces livres là ; ceux qui sont écrits pour le lecteur n'ont pas d'intérêt immense pour lui car justement le lecteur attend la radicalité de la parole nouvelle. Kafka, sans doute par son rapport étroit et en même temps en rupture avec "le peuple du livre" cherche son salut dans l'écriture, le domaine du sacré. Il sait pourtant qu'il n'y trouvera pas Israel mais le désert.  

 

L'écrivain est un travailleur, il est à l'"ouvrage". Le travail consiste dans la transformation du monde pour se transformer soi-même. La littérature est donc nulle, mais elle n'est pas rien.

 

L'écrivain est dans son travail "maître de tout", mais sa limite est qu'il ne l'est QUE de tout. Il possède l'infini, mais le "fini lui manque". L'imaginaire ne lui permet que d'appréhender le monde comme Tout.

 

Revenons sur cette idée de ruine du monde dans la littérature, pour la préciser. L'acte de nommer me donne une signification certes, mais en même temps il supprime la chose signifiée. Pour que je dise le mot "femme" par exemple, elle doit d'une certaine manière perdre ses os... Le langage est donc qualifié par Blanchot d'"immense hécatombe".

 

La conséquence philosophique est qu'il n'y a plus dans la littérature des êtres ou des existants, mais de l'être.

 

Pour être pensé, l'être suppose, on le sait, sa contrepartie : le néant (s'il y a de l'être, c'est qu'il y a la possibilité du néant, à partir du moment où Dieu n'est pas certain). Le langage et donc la littérature qui l'utilise par excellence est liée à l'expérience du néant. C'est en cela que l'oeuvre de Kafka éclaire ce qu'est la littérature.

 

Les livres de Kafka nous comblent en nous rappelant à la fraternité des perceptions humaines essentielles, mais ils nous glacent aussi. Ce sont des histoires, car on ne peut pas parler du néant autrement, et en même temps on ne peut pas dégager ces histoires de leur signification générale. Dans ces romans, on a toujours l'impression de se situer à la fois dans le claustrophobe et l'immensité universelle.  La lecture de Kafka a quelque chose d'impossible, une "anxiété propre à cet art" dit Blanchot.

 

L'oeuvre de K est celle de la mort de Dieu. Il y trouve une "sorte de revanche". Mort il est toujours aussi puissant. Les livres du tchèque sont lourds de cette transcendance défunte.

 

Mais Kafka trouve quelque chose de fondamental. Le problème de l'impatience. L'arpenteur du "Château" se fourvoie toujours par impatience. C'est ce qui le conduit de mésaventures en mésaventures. Pourquoi ? Parce qu'il ne sert à rien de vouloir en finir avec l'infini. Il ne nous sert donc à rien d'être impatients.

 

Blanchot ne le relève pas, car il écrit en 1981, mais depuis on a redécouvert l'idée de sagesse. Que nous disent toutes les sagesses ? Elles nous conseillent de renoncer à l'impatience et veulent nous reconduire à considérer l'instant présent.

 

L'autre issue, c'est celle que Blanchot nomme "la fantasmagorie bureaucratique".... Le monde y a plongé totalement, ce que Kafka voyait s'avancer. Une illusion pour répondre à la peur du néant. A la peur de cette mort, qui n'est pas en elle-même un problème. Le problème justement, c'est qu'on ne peut pas savoir si elle est vraiment là, on ne peut pas la concevoir.

 

A travers cette faute de l'impatience, sans doute Kafka a trouvé une clé. Il ne l'aura pas utilisée lui-même, inapte à la vie, ne désirant être que littérature, incapable de répondre à la passion terrestre de Milena. On dit pourtant qu'à la fin de sa vie, rivé à sa plume, souffrant, Kafka a pu aimer.

 

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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 22:38

echangestempereRécemment dans ce blog, j'ai parlé du point de vue littéraire d'une transfuge sociale : Zadie Smith. Elle résonne avec mes lectures d'Annie Ernaux, et bien entendu de Pierre Bourdieu, lui-même un transfuge social et culturel. Il y a aussi le beau livre de Didier Eribon : "Retour à Reims".

 

Les transfuges sociaux, en ascension (le déclassement c'est plus dramatique, mais aussi plus évident à percevoir) sont de magnifiques personnages potentiels pour la littérature. Trop peu mobilisés, alors qu'ils le furent par Balzac ou d'autres dans le passé. Mais au delà, ils nous offrent de beaux éclairages sur la société, témoins qu'ils sont de la réalité de l'espace social, qui n'est pas une métaphore, mais bien un espace réel.

 

Franchir les frontières, les repasser, savoir les escalader et y creuser des tunnels, ce n'est pas donné à tout le monde. C'est rare, et on s'y blesse. On s'y abime et on trouve de nouvelles ressources, et on se recoud comme on peut, avec les matériaux que nous procure le monde social, justement. Selon les cultures et les époques.

 

Jules Naudet, sociologue vient de signer aux P.U.F un tès bel essai sociologique, qui analyse de nombreux entretiens avec des hommes et des femmes ayant connu des parcours de réussite très ascendants dans trois pays, que ce soit dans le secteur public/privé ou l'université. "Entrer dans l'élite, parcours de réussite en France, aux Etats-Unis et en Inde" est un livre sur la mobilité et ses conséquences pour les concernés, et de la sorte une exploration des structures essentielles de ces sociétés et de leurs cultures.

 

L'ascension sociale et culturelle est source d'une tension inévitable entre le milieu d'origine et le milieu d'arrivée, bien que parfois niée par les premiers concernés justement qui essaient de reprendre pied sur un sol ferme... Elle implique une véritable conversion, plus ou moins rapide selon les circonstances. Plonger directement en prépa c'est plus violent que passer par la fac de Nanterre et devenir agrégé, puis prof de fac...

 

Cette tension (qu'on retrouve comme une véritable "névrose de classe" chez un romancier comme Paul Nizan) ne peut se résoudre que par la mise en récit de sa propre trajectoire, la manière dont on se représente celle-ci, qu'on lui donne sens.

 

Ces tensions et ces recherches d'équilibre prennent des formes différentes selon les sociétés. Il ne peut en être de même dans une société qui se prétend ouverte mais fortement "racialisée" comme les Etats Unis, une société fermée bien que turbulente comme l'Inde, une société comme la France où se combinent des valeurs d'égalité, une forte perception des classes sociales et des différences de statuts liés à des distinctions.

 

Mais dans tous les cas, la mobilité soulève la possibilité d'un clivage en soi. Il s'agira toujours de "jongler" entre deux histoires, deux milieux, et cete dualité est incontournable. Ce clivage a une dimension sociologique mais aussi morale, et c'est alors le thème de la "trahison des siens" qui est mobilisé. Les mobiles sont assaillis par des sentiments divers : la culpabilité, l'infériorité, l'illégitimité, mais aussi parfois la fierté et l'orgueil. Et il faut vivre avec tout cela.

 

Les mobiles sont exposés à l'écartèlement entre la fidélité et le légitimisme. Mais il est certain qu'on ne peut pas intégrer un nouveau milieu sans en partager, même partiellement, les manières de sentir et de penser. De se mouvoir et de parler. Il y a acculturation nécessaire, il y a apprentissage indispensable.

 

Les concernés, décrivant parfois un "moi irréel", une "double absence", une étrangeté constante, source d'angoisse, vont donc développer des "stratégies de réduction de la tension". La plus connue est le mythe du self made man, qui crée une sorte de logique de continuité entre origine et arrivée. L'idéologie du mérite individuel est un bon remède contre l'angoisse de celui qui est promu. Encore faut-il y croire, et justement la position d'observation privilégiée du mobile le rend lucide quant aux limites de l'individuel...

 

La solution en Inde : payer sa dette

 

En Inde, où la mobilité (très masculine) se joue dans un système social marqué par l'existence encore forte des castes, la plupart des gens rencontrés par les enquêteurs ont pour particularité de préserver des liens forts avec leur milieu d'origine. La mobilité est devenue possible en Inde car les deux systèmes de différenciation : caste et classe, très cohérents auparavant, ont eu tendance à se dissocier. Les mobiles se sont appuyés sur une très forte valorisation de l'école par leurs parents. Une école violente envers les intouchables et autres basses couches sociales, mais qui apparaît comme la seule issue.

 

Les indiens comprennent donc leur propre réussite comme celle de leur famille. Ils l'inscrivent dans l'idéologie familiale. Ils la voient comme un aboutissement collectif.

 

Dans le secteur privé, le castéïsme étant encore prégnant, les mobiles cachent parfois leurs origines. Mais presque tous les mobiles indiens gardent des liens forts avec leur milieu de départ, tiennent à s'engager dans des actions auprès de leur communauté d'origine. L'absence d'une solide protection sociale rend nécessaire des transferts financiers intra familiaux qu'ils ne rechignent pas à opérer. Le principe qui tient lieu de cohérence pour eux est l'idée de "payer sa dette" à la communauté qui leur a permis d'aller vivre là où il y a de l'eau potable, des repas abondants... Le luxe plutôt que la misère.

 

En Inde, l'idéologie joue un rôle important pour ces mobiles. Le mouvement Dalit, né dans les années 50, en contestation du castéisme et en rupture avec l'Hindouisme, inspire ces intellectuels organiques qui ont réussi à sortir de leur milieu.

 

Mais la mobilité ainsi, n'est en réalité qu'économique. Elle n'est pas intégralement sociale. Certains considèrent ainsi qu'ils flottent entre deux mondes sociaux, souffrant de solitude : "je suis dans un monde perdu", "je ne peux pas discuter avec qui que ce soit". Certains nient même qu'ils ont changé de milieu, se voyant plutôt comme des expatriés incapables de revenir.... La négation de leur mobilité réelle dans l'espace social crée finalement les conditions de cette mobilité puisqu'ils restent connectés à leur milieu de départ, conservant ainsi un équilibre psychique.

 

La mobilité aux Etats Unis : vivre au coeur du mythe 

 

Aux Etats Unis, les discours des interviewés ayant intégré l'élite, venus de la classe ouvrière, ont tendance à nier les difficultés d'un double attachement. Les mobiles s'appuient sur une idée très importante dans la société américaine : il n'existerait pas de différence fondamentale entre les gens de l'élite et ceux du peuple. L'élite serait composée de gens ordinaires qui ont réussi (ce que singent sans cesse les politiques américains dans leur communication).

 

Les Etats-Unis se voient comme le pays de la méritocratie, et les personnes en mobilité y croient bien évidemment, ce qui conforte la légitimité de leur parcours. Ils entretiennent la vision d'un monde non figé, ou existent des passerelles (les comprehensive high school combinant enseignement général et professionnel par exemple). La réussite scolaire n'est qu'une étape dans la compétition, survalorisée, qui dure toute l'existence et qui est une valeur partagée (liée au mythe de la frontière). Les diplômes, aux yeux des américains, et contrairement à l'idée que les français s'en font, ne figent pas les situations sociales. On peut changer, évoluer, travailler pour réussir.... Et bien entendu on est responsable de ce qui nous arrive.

 

La réussite est un thème inter générationnel aux Etats Unis. Cela permet aux mobiles de se réinscrire dans un parcours cohérent et de se sentir en phase. Ils réalisent les aspirations de leurs parents, même s'ils ne les voient plus ou n'ont rien à leur dire. L'idéologie familiale est puissante et très mobilisée. Ainsi, si l'on réussit quand on sort du peuple, c'est justement parce qu'on est "grounded" (on a les pieds sur terre grâce aux racines populaires, ou on est "rooted". Le peuple incarne la morale, le sens du travail, le refus du superflu, le courage (les vertus éthiques du capitalisme dont Max Weber parlait déjà il y a un siècle). On ne s'arrête pas à constater une contradiction dans ce discours, qui salue le peuple tout en cherchant à le quitter et en se félicitant d'y parvenir par soi-même...

 

Le milieu d'origine pour l'américain, c'est la famille d'abord. Pas la classe. Les Etats Unis se perçoivent largement comme une société sans classes sociales, où le clivage c'est la frontière à conquérir à l'Ouest, et depuis qu'on a touché la côte, partout ailleurs.

 

Il existe aussi bien entendu d'autres formes de rapport à cette authenticité populaire, comme celle d'une universitaire très fière de ses origines ouvrières, et qui les traduit en nourissant la critique contre les prétentions du modèle américain.

 

Les différences de perception sont fortes entre les blanc et les noirs en ascension. Plutôt que de se référer comme les blancs à la famille pour définir le milieu d'origine, les noirs se réfèrent à la communauté noire. Et cela débouche en fait sur une conscience de la classe d'origine plus forte. La référence "raciale" vient souligner chez eux la lucidité sur les différences entre milieux d'origine et d'arrivée, d'un point de vue socio économique. La fameuse "double conscience" dont parlait le grand leader noir W.E.B Dubois fonctionne comme un filtre. Les noirs en ascension sont beaucoup plus sceptiques sur la réalité de la concurrence libre et non faussée censée régner aux Etats-Unis. La plupart d'entre eux tentent de conserver des liens avec leur communauté d'origine, de l'aider, de lui servir de modèle, parvenant ainsi à trouver un équilibre entre l'ancien et le nouveau monde... 

 

La mobilité hantée par la classe : la France

 

Les trajectoires de mobilités sont fréquemment vécues douloureusement en France. L'école est décrite parfois comme "un supplice" pour les interviewés (énarques, normaliens, diplômés d'HEC, issus de milieux ouvriers et employés). L'école est ambivalente : on y a souffert comme enfant du peuple et c'est elle qui a tout permis. Le parcours de formation apparait comme une très dure course d'obstacles et l'occasion de déchirement avec son milieu d'origine, comme pour cette femme énarque qui explique que son père n'a pas voulu signer son dossier d'entrée directe à sciences po.... Qu'elle a du passer par une prépa, que quand elle était à l'ENA sa mère lui demandait si elle avait une chance de trouver du travail. Elle ne se sentait "jamais chez moi". Avec le temps, elle trouve sa place, mais s'éloigne de sa famille.

 

Les témoignages français mentionnent souvent cette impression d'être "entre deux mondes". La dualité université/grandes écoles est très structurante des discours. La réalité française est que le discours officiel républicain insiste sans cesse sur l'égalité des chances alors que le système de recrutement des élites est très reproductif. Parmi les gens en mobilité sociale, ceux qui ont fréquenté des lycées mixtes socialement ont pu s'acclimater au changement de milieu plus progressivement. Pour ceux qui viennent de lycées populaires et qui arrivent en prépa, l'expérience est vécue brutalement. Elle se traduit par un sentiment de décalage profond avec les autres étudiants et une impression d'illégitimité culturelle. Le passage par l'université est moins brutal, et ceux qui en sont passés par là insistent plus sur leur difficulté à conserver des liens avec leur milieu d'origine que sur la brutalité de l'étape formation.

 

D'ailleurs, les concernés sont amers envers un système d'orientation qui ne les a jamais aidés, ils se voient comme des enfants de la chance, ne décryptant pas les codes et les sentiers, et faisant le bon choix grâce à une information trouvée par hasard ou une rencontre. Bien évidemment, les situations sont diverses : il y a par exemple Polytechnique où le caractère militaire est plus intégrateur, gommant les origines plus aisément. Dans les écoles de commerce, la culture légitimiste, la sympathie à l'égard des classes supérieures donnent un sens plus facile à vivre aux gens en ascension, qui ne se sentent pas tiraillés.

 

Jules Naudet remarque que pour ceux qui vivent la mobilité, la pensée de Pierre Bourdieu est souvent mobilisée pour parvenir à comprendre leur parcours. Il se demande d'ailleurs, de manière fort intéressante, en quoi cette pensée participe du sens donné à leur parcours, comme la pensée marxiste sur les classes sociales participait par elle-même - en se diffusant- de la conscience de classe des ouvriers communistes.

 

Ce sont les "passés" par sciences po Paris qui expriment la plus forte tension. Ce sentiment de ne pas "être à sa place", de manquer d'une "espèce d'aisance" difficilement définissable. Une femme explique qu'elle ne se sentait pas dans son milieu, que les étudiants issus de la bourgeoisie avaient toujours l'air bourgeois même quand ils portaient des hardes, alors qu'elle se sentait ouvrière même quand elle mettait des habits neufs et chers.

 

A l'ENA, s'il faut distinguer l'expérience des externes et des internes, la tension est encore plus forte. Le stage en préfecture ou en Ambassade est en particulier décrit comme "une véritable épreuve de bourgeoisie". Une ancienne élève décrit son humiliation quand l'ambassadeur lui dit qu'elle est "quelqu'un de bien malgré son handicap social". Tous évoquent un profond travail de réforme de leurs dispositions, l'apprentissage d'attitudes et d'un langage. Certains en retirent une amertume : "objectivement j'ai réussi, subjectivement non". Les récits parlent de maîtrise des codes, de nécessaire correction de soi, de redressement, de "programme caché" à apprendre, de "règles non écrites" à respecter, que les enfants de la bourgeoisie ont appris dès l'enfance. Pour certains, la différence restera inexpugnable : "je n'ai pas les codes, il me manquera toujours de ne pas avoir été petite salle pleyel. Je ne suis pas du milieu".

 

Certains essaient pour s'en sortir de dissocier leur comportement au travail, et leur vie privée, allant jusqu'à refuser systématiquement les invitations chez les notables de la province où ils sont en poste de haut fonctionnaire... Ils pratiquent ce que les américains appellent le "code switching".

 

Chez les plus âgés des interviewés, l'idéologie républicaine des trente glorieuses semble fonctionner encore, et les conduit à saluer l'égalité des chances, à relativiser leurs difficultés et les barrières de classe qu'ils ont du affronter. Mais cette idéologie semble ne plus fonctionner chez les plus jeunes qui ne croient pas à la réalité de l'égalité des chances. Le discours républicain est moins mobilisé pour donner sens au récit de vie.

 

Prédomine le sentiment de fatalisme. On ne peut pas ne pas s'éloigner de son milieu d'origine. Quand les liens sont conservés, ils sont abstraits, fantasmés : on se félicite de venir du peuple et d'avoir ainsi "une vision plus large". Mais beaucoup ont eu honte de leur milieu, et honte de cette honte... Le sentiment d'être perdu quelque part en apesanteur est fort : "je ne suis nulle part, si ce n'est dans mon travail". Le militantisme communiste permettait autrefois à des gens en ascension de se réconcilier avec eux même, ou même le militantisme gauchiste des années 70. Cette voie est devenue presque inexistante.

 

Les enfants d'immigrés, rares, dénotent par certaines particularités, qui mettent au défi le discours républicain. Par exemple, une Enarque d'origine magrhébine; si elle se dit sereine grâce à ce qu'elle a réussi à accomplir, a du déchanter car elle pensait que ce parcours ferait d'elle une française comme une autre. Or ce n'est pas le cas, elle est frappée de toujours être questionnée sur ses origines. Elle ne sera d'après elle jamais vraiment française, et elle finit par se dire que ceux qui la questionnent s'intéressent finalement à son parcours singulier et que c'est sans doute positif. Ces témoignages montrent que le discours républicain, qui promet l'égalité des chances en échange de la mise à l'écart du communautaire, est fallacieux puisqu'en définitive la différence est toujours rappelée à celui qui a joué le jeu... Et donc comment dans ce contexte construire un récit de vie qui fait sens, puisqu'on a été sommé pour s'intégrer de justement nier la différence qui est toujours là, soulignée ? Pour tenter de donner sens à leur parcours, les enfants d'immigrés resituent leur réussite dans le long terme, la choix de l'immigration par leur famille, et voient dans leur carrière un aboutissement.

 

Le contexte français, où les classes se ressentent fortement, où les distinctions restent très prévalentes, comme venues de l'Ancien Régime, rend douloureuse la traversée des frontières. Elle oblige à se transformer et à rompre avec son milieu : la renonciation à parler en repas de famille est un classique des témoignages. L'idéologie républicaine, qui ne tient pas ses promesses, ne parvient pas à donner un sens aux parcours de mobilité et à assurer l'équilibre psychique de ceux qui se frottent aux barbelés du social. 

 

Cela me rappelle une phrase de Marx qui disait à peu près que la France était par excellence le pays de la lutte des classes. C'est toujours vrai, de ce point de vue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 21:35

i_am_a_community_organizer_baratunde_cc_2837373493.jpgComme beaucoup, je fus personnellement très choqué par les émeutes françaises de 2005. Et j'y ai beaucoup réfléchi, en essayant de remettre en cause mes représentations plutôt que de chercher à conforter mes idées préconçues. J'en ai conclu notamment que si ces jeunes brûlaient leurs propres équipements, le sentiment de dépossession devait y être pour quelque chose.... C'est à ce moment que j'ai commencé à tourner autour de cette notion de prise de pouvoir sur sa propre vie... De dépassement du discours insuffisant sur la participation ou l'intégration, au delà même des désignations comme victimes irrémédiables. Et j'ai fini par mettre le doigt sur ce concept d'empowerment, porteur mais ambigu.

 

L'empowerment" est la notion qui monte en puissance dans le discours social (spécialisé) français.... Bientôt vous verrez, les Ministres n'auront plus que cette notion à la bouche. On commence à la traduire pour les circulaires, sous le mot "capacitation". On parle aussi de "pouvoir d'agir" : c'est plus spinoziste, quoi.

 

Bon, la France a du mal avec cette notion, on verra pourquoi, mais elle fera sans doute florès.... Il nous faut des mots, à nous autres français. Nous sommes le pays du verbiage, pour le pire et le meilleur.

 

La notion est difficile à traduire, comme le soulignent Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener (une sociologue urbaine française et une économiste féministe américaine)  dans leur petit essai à quatre mains transatlantiques : "L'empowerment, une pratique émancipatrice". (éditions La Découverte) 

 

Il s'agit de traduire un mot qui qualifie un processus (donner du pouvoir), et un état : celui d'être capable d'agir. Pour l'instant on trouve pas la formule qui tape.

 

 

Le social est en crise, il échoue à reconsolider la société. Mais ne comptez pas sur ses acteurs pour en conclure simplement (ce qui paraît assez évident) que ce n'est pas la faute du social, qui est au final un filet de sécurité de plus en plus tendu, dont on attend des miracles improbables. Donc, de temps en temps surgissent des notions nouvelles, de "nouveaux paradigmes" comme on dit dans les revues. On a vu surgir la notion d'exclusion accordée à celle d'insertion. Puis celle de démocratie participative. A une époque on ne jurait plus que pour "le réseau" ou les "plates formes".... Bon. Aujourd'hui on parle d'empowerment, la nouvelle frontière. C'est un concept utilisé depuis des décennies aux Etats Unis, et déjà dépassé là-bas.

  

Mais attention, ne voyons pas dans cette production de mots qu'un subterfuge auto légitimant pour ceux qui vivent de penser la vie des pauvres. Non, ces notions doivent être sérieusement pensées et déconstruites. Elles sont l'objet de luttes quant à leur contenu, et porteuses d'interprétations diverses, parfois antagonistes. Elles fonctionnent comme des révélateurs idéologiques très pertinents.

 

L'empowerment a plusieurs visages :

-celui de la vieille culpabilité du pauvre (le libéralisme pur et dur),

-celui non moins classique de l'égalité des chances hypocrite (le social libéralisme),

-celui du contre pouvoir offensif et autonome (les forces de la transformation sociale) : cette dernière version étant l'héritière du fameux slogan selon laquelle l'émancipation des dominés ne viendra que d'eux-mêmes...

 

La notion est née dans les critiques de la "grande société" de Lyndon Johnson dans les années 60. Elle est réinvestie par les féministes de la deuxième vague, et essaime notamment en Asie du Sud Est, en Inde. Elle devient ensuite un concept important au sein des institutions mondiales : ONU, Banque Mondiale. Les conservateurs reaganiens tenteront de se l'approprier, comme leurs continuateurs masqués de la Troisième voie clintonienne et blairiste. Pendant toutes ces années, une compréhension plus subversive de l'empowerment continuera de vivre.

 

Puisant dans de nombreuses traditions, dont les tentatives brésiliennes d'un Paolo Freire, le travail social américain se reconstruit à la fin des années 60 autour d'une critique de la bureaucratie et de la mise sous tutelle des pauvres. Une figure intéressante, qui inspira le jeune Obama, est Saul Alinski. Il fonda à Chicago le "community organizing", qui à partir d'une alliance entre l'Eglise et le syndicalisme parvient à organiser des communautés en contre pouvoirs dans les quartiers pauvres de la ville. Saul Alinsky est un radical qui prétend que le travail social est une forme de colonisation sociale, que les quartiers ne sont pas désorganisés par essence mais ont leur potentiel d'organisation qu'il faut mettre en valeur. Alinsky prône l'organisation du peuple, qui doit ensuite créer des rapports de force avec les bailleurs, les pouvoirs publics, et à travers ces conflits développer des capacités de plus en plus larges.

 

En même temps, les féministes américaines s'appuient sur la vieille notion de "self help" (aide toi toi même et le ciel t'aidera...) et de conscientisation. C'est autour des femmes battues (voir précédents billets sur Nancy Fraser) que cette conception se développe autour de la création de lieux d'accueil gérés par les militantes et les femmes. Il s'agit de montrer aux femmes qu'elles ne sont pas assignées au rôle de victime, qu'elles peuvent défendre leurs droits, interpeller les institutions qui les ignorent ou les méprisent.

 

Au départ, le discours de l'empowerment est une critique du travail social, mais il parvient à s'infiltrer dans le travail social lui-même. Celui-ci se repositionne sur l'idée, non pas d'une prestation, mais d'une alliance entre le travailleur social et le peuple. La notion est aussi importée dans le champ de la santé mentale où la psychologie communautaire reprend cette thématique. Les Alcooliques Anonymes par exemple, développeront fortement cette approche du self help : l'alcoolique est le mieux placé pour savoir comment s'en sortir et comment soutenir la communauté.

 

A travers les débats internationaux à l'ONU, et l'action inlassable des féministes de plusieurs courants, la notion se propage et trouve en inde un bel écho, en se greffant à l'héritage du militantisme ghandiste. Le réseau PROSHIKA au bangladesh a pu alphabétiser un million de personnes. La Grameen Bank a aidé 8 millions de micro projets, dont 97 % portés par des femmes. Le SEWA, organisation de femmes incroyable, réunit en Inde 750 000 femmes.... Le travail a été profond : "les femmes ont eu à apprendre leur dignité en tant qu'être humain avant de pouvoir revendiquer leurs droits comme citoyennes".

 

L'empowerment a évidemment besoin de "catalyseurs", donc d'intervenants extérieurs qui viennent déclencher le processus de mobilisation de la communauté. Donc on en revient toujours, d'une manière ou d'une autre, au risque de la dominance par un sachant.

 

Mais surtout, rapidement, le néolibéralisme tente de s'arroger ce concept en le vidant de sa portée de subversion des rapports sociaux. Le Président de la Banque Mondiale déclare par exemple dans les 90's : "l'empowerment des femmes est de l'économie intelligente. Les études montrent que l'investissement dans les femmes produit des retours à la fois sociaux et économiques". Il s'agit en fait, selon la version (libérale ou sociale libérale), de créer de bonnes conditions de marché, c'est à dire de fabriquer des acteurs rationnels "capables" d'évoluer sur le marché. Les sociaux libéraux parleront de diffuser un "capital social". Il s'agit d'offrir des "opportunités" de participer au monde de l'économie de marché (les blairistes adorent ce mot d'"opportunité"). L'égalité des chances a remplacé l'égalité, et il faut s'efforcer de mettre chacun en situation de défendre ses chances. Mais l'organisation stratifiée de la société n'est plus contestée. La méritocratie reste le système officiel de répartition des richesses.

A travers l'empowerment, recentré sur l'individuel, la solution devient toujours une réponse de marché. Un positionnement sur un marché.

 

Les conservateurs américains sont évidemment à la pointe pour retourner la notion d'empowerment. Ils l'enrôlent pour critiquer le fameux "cancer de l'assistanat" (selon Monsieur Wauquiez). Ainsi, le reaganien Jack Kemp avait déclaré : "ils veulent des opportunités, ils ne veulent pas de la servitude des aides sociales. Ils veulent avoir accès au travail et à la propriété privée. Ils ne veulent pas de dépendance. Ils veulent une nouvelle déclaration d'indépendance". La révolution néolibérale se réclame du pouvoir pour le peuple, par le peuple. Comble du cynisme quand on écrase ce peuple au quotidien en l'asphyxiant économiquement. Au nom de l'empowerment, on va légitimer l'affaiblissement de l'Etat social (réduit à sa dimension oppressante), on va stimuler de pseudo opportunités en multipliant les zones franches défiscalisées... (qu'on exportat en France).

 

Les clintoniens et les blairistes vont poursuivre dans ce sens. Le passage du welfare au workfare s'appuie sur cette notion de responsabilisation, donc de supposée reconnaissance des capacités de chacun. Dans cette approche où l'individu est tout, l'analyse des rapports sociaux disparaît.

 

Les politiques sociales se sont donc repositionnées autour de cette notion. Des Empowerment zones ont vu le jour. On y a vu des conseils se mettre en place, constitués de représentants des pouvoirs publics et des habitants, siégeant ensemble, décidant d'actions, lançant des appels d'offres. Le bilan que les auteurs en dressent est que tout cela est bel et bien. Mais ces zones ont participé d'une gestion de proximité contenue, où nombre de politiques publiques restaient inatteignables (les enjeux du logement, du transport). Et surtout, ces processus ont confiné la population des quartiers dans un "cadre managérial", contribuant à accélérer la dépolitisation.

 

Ces constats peuvent être mot pour mot transposés en France il me semble.... Même si on y allé moins loin dans la cogestion du développement social local, bien entendu... Mais ce n'est pas la politique de la ville qui allait changer la vie....

 

Un détour par l'Afrique du Sud post apartheid, où des politiques de black empowerment se sont déployées, montrent la même incapacité à faire évoluer les rapports sociaux : des élites noires ont vu le jour, mais la structure inégalitaire de la société est encore accentuée. De même en France, des enfants des quartiers ont évolué, passé des étapes, sont devenus des figures. Et puis sont partis ou restés à la tête d'organismes institutionnalisés qui délivrent des prestations. La dynamique espérée par certains inspirateurs de la politique de la ville n'a pas eu lieu.

 

En France, les pratiques d'empowerment sont restées faibles. On a plutôt parlé de consultation puis de participation. Mais la République a du mal à imaginer une quelconque médiation entre l'Etat et le citoyen. Donc l'idée que se développent d'autres acteurs forts, indépendants, est très problématique. Et ce qui est vrai pour l'Etat l'a été dans la décentralisation.

 

 

De quel pouvoir parle t-on ?

Là est finalement la question. S'il s'agit de reprendre le pouvoir sur sa vie, c'est une étape nécessaire. Reprendre le contrôle de sa santé, de l'éducation de ses enfants. Se détacher de certaines aliénations. Alors l'empowerment est une approche intéressante, sans doute insuffisamment développée dans notre imagination du social centrée sur l'action unilatérale du secteur public omniscient et de ses partenaires conventionnés. L'empowerment nous permet de prendre en compte que la société ne peut pas s'assécher, elle ne peut pas tout confier au léviathan : toute l'éducation, toute la transmission, toute la solidarité, la fraternité, tout le soin apporté à autrui. Cela c'est une illusion, et notre monde spécialisé dans le social y cède encore, réclamant toujours "des moyens" tout en sachant que finalement ils seront illimités. Chaque centenaire aura t-il un accompagnant en permanence ? Non. L'illusion du "tout organisé et pris en charge" est en réalité jumelle de la folie libérale du toujours moins. Ce sont des visions irréalistes d'une société devenue univoque, où tout est réglé par un principe simpliste : l'impôt, le marché. Les deux paraissent irrespirables et arides....

 

Oui, de quel pouvoir parle t-on ?

Si l'empowerment signifie "faire monter" des représentants des minorités ou des groupes dominés dans les arènes délibératives, est-ce le gage d'un changement social ? On peut en douter. Au contraire, on a l'impression que ces nominations fonctionnent au contraire comme un prétexte pour ne pas agir et changer véritablement les rapports sociaux.

 

La question est qui décide, qui influe, notamment sur le partage des ressources, des budgets, sur les choix de développement.... C'est ce que les auteurs de l'essai appellent le "pouvoir d'agir sur". Ce n'est pas l'expression d'une sous traitance, ni d'un partenariat. C'est nécessairement un pouvoir auto constitué. Un contre pouvoir. Un pouvoir qui en heurte un autre et lui impose des compromis et des évolutions. Ce pouvoir peut-il être suscité ? Appuyé ? Peut-on enfanter le fauve qui vous mordra ? On en doute.

 

Et c'est pourquoi aux Etats Unis des militants nombreux ne parlent plus d'empowerment. Ils se réfèrent peu ou prou à Malcom X. Le pouvoir, ça ne se donne pas, ça se prend.

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 21:39

lacombe.jpg On peut aimer un livre, vivement conseiller de le lire, trouver qu'il nourrit substantiellement la pensée, sans même en partager le postulat premier. C'est mon cas avec l'essai psychologique de Pierre Bayard dont le titre m'a sauté aux yeux sur un étal de libraire : "Aurais je été pétainiste ou résistant ?" (éditions de minuit).

 

 

(Un jour, j'étais présent à un repas rural avec des personnages hétéroclites dont un notable important. Je ne sais pas ce qui s'empare du notable, mais il se prend d'un coup à se demander à voix haute s'il aurait été résistant pendant la guerre. Et puis il me demande quelle aurait été mon comportement.... (c'est stupide, hein, de demander ça d'un coup, sans vraiment attendre la réponse en plus... il était censé être très intelligent pourtant... Mais comme on ne reprend jamais ces gens supposés toujours pertinents, spirituels, et dans le vrai, leur intelligence se décontracte. Et l'imbécilité s'y cultive). J'ai vainement essayé de lui expliquer que cette question n'avait pas de sens à mes yeux. Car le "je" qu'il invoquait était un fait social et historique déterminé. "Je" dans une autre époque, pour déformer Rimbaud, eut toujours été  un autre. "Je" est le produit de multiples facteurs, où génétique, rencontres, mystère, culture, situation économique et sociale se mêlent, produisant une recette singulière à chaque individu. )

 

La question posée par le titre du livre est donc à mes yeux insoluble. Car le Sujet humain n'est nullement intemporel. Il est ancré dans son époque. Dans une filiation à un moment donné. Dans un noeud d'évènements. Dans un chaos particulier.

 

Pierre Bayard le freudien sait tout cela très bien et il le dit d'emblée. Cependant, il tente tout de même le coup, et tant mieux. Il décide d'envoyer dans le passé une sorte de "délégué" de lui-même qui aurait des caractéristiques psychologiques  proches des siennes. Il s'interroge sur ses réactions probables à chaque étape de la guerre. 

 

Tout le sens de cette tentative est de souligner que chacun de nous a une personnalité potentielle (ou plusieurs). C'est à dire une personnalité qui peut se révéler dans des situations de crise. La seconde guerre mondiale en est donc le terrain d'exploration idéal.

 

Le livre est aussi une interrogation plus précise sur la personnalité du résistant. Comment peut-on être résistant ? Qu'est ce qui se joue psychiquement dans ce basculement ? Bayard, en bon disciple du Freud de "Malaise de la civilisation" ne s'étonne pas outre mesure de l'apparition des bourreaux quand le surmoi social s'effondre. C'est l'apparition de la résistance qui est intriguante.

 

Le hasard peut jouer un rôle pour nous pousser d'un côté ou l'autre de la barrière. C'est l'argument qui ressort du fameux film de Louis Malle, " Lacombe Lucien", où un jeune homme tout prêt de rejoindre le maquis se retrouve enrôlé par les collaborateurs au hasard des rencontres. Cependant, l'auteur propose une lecture plus profonde du film de Malle, démontrant que le hasard n'est que le masque d'une nécessité plus prégnante. Que dit le destin de Lucien Lacombe ? D'abord que le dépolitisé est livré à des motivations     purement psychiques : le jeune Lacombe est marqué par une tendance à la violence et la recherhe d'une figure paternelle, deux éléments qui compteront beaucoup. Cependant, la violence latente de Lacombe ne se serait pas forcément exprimée dans un autre contexte. C'est l'occupation qui va délivrer cette personnalité potentielle de brute.

 

La fameuse expérience de Milgram est convoquée pour aller plus loin. Elle est décrite, souvenez-vous en, dans le film "I comme Icare" : on expérimente l'obéissance à l'autorité en demandant à des volontaires de punir par électrocution des gens qui, volontaires eux aussi, répondent mal à des questions. Ceci dans un cadre universitaire légitime, peuplé de blouses blanches portant un discours de déresponsabilisation de celui qui appuie sur le bouton. L'intérêt est qu'à un moment, l'électrocuté demande de cesser, et le savant réclame la poursuite de l'expérience. Je me souviens qu'il y a quelques années on avait retenté cette expérience à la télévision, justement pour tester l'autorité de la télévision elle-même.

 

Les résultats de ces expériences sont terrifiants : tous les participants acceptent d'électrocuter, et 60 % continuent après les cris.... Milgram voit donc un bourreau potentiel en la plupart d'entre nous.... Bayard pense cependant que l'on doit nuancer les conclusions, car on ne doit pas oublier que les victimes sont volontaires, ce qui n'est pas le cas dans une situation d'oppression sociale réelle. De plus, une part non négligeable des participants refuse d'administrer des décharges passé  un certain cap. Il n'en reste pas moins que l'expérience démontre la force de la soumission à l'autorité....

 

 

... Et quand le Maréchal Pétain prend le pouvoir, il est une figure d'autorité certaine dans le pays.

 

Un autre livre (nous en parlerons dans ce blog, tiens) permet de réfléchir à la situation d'hommes ordinaires plongés dans des conditions extraordinaires et à qui une autorité demande des horreurs. Il s'agit de l'ouvrage de Christopher Browning, "des hommes ordinaires", décrivant les horreurs perpétrées sur le front de l'Est par des policiers allemands. Ils participèrent à l'extermination de plus de 80 000 personnes....

 

Ces hommes n'ont pas commis ces atrocités froidement ou calmement. Beaucoup craquent, d'autres saisissent les propositions (au début) d'être affectés à d'autres missions, d'autres trouvent des moyens de ne pas participer, la plupart dépriment et se noient dans l'alcool. Ils vivent indéniablement un conflit éthique, au sens ou leur Moi est tenaillé par des injonctions contradictoires du surmoi.

 

Pourquoi acceptent-ils ? Il y a certes la peur du châtiment. Il y a l'idéologie. Mais cela ne suffit pas.... Alors Browning se réfère à la soumission à l'autorité.  Mais il va plus loin.... Pour que des hommes ordinaires acceptent ces tâches, seul un puissant moteur peut jouer : la crainte d'être exclu du groupe. La peur de l'asocialité, de l'ostracisme. Le conformisme de groupe, voila ce qui retient encore des hommes qui savent ce qu'ils font.

 

L'idéologie compte, pour ceux qui en ont une. Ainsi Bayard rappelle le destin de Daniel Cordier, maurassien qui devient pourtant le Secrétaire de Jean Moulin. Dans le trouble de la défaite, il pense sincèrement que Maurras sera partisan de la poursuite du combat... Il rejoint Londres et tombe des nues quand il constate que son modèle a capitulé et soutient Vichy.

 

Mais l'idéologie ne suffit pas, il faut qu'elle rencontre une contrainte intérieure très forte, qui conduit à la rupture et à risquer sa vie. Cela demande "une certaine organisation psychique" souligne Bayard. Il faut un Moi hyper pérméable à la situation du monde et qui ne peut pas supporter l'écart entre la réalité et les principes. La réalité devient tout simplement intolérable, et la résistance n'est pas un débat mais une évidence, une nécessité psychologique.

 

L'empathie est aussi un élément déterminant. Et Bayard de rappeler ces gens qui ont pris des risques immenses pour sauver des enfants juifs, sans s'apesantir. Les "Justes" ont des personnalités très particulières, de type altruiste.  Ils s'identifient très facilement à autrui. C'est ainsi que lorsqu'on demande à ces 'justes" pourquoi ils ont agi de la sorte, leurs réponses sont floues. Car en vérité il ne peut pas se poser pour eux de dilemne réel, à partir du moment où un autre souffre, ils souffrent avec lui.

 

Pierre Bayard rappelle avec raison, ce que l'on oublie parfois, que la terreur règne, et qu'elle explique largement le faible nombre de résistants.  Pour que la peur devienne secondaire, nombre de conditions sont nécessaires : personnalité altruiste, force des principes et sensibilité au monde (ces éléments se mettant en place dans la petite enfance selon Bayard). Comme nous le montrent les héros de la Rose Blanche ( Témoins de l'espoir raisonnable ("Ces allemands qui défièrent Hitler" de Gilbert Badia) )  ne pas se sentir seul dans le combat est essentiel. Les Scholl pensent que les allemands sont au fond d'accord avec eux. La croyance religieuse est aussi un puissant auxiliaire de la résistance. Ces éléments consolident la possibilité de penser de manière autonome, c'est à  dire de rompre.

 

Ce qui est remarquable chez le résistant, c'est sa capacité à sortir du cadre. L'exemple de Sousa Mendes, consul du portugal à Bordeaux, est explicite. Il décide, après quelques jours de dépression manifestement intense, de passer outre les ordres, et de signer tous les passeports qu'on lui demande, permettant l'évacuation de milliers de personnes depuis la France occupée. Salazar se vengera en le clochardisant. Dans un premier temps, le consul agit dans une certaine légalité, puis se faisant évidemment remarquer il continue à signer illégalement les passeports, alors qu'il est révoqué. Le plus remarquable c'est que sa famille l'enjoint d'arrêter cette fuite en avant. Sousa Mendes aurait pu céder à la décharge de responsabilité psychique car des ordres lui étaient donnés... Et pourtant il poursuit.

 

Le résistant est donc un créateur. Un inventeur de comportement inédit. C'est ce que dit Cynthia Fleury dans un livre que je viens de lire : le courageux est celui qui "commence". Du courage, encore du courage, toujours du courage (Cynthia Fleury).    

 

Milena Jesenska, connue pour avoir été le grand amour impossible de Kafka, incarne cette capacité à créer l'inédit. Déportée à Ravensbruck pour faits de résistance, elle illuminera les déportés de sa liberté irréductible qui impressionnera jusqu'aux gardiens du camp. Elle désobéit aux ordres des staliniens présents dans le camp qui lui demandent de trier ses amis.... Et elle va jusqu'à proposer un deal au chef de la gestapo : en échange d'une mesure de clémence envers une femme, son amie, elle lui dévoilera un trafic perpétré.... par les gardiens du camp. Le chef sadique de la Gestapo, contre toute attente, accepte. Comme hypnotisé. Plus tard, il demande à Mme Jesenska d'espionner une femme et elle refuse net... Elle n'est pas sanctionnée et le gestapiste la qualifie même de "femme bien". L'aplomb de cette femme va jusqu'à troubler le fonctionnement sadique de son interlocuteur.

 

Comme Milena Jesenska, beaucoup de résistants créent l'impensable : De gaulle en premier lieu, partant à Londres créer les FFL, mais aussi chaque français qui part en angleterre via le Portugal, parfois sans un sou, sans savoir quoi que ce soit de ce qui l'attend. Pour résister, on doit "sortir du cadre". Le résistant est un anti conformiste. Comme ce bosniaque qui, pendant la guerre des balkans des années 90, se déclara Esquimau pour dire son dégoût de l'obsession ethnique....

 

On approche ainsi le "moi" particulier du résistant. Un Moi tout spécialement relationnel, et sur lequel les pulsions égoïstes restent assez inefficaces.

 

Ah au fait, Pierre Bayard, chemin faisant, considère plutôt qu'il aurait adopté un comportement certes désapprobateur mais passif, se consacrant à ses études... A moins que.... Telle rencontre change sa trajectoire.

 

Pierre Bayard pense qu'au delà du "vernis des contigences" il y a un invariant dans l'individu. Et c'est là où je ne le suivrai pas. Je partage son idée selon laquelle il y a un mystère dans cette contrainte intérieure que certains ressentent, qui va les pousser à résister contre toute logique, se mettant en danger absolu. Il y a eu des résistants au rwanda parmi les hutus, protégeant des tutsis. Il y a eu des résistants au cambodge dans les camps de mort des Khmers rouges. Parmi eux, on trouve des gens très simples, sans culture. Le manque de culture les a peut être protégés de la propagande d'ailleurs. 

 

Mais je ne crois pas à cet invariant qui permettrait de s'imaginer dans une autre époque. Cet invariant, c'est nécessairement un succédané de l'âme. L'âme théologique recyclée. Ce n'est pas ma compréhension de l'humanité, immanente.

 

Oui, il y a un mystère chez le résistant. Le moment de la "bascule" est imprévisible. Bayard concède que cette imprévisiblité est rassurante. Elle témoigne de notre capacité à échapper à toute programmation extérieure.

Le résistant est rare, mais il sauve l'idée même d'humanité.

 

 

 

 

 

 

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 15:29

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"La marche vers la libre circulation des hommes sera sans doute aussi lente et perturbée que l'a été celle vers la démocratie"

 

Hervé Le Bras

 

 

Le débat sur l'immigration est presque impossible en France.

Qui en pâtit ? Les immigrés bien sûr, et leurs enfants.

 

 

La présence en notre corps politique d'un cancer persistant et aux tentations galopantes -l'extrême droite raciste, héritière honteuse de Vichy et de la collaboration-, est largement responsable de l'incapacité de notre pays et de ses formations "républicaines" (encore qu'il y aurait beaucoup à dire sur ce terme, mais ici n'est pas le propos) à saisir avec sincérité, courage, humanité et intelligence, cette question. Dans un pays pourtant fortement concerné de par sa géographie, sont histoire, son économie encore relativement développée.

 

 

A droite on instrumentalise cyniquement des peurs, on cultive l'amalgame pervers, à gauche on se réfugie fréquemment dans un discours moral sur fond d'examen flou du réel ; et parfois dans la démagogie, l'incohérence ou l'utopie aux mains propres.

 

A propos de l'immigration, comme souvent en France, on s'en tire en disant : "c'est politique". C'est à dire "ça s'évalue au rapport de forces". Les réalités chiffrées, l'examen lucide, la nuance.... sont souvent évacuées. Les réalités humaines sont agitées mais préemptées, et souvent bien relatives. Les sous-entendus boutiquiers sont parfois au centre de l'analyse. Quant à la gauche gouvernementale, elle dit tout, son contraire, parle et agit dans le flou, l'hésitation. Elle ne peut pas convaincre, car elle n'est pas convaincue et a les yeux rivés sur les sondages. Mais on me dira.... c'est une posture générale de sa part, et l'immigration s'y insère.

 

 

En réalité, en dehors des régularisations massives sous F. Mitterrand et L. Jospin, la République a pratiqué, via les Préfets, de la régularisation au fil de l'eau, largement arbitraire. Elle s'est réfugiée dans le silence et les arrangements. Notre pays n'a jamais voulu affronter de face le débat : qui doit entrer ? Qui doit rester et pourquoi ? Qui doit éventuellement partir ? Et pourquoi ces choix ?

 

Alors on préfère l'hypocrisie déléguée aux Préfectures d'un côté, les grands slogans comme "des papiers pour tous" de l'autre(un peu court tout de même comme pédagogie). Et puis des torticolis pour les partis gestionnaires (on enferme les familles mais pas avec les autres, on fait une garde à vue, mais pas la même, etc... Et on joue sur les mots pour s'en tirer. On soutient la régularisation d'un tel parce qu'il est "méritant" mais on vote une loi qui le criminalise, en espérant s'en sortir au cas par cas).

 

 

D'où l'utilité, si on espère y voir un peu plus clair, de revenir aux démographes, au économistes, et à leurs discussions à ce sujet. Certes, leurs constats ne sont pas suffisants. Pour se prononcer sur l'immigration, il faut se référer à d'autres savoirs, comme la sociologie ou l'anthropologie, d'autres dimensions de la pensée : elles tiennent à la philosophie, le choix politique, l'éthique.

Mais les chercheurs en sciences humaines nous aident à avancer en territoire éclairci.

 

Deux petits ouvrages que je viens de lire sur ce sujet qui m'est cher sont précieux :

 

- La nouvelle édition de l'ATLAS mondial des migrations de Catherine Whitol de Wenden, dont les travaux sont patients et admirables de ténacité, et les positions à contre-courant appréciables à mon point de vue. Publié dans cette collection des atlas chez "autrement", toujours passionnante.

 

- Un débat écrit sans concession entre Hervé le Bras, démographe toujours stimulant, et Gérard-François Dumont - universitaire spécialiste de l'immigration et expert sollicité-, intitulé brutalement "Doit-on contrôler l'immigration ?". Question choc, commerciale, absurde de par sa radicalité (tous les pays sans exception contrôlent leur frontière), et évidemment aucun des deux n'y répond définitivement par oui ou par non, préférant se situer dans les nuances. Mais les éditions Prométhée ont eu la bonne idée de publier ce dialogue de haut niveau.

    

La lecture croisée de ces deux publications me laissent quelques idées fortes (arbitrairement choisies bien entendu...) :

 

La contradiction entre d'un côté la liberté quasi totale de circulation des capitaux et biens et de l'autre les fortes restrictions imposées à celle des Hommes pose un problème de principe. Philosophiquement, les Nations n'appartiennent à personne ("on est chez nous" est une affirmation sans fondement. Au nom de quoi dit-on cela ? Au nom du premier arrivé premier servi ? Alors qu'un quart de la population française a un ascendant étranger....).

 

La liberté de circulation est un horizon logique pour l'Humanité (atteint-on un jour l'horizon ? C'est la question de tous les navigateurs) . D'ici à déclarer immédiatement ce droit absolu à circuler et à s'installer, il y a un pas que pour ma part je ne franchirai pas... Et aucun des intervenants de ces livres ne le propose. Car on ne peut pas ignorer les conditions sociales, économiques, dans un monde en profond déséquilibre et traversé par des crises profondes et violentes, qui doivent permettre d'y parvenir. Etienne Balibar compare la liberté de circulation à la liberté d'expression, et c'est à mon sens très pertinent : un démocrate est par nature pour la liberté d'expression sans exception. Mais dans le monde réel, les déchirures de la société ne le rendent pas possible ou souhaitable et on apporte des restrictions. Il en est de même pour la circulation. Mais comme la liberté est un horizon pour lequel on lutte, celle de circuler peut progresser.

    

On ne doit pas ignorer non plus que la migration dérégulée est favorablement considérée par les ultra libéraux (leur pape Milton Friedman en tête) comme force de pression sur les salaires et les droits sociaux, le potentiel d'immigration représentant une gigantesque armée de réserve du capitalisme. Friedman, ce sinistre personnage dont la main invisible fut ensanglantée (il fut conseiller de Pinochet) était même explicitement favorable à l'immigration illégale, permettant de réaliser les rêves du libre marché sans limite.

    

Cependant, la libre circulation n'est pas une absurdité inconcevable. L'Europe l'a conçue en son sein et à vaste échelle, à travers nombre d'étapes. A chaque entrée d'un nouveau membre, on a crié au danger de l'invasion des hordes étrangères.... Cela ne s'est jamais produit. Pourquoi ? parce que l'immigration est un parcours difficile. Ce n'est pas une partie de plaisir, tout simplement. Les exilés et leurs douleurs sont là pour nous le rappeler. La notion d'"appel d'air" devenu un poncif du fonctionnaire et du politique (je l'ai vécu...) n'a jamais été étayée. Les régularisations collectives n'ont jamais été suivies de ces fameuses avalanches. Les gens ne se dépaysent pas aussi facilement que l'on croit.

 

Autre peur agitée : le risque sanitaire. Or, il est évident qu'un immigré se sachant attendu positivement se priera de bonne grâce à des procédures, ce que les illégaux fuient par essence.

 

La sécurité est devenue aussi un motif majeur de restriction. A cela on peut rétorquer que lier sécurité et immigration est sans fondement. En quoi le lien logique peut-il être opéré ? Certes, un territoire doit se protéger d'intrusions terroristes, mais cela c'est un contrôle de sécurité, ce n'est pas forcément lié à un contingentement de l'immigration en tant que tel.

     

L'idéal de l'immigré, au moins quand le motif est économique, et les pays les plus inventifs l'ont démontré, c'est non pas de s'installer définitivement, mais de circuler. Or le paradoxe est qu'une législation féroce envers l'installation oblige d'une certaine manière l'immigré à rester.... puisqu'une fois dans la boîte il a surtout intérêt à se cacher.

     

L'intelligence, ce serait alors vers un monde de mobilités possibles, reconnaissant leur légitimité et leur inéluctabilité, tout en ne provoquant pas de processus irréversibles. L'intelligence, ce serait de travailler à cela, tout en considérant qu'un peuple souverain (l'idée fondatrice de la gauche) a la légitimité à décider des conditions de circulation et d'installation sur le territoire qu'il produit et organise, même si son point d'horizon reste la république universelle et la citoyenneté mondiale.

     

Hervé le Bras a le mérite de saper l'idée du coût prétendu insupportable de l'immigré (comparer les coûts et les apports d'un immigré a pour moi un goût écoeurant, mais il faut bien s'y résigner puisque des voix influentes s'arrogent ce type de calcul saumâtre pour stimuler l'égoïsme).

 

En se référant à la fameuse théorie du cycle de vie de Modigliani (l'économiste hein, pas le peintre....), on voit que l'immigré qui arrive souvent au début de l'âge adulte n'impute pas ses coûts d'éducation à la société d'arrivée. Agé il retourne dans son pays, avec une retraite gelée. Il est donc contributeur à la richesse nationale, plus que tout autre. Mais à cela il y a une condition : il faut que le travailleur soit déclaré et qu'il cotise. Donc qu'il soit régulier. Ceux qui poussent l'immigré dans la clandestinité affutent donc les piquants de leurs propres indignations et nous font de jolis tartuffes... Ils ignorent délibérément que la politique d'expulsion en France a un coût annuel estimé à un demi milliard d'euros....

     

Le thème de l'immigration choisie a été agité récemment, pour servir de prétexte à la traque aux immigrés. Le fait est que ce concept est inopérant, car en vérité c'est l'immigré qui choisit. En fonction de critères que les gouvernements ne contrôlent pas : la langue, la situation du pays, les réseaux préexistants pour l'accueillir, la géographie...

 

 

Un point particulièrement important est débattu : l'immigration est-elle un apport ou un appauvrissement pour les pays de départ ? Les partisans d'une répression à tout crin de l'immigration s'appuient parfois sur le souci du pauvre du Sud.... (alors que dans le même temps ils flattent l'égoïsme de leur peuple). Or les transferts de fonds auprès des pays d'origine sont aujourd'hui un facteur d'enrichissement certain des pays. De plus, cette idée selon laquelle la fuite des cerveaux serait un pur affaiblissement est bien sommaire : la mobilité suppose aussi du transfert de connaissances, de technologie. C'est dans une mobilité intelligente, et non dans la fermeture, que les complémentarités et les solidarités se noueront.

     

Le courage, ce serait de dire aux peuples que l'immigration est inéluctable. Que c'est une réalité dans un monde inégalitaire, où la guerre sévit, où la destruction de l'environnement va chasser des populations, où la jeunesse du Sud s'oppose au vieillissement préoccupant du nord (L'Allemagne et la Russie vont voir leurs populations décroître de manière impressionnante si la natalité en reste là) avec des effets délétères sur leur production économique. L'immigration deviendra un capital humain majeur, sans conteste.

 

L'argent consacré aux traques inhumaines et inefficaces serait mieux employé à appuyer l'intégration. Hervé Le Bras cite un député pourtant très "ferme" sur l'immigration (Thierry Mariani) qui concéda récemment en travail de commission parlementaire que le contrôle des migrations était "au taquet".... Et pourtant les gens passent encore. L'immigration zéro est un mensonge. Partout, les gens passent. Ils meurent dans les mers ou sur les plages (les cartes de l'ATLAS de Mme Whitol de Wenden sont effrayantes), mais leurs successeurs passent.

 

L'immigration, comme le montre l'ATLAS, est facilitée par de nombreux facteurs : le transport plus facile, l'information... L'immigré n'est pas un marginal. Il représente une part significative de la population mondiale. La mobilité s'accroît. Il n'y aura pas de retour en arrière. Le monde s'unifie. Les sociétés intelligentes seront celles qui le comprendront. Mais pour le saisir, il faut sortir des débats instrumentaux, des chantâges et des procès en sorcellerie. Il faut que la Raison et le sentiment de notre humaine condition l'emportent.

 

A mon humble avis, la première des évolutions pour marquer cette approche différente, c'est de cesser de s'en prendre à des gens qui n'ont pour seule motivation de s'en sortir. Si l'on juge nécessaire de réguler l'immigration, ce qui est compréhensible dans ces temps de crise où l'intégration des nouveaux est périlleuse, alors on peut se concentrer sur des processus : les filières, le travail clandestin à dissuader, les accords avec les pays d'origine. Mais criminaliser la tentative de survivre ou de mieux vivre, c'est prendre le débat par le mauvais bout. C'est se perdre. C'est refuser de regarder en face l'Histoire du monde .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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